Vent de Mars, Henri Pourrat

Les premières phrases du prix Goncourt 1941 sont prometteuses : « Les sapins, serrés en bleuissante laine de solitude et d’ennui, dorment sur le songe qui les a arrêtés là, dans cette faille, au bout du monde ». Mais au fur et à mesure de la lecture, le leitmotiv du livre, répété sous toutes les formes, devient lassant, et on se dit que rarement le jury du Goncourt a été aussi opportuniste dans son choix.

L’œuvre se présente comme un journal tenu par un observateur à une période difficile de l’histoire de la France, entre juin 1938 et le 1er novembre 1940. Autrement dit lorsque la « drôle de guerre » s’étire jusqu’à la défaite et où débute l’Etat Français du Maréchal Pétain. L’écrivain réside en Auvergne près d’Ambert, et c’est de ce point de vue qu’il chronique ses observations et réflexions. Si les péripéties historiques sont absentes (mis à part la mobilisation) la solution aux difficultés du pays se résume pour lui simplement : il n’y a que le paysan qui peut sauver le France.

Pourtant l’auteur est davantage convaincant lorsqu’il décrit la société paysanne, déjà à l’époque largement vaincue par l’exode et la pauvreté, que dans l’espoir qu’il met à un ressourcement national grâce aux campagnes : « Un être de grand tempérament sentira toujours que la vie à la ville ne peut pas être la vie : d’autre part comment ne pas voir que le retour à la terre, comme on dit, est un luxe, une très mauvaise affaire ? ».

Cette chronique n’évoque que très allusivement la défaite, et l’on trouve à la date de fin juin 1940 : « Dans son combat contre le moteur, le géant a ployé le genou. Qu’il s’appuie de sa main contre le sol : il n’ira pas au sol : il touchera terre, seulement. Et de la patiente et sombre mère, alors, il sentira la vie remonter à ce cœur, comme un lait vivifiant, comme une force ».

Une des phrases du livre permet de comprendre l’espoir que l’écrivain a mis dans la politique du Maréchal : « Comment ne pas désirer repartir des réalités naturelles, le pays, le métier, la famille ? ».

Un peu plus tard Pourrat abandonne cette attente, et aide Juifs et Résistance. Ce Goncourt représente un dernier hommage à une société paysanne à qui l’Occupation a laissé un sursis, mais dont la fin est très proche.

Andreossi

Vent de Mars, Henri Pourrat

 

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Capitaine Conan. Roger Vercel

Quels hommes sont fabriqués par les guerres ? C’est le thème fort du roman de Roger Vercel primé par le jury Goncourt en 1934. Une fois de plus, c’est la guerre de 14-18 qui est le théâtre de l’action, mais les protagonistes sont déplacés cette fois-ci dans les Balkans, juste après l’armistice de novembre 1918.

Le narrateur est un officier, plus ou moins ami du Capitaine Conan. Celui-ci est à la tête d’un « groupe franc », auteur de multiples actes de bravoure au combat, spécialiste de coups d’audace. Cette cinquantaine d’hommes a appris à tuer de la manière la plus efficace : « des soldats d’élite, des audacieux, entraînés, pendant des années, aux exploits violents et que l’armistice avaient déconcertés. Ils avaient pris l’habitude de se battre, ça leur manquait ».

Lâchés dans la ville, ces militaires oublient les règles les plus élémentaires de la vie en société. Certains réalisent un casse dans un grand magasin de Bucarest, provoquant des blessures mortelles à deux employées. Conan lui-même est accusé de meurtre. Il défend ses hommes, condamnés à un peu de prison : « La v’là leur paix ! C’est quand les lopettes et les mufles ont le droit de piétiner de vrais hommes pour se venger dessus de leurs quatre ans de coliques. Une belle déguelasserie ! ».

Le roman prend un tournant plus intéressant avec le jugement d’un jeune soldat pour désertion et trahison. Le narrateur est entré au Conseil de Guerre comme Commissaire-Rapporteur (sorte d’avocat général) et doit traiter le cas de ce jeune Erlane réputé peureux et soupçonné d’avoir donné des renseignements aux Bulgares. Contre toute attente Conan soutient qu’Erlane n’a pu trahir, justement par peur.

