Monsieur des Lourdines. Alphonse de Chateaubriant

Un Goncourt 1911 bien plaisant à lire, aux métaphores souvent originales et au vocabulaire parfois agréablement vieillot : « L’unique étage s’allongeait sous la carapace ensellée d’une haute et molle toiture, dont l’ardoise, niellée de verdures et de lichens safranés, venait faire visière sur des fenêtres à petits carreaux ; et les murailles étaient tout à fait de la couleur des vieux chemins ».

C’est donc d’abord pour l’écriture que l’on s’attache à ce roman, car les descriptions sont très exactement évocatrices, comme l’abattage de cet ormeau : « Maintenant les cognées se portaient en dessous avec ce bruit caverneux que répand une voix dans une maison vide. (…) Les hommes, attelés à la corde à court intervalle les uns des autres, arc-boutés dans les trous de l’herbage, tiraient à l’unisson. (…) Alors quelque chose d’insolite se passa dans l’ormeau. Puis, avec indifférence, sa cime oscilla, parut se déplacer. Un craquement parti de la base, guère plus fort que le pétillement dans le feu d’un bois sec, se reproduisit plus profond, se multiplia, éclata dans un déchirement sinistre, foudroya l’air ; et l’arbre, en silence, décrivit son immense quart de cercle ».

Il en est de même pour camper les personnes. Ainsi ce magistrat : « C’était un pur bonnet carré, tout droit canon et tout hermine, et qui, dans l’exercice de ses fonctions, passait pour aussi tranchant qu’un canif ouvert de toutes ses lames ». Ainsi les pleurs de Célestin : « Célestin pleurait, non pas avec des larmes, mais de tous les muscles de son visage, ainsi que pleurent les paysans ».

Mais l’histoire ? C’est celle d’un gentilhomme campagnard du Poitou, vers la fin du XIXème siècle. Il est très attaché à sa terre, qu’il parcourt avec la passion d’un amoureux de la nature. Il a peu de contact avec « le monde » comme on disait à l’époque, et ne s’éloigne pas de son épouse malade. Son seul souci est son fils, qui vit à Paris et dépense sans compter l’argent que lui alloue son père.

Cette aide ne lui suffit pas d’ailleurs puisqu’un jour son père reçoit de la part d’un usurier la demande d’une très forte somme d’argent à rembourser. Le père doit vendre une grande partie des biens pour éviter la prison à son fils. La mère meurt d’inquiétude et le fils revient. Retournera-t-il à Paris ou restera-t-il auprès de son père pour sauver le domaine qui a pu être préservé?

Andreossi

Monsieur des Lourdines. Alphonse de Chateaubriant

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Terres Lorraines. Emile Moselly

Le Goncourt 1907 n’est pas tout à fait le vrai Goncourt de l’année. C’est Jean des Brebis ou le Livre de la Misère qui avait été élu, mais les jurés se sont aperçus que celui-ci, paru en 1904, n’obéissait pas à un impératif des frères Goncourt : donner leur prix à un ouvrage sorti dans l’année. Ils se sont alors reportés sur Terres Lorraines, du même Moselly, en attribuant le prix aux deux ouvrages.

L’histoire de Terres Lorraines est fort mince, et le roman plutôt ennuyeux. On ne se passionne guère pour cette jeune Marthe qui aime un garçon, pêcheur de rivière comme son père, plutôt « coureur », avec lequel le mariage est promis, mais qui quitte le pays en s’embarquant sur une péniche qui transporte aussi la belle Thérèse. Pour terminer cette histoire pleine d’eau, Marthe se jette dans la rivière.

Cette terre lorraine, malgré le soleil qui parfois inonde, illumine ou ruisselle, nous apparaît surtout comme terre de mélancolie : « D’ailleurs, elle est partout, cette note de tristesse, dans ces pays du Nord : elle est dans les sources glacées, dans la gaité un peu grave des paysans, dans la beauté des femmes, trop pensive, et c’est le charme profond de ce pays, mélange de sévérité et de poésie, qui fait que le regret en rôde éternellement dans les cœurs, mélancolique et pénétrant comme une sensation d’exil ».

