Hippolyte et Aricie. Opéra Garnier

Hippolyte et Aricie, Diane et l'Amour

A-t-on jamais vu spectacle lyrique aussi ravissant ? Décors, lumières, costumes, danses, tout concourt à nous plonger dans le merveilleux baroque XVIIIème dont cet Hippolyte et Aricie, premier opéra de Jean-Philippe Rameau (1683-1764) est issu.
Le compositeur l’a créé en 1733 ; il avait déjà 50 ans. Ce coup d’essai précéda bien d’autres œuvres du genre, parmi lesquelles les fameux Platée, Les Indes galantes, Castor et Pollux, Dardanus ou encore Zoroastre.

La production présentée pour la première fois cette saison à Paris a été créée au théâtre du Capitole de Toulouse en 2009, alors que Nicolas Joël – aujourd’hui à la tête de l’Opéra national de Paris – en était le directeur. Trois ans après, les ors du palais Garnier accueillent ce très beau spectacle, mis en scène par Ivan Alexandre et dirigé par Emmanuelle Haïm venue avec sa formation Le concert d’Astrée.

Le livret puise à la source de la tragédie racinienne, avec la passion de Phèdre pour son beau-fils menaçant les amours d’Hippolyte et d’Aricie, tandis que dieux et déesses négocient et arbitrent, ici Diane contrainte de faire la place à l’Amour, là Pluton condamnant aux enfers, plus loin Neptune imposant sa loi par les flots.
Dans ce monde implacable où les divinités président aux destinées humaines, l’intervention de divertissements dansés au coeur de chacun des cinq actes vient insuffler une légèreté qui fait de la pièce une merveille d’équilibre entre tension et détente.

Le phrasé précis, le timbre cristallin et nuancé de la soprano belge Anne-Catherine Gillet nous fait ressentir toute la tendresse d’Aricie. Jaël Azzaretti interprétant l’Amour nous emporte au sommet de la joie amoureuse, tandis que la mezzo-soprano Sarah Connolly en Phèdre et le baryton Stéphane Degout en Thésée imposent de leur haute maîtrise vocale l’autorité puis la faiblesse de leurs personnages. Seul Hippolyte déçoit, les mots en français semblant sortir comme étouffés de la bouche du finlandais Topi Lehtipuu.

Les chorégraphies de Nathalie van Parys recréent la légèreté des ballets de cour, quand la musique tout en finesse de Rameau dirigée avec énergie et tranquillité par Emmanuelle HaÏm porte le tout avec délices.
Les costumes de Jean-Daniel Vuillermoz sont fastueux. Vert amande, rose chair, vieil or, les couleurs sont poudrées, comme délicatement fanées au soleil, les jupes sont à paniers et les bustes hautement corsetés, quand franges, galons et broderies animent taffetas et brocards de soie.

Dessinés par Antoine Fontaine, éclairés d’une lumière couleur de miel évoquant tour à tour la douceur d’une fin d’après d’après-midi d’été et la chaleur de la chandelle, les décors participent de la mise en scène absolument baroque qui joue sur une double magie : celle de recréer un opéra comme à la Cour de Versailles et celle de mettre en scène la tragédie elle-même. Ainsi il en descend des cintres (non seulement des décors, mais aussi des dieux et des déesses), il en monte de dessous la scène, il en pousse des deux côtés… Tout en trompe-l’oeil et grandioses, comme pour prévenir tout risque de préciosité par ailleurs : un savant équilibre en somme, pour un régal de la vue comme de l’ouïe pendant près de trois heures.

Hippolyte et Aricie
Tragédie lyrique en cinq actes et un prologue
Musique de Jean-Philippe Rameau
Livret de l’abbé Simon-Joseph Pellegrin
Opéra national de Paris – Palais Garnier

Dernière représentation lundi 9 juillet 2012 à 19 h 30

Emmanuelle Haïm Direction musicale
Ivan Alexandre Mise en scène
Antoine Fontaine Décors
Jean-Daniel Vuillermoz Costumes
Hervé Gary Lumières
Natalie Van Parys Chorégraphie

Sarah Connolly Phèdre
Anne-Catherine Gillet Aricie
Andrea Hill Diane
Jaël Azzaretti L’Amour / Une Prêtresse / Une Matelote
Salomé Haller Oenone
Marc Mauillon Tisiphone
Aurélia Legay La Grande Prêtresse de Diane / Une Chasseresse / Une Prêtresse
Topi Lehtipuu Hippolyte
Stéphane Degout Thésée
François Lis Pluton / Jupiter
Aimery Lefèvre Arcas / Deuxième Parque
Manuel Nuñez Camelino Un Suivant / Mercure
Jérôme Varnier Neptune / Troisième Parque

Orchestre et choeur du Concert d’Astrée

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Arabella. Richard Strauss

Arabella, Renée Fleming

Vienne, 1860. Arabella est une belle jeune fille d’une noblesse en déconfiture.
Le comte Waldner a perdu sa fortune au jeu, la comtesse Adélaïde se fait prédire l’avenir dans les cartes, et tous deux espèrent un riche mariage pour leur fille aînée Arabella, tandis qu’ils font passer la cadette Zdenka pour un garçon, deux filles à élever dans le monde étant au dessus de leurs moyens.