Le jeune soldat est condamné à mort et rejoint Conan et certains de ses hommes en prison. A l’occasion d’un coup de mains des « Rouges », Conan et sa bande sauvent la mise de l’armée française au cours d’une bataille sauvage où lui et ses hommes ont l’opportunité de redevenir les guerriers qu’ils ont appris à être. A la suite, tous sont graciés et même décorés, et le jeune Erlane, en perdant la vie, s’est racheté.

L’auteur de ce roman d’action prenant est sévère : pour gagner des guerres, il faut de très bons tueurs, éventuellement qualifiés de héros. Mais quels hommes ces guerriers sont-ils devenus ? « Je me rappelai qu’ils ne tuaient si bien que parce qu’ils avaient le goût de tuer. Ils me firent horreur dans le même instant où je songeais qu’ils m’avaient sauvé la vie ».

Andreossi

Capitaine Conan. Roger Vercel

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Le chèvrefeuille. Thierry Sandre

Ce Chèvrefeuille, associé à deux autres courts romans du même auteur, Le Purgatoire et Chapitre XIII d’Athénée, a été couronné par le Goncourt 1924. Il n’a pas laissé un grand souvenir et il est difficile de trouver des arguments pour le sortir de l’oubli, tant son intérêt reste faible, aussi bien du point de vue de l’histoire qu’il raconte que d’une écriture fort banale.

C’est l’histoire de Maurice, poilu de la guerre de 14-18 qui laisse ses pièces d’identité sur le corps d’un soldat tombé au combat à côté de lui. Il passe donc pour mort et laisse une jeune veuve, bien sûr inconsolable. Le narrateur est un ami de jeunesse de Maurice, qui entretient de vagues espoirs à propos de Marthe.

Coup de théâtre dans la deuxième partie du roman : la réapparition de Maurice, des années après la fin de la guerre. Il veut expliquer à son ami la raison de sa disparition. C’est que tout simplement son épouse était trop « crampon », jalouse, et que le retour au foyer était pour lui inenvisageable. C’est un poème qui a inspiré l’image du chèvrefeuille :

« Il dit que Tristan est venu

Qu’il a bien longtemps attendu (…)

Qu’il ne saurait vivre sans elle

Qu’il en sera de lui et d’elle

Tout ainsi que le chèvrefeuille

Qui noue au coudrier sa feuille ».

Maurice arrive à convaincre son ami qu’il aime toujours son épouse et il lui demande de la préparer à son retour. Mais Marthe s’est envolée avec un nouveau mari…

Le thème de ces centaines de milliers de veuves après la Grande Guerre aurait mérité de plus heureuses inspirations romanesques. Mais l’auteur est enfermé dans une vision plutôt misogyne : « L’amour a pour elles plus d’importance que pour nous : il est le fond même de leur vie. Elles ne peuvent pas oublier celui qui le leur révéla. Tous les psychologues sont d’accord sur ce point ».

Le jurés du Goncourt, cette année-là, ont préféré l’œuvre de Thierry Sandre à celle de Maurice Genevoix ou de Henry de Montherlant.

Andreossi

Le chèvrefeuille. Thierry Sandre

 

 

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L’appel du sol. Adrien Bertrand

C’est avec deux ans de retard que le prix Goncourt 1914 a été attribué à Adrien Bertrand, qui avait vécu le début de la guerre de 14-18 comme chasseur alpin, puis avait été renvoyé pour raison de santé. Son roman révèle d’incontestables qualités d’écrivain, mais sa carrière est interrompue par la mort dès 1917.

C’est le tout début de la guerre qui est décrit dans le récit, lorsque les combattants français partaient sous la mitraille en pantalon rouge et le béret sur la tête. Les scènes de batailles, rapportées avec précision et efficacité, alternent avec des discussions philosophiques. Les personnages que l’on suit sont en effet des officiers dont l’un est agrégé de philosophie, et leur questionnement tourne autour de leur étonnement : comment ces jeunes gens venus de leur campagne méridionale acceptent-ils du jour au lendemain de courir le risque du sacrifice de leur vie ?

