La Crève. François Nourissier

Ce Benoît- là n’est guère enthousiasmant. Il est éditeur et s’auto-flagelle à longueur de pages. François Nourissier n’est pas allé chercher bien loin son modèle, lui qui a hanté le milieu littéraire français par ses fonctions de critique ou de juré et président du Goncourt durant trente ans. Il obtient le prix Fémina en 1970 pour ce roman dont l’intrigue est d’une banalité éprouvante tandis que l’écriture à phrases courtes bloque la respiration du lecteur qui attend vainement de pouvoir sortir des méandres du cerveau de Benoît, torturé par sa mauvaise conscience.

Notre éditeur, parisien, est marié, a deux enfants, et, à quarante- huit ans connaît une histoire d’amour avec une jeunesse. La différence d’âge lui pose problème, d’où l’occasion de se dévaloriser, en particulier du point de vue du corps. Obsédé par le souvenir des moments passés avec Marie, il décide de la rejoindre en Suisse. Tout le roman est l’histoire de ce voyage, et surtout des pensées intimes de Benoît, sur lui-même essentiellement, car nous n’avons pas l’impression que les autres personnages, en particulier les femmes, son épouse et son amante, aient véritablement une existence hors de ses soucis.

D’ailleurs, l’évocation des femmes (qui ne peuvent être que jeunes) fait preuve d’un machisme bien ancré dans les années soixante : « On les voit, filles de vingt ans aux accents rauques et aux membres longs, dont tournoie l’appétit de vivre, traîner, un livre sous le bras, dans les rues qui avoisinent Sèvres et Notre-Dame-des-Champs, sauvages et trop charnelles. Leur corps ravage la solitude des hommes. Elles ne font pas tant d’histoires. Elles viennent de rivages où l’on prête vite son ventre aux assauts d’une nuit ». Ou bien : « On les croise, vêtues impitoyablement à la mode, leurs cuisses suffoquant les comptables et les nègres ».

Benoît quitte donc Paris en voiture, bloqué dans des embouteillages qui nous rappellent que le phénomène a bien ses soixante ans. Il a ainsi le temps de faire appel à ses souvenirs, comme celui qui donne son titre au roman, évoquant l’année soixante- huit  et l’ambiance d’une classe de lycée : « il arrivait qu’un professeur fût interrompu par une sorte de mélopée à bouche cousue, un murmure anonyme, un grognement qui bientôt s’enflait, couvrait sa voix : Crève salope…Crève… crève salope ». Ce climat malsain est entretenu le long du récit par une vision de soi bien dégradée : « Je me promène dans ce vide que j’ai fait en moi sans parvenir à y croire. Le petit ressort, quelque part, cassé. La réserve de forces, quelque part, épuisée. (…) Alors je me promène en moi et je cherche. La faille. La fissure par où tout s’est vidé ».

Andreossi

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La porte retombée. Louise Bellocq

L’attribution du prix Fémina 1960 a provoqué la démission d’une des jurées,  Béatrix Becq, par ailleurs lauréate du Goncourt en 1952 pour son « Léon Morin, prêtre » : « Je n’admets pas qu’on couronne un mauvais roman, mal écrit, et dans lequel, en plus, il y a des allusions antisémites », avait-elle déclaré. Nous avons du mal en effet à défendre un roman qui nous a plus d’une fois ennuyé, tant par le thème, dont on a vite fait le tour, que par une écriture sans relief.

Le thème en est la décadence d’une famille de la grande bourgeoisie bordelaise, narrée à travers le destin des quatre enfants Laumond. Ils sont nés avant la guerre de 14-18, et se retrouvent dans les années cinquante pour vendre la maison familiale. A cette occasion, chaque pièce de la maison, qui donne son intitulé aux chapitres du roman, est le prétexte pour à la fois évoquer les rapports entretenus par le frère et les sœurs, et pour faire revivre les souvenirs de chacun liés à cette maison.