Arabella ne manque certes pas de prétendants : pas moins de trois comtes et un officier se pressent à sa robe, en particulier en ce soir de Mardi Gras où Arabella sera la reine du bal.
Oui mais voilà, autant la belle aime s’amuser et faire la coquette, autant elle ne voit en aucun de ses courtisans le grand amour qu’elle attend. Fille responsable, elle sait pourtant que c’est ce soir, dernier jour de Carnaval, qu’elle devra arrêter son choix. Justement le jour où elle croise le regard d’un bel inconnu qui lui fait grand effet…

L’intrigue d‘Arabella, créé à Dresde le 1er juillet 1933 et dernière collaboration de Richard Strauss et de son librettiste Hugo von Hofmannsthal est, on le voit, proche du vaudeville, avec moult rebondissements, dans un Empire Autrichien en proie aux difficultés économiques et politiques que la bonne société feint d’ignorer.

Marco Arturo Marelli a choisi une mise en scène fort simple, misant sur le dépouillement du décor – de hauts et somptueux murs blancs moulurés évoquant la splendeur désormais démunie du comte et de la comtesse -, sur de larges et très réussis effets de lumière et sur le mouvement des "comédiens", aidés en cela par le plateau tournant. Les teintes froides, bleutées et vieil argent, sont très élégantes sans glacer jamais, tant le feu de la passion brûle sur scène et dans la fosse. Il faut dire que l’orchestre comme les chanteurs menés par Philippe Jordan nous font passer des emberlificotements de la narration aux moments de pur lyrisme avec une fluidité extraordinaire, enveloppant le public de la force des sentiments avec une onctuosité toute viennoise.

La soprano américaine Renée Fleming, à 53 ans passés, est une extraordinaire Arabella. Son jeu de scène, sa blondeur magnifiée par le bleu brillant de sa robe, et surtout bien sûr sa voix dont la puissance est mâtinée de tant de douceur font de son personnage une jeune fille ardente et sûre d’elle qui donne, avec Mandryka, toute la consistance à la pièce. Lui est interprété par le baryton Michael Volle : puissant, aussi expressif scéniquement que Renée Fleming, tantôt dur et rugueux comme il sied à son personnage de noble "paysan" débarqué à la ville, tantôt déchiré d’amour et déchirant, il est un Mandryka des plus enthousiasmants, quand Kurt Rydl, Doris Soffel et Genia Kühmeier, respectivement père, mère et petite sœur d’Arabella forment une famille tout à fait à la hauteur de son heureuse héroïne.

Arabella
Comédie lyrique en trois actes
de Richard Strauss (1864-1949) et Hugo von Hofmannsthal
Opéra National de Paris
Opéra-Bastille, Paris 12ème
A 19 h 30, fin de la représentation 22 h 30 (une heure, entracte de 30 mn, puis une heure trente)
Encore trois représentations à venir : les 4, 7 et 10 juillet 2012

Avec :
Philippe Jordan à la direction musicale
Marco Arturo Marelli à la mise en scène
Dagmar Niefind aux costumes
Friedrich Eggert aux lumières
Chef du Choeur : Patrick Marie Aubert

Kurt Rydl : Graf Waldner
Doris Soffel : Adelaide
Renée Fleming : Arabella
Genia Kühmeier : Zdenka
Michael Volle : Mandryka
Joseph Kaiser : Matteo
Eric Huchet : Graf Elemer
Edwin Crossley Mercer : Graf Dominik
Thomas Dear : Graf Lamoral
Iride Martinez : Die Fiakermilli
Irène Friedli : Eine Kartenaufschlägerin
Istvan Szecsi : Welko
Bernard Bouillon : Djura
Gérard Grobman : Jankel
Ralf Rachbauer : Ein Zimmerkellner
Slawomir Szychowiak, Daejin Bang, Shin Jae Kim : Drei Spieler

Orchestre et Choeur de l’Opéra national de Paris

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Journal de France. Claudine Nougaret et Raymond Depardon