Car tout le livre est placé sous le thème de la mort prochaine : « Nous sommes fichus, mon capitaine, répondit le jeune homme. Mais nous mourrons en même temps. Il ajouta : permettez-moi de vous embrasser. Le rude soldat l’étreignit contre lui. Alors tout bas, dans l’oreille, son lieutenant lui murmura : Je crois que j’ai un peu peur ». Le simple soldat, lui, ne peut que constater : « Aussi, c’est pas la guerre, c’est la boucherie. » Ces officiers-là trouvent consolation dans un espoir : « Je crois que nous luttons pour assurer la domination des penseurs, des philosophes et des artistes, sur les fournisseurs des armées et sur les fabricants de canons ».

Pourquoi « l’appel du sol » ? Si l’on suit bien le romancier, il s’agit moins de se battre pour une patrie ou pour une France plus ou moins abstraite que pour le sol dont on se sent issu : « Nous venons de le découvrir pour nous-mêmes : la puissance du sol s’est faite chair en nous (…) Nous ne faisons qu’obéir à une invincible volonté qui se communique à nous. Elle naît des entrailles du sol où nous sommes enracinés et nous sommes son instrument ».

Ce sol, c’est celui du « pays », le petit pays où l’on vit, tel que celles qui sont restées à l’arrière le connaissent aussi : « C’est le sol qui inspire à ces femmes leur courage passif, comme il a inspiré à leurs rudes époux la volonté du sacrifice de leur vie. Elles et eux ont puisé au tuf profond du sol ce patriotisme inconscient qui se manifeste à nous ».

Il suffira aux idéologues de la Nation de glisser de cet attachement à « son » sol à celui de la Patrie.

Andreossi

L’appel du sol. Adrien Bertrand

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En France. Marius-Ary Leblond

Ce sont deux cousins Réunionnais qui se cachent derrière ce pseudonyme de Marius-Ary Leblond qui obtint le Goncourt en 1909. Le titre est quelque peu trompeur, tant le récit ne concerne de la France que sa capitale, ville où un jeune créole vient effectuer ses études en ce début du XXème siècle. Paris est le lieu de toutes les découvertes, d’une forme de la civilisation « moderne » à une éducation sentimentale qui ouvre de larges horizons.

La banalité du thème est compensée par une grande finesse d’observations sur cette société qui va disparaître avec la guerre de 14-18, et par un style très agréable à lire. L’intégration du jeune Claude à la vie parisienne passe d’abord par les déambulations dans les rues de la capitale, et il est significatif de comparer ses deux visions d’un monument à quelques mois d’intervalle : « Notre-Dame, c’est cela Notre-Dame ? noir sali de blanc comme par des déjections d’immenses vautours, enfoncé dans l’asphalte et ressemblant ainsi à une grosse tortue, sans marches, silencieuse comme une ruine ». Plus tard : « Notre-Dame à droite, somptueusement soutenue dans un massif velouté de branchages vermeils, portée comme une châsse, s’élevait dans son luxe de dentelles de pierre aux tons d’argent et de diamant bleu, joyau séculaire resplendissant au printemps ».

C’est la diversité des types sociaux, inconnue sur son île natale, qui le surprend le plus. Par exemple des travailleurs Blancs : « Des ouvriers se pressaient, traînant la savate mais la figure fière, moustaches relevées, le coin d’œil galant ; (…) Claude, attendri, regardait, le cœur fraternel et neuf, ces gens qui étaient des travailleurs et qui étaient en même temps Blancs : habitué à voir réservés aux Noirs les ouvrages manuels, la dignité s’en relevait à ses yeux ».

Les portraits de ses collègues étudiants et des jeunes filles qu’il rencontre sont peints avec intelligence. Du côté des premiers : « A cette heure tous ses camarades continuaient de mener assez vivement leurs études, gais, confiants, même vantards, car en général ils se sentaient tous de la valeur rien que d’être à Paris ».

Du côté des jeunes filles, l’accent est mis sur les inégalités de conditions, entre des hommes aisés et des jeunes femmes cherchant à améliorer leur situation par l’éventail des liens aux hommes qui va de la prostitution au mariage. C’est le temps des mondaines, demi-mondaines, cocottes…, avec le risque de l’abandon pour cause de maternité : « Cependant c’était bien, authentiquement, à Paris la grande ville populaire, un abandon lâche de mère et d’enfant par un jeune homme de la bourgeoisie aimable et intelligent… ».