Les descriptions de paysages sont trop nombreuses pour être toujours originales, et l’auteur sacrifie à un régionalisme d’époque qui doit révéler aux urbains, par exemple, le pittoresque du mariage campagnard. Ces sociétés sont arrêtées dans le temps comme pour mieux les maîtriser : « Ils pêchaient comme leurs pères, pris par cette étreinte de la routine qui emporte les générations rustiques dans les mêmes chemins battus, coupés d’ornières profondes. Ils accomplissaient leur lourde tâche sans réfléchir, avec une lenteur de machines bien remontées, se hâtant vers un but qu’elles n’entrevoient pas ».

La Lorraine d’alors était en grande partie allemande, mais le roman est très discret sur la question. Un passage toutefois nous alerte sur une situation politique sans doute difficile à propos d’une visite à une caserne : « C’étaient des récits de sentinelles surprises, qu’on retrouvait le lendemain écroulées dans leurs guérites, avec un couteau fiché entre les omoplates, et d’espions qui rôdaient, insaisissables, vêtus comme des travailleurs des champs et des marchands de cochons, et si bien déguisés que tout le monde s’y laissait prendre ». Nous n’en saurons pas plus.

Andreossi

Terres Lorraines. Emile Moselly

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La maîtresse de Brecht. Jacques- Pierre Amette

Le prix Goncourt 2003 est un portrait de femme, mais au bout des trois cent pages, Maria Eich garde largement ses mystères pour elle. Qu’est-ce qui a décidé vraiment cette jeune actrice à espionner, pour le compte de la Stasi, le dramaturge Bertold Brecht, en devenant sa maîtresse ? Réelle admiration pour le « Maître » ou rachat politique auprès des autorités de la R.D.A. pour avoir eu pour père et pour mari des nazis partis à l’étranger ? Ou peut-être encore pour l’obtention de facilités pour rendre visite à sa fille, à Berlin Ouest ?

De fait Maria fait rapidement partie de la « famille » Brecht, aux côté de l’épouse Hélène et de la maîtresse en titre Ruth Berlau. Ce Brecht vieillissant ne nous est pas présenté sous des traits vraiment sympathiques : il profite de son aura de communiste pour utiliser les moyens que lui donne le nouveau pouvoir et semble vivre dans un petit monde théâtral tout consacré à sa gloire. C’est avec dérision qu’Amette évoque le rôle du dramaturge au moment de la montée de l’Allemagne nazie : « La casquette du rôdeur sur le coin du visage, gueule de voyou, le verbe ardent, Brecht parlait. Brecht pissait sur les braises dans un coin du jardin. Il éteindrait le nazisme comme ces braises, uniquement en ouvrant sa braguette. Voilà le genre de déclaration qu’il aimait faire devant ses femmes».

Du côté de la surveillance politique, on se méfie de lui car il revient des Etats-Unis où il s’était réfugié pendant la guerre. Maria prend autant de photos qu’elle peut des écrits de son amant, rapporte les conversations dont elle est témoin à l’officier de renseignements qui l’a engagée. Un temps elle vit bien son travail : « Quand elle écoutait les merles chanter près de la cuisine, par la fenêtre ouverte, elle se sentait à l’unisson. Eux aussi se dénonçaient les uns les autres, d’une branche à l’autre. (…) L’Histoire, les hommes et les oiseaux se débarrassaient d’un vieux monde pourri en chantant ».

Peu à peu un autre rêve prend forme chez elle, en la personne de Hans, l’officier de la Stasi, et voilà une vraie histoire d’amour qui naît dans cette ambiance de trahison. Mais Jacques-Pierre Amette reste toutefois assez distant par rapport à ses personnages, et la froideur du style est en phase avec l’histoire ratée entre Hans et Maria, qui passent finalement à côté de ce destin qui pouvait les unir, tandis que Brecht voit la fin approcher.