Nous ne connaissons le dernier de la fratrie que par ce qu’en disent les autres, car il est mort pendant la guerre, en héros de la Résistance, épargné en quelque sorte du malheur familial, « L’un sauvé par sa mort, les autres perdus par leur vie ». L’autre frère, l’aîné, est un personnage sans caractère mais débrouillard, qui a fait du trafic pendant l’Occupation. Il manifeste une certaine ironie devant la vie qui se prolonge jusque dans ses relations avec ses sœurs.

Mais Louise Bellocq, puisant sans doute dans sa propre biographie, s’attache surtout aux portraits de Madeleine et de Monique, sœurs que tout oppose. L’aînée est romanesque, attachée aux traditions bourgeoises, dont la jeunesse n’a eu pour souci que la réalisation d’un bon mariage. Hélas elle doit se contenter de prendre pour mari Martin, éconduit par Monique. Certes il devient général, mais son machisme conduit le couple au divorce, provoquant chez Madeleine une cascade de déchéances (drogue, emploi modeste).

Monique, affectée d’une haine de classe acquise jeune, refuse le mariage, a une fille d’un amant de passage, se pose en réfractaire à des valeurs bourgeoises qui sont aussi des valeurs masculines, et pense de sa sœur : « Qu’elle était bizarre, cette Madeleine, de voir l’homme partout, de le croire indispensable à la femme, de le poursuivre sans cesse ».

Aussi les jugements constants, entre les deux sœurs, envahissent le roman, presque autant que les histoires d’ameublement et de toilettes conformes ou non à la position sociale. Ainsi, la voilette ne serait-elle pas conseillée le matin, après la nuit de noces ? « Demain, je la nouerai autour de mon chapeau pour y dissimuler mon embarras lorsque je réapparaîtrai après la nuit d’hôtel à la face des gens, afin que personne ne puisse se douter, lire je ne sais quoi sur mon visage, voir ce dont je serai peut-être marquée aux yeux, aux lèvres, que sais-je ? les traces que cela laisse sans doute… »

Andreossi

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La femme sans passé. Serge Groussard

« Le bouillonnement de l’eau que fend la lourde proue carrée, puis que laboure, interminablement, la carène… L’eau verdâtre, suspecte, qui dégage des relents de pourriture et charrie des choses immondes qui soulèvent le cœur… Le regard de Malard qui s’attarde sur elle… Les yeux de cet homme sont d’un bleu admirable, dans sa face dorée ».

Nous avons dans ces phrases une grande partie de l’intérêt du roman. Un lent voyage en péniche sur les canaux puis sur la Seine ; un climat de mystère autour d’une femme en fuite ; la figure du batelier, peu causant mais attachant. Serge Groussard a conquis le jury du Fémina en 1950 grâce à cette histoire à la Simenon, et a parfaitement épousé le rythme de « La Berceuse », le bateau qui en sus de farine et de sucre transporte vers Paris deux hommes et une femme qui alternativement s’attirent et se repoussent. Ce n’est pourtant pas le rythme de la vie de l’auteur, qui se définissait homme d’action, énarque après avoir été résistant, mais abandonnant la fonction publique pour le grand reportage, l’engagement militaire et l’écriture, laissant à sa mort (en 2016), 25 ouvrages dont 20 romans.

La femme sans passé a pour prénom Hélène, ou Mado, mais elle est plus connue dans cette histoire comme « la passante ». Peu à peu, écluse après écluse, on en apprend davantage sur les raisons de sa fuite. Impliquée dans un crime, elle intrigue, puis séduit celui qui devient son protecteur le temps des cinq jours passés sur la Berceuse, Malard, le patron du bateau. Les sentiments entre eux ne sont pas exactement réciproques, tant la passante est davantage femme de désir que femme de passion amoureuse. Entre eux, le jeune matelot Jeanjean tente de profiter de la situation de huit clos, d’abord par le sexe, puis par l’argent.