Journal de France, Raymond Depardon, Claudine Nougaret

Claudine Nougaret présente Journal de France comme une fiction : "On a reconstitué le voyage de Raymond lorsqu’il est parti photographier la France et on raconte en parallèle une histoire avec des bouts inédits de ses films, qui étaient stockés dans une cave. Pour nous, le documentaire est une rencontre en son direct avec des gens et ce n’est pas le cas ici. On s’est servi de notre matériel, de notre vie pour raconter une histoire". (1)
Pour le spectateur, cette histoire-là a bien un parfum de vérité, celle de cet extraordinaire photo-journaliste qui depuis des décennies va chercher des images, photos ou films, partout dans le monde y compris en France, pour toujours nous montrer un état du monde : les pays en guerre, les exclus, les minorités, les citoyens face aux institutions, les hommes politiques, les paysans… jusqu’à La France, tout simplement. Dans ce dernier travail (2010), Raymond Depardon n’a pas montré des gens, mais des lieux : la France d’aujourd’hui, en ce qu’elle est encore la subsistance de celle d’hier, celle des années 1950 de sa jeunesse, mais pas seulement, car la France d’aujourd’hui est aussi celle des ronds-points et des petites zones commerciales. C’est "la France des sous-préfectures" comme aime à la qualifier le photographe (lire le billet sur la France de Raymond Depardon).

Journal de France est d’abord la chronique de ce travail-là, reconstitué par Depardon soi-même et celle qui est à la fois sa compagne de vie et de travail documentaire (au son) depuis 25 ans : Claudine Nougaret.
L’on y voit le photographe à l’œuvre et c’est passionnant. A première vue, c’est bien peu de choses, pourtant, un homme qui conduit un fourgon sur les routes départementales de la Nièvre ou de l’Hérault pour s’arrêter, quand l’humeur le lui commande, photographier une boucherie ou un tabac-presse les plus ordinaires possibles. Mais c’est que si l’on connaît la qualité de son travail, il est formidable de découvrir le chemin qui l’y conduit car ce chemin-là est tout en cohérence avec le résultat : solitude, curiosité, patience, observation, sensibilité. Ce que montre merveilleusement Claudine Nougaret à travers cette chronique est la multitude de désirs qui sont à la source de cette entreprise : désir de connaître ("Je m’aperçois que je connais mieux le Tchad que la Meuse"), désir de rencontres (voir les merveilleuses scènes où il fait parler un coiffeur, ou des octogénaires qu’il retrouve exactement au même endroit 10 ou 20 ans après les avoir photographiés), désir de rendre hommage (en utilisant la technique à la chambre pour obtenir une image de très belle définition), désir de prendre le temps enfin – la France par ses petites routes, c’est long… de même que le procédé à la chambre pour prendre une photo, c’est de l’artisanat.

La chronique de ce reportage est entrecoupée de séquences de beaucoup de films de Raymond Depardon (pas tous toutefois) : on mesure alors si besoin est l’ampleur de l’œuvre du photographe-documentariste. L’on découvre certains documentaires, en retrouve d’autres, mais toujours à travers des passages inédits car il ne s’agit que de chutes de ses films qui dormaient dans sa cave.
On admire, on sourit, on s’émeut au fil de ses séquences, avec à l’arrivée une seule envie : celle de voir ou de revoir tous ses films documentaires, tant le travail de Raymond Depardon est celui d’un homme qui a su, en suscitant la confiance et/ou la confidence tout en se faisant oublier, tirer le meilleur de ses sujets pour laisser leur vérité éclater. Et Dieu sait si cela peut être instructif et, bien souvent, poignant.

Journal de France, Depardon, Nougaret

Journal de France
Un film de Claudine Nougaret et Raymond Depardon
Durée 1 h 40
Sorti en salles le 13 juin 2012

(1) Trois Couleurs, juin 2012

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Les neiges du Kilimandjaro. Robert Guédiguian

Les neiges du Kilimandjaro, Robert Guédiguian

Est-ce le soleil de Midi, le scintillement de l’eau du port de Marseille, le magnifique sourire d’Ariane Ascaride ? D’une manière ou d’une autre, le dernier film de Robert Guédiguian est obstinément lumineux.