Andreossi

La maîtresse de Brecht. Jacques- Pierre Amette

 

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Un aller simple. Didier Van Cauwelaert

Vite lu, le Goncourt 1994. C’est d’abord un roman court, et puis le lecteur ne perd pas de temps à s’installer dans une ambiance qui pourrait le déstabiliser pour l’amener sur les rivages d’une littérature de la rêverie. Les choses y sont ce qu’elles sont, les personnages, certes originaux, sont fabriqués de morceaux de stéréotypes. C’est l’humour qui fait tenir une histoire aussi errante que celle que vivent les personnages.

On l’a appelé Aziz parce qu’on l’a trouvé bébé dans une Ami 6. Elevé par une famille Tsigane, il a des (faux) papiers d’identité marocains et gagne sa vie dans les quartiers Nord de Marseille en travaillant dans le recyclage des autoradios volés. Repéré comme clandestin, il est renvoyé dans un pays, le Maroc, qu’il n’a aucune raison de considérer comme le sien.

C’est un fonctionnaire français, Jean-Pierre, qui le reconduit « chez lui », mais son village d’origine ayant été inventé pour cause d’identité factice, la quête se révèle difficile. Aziz, qui aime raconter des histoires, arrive facilement à convaincre son accompagnateur qu’il vient d’une vallée montagnarde de l’Atlas marocain quasi secrète. Ils sont aidés dans leur recherche par une guide, Valérie, dont les deux hommes tombent amoureux.

A partir du voyage au Maroc, l’histoire devient davantage celle de Jean-Pierre que celle d’Aziz. Récemment abandonné par sa femme, il remet en cause sa vie antérieure et, à l’occasion de l’écriture de son « carnet de mission », envisage d’écrire un roman qu’il baptisera « Un aller simple », car il n’est plus question pour lui de revenir en arrière. Pourtant, lorsque la maladie l’atteint, c’est son passé d’enfance et de jeunesse qui revient, dans sa Lorraine natale victime de la désindustrialisation.

Aziz revient en France ramener le corps de Jean-Pierre, finalement mort avant de découvrir la vallée mystérieuse. Partis d’une affaire de migrant renvoyé « chez lui », nous arrivons en Lorraine et ses anciens hauts fourneaux : « Le savoir-faire centenaire des meilleurs hauts-fournistes d’Europe, qui vendaient leur fonte jusqu’en Amérique, s’est transformé en préretraite, dispense d’activité, reclassement ».

Ainsi le roman dévoile son ambition sociologique, dont nous avions eu un aperçu sans nuances dans les premières pages à propos de certains quartiers de Marseille : « La vie est calme, à Vallon-Fleuri, et les descentes sont rares. Il faut dire qu’un policier qui se mettrait en tête de contrôler les identités dans les quartiers nord, d’abord il serait immédiatement reconduit à la frontière, et puis le préfet lui passerait un savon, parce que la mesure qu’il a prise pour faire baisser la criminalité, le préfet, c’est de décider qu’on n’existe pas ».

Andreossi

Un aller simple. Didier Van Cauwelaert

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Dans la main de l’ange, Dominique Fernandez.

C’est une autobiographie imaginaire qui a été primée par le jury Goncourt en 1982. Dominique Fernandez fait écrire un certain Pier Paolo P, pourtant assassiné à Rome quelques années avant, et c’est bien les conditions de cette mort qui ont suscité ce gros roman, que l’on lit avec un double intérêt, celui qui croise l’histoire de l’Italie et celle d’un homosexuel des années 40 à 70.

Le nom de Pasolini n’est jamais énoncé, et ses œuvres, aussi bien écrites que cinématographiques, sont à peine évoquées, mais l’auteur s’est appuyé sur les éléments les plus publiquement connus du cinéaste pour dresser un autoportrait certes inventé, mais qui présente au final une certaine cohérence.

