Cher
Oblomov,
Je vous imagine lisant cette lettre. Il est près de midi. Vous êtes encore dans
votre lit.
Des connaissances viennent vous visiter, vous ennuient voire vous
pillent ; vous n'avez même pas l'énergie de les chasser. Vous trouvez
simplement qu'ils ont le tort de faire entrer le froid dans votre
chambre.
Justement, parlons-en de votre chambre : elle aurait bien besoin d'air
fais, au contraire. Regardez-donc dans les coins ; et même sans chercher
si loin. Regardez la table où vous prenez vos repas. Tout est recouvert de
poussière et de miettes, tout est sale.
Vous pourriez obtenir de votre domestique qu'il fasse quelque chose, au lieu de
lui infliger vos jérémiades, subir les siennes et le houspiller sans
succès.
Que fait-il d'ailleurs de ses journées ce cher Zakhar ? Rien. Il ne fait
pour ainsi dire rien. Comme son maître, en somme. Encore, lui, sort-il de
l'appartement de temps en temps pour aller bavarder avec le voisinage. Vous,
même pas.
Oblomov ou l'apathie, a-t-on envie de dire.
Peut-être ne vous rendez-vous pas compte qu'à cause de votre inertie, à déjà
trente ans passés, vous risquez de passer à côté de votre vie.
La gestion de votre domaine part à vau-l'eau : votre staroste vous roule,
vos revenus sont franchement menacés.
Que faites-vous pendant ce temps ? Vous restez là, étendu dans votre
vieille robe de chambre, à échafauder des plans, sans les achever jamais, sans
même commencer à les exécuter.
La seule idée d'écrire une lettre vous fatigue. Quand bien même on vous y
pousserait, voici que l'encre a séché ; voici qu'il n'y a plus de
papier.
Les tracas que vous fuyez comme la peste vous rattrapent parfois, vous tiennent un peu éveillé. Alors vous vous mettez à rêvasser. Avant que le sommeil ne vous gagne à nouveau.
Savez-vous qu'en vous comportant avec pareille paresse vous êtes en outre
sur le point de gâcher l'amour qu'un ange vous porte, la jolie et vivante Olga
?
Elle vous aime, Oblomov, parce que vous êtes une âme tendre et pure, tranquille
et bonne.
Elle est prête à vous réanimer, elle a envie de vous voir vivre. Elle vous
demande de lire plein de livres - vous aimez bien un peu lire, semble-t-il,
tout de même ? - afin de pouvoir ensuite l'instruire et la conseiller dans
ses lectures.
Grâce à elle, vous connaîtrez les élans, le désir, la passion.
Mais la passion, c'est épuisant ...
Alors quoi ? Que nous dites-vous Oblomov ? Arrêtez de nous dire
tant de choses, du fond de votre lit. Ces choses-là sont peut-être
dangereuses.
On se met à penser à vous. On se prend à aimer s'étendre, à rêvasser ; à
désirer votre rêve d'abondance, de douceur et de quiétude.
C'est que votre façon d'être finirait par prendre les atours d'une philosophie.
C'est peut-être l'oblomovtchina qui nous guette, cette étrange maladie de l'âme
russe.
Oblomov. Ivan Gontcharov
Traduction d'Arthur Adamov (publiée pour la première fois en 1959)
Edition présentée et annotée par Pierre Cahné
Gallimard /
Folio classique (mars 2007)
568 p., 8 €