La lumière du début est calme et plutôt assurée : Michel malgré son licenciement qui l’amène à occuper comme il peut ses journées de "pré-retraite" coule des jours heureux avec Marie-Claire, son aimée depuis trente ans. Tous deux profitent de ce qu’ils ont construit tout au long de leur vie d’ouvriers : une maisonnette, un peu de repos, de bons moments entre amis fidèles, des enfants et des petits-enfants. Leurs convictions politiques et sociales sont solides et Michel, que Marie-Claire surnomme tendrement Jaurès, y est resté fidèle puisque malgré ses responsabilités syndicales qui auraient pu l’en protéger, il s’est mis sur la liste des personnes tirées au sort pour le "choix" des vingt licenciés que réclame la direction. Contre les privilèges et solidaire, jusqu’au bout.
Malgré ce pépin, la retraite n’étant pas loin, l’équilibre d’ensemble n’est pas menacé. D’autres bonheurs sont même à venir, avec l’anniversaire de mariage du couple : une fête chaleureuse dont le cadeau est un voyage au pied du Kilimandjaro. Un clin d’œil à la chanson sur laquelle ils se sont connus, dans les années 1960, et qu’enfants et petits-enfants entonnent avec émotion devant la pièce montée.

Mais le film bascule lors d’une tranquille soirée de cartes avec leurs plus proches : Denise, la sœur de Marie-Claire et son époux Raoul, beau-frère et meilleur ami de Michel. Deux jeunes font irruption dans la salle à manger avec armes et cagoules, les violentent et les détroussent de tout leur argent, billets du voyage inclus.
Ils sont encore sous le choc, chacun réagissant à sa manière, quand Michel découvre que l’un de leurs agresseurs, Christophe, est un ancien de la boîte, un jeune qui faisait partie des vingt licenciés. Et donc aussi, d’ailleurs, des invités de son anniversaire de mariage, puisqu’il y avait invité les dix-neuf autres malheureux tirés au sort.

La confrontation avec Christophe, qu’il considérait jusqu’alors comme l’un des leurs, est un coup de pied dans les repères de Michel. Il pense avoir agi de façon loyale et désintéressée en procédant à ce tirage auquel il s’était inclus. Il pense avoir mené toute. sa vie au sein du syndicat un combat juste, au service des plus faibles. Et voici que ce jeune ne lui renvoie que haine et mépris. Il y avait peut-être des voies plus équitables qu’un tirage au sort pour le choix des mis-sur-le-carreau ; vous croyez avoir mené de nobles combats, en réalité vous n’avez fait que vous embourgeoiser ; que laissez-vous à vos cadets ? Voilà ce que Christophe lui balance en substance, et avec une violence incroyable.

Ici se dévoile le thème central du film, développé sans pudeur : le choc de deux générations. Et le gouffre entre les deux, malgré la bonne entente à première vue entre Marie-Claire et Michel et leurs propres enfants, va être de plus en plus manifeste.
Si le portrait de la classe ouvrière née après la guerre, de gauche et sûre du bien-fondé de ses croyances et de ses actions, est magnifiquement brossé, celui de la génération suivante, atomisée et moins évidente à restituer, l’est pourtant tout aussi magistralement. Christophe et sa jeune mère qui l’a abandonné (et ses deux frères avec), tous deux perdus, ne cherchent qu’à s’en sortir. La jeune amie de Christophe, gaie et généreuse, travaille de nuit. Chacun fait comme il peut pour subsister économiquement. Le comment, les valeurs, on en est plus là.
Même avec les enfants du couple, à l’épreuve des événements, des incompréhensions voient le jour. Jamais le fossé générationnel n’a semblé aussi abyssal.

Mais Robert Guédiguian ne renonce pas à la lumière. Après la tourmente, elle est encore plus belle. Michel et Marie-Claire, Raoul et Denise n’ont rien perdu de leurs valeurs. Ils en font la démonstration dans un final dont on ne dira rien, si ce n’est qu’il est bouleversant au possible.

Les neiges du Kilimandjaro
De Robert Guédiguian
Avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Marilyne Canto, Grégoire Leprince-Ringuet
Durée 1 h 47