Car P.P.P. était certainement une personnalité complexe, qui n’a pas toujours été comprise de son vivant, en particulier sur le plan de ses idées politiques : il s’est ainsi opposé à la légalisation de l’avortement dans son pays, tout en soutenant l’extrême gauche. Il a eu aussi très souvent des démêlées avec la justice, parfois pour des affaires de garçons, mais aussi à propos d’histoires étranges, comme celle d’une agression dans une station-service. Le point fixe d’une vie troublée reste la mère : « Quant à ma mère, elle ne fut jamais pour moi que maman. Ce mot qui s’enroule sur lui-même, avec la douce volute de sa consonne labiale répétée du bout des lèvres, me tendait l’image d’un cocon, d’un refuge, d’un nid ».

Sa vie sexuelle supposée est le fil conducteur du roman, et elle est très dépendante des normes sociales de l’Italie catholique. Nous assistons à l’évolution de la pensée d’un homme qui passe d’une société où la norme hétérosexuelle est très prégnante à une société plus permissive mais qu’il a du mal à suivre, comme on le voit à propos des plus jeunes qui revendiquent leur choix sexuel : « Ce qui ne dépend pas plus de ma volonté que la couleur de mes cheveux ou la forme de mon nez deviendrait une cause à défendre ? ».

Dominique Fernandez suppose des pratiques sexuelles définies très tôt chez son personnage : la passion pour des jeunes garçons bruns, des rencontres toujours à l’extérieur, particulièrement dans des terrains vagues : « L’amour restait pour moi quelque chose qu’il fallait faire à part, dans l’ordure de la zone, incognito, en dépouillant ma double condition de fils et d’intellectuel ». De quoi amener le lecteur à l’issue fatale, cet assassinat en fait jamais réellement expliqué pour Pasolini, mais logique pour Pier Paolo P. : « J’avais remis ma vie entre les mains les plus indignes de la recevoir, rétabli entre Pierre et Paul l’équilibre d’une fin ignominieuse, servi de jouet sanglant à l’ardeur homicide d’un imberbe, expié autant mes fautes que celles de l’humanité ».

Andreossi

Dans la main de l’ange, Dominique Fernandez.

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Le Roi des Aulnes. Michel Tournier

Un livre puissant que ce Goncourt 1970, qui pose la question de la relation de l’adulte mâle à l’enfant dans des termes parfois dérangeants, mais aussi très travaillés. Il s’agit bien de l’histoire d’une fascination et de l’accès à des fantasmes lointains. Abel Tiffauges se défend de tout geste à caractère sexuel mais peut-il écarter la question du désir ? « Il n’y a sans doute rien de plus émouvant dans une vie d’homme que la découverte fortuite de la perversion à laquelle il est voué ».

C’est le poème Le Roi des Aulnes, de Goethe, qui annonce le déroulement de l’histoire, dans lequel un enfant, qui chevauche avec son père, craint que le Roi des Aulnes ne le séduise et ne l’emporte avec violence. Après une jeunesse de fascination pour un jeune camarade et d’échec de relation aux femmes, Tiffauges, prisonnier en Allemagne dans les années 40, est amené à collaborer de plus en plus avec le régime nazi, en suivant une trajectoire qui le met finalement en rapport avec de jeunes garçons.

D’abord affecté dans un camp où il découvre la nature, il est amené à participer à l’organisation de chasses aux cerfs pour Göring, deuxième personnage de l’organisation nazie. Puis il est chargé du recrutement de jeunes garçons pour une « napola », école d’élite du IIIème Reich. Le travail correspond parfaitement à ses fantasmes, et lui permet d’avoir une grande proximité avec ces enfants : « Agenouillé près de lui, je glisse ma main sous son genou, dans cette gorge moite, tendre et frémissante- qui est exactement le jarret- tandis qu’une étrange douceur me prend aux entrailles ».

La fin de la guerre le surprend dans cette école située en Pologne alors que les troupes soviétiques « libèrent » le pays. Abel a sauvé un enfant juif et fuit devant les libérateurs, emportant sur ses épaules Ephraïm, tel un Saint Christophe portant l’enfant Jésus, rejoignant ainsi le mythe du porte-enfant qui l’a nourri toute sa vie.