Un Goncourt oublié, qui fourmille d’observations pertinentes.

Andreossi

En France. Marius-Ary Leblond

 

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Trois jours chez ma mère. François Weyergans

La lecture du Goncourt 2005 achevée, la question douloureuse est posée : mais quel est le sens de ce récit divagant, qui apparaît finalement comme le livre d’un auteur en mal d’inspiration, qui noircirait des pages parce que l’échéance du contrat signé avec l’éditeur approche à grand pas ?

L’hypothèse est suggérée à maintes reprises par François Weyergans lui-même. C’est bien le portrait d’un écrivain atteint de procrastination sévère auquel nous sommes soumis. François Weyergraf, héros de l’aventure, a en effet le projet d’écrire le roman « Trois jours chez ma mère ». Ce n’est pas sa seule ambition d’écriture d’ailleurs : « Et si j’écrivais en vitesse ce livre sur les volcans ? Il y a des choses qu’il faut faire très vite. Je pourrais m’y mettre tout de suite et le finir avant Noël ». Mais aussi : « Et mon livre sur les chaises ? J’y pense depuis le jour où Delphine, qui n’entendait aucun bruit en provenance de ma pièce, vint frapper à la porte et, comme je ne répondais pas, elle s’affola et ouvrit, pour découvrir l’homme qu’elle aime assis et dormant d’un sommeil de plomb ».

Comme un autre projet s’intitule « Coucheries », le récit est ponctué de rencontres sexuelles de cet écrivain qui a au moins du succès auprès des femmes. Miracle, il arrive à produire trois chapitres de « Trois jours chez ma mère » qu’il nous soumet. Il met en scène le romancier François Weyerstein : « Il en fait un écrivain comme lui. ‘Trois jours chez ma mère ‘ racontera les aventures et les mésaventures de ce Weyerstein qui, très désemparé le jour de ses cinquante ans, annule tous ses rendez-vous et décide d’aller passer quelques jours chez sa mère pour souffler un peu et faire le point ».

Si l’on en juge de ce qui nous en est donné dans ces trois chapitres, les aventures de Weyerstein ne semblent pas avoir davantage d’intérêt que celles de Weyergraf, et la mise en abyme de Weyergans présente autant de surprises que le démontage de poupées gigognes, en moins amusant toutefois.

Andreossi

Trois jours chez ma mère. François Weyergans

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Le testament français. Andreï Makine

C’est Charlotte qui a séduit le jury du prix Goncourt 1995. Elle est l’attachante grand-mère du narrateur du « Testament français », celle qui été si importante pour lui dans sa passion pour la langue grand maternelle, pour la littérature française, et au bout du compte pour l’écriture.

Charlotte, qui a passé sa jeunesse en France, accueille tous les étés ses petits-enfants dans son village de Sibérie. Le narrateur est fasciné par les récits de ses souvenirs et par les documents qu’elle extraie d’une vieille valise, photos et vieux journaux du début du vingtième siècle, ou les petits cailloux enveloppés dans des papiers qui portent les noms de villes françaises. L’inondation de Paris de 1910, la mort du président Félix Faure dans les bras de sa maîtresse, la visite du couple tsariste dans la capitale française sont les éléments-clés que retient le jeune garçon.

Et le lecteur est conquis par la puissance d’évocation dont fait preuve Makine pour nous faire vivre l’intensité de ces étés avec Charlotte. Le roman est un éloge au pouvoir de la langue : « La langue, cette mystérieuse matière, invisible et omniprésente, qui atteignait par son essence sonore chaque recoin de l’univers que nous étions en train d’explorer ».

Très habilement l’auteur intègre les éléments de la vie de Charlotte, que le jeune garçon reconstitue, dans l’histoire de l’URSS, de la Révolution de 1917 à la chute de l’empire soviétique. Mais l’adolescent comprend que tout ne peut pas être connu de la biographie de sa grand-mère : « L’indicible ! Il était mystérieusement lié, je le comprenais maintenant, à l’essentiel. L’essentiel était indicible. Incommunicable. Et tout ce qui dans ce monde, me torturait par sa beauté muette, tout ce qui se passait de la parole me paraissait essentiel ».