Sorti en salles le 16 novembre 2011

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Polisse. Maïwenn

Polisse, Maiwenn

Une toute petite fille dit que son père lui gratte les fesses. Une femme assise près d’elle essaie de lui faire préciser, de la mettre en confiance. Un jeune homme derrière une cloison vitrée suit attentivement, enregistre, suggère à sa collègue d’autres questions. Plus tard, le père de l’enfant, bouleversé, nie les accusations de sa fille, semble sincère, autant que la petite. Dans la rue, une jeune femme secoue son bébé comme un prunier pour tenter d’arrêter ses pleurs. Une autre jeune femme l’interpelle, l’embarque au poste. Lui pose des questions. Avec celle-là, aucun doute : elle débite les horreurs qu’elle inflige à ses enfants avec une candeur désarmante.
Nous sommes dans une brigade de protection des mineurs (BPM), qui opère dans le nord de Paris. Plus de deux heures durant, on ne lâche pas ces policiers d’une semelle, comprenant à chaque scène davantage à quel point leur tâche est lourde, délicate, parfois dangereuse, et toujours nécessaire.
Mais même si le film est inspiré de faits réels, et au demeurant largement crédible, l’œuvre de Maïwenn n’est pas pour autant un documentaire. La réalisatrice a pris le soin de construire de véritables personnages, membres de la brigade, commandant et grand chef. Les victimes et les criminels défilent, tous bien dessinés eux aussi. L’interrogation vient plutôt du rôle que Maïwenn s’est donné à soi-même, celle d’une photographe chargée d’un reportage pour une revue du ministère de l’Intérieur. Mutique, fantomatique bien que séduisante, elle n’apporte pas grand-chose au film.
Mais l’équipe de la BPM compense largement ce déficit. Vies privées faisant les frais d’une vie professionnelle hors norme, relations entre collègues fusionnelles et qui parfois débordent, rôle beau et parfois ingrat du chef de troupe protecteur, la géopolitique et la cartographie des sentiments d’une équipe de travail soudée et sous tension sont parfaitement restituées.
Avec sa mise en scène énergique, ses plans rapprochés et son casting en or, Polisse accroche le spectateur de bout et bout et, malgré son sujet, sans jamais tomber dans le misérabilisme.

Polisse
Un film de Maïwenn
Avec Karin Viard, Joey Starr, Marina Foïs, Nicolas Duvauchelle, Karine Rocher, Frédéric Pierrot, Emmanuelle Bercot, Maïwenn
Durée 2 h 07
Sorti en salle le 19 octobre 2011

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Drive. Nicolas Winding Refn

Ryan Gosling dans Drive

Le mot "chef d’oeuvre" ne vient pas si souvent au bout des lèvres lorsque s’affiche le générique de fin sur un écran de cinéma. Drive fait partie de ces films qui génèrent de bout en bout une joie intense dont on se demande toujours un peu de quoi elle est faite.

Commençons par l’histoire : un jeune homme solitaire et silencieux fait le jour cascadeur pour les productions hollywoodiennes et la nuit chauffeur pour braqueurs. "Je vous emmène où vous voulez quand vous voulez, et pendant 5 minutes, je serai à fond avec vous ; mais après, ne comptez plus sur moi". Voici en substance ce qu’il dit à ses clients particuliers. Ensuite, il se tait et conduit. Tout n’est qu’action et calme chez ce personnage, dont on ignore jusqu’au prénom. Même quand la caméra ne fixe que son visage d’ange, on le voit qui calcule. S’il est aussi bon, ce n’est pas seulement parce qu’il conduit bien, c’est aussi et surtout peut-être parce qu’il a toujours un coup d’avance. Sauf lorsqu’il rencontre sa voisine, la jolie Irène et son jeune garçon : là, il est dans le présent, sous le charme de l’instant. Ce qui apparaît comme une découverte de l’amour sera évidemment le point de bascule du film : pour elle et son fils, pour aider son mari racketté, il se retrouvera confronté à la violence des mafieux et devra se montrer plus violent encore que ses poursuivants.

L’énigme est limpide, dépourvue de méandres scénaristiques. D’ailleurs, c’est peut-être le "sans" qui fait aussi la splendeur de Drive : pas de bavardage, pas de psychologie, pas de sentimentalisme. Des silences.
L’utilisation de la musique (électro-rock) est nickel et épouse absolument une mise en scène au cordeau. La scène inaugurale est exemplaire de cette réussite, de l’ambiance et du rythme du film : un jeu de cache-cache nocturne et motorisé avec la police de Los Angeles, dont notre héros sort incognito donc vainqueur, se contentant de mettre une casquette et de retourner son blouson pour rentrer chez lui tranquillement. On passe de vues aériennes de L.A. époustouflantes à l’atmosphère froide et un peu trouble de zones sans charme. Et toujours le visage si beau, énigmatique de ce personnage incarné impeccablement par Ryan Gosling qui aurait sans doute mérité, malgré tout le talent de Jean Dujardin dans The artist, le prix du meilleur acteur à Cannes, comme son réalisateur a reçu celui de la mise en scène.

Sous la lumière tantôt métallique des néons, tantôt chaude du couchant californien, Nicolas Winding Refn nous offre des scène somptueuses, comme celle, inoubliable, d’un baiser dans un ascenseur… tant de douceur, presque du lyrisme, et puis la violence comme une évidence, tant elle fait partie, comme l’amour et l’amitié, du ressort même du personnage, à l’image de son blouson : double, avec du côté blanc un scorpion brodé.