Le roman est riche en symboles et le propos édifiant. Ainsi Abel, avant son aventure allemande, photographie les enfants : « Ne disposant pas des pouvoirs despotiques qui m’assureraient la possession des enfants dont j’ai décidé de me saisir, j’use du piège photographique (…). Car chaque photo élève son sujet à un degré d’abstraction qui lui confère du même coup une certaine généralité, de telle sorte qu’un enfant photographié, c’est X -mille, dix mille- enfants possédés… Donc par ce beau 1er mai ensoleillé, ayant petit-déjeuné allègrement sur un coin de table, je me lance à la chasse aux images, mon rollei amoureusement calé à sa place géniteuse ».

Andreossi

Le Roi des Aulnes. Michel Tournier

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Les bagages de sable, Anna Langfus

La jeune femme narratrice du prix Goncourt 1962 est un personnage attachant, bien qu’elle apparaisse assez compliquée à son entourage. On sait peu de choses sur elle, mais on sait l’essentiel : une douleur fondamentale, un deuil indépassable, qui lui font refuser les relations avec ceux qui l’approchent. C’est qu’elle est hantée par les fantômes de ses parents et de son ami, qu’elle a perdus en Pologne, durant la guerre.

Elle consent à suivre pourtant celui qu’elle appelle le vieil homme, dont elle accepte l’amitié. Arrivés dans le Midi, leurs rapports changent. L’homme gentil et prévenant se découvre amoureux, et celle qu’il nomme Maria (on ne saura jamais son « vrai » prénom) le repousse et l’attire alternativement. Elle fait la connaissance sur la plage de trois « enfants », dont deux sont plutôt des adolescents, et s’attache à Anny, malheureuse en famille et qui finit par se suicider.

Maria navigue entre deux mondes, celui de son passé, avec ses morts qu’elle continue de fréquenter, et le monde du présent qui la désarçonne bien souvent. La difficulté à rester la survivante domine le récit : « Pour vous, maintenant, tout est facile, bien sûr. Mais moi ! Moi, me direz-vous ce que je dois faire ? Qu’est-ce qui m’oblige à me traîner ainsi de jour en jour, interminablement ? Et pourquoi me faut-il l’accepter ? Pour quelle raison ? Qui l’ordonne ? »

La question du temps est lancinante, et au moment de la rupture, d’avec le vieil homme et d’avec le temps des vacances prolongées dans le Midi, elle constate : « Voici un galet, lisse et froid, d’une teinte indéfinissable, que j’ai ramené de la plage –souvenir d’une enfance perdue que j’ai si vainement cherché à revivre l’été dernier. Une autre fuite pour n’avoir pas à payer mon évasion avec le vieil homme. Un jour, peut-être, n’aurai-je plus à me dérober, un jour je deviendrai peut-être semblable à un galet lisse et froid, oublié sur une plage, ayant enfin trouvé la forme parfaite pour échapper au temps ».

Anna Langfus est malheureusement une auteure oubliée. Polonaise ayant trouvé refuge à Paris après avoir subi les sévices de la Gestapo et connu l’extermination de sa famille, elle a eu une carrière littéraire courte (elle est morte à 46 ans) mais très appréciée à chaque sortie de ses trois romans. Ses pièces de théâtre ont aussi évoqué la Shoah. Le prix Goncourt ne permet pas toujours d’éviter l’oubli, mais peut parfois aider à redécouvrir.

Andreossi

Les bagages de sable, Anna Langfus

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Les jeux sauvages. Paul Colin

L’auteur du Goncourt 1950 est complètement oublié, et on ne voit pas comment il aurait pu en être autrement. Que son roman ait devancé cette année-là Marguerite Duras et son « Barrage contre le Pacifique » relève d’un des plus grands mystères de l’attribution du Goncourt. Mais Paul Colin a peut-être été assez lucide sur ses talents pour se retirer, sitôt le prix obtenu, sur une propriété viticole et ne publier qu’un seul autre roman une dizaine d’années plus tard.