A cheval entre deux cultures, la russe et la française, il reconnaît dans la langue de sa grand-mère « cette langue d’étonnement par excellence », et a appris avec Charlotte « cette mystérieuse consonance des instants éternels », ce qui ouvre aux potentialités de l’écriture : « Il fallait, par un travail silencieux de la mémoire, apprendre les gammes de ces instants. Apprendre à préserver leur éternité dans la routine des gestes quotidiens, dans la torpeur des mots banals. Vivre, conscient de cette éternité… »

Mais le livre est aussi un roman, avec son lot de tragédies, et de révélations finales. La figure de Charlotte restera le modèle d’un « mystérieux regard français ».

Andreossi

Le testament français. Andreï Makine

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Les flamboyants. Patrick Grainville

Si le flamboyant est un arbre africain très coloré, le style du Goncourt 1976 est autant flamboyant que coloré. L’histoire qui nous est contée est assez mince mais les mises en scène sont tellement enflées par l’exubérance de l’écriture que le roman paraît bien long.

Torok Yali Yulmata est le général roi fou du royaume imaginaire Yali. Il est ainsi présenté : « Le barbare Yumalta ! Le forcené sexuel, le violeur des chaudes guenons de la brousse, le féticheur infâme, enchanteur, dardant la prunelle fameuse et malachite sur le troupeau dodu des faibles filles frémissantes ». Il se décide à aller guerroyer contre les Doré, davantage par fascination pour la violence que par raison politique. Il enrôle un Ecossais dans son épopée, très pâle et très falot, qu’il surnomme d’ailleurs le Néant Blanc.

A côté de cet ectoplasme, l’Afrique apparaît comme extraordinairement vivante, et l’auteur s’emploie à faire passer cette luxuriance africaine, sur tous les plans, du végétal au sentimental, par une écriture où la mesure ne compte plus : « Le quartier coulait de sèves, de graisses, de fanges profondes et de jus sanguin. Parfois une gorge libre et jeune, gonflée sous le tissu écorché. Puis ces bouquets de souillonnes, de poissardes en fleurs lançant leurs bras fantasques et sonnaillant de bracelets, vous attirant vers leur camelote, vous nasillant des propos d’oiseaux : caquets, grelots, perruches ».

Le général roi fou est finalement renversé par l’opposition marxiste, mais il a eu auparavant le temps d’exercer violence sur violence et l’auteur, à force d’allitérations (comme on l’a vu dans les citations précédentes ou encore dans « un jardin grouillant de guenilles geignardes ») et de copieuses images, réussit à nous donner le tournis et l’envie de paysages zen.

Certes parfois l’alliance de l’image et de la musique des mots peut retenir l’attention : « Impression de feuilleté, de duvet, de désassemblage doux sur lesquels contrastait la saillie d’une barre de fer noire, le profil d’un rostre de caillou carbonisé ». Certaines évocations, comme celles des Ludies, être utopiques au caractère sacré, font décoller l’imaginaire. Mais on peut aussi poser la question : Que gagne l’Afrique à être décrite sous des aspects au bout du compte puisés dans une pensée très commune : la violence, l’irrationnel, la démesure ?

Andreossi

Les flamboyants. Patrick Grainville

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La nuit sacrée, Tahar Ben Jelloun

C’est dans une ambiance de conte oriental que le Goncourt 1987 nous narre l’histoire de Zahra, amenée à conquérir son identité de femme dans une société aux dures lois masculines. Et Tahar Ben Jelloun demeure dans la littérature en ne s’écartant pas du principe qu’il fait énoncer à un de ses personnages : « Un conte est un conte, pas un prêche ! »

La narratrice est libérée par la mort du père et par ses dernières paroles. Jusqu’alors, il l’a élevée comme le garçon dont il a rêvé après la naissance de la septième fille. La tromperie est allée très loin, jusqu’au simulacre de circoncision : « J’étais dans les bras de mon père qui me présenta, les jambes légèrement écartées, à un coiffeur circonciseur. Je revis le sang, le geste brusque mais adroit de mon père qui avait la main ensanglantée. Moi aussi j’avais du sang sur les cuisses, sur mon saroual blanc ».