Quand on arrive à la dernière scène, on ne peut s’empêcher de penser à ces héros de Clint Eastwood, comme un certain Impitoyable. Comme si l’ultra-moderne Drive relevait aussi d’une forme de classique, celle empruntée au western.

Drive
Un thriller de Nicolas Winding Refn
Avec Ryan Gosling, Carey Mulligan, Bryan Cranston
Durée 1 h 40
Sorti en salles le 5 octobre 2011

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Pater. Alain Cavalier

Pater, Alain Cavalier

Où sommes nous ? Dans un film d’Alain Cavalier ; tourné dans l’appartement d’Alain Cavalier. Que voit-on ? Les mains d’Alain Cavalier servant un repas. Qui tient la caméra ? Vincent Lindon. Qu’est-ce qu’ils font là, tous les deux ? Pour l’instant, ils mangent une assiette d’anti-pasti soigneusement préparée et boivent du vin.
Plus tard, ils poursuivront. Avec d’autres aussi, parfois.
C’est important, ce moment, ce partage. Alain Cavalier qui demande à Vincent Lindon : tu en as assez, je t’en mets un peu plus ? Déjà, un lien se dessine, celui que signe le titre du film : un lien filial, tendre et très fort.

Pendant 1 h 45, on va voir deux hommes qui à la fois jouent à être, l’un président de la République (Cavalier, magnifique) et l’autre son premier ministre (Lindon, impressionnant) et en même temps incarnent ce président et ce premier ministre. Ambiguïté délicieuse qui, loin d’égarer, additionne les bienfaits des deux situations.
Dans l’une, on découvre la complicité de deux artistes cimentée par un projet commun, se passant alternativement la caméra numérique, faisant ensemble du cinéma à faibles moyens et aux très ambitieuses idées.
Dans l’autre, on assiste à la relation respectueuse, amicale, et parfois très dure, entre deux hommes politiques, l’un en fin de parcours, l’autre en pleine ascension. Ce qui les unit ? Un même engagement politique pour une société moins injuste où, "de même qu’il existe un salaire minimum, il existerait un salaire maximum".

Difficile de décrire les sentiments de félicité et de gratitude qui envahissent le spectateur pendant et après le film.
Certainement viennent-ils de cet amour qui se dégage de ces deux êtres et de ces deux personnages ; mais aussi de la clairvoyance d’Alain Cavalier en matière politique (à laquelle se conjugue la vision de Vincent Lindon), qui montre avec une formidable acuité les ressorts de l’engagement dans l’action politique, les ressorts de compétition et les stratégies qu’elle implique. Dans une "sortie" confondante de naturel, Vincent Lindon démontre superbement comment les puissants peuvent être forts avec les faibles et faibles avec les forts. Dans une scène inoubliable, extraordinaire de vérité, de calme et de retenue, les deux hommes et l’un de leur ministre découvrent la photo d’un adversaire en situation compromettante.
En ce sens, ce qu’apporte le film d’Alain Cavalier est un regard qui peut sembler nouveau tant il tranche avec la vision actuelle du politique qui tend à l’assimiler à de la bouillie pour les chats : c’est un regard sur la noblesse de la politique quand elle est choisie pour porter des idées auxquelles on croit. Aux idées qu’il développe, le terme d’humanisme n’est pas étranger ; à la manière de servir, ceux d’intégrité et de dignité ont du sens ; le tout dans un mouvement multiple (politique, personnel, artistique) et totalement sublime de transmission.

Pater
Un film d’Alain Cavalier
Avec Vincent Lindon, Alain Cavalier, Bernard Bureau
Durée 1 h 45
Sorti en salles le 22 juin 2011

Photo © Pathé Distribution

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Minuit à Paris. Woody Allen

Minuit à Paris

En cette semaine de fête du cinéma, qui peut être l’occasion d’entreprendre une "cure" ciné pour profiter de la multitude de propositions actuelles, de qualité inégale il est vrai, que ceux qui n’ont pas encore vu Midnight in Paris ne se sentent pas obligés de s’y précipiter.

On aura rarement vu un tel navet.
L’Europe avait pourtant ces dernières années plutôt réussi à Woody Allen, avec Match Point, Scoop, ou encore l’escapade de Vicky et Cristina à Barcelone.
Il y avait là une fantaisie et une vivacité des acteurs qui balayaient les éventuelles faiblesses scénaristiques.
Hélas, rien ne vient sauver le Paris de Woody.