Les jeux sauvages sont d’abord des jeux d’enfance, marqués par la violence des garçons, qu’elle s’exerce sur les filles ou sur les autres enfants de plus basse extraction sociale. Quatre enfants jouent ensemble, un frère et une sœur, une amie à eux et François, d’abord narrateur puis héros à la troisième personne. La violence est clairement valorisée : « lorsque je me revois dans mon furieux assaut je pense que les plus hauts exploits sont accomplis sous le coup de cette colère subite, si puissante qu’elle décuple votre force en même temps qu’elle vous enlève toute faculté de réfléchir ».

Les coups reçus par les filles ne sont qu’une sorte d’apprentissage pour la vie d’adulte. Au delà de la banale misogynie, il s’agit d’humilier (« Baumier, d’un ample mouvement du bras comme pour rattraper une balle basse à la paume, lui appliqua vivement sa large main sur les fesses : – Sacrée petite volaille ! »), et éventuellement de réduire la compagne au statut d’esclave amoureuse : « Je saurai bien la briser, disait-il. Je la briserai, je la briserai… Et cette colère, à la vérité, était singulièrement exaltante ». Auparavant l’autre garçon a assassiné une adolescente.

Que peut-on sauver de ce roman ? Difficile de trouver des arguments. L’ensemble est particulièrement mal ficelé, les personnages fort peu crédibles, des formes d’écriture totalement invraisemblables, en particulier lorsqu’il s’agit de lettres échangées par les protagonistes, et des digressions qui tombent comme un cheveu sur la soupe (par exemple sur la culture de l’asperge).

On pourrait penser que l’auteur dénonce les situations qu’il décrit. Rien, ni dans le contenu ni dans la forme ne peut nous le faire supposer. On a le sentiment que des fantasmes masculins se laissent librement aller, comme si le narrateur devait exercer une vengeance sur les femmes dont l’origine lui est inconnue.

« C’était une grosse molasse à faire sauter tous les boutons de sa blouse dangereusement tendue sur les mamelles et sur les fesses ; ses bras nus lui pendaient des épaules aux hanches, son encolure dégagée tirait sur la boutonnière de son corsage, le tout bien blanc, avec des bourrelets, coussinets, matelassures ; un premier prix de concours agricole, tout en viande et réserve de graisse ».

Andreosssi

Les jeux sauvages. Paul Colin

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Les grandes vacances, Francis Ambrière

Drôle de titre pour ce prix Goncourt 1940, décerné en fait en 1946, pour cause de perturbation due à la guerre 39-40 : il s’agit du récit de la vie d’un prisonnier de guerre français sous le régime nazi, soit cinquante six mois de vie en camp décrits avec une précision journalistique.

Francis Ambrière témoigne d’abord de la défaite, dans des termes désormais bien connus : incurie du commandement, moyens de combat dérisoires face à une armée allemande surpuissante. Il est fait prisonnier et conduit comme des centaines de milliers d’autres en Allemagne. Il réussit à faire passer à l’extérieur les notes qu’il prend quasiment au jour le jour, de façon à composer ce livre, après sa libération, en chapitres thématiques comme « plèbe et bourgeoisie des camps », « les travaux et les jours », ou encore « les hommes du refus ».

On apprend en effet beaucoup sur cette catégorie particulière de prisonniers qu’étaient les réfractaires au travail. L’essentiel était, pour le régime nazi, de faire participer le maximum de prisonniers (mais aussi de volontaires) à l’effort économique allemand. Or Ambrière et ses amis ne cessent d’en référer à la Convention de Genève sur les prisonniers de guerre, convention signée aussi par l’Allemagne, pour bénéficier, en tant que sous officiers, de la possibilité de refuser le travail. Les pressions exercées par les responsables des camps sont telles que le nombre de réfractaires fond comme neige au soleil, le plus grand nombre choisissant de rejoindre la condition ordinaire des autres soldats, le travail en usine ou dans les champs.