Elle a même été mariée à une cousine épileptique. Elle fuit donc la famille, rencontre, imaginairement ou réellement, un prince, puis un violeur, avant d’échouer dans la maison de l’Assise et du Consul. Ceux-ci sont sœur et frère, elle gardienne de hammam et lui instituteur aveugle dans une école coranique. L’histoire d’amour entre Zahra et le Consul provoque la jalousie de l’Assise qui alerte la famille de Zahra. La jeune femme tue l’oncle qui venait la chercher, et c’est la prison. Mais elle n’y est pas à l’abri de la vengeance de ses sœurs qui parviennent à lui infliger mutilation et infibulation.

Tahar Ben Jelloun entretient le climat onirique du récit, et la narratrice nous fait part de visions qui ont un rapport avec son histoire personnelle. La frontière entre rêve et réalité n’est pas toujours nettement définie : « Cette histoire, vous ne l’avez peut-être pas vécue, mais elle est vraie ». C’est la force du roman de rester dans cette ambiguïté.

On ne sait pas si c’est bien le Consul que Zahra retrouve à la fin de son récit : « Votre histoire est terrible. Au fond je ne sais pas si c’est votre histoire ou celle d’une conjonction qui nous dépasse tous, quelque chose qui découle en faisceaux de lumière de la Voie lactée, parce qu’il est question de lune, de destin et de déchirure du ciel (…). Vous n’êtes pas de celles qui ferment une histoire. Vous seriez plutôt de celles qui la laissent ouverte en vue d’en faire un conte infini ».

Un texte fort, que la mémoire ne ferme pas.

Andreossi

La nuit sacrée, Tahar Ben Jelloun

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Oublier Palerme. Edmonde Charles-Roux

Le Goncourt 1966 récompense Edmonde Charles-Roux pour son premier roman, Oublier Palerme. Deux pôles géographiques se partagent l’intrigue, New York et cette grande ville de Sicile que les protagonistes ne peuvent oublier. Mais si l’intérêt se soutient bien lorsque que l’action se déroule sur l’île, les épisodes new-yorkais provoquent un grand ennui, du fait d’une construction peu convaincante.

C’est Ginna, rédactrice dans un grand magazine féminin américain qui nous présente l’essentiel des acteurs du roman et leur vie à New York. Nous apprenons ainsi à connaître Babs et son entourage : rédactrice dans le même journal, elle travaille à répondre à l’ambition bien assumée de la patronne : « Car le tirage de Fair ne dépendait ni de culture, ni de musique, ni d’art (qui étaient les bêtes noires de Fleur Lee) mais seulement de ces fringales féminines que seuls les magazines savent assouvir. Mode, sexualité, voyage, boustifaille, telle était notre formule ».

Un autre univers est représenté par Carmine Bonnavia, jeune élu démocrate, fils d’immigré sicilien originaire de la même région que Ginna. Les deux univers se rencontrent car (et ce n’est pas l’événement le plus vraisemblable du roman) Babs et Carmine se marient. Cette union nous vaut toutefois de quitter New York pour nous conduire à Palerme où enfin démarre une véritable intrigue avec le voyage de noce tragique des deux époux.

La ville prend consistance, la latinité sicilienne s’impose, et Babs est vite écartée du milieu : « Il y avait quelque chose de fantastique à penser qu’elle était arrivée avec cette démarche provocante, son grand rire claironnant, un rire comme pour prendre le monde d’assaut, avec ses attitudes d’une séduction si efficace –jambes croisées haut, genoux au vent- et que rien de tout cela n’avait résisté ». Carmine, de son côté, retrouve ses racines : « Comme il était vite acquis aux penchants latins, cet Américain respectueux de la valeur du temps, soumis à la puissance du travail, de l’argent et si désireux de bien faire ! Quelques jours lui suffirent pour s’organiser dans une passivité orientale ».

C’est la figure d’un jeune vendeur de jasmin, Gigino, qui déchaîne le drame, où meurent Carmine et Gigino. Auparavant Carmine a compris pourquoi il ne pouvait oublier Palerme : « A voir Gigino ainsi, tout douloureux, tout recroquevillé sur lui-même tel un enfant avant la naissance, Carmine prit enfin conscience de ses origines (…) Voilà mon compagnon, mon frère se disait-il. Comment ne l’avais-je pas deviné plus tôt ? ».

Andreossi

Oublier Palerme. Edmonde Charles-Roux

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