Mettons un jeune couple d’Américains sur le point de se marier en villégiature à l’hôtel Bristol ; entourons-les des riches et conservateurs parents de mademoiselle, conventionnels et matérialistes, c’est entendu. Ajoutons un autre jeune couple, dont le mâle est la pédanterie intellectuelle et culturelle incarnée. Tout ça se trimbale dans Paris et ses alentours, visite Versailles, Rodin, court l’antiquaire Rive Gauche et les dégustations de Bordeaux habillées. C’est comme on le voit d’ici : personnages archétypaux et et cliché sur cliché.

Mais le jeune homme, prénommé Gil et naturellement écrivain, voit, lui, plus grand que cela : lui voit la beauté du vrai Paris, le Paris de l’entre-deux-guerres, des artistes et de la fête. A tel point que lors d’échappées nocturnes, il se met à vivre son rêve, à rencontrer Hemingway, Buñuel et Picasso (entre autres, mais qu’on se rassure, ils y sont tous).
A ce stade, les ressources du cinéaste new-yorkais pour produire du convenu semblent infinies : c’est à qui ressemblera le plus à sa propre légende. Pour faire bonne mesure, notre Gil tombe amoureux d’une belle, ex de Modigliani, dont le rôle revient en toute logique à Marion Cotillard. Si l’égérie cinématographique française des Américains pouvait un tant soit peu émouvoir, on aurait largement eu le temps de le remarquer.
Quant à ce pauvre Owen Wilson, que s’est-il fourvoyé dans cette affaire, contraint de garder toujours la même moue de poisson rouge, désespéré par ses compatriotes le jour et médusé par le bouillonnement artistique parisien des années folles la nuit ?
Il n’y a rien à faire, avec la meilleure volonté du monde, l’histoire vue de Paris (et non de Cannes !) ne prend pas, les personnages ne s’incarnent pas et la fantaisie de Woody Allen semble noyée sous un amas de vieilles cartes postales.

Minuit à Paris (Midnight in Paris )
Un film de Woody Allen
Avec Owen Wilson, Rachel McAdams, Michael Sheen
Durée 1 h 34
Date de sortie cinéma : 11 mai 2011

Photo © Mars Distribution

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The Tree of Life. Terrence Malick

Sean Penn in The tree of life, Terrence MalickIl était très attendu cet Arbre de vie.

D’abord parce qu’après des films tels que Les Moissons du ciel et Le Nouveau Monde enchanteurs, grande était l’impatience de découvrir ce qui ne pouvait qu’être un nouveau chef d’œuvre.

Ensuite parce que Terrence Malik était déjà annoncé au Festival de Cannes 2010, avant de déclarer in extremis qu’il préférait en peaufiner encore le montage.

Un an de plus, donc, et le film est au rendez-vous sur la Croisette, où il se voit récompensé de la Palme d’or. Il sort en salles dans la foulée, et les aficionados de s’écrier : « Enfin ! ».

On ne devrait jamais trop anticiper sur son plaisir, telle est la morale de l’histoire.
Car Malik nous déçoit, et par là-même nous laisse dubitatif sur cette année de re-montage du film…

Voici l’histoire, ou ce qui en tient lieu : dans le Texas des années 1950, le bonheur d’une famille de la middle-class est brisé par le décès accidentel du cadet des trois fils, alors âgé de 19 ans.
Devenu adulte, l’aîné – joué par Sean Penn – se remémore son enfance.
Par ailleurs, le monde est créé : l’univers, les planètes, la vie, les poissons qui prennent des pattes pour habiter la terre, les dinosaures etc.
Trois approches, donc, d’inégales durées : le cœur du film, c’est cette famille américaine ; la création du monde et Sean Penn rattrapé par son passé en étant les « périphériques ».
Sur le papier, le tout peut faire craindre l’emphase ; sur la pellicule, c’est pire.
Surtout, l’ensemble ne tient pas et, dès lors, même cette famille des années 1950 paraît théorique.

De là à jeter Terrence Malik avec l’eau de son bain, il y a un pas qu’on ne franchira pas : il fait la preuve une fois de plus de son immense talent de cinéaste, compris comme celui de créer de magnifiques images.

L'arbre de vie de Terrence MalickMais tout se passe comme s’il avait été pris à son propre piège, à son tourbillonnant génie.
Les architectures de verre contemporaines dans lesquelles Sean Penn évolue sont une splendeur. La longue séquence de création du monde, pour peu qu’on s’y laisse guider avec tranquillité, est un merveilleux moment de cinéma, yeux et oreilles comblés. La façon dont il filme la mère, le père, les enfants, l’arbre et la maison de cette famille déchirée, caméra tournoyante et caressante, séduit beaucoup au début.
Hélas cette manière ne résiste pas à la longueur du film pour un si faible contenu.
Pour qu’il fonctionne, l’art de l’ellipse doit permettre de révéler ; s’il n’est pas au service de la suggestion, et en outre insiste, il finit par fatiguer.