Finalement un camp spécial est établi pour eux en Pologne, a priori sous régime sévère, mais la complicité entre gardiens et prisonniers dans les divers trafics et marché noir fait de ce camp « une véritable ville, dont tous les habitants eurent leurs occupations, leurs mœurs, leurs loisirs et même leurs clans et leurs querelles ».

L’ambiance du récit est de son temps : patriote, virile et misogyne. Ainsi à propos des relations nouées entre des prisonniers français et des Allemandes : « il faut bien dire pourtant que la sentimentalité complaisante et niaise des Allemandes, autant que leur sensualité parfois bestiale, offrait aux Français des proies qu’ils n’avaient nul mal à forcer ».

Malgré ces propos d’époque, le livre est, dans le genre récit de témoignage, instructif et bien écrit. On n’oubliera pas l’arrivée des troupes américaines distribuant des vivres, comme ouverture éloquente aux décennies qui allaient suivre en Europe : « Ce mépris de la nourriture et cette surabondance dégoûtaient un peu après tant de privations que nous avions souffertes, et l’absurdité d’un tel gaspillage criait contre les hommes. Tout n’était-il fait que pour aboutir à cette espèce de caravane publicitaire, qui semait au long de la route les échantillons de ses produits, comme une réclame géante de la jeune Amérique parmi les peuples affamés de la vieille Europe ? ».

Andreossi

Les grandes vacances, Francis Ambrière

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Mal d’amour, Jean Fayard

Mais quelles qualités ont bien pu trouver les jurés du Goncourt 1931 à ce roman ? Peut-être celles de son éditeur, Arthème Fayard, le grand-père de Jean Fayard qui lui-même, quelques années après prendra la tête des éditions Fayard ? L’histoire de ces pauvres hommes séduits et abandonnés par l’ingrate et inconstante Florence méritait-elle de figurer au palmarès des plus beaux ratages de l’histoire du Prix ? Ce Mal d’amour a gagné contre Saint Exupéry et son Vol de Nuit

Jacques Dolent, dont le patronyme désigne toute l’énergie du caractère, rencontre Florence, et c’est le coup de foudre. Mais elle est la maîtresse d’un peintre anglais célèbre, plus âgé. Il nous faut aller de Paris à Arcachon pour assister à la réalisation de cet amour, mais de retour à Paris la dame revient près de son peintre. Divers quiproquos éloignent les deux amants. Florence finalement part aux Etats-Unis avec un troisième homme, officier de marine reconverti dans les affaires.

Le couple revient de New-York ruiné, et l’auteur, ne sachant plus que faire de son héroïne, la fait mourir. De façon à laisser la place aux acteurs pour lesquels il porte un véritable intérêt : les trois hommes abandonnés. Dans les dernières pages, le hasard (enfin presque) les fait se retrouver tous les trois à Arcachon où ils peuvent méditer sur leurs chimères.

Le roman est l’occasion de nous faire découvrir de profondes vérités sur les femmes : « Il y a des femmes intelligentes. Il n’y a pas de femmes qui aient du tact » ; « la maladie d’un être pour lequel elles éprouvent la moindre tendresse élève les femmes à leur plus haute vertu » ; « les femmes franchissent aisément le stade de la pudeur et on se demandait où celle-là s’arrêterait ».

Mais surtout elles sont la cause de douleurs (morales nous dit l’auteur) que les hommes subissent : « Aujourd’hui, la douleur a les cheveux coupés et elle va en costume tailleur. Le métro, les taxis et les cinémas permanents ne comportent plus les beaux atours, ni le langage des dieux, ni les attitudes éplorées. Elle sait se conformer à chaque siècle ; et la ville d’aujourd’hui ne lui fait pas peur. Elle est devenue un peu canaille, elle traîne aux abords des gares, et elle fume, je crois bien. Moins prétentieuse qu’autrefois, elle n’est pas moins tyrannique ».

Ainsi la société change en ces années 30 du XXème siècle, mais la Femme reste éternelle dans sa constance à faire souffrir les hommes.

Andreossi

Mal d’amour, Jean Fayard

 

 

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