Tel est le travers dans lequel est tombé Terrence Malik : l’histoire du petit garçon élevé à la dure par son père, presque amoureusement lié à sa mère, fusionnel avec son frère tragiquement disparu aurait pu être émouvante.
Le réalisateur échoue à ce qu’elle le soit : trop de virtuosité dans le maniement de l’image, trop de souci esthétique passent devant la vibration des chairs et des cœurs. Le lien avec la création de la vie n’apparaît pas ; quant au petit garçon devenu grand architecte souffrant de son passé, il semble tout simplement banal.
Malgré le talent des acteurs et l’indéniable sensibilité du poète Malik, le réalisateur américain nous fait pour la première fois la triste et trop longue démonstration d’une esthétique qui tourne à vide.

The Tree of Life
Un film de Terrence Malick
Avec Brad Pitt, Jessica Chastain, Sean Penn
Durée 2 h 18
Sorti en salles le 17 mai 2011
Palme d’Or Festival de Cannes 2011

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La Fille du puisatier. Daniel Auteuil

La fille du puisatier de Daniel Auteuil, Jacques et Patricia

Patricia est l’aînée d’une ribambelle de filles que leur mère a laissées au puisatier avant de s’éteindre. S’il aurait préféré des garçons, il les aime malgré tout tendrement et les élèves dignement.
Patricia est sa préférée. Éduquée à Paris, elle est revenue au bercail à 15 ans et, à 18 désormais, la douce, aimante et dévouée Patricia s’occupe de son père et de ses cadettes. Fraîche comme une fleur, elle est une princesse pour son père, mais aussi pour Felipe, son assistant, qui rêve de l’épouser. La perspective séduit le père, qui voit là le moyen de garder son aînée près de lui, mais n’attire guère la jeune fille.

C’est alors qu’au bord du torrent, Patricia croise le beau Jacques Mazel, fils des riches boutiquiers du coin. De traversée de rivière dans ses bras en chevauchée en moto-bécane le nez au vent, le galant a tôt fait de se faire aimer et d’obtenir ce qu’une pure ne donne que dans le lit nuptial.
Dès le lendemain, le prince d’un jour part pour la guerre et, au bout de quelques semaines, c’est à son père que Patricia avoue qu’elle attend un enfant. Le puisatier envoie Patricia chez sa sœur, où naîtra le petit Amoretti. Mais l’histoire est loin, bien loin de s’arrêter là.

Le "conte" de Marcel Pagnol est magnifique, comme toutes les histoires de Pagnol. Vingt-cinq ans après avoir interprété Ugolin pour Claude Berri dans les deux films de L’eau des collines, Daniel Auteuil passe de l’autre côté de la caméra pour réaliser son premier long-métrage, tout en interprétant lui-même le rôle du puisatier.
C’est un régal. Il n’y a aucune surprise, ni d’inventivité (si ce n’est peut-être une façon de filmer les visages en très gros plans) : le film aurait pu être tourné il y a trente ans, il est sans âge.
Mais qu’importe ! Pagnol, c’est un classique et les classiques n’ont pas besoin de mode. Certes Auteuil n’est pas Raimu, mais il est le puisatier en couleurs qu’il nous fallait : il parle bien le Pagnol et l’on y croit. Le reste de la distribution est plus ou moins en place, mais pour l’essentiel émeut comme il se doit. On s’habitue au phrasé appliqué d’Astrid Berges-Frisbey dans le rôle titre, largement compensé par une belle expressivité de traits, Kad Merad habite fort bien le maladroit Felipe, Mazel père (Jean-Pierre Darroussin) et fils (Nicolas Duvauchelle) son nickels, alors que Sabine Azéma a plutôt l’air de se demander ce qu’elle fait là, la greffe provençale n’ayant avec elle pas très bien réussi.

Mais qui aime Pagnol aimera ce film, comme il a aimé les autres, les anciens et les plus récents, parce que c’est la Provence, la famille, la terre, les faiblesses et l’orgueil, et aussi les feux d’un temps passé qui ne s’éteignent pas, tant y brûlent encore de passions et d’amour.

La Fille du puisatier
Un film de Daniel Auteuil
Avec Daniel Auteuil, Kad Merad, Sabine Azéma, Jean-Pierre Darroussin, Nicolas Duvauchelle, Astrid Berges-Frisbey, Emilie Cazenave, Marie-Anne Chazel
Durée : 1 h 47 min
Date de sortie en salles : 20 avril 2011

photo © Pathé Distribution

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