Hélène/ Mado va-t-elle se livrer à la police après sa cavale à bord de la péniche ? Quelle est sa réelle implication dans la mort de son mari ? L’écrivain, s’il nous dévoile les faits, reste assez allusif sur les motivations des personnages, et il sait introduire des moments de tendresse dans une atmosphère souvent pesante. Le lecteur a le plaisir de découvrir des mots perdus, ceux de la batellerie, à une époque où le métier basculait vers la motorisation. Miquépin, fargue, bajoyer, étricot… Nous avons parfois la définition dans le texte : « le reu, petite cahute qui servait de fourre-tout », « la gravelaine, ce petit espace vide, resserré, qui couvre toute la largeur de ces péniches ». Le plus souvent, il nous faut imaginer : « Au milieu, collée au plafond, une tringle de fer courait d’avaterre à bord-hors ».

Andreossi

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ZOO. Vercors, Emmanuel Demarcy-Mota. Théâtre de la Ville

C’est drôle la vie. On va au théâtre depuis tellement d’années qu’on n’ose pas les aligner pour les compter. On y va une fois de plus, presque sans y penser, et c’est comme si c’était la première fois.

Devant une salle aux trois-quarts vide pour cause de grève des transports, les comédiens entrent. A leur manière de le faire, entre lisière de salle et scène, de nous regarder, d’être éclairés, présents, il se passe déjà quelque chose.

La pièce commence : c’est un cours de paléoanthropologie (homo erectus, homo sapiens, homme de Néandertal etc.) et on adore. La mise en scène, magnifique, est tout de suite en place : ombre et lumière, noir et blanc et couleur, graphisme, ombres chinoises, écriture, images choisies.

Puis l’histoire en elle-même démarre : un homme a tué un nourrisson, s’est dénoncé pour être jugé. Mais il n’est pas sûr que ce soit un infanticide : l’enfant n’en était peut-être pas un, issu d’une espèce découverte en Afrique de l’Est, dont on ignore si elle est humaine ou animale. Quelle était la nature de la créature assassinée ? Le procès s’ouvre : c’est à la fois une enquête et un récit (celui des anthropologues), et c’est passionnant.

Des débats scientifiques – incapables de conclure – on passe au débat philosophique autour de la question fondamentale Qu’est-ce que l’Homme ?, et toutes ses tentatives de réponses autour du langage, de la conscience etc. On laissera le spectateur découvrir la réponse finalement proposée par la pièce, délivrée par l’homme de foi. On ne dira pas non plus si l’accusé est en définitive condamné pour infanticide ou pas.

Mais des questions par lesquelles ce spectacle aussi profond et vibrant qu’intelligent se termine, on observera que toutes n’étaient pas posées avec la même acuité il y a trente ans, et que la question fondamentale de la philosophie, face aux tentations d’amélioration infinie de l’Homme, semble être aujourd’hui Qu’est-ce que l’Homme veut veut faire de lui-même ?

Mag

ZOO ou l’assassin philanthrope,

Jusqu’au 12 avril 2022

Théatre de la Ville – Espace Cardin

D’après Zoo ou l’assassin philanthrope et Les animaux dénaturés de Vercors

Mise en Espace & Conception Emmanuel Demarcy-Mota

Collaboration Artistique Christophe Lemaire, Julie Peigné, François Regnault
Conseillers Scientifiques Carine Karachi, Jean Audouze
Scenographie Yves Collet
Lumières Christophe Lemaire, Yves Collet
Son Flavien Gaudon
Musiques Arman Méliès
Création vidéo Renaud Rubiano

Avec la Troupe du Théâtre de la Ville : Marie-France Alvarez, Nicolas Avinée, Charles-Roger Bour, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Anne Duverneuil, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Ludovic Parfait Goma, Jackee Toto


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Le temps de la longue patience. Michel Robida

Le temps de la longue patience est celui de l’attente de la guerre en 1939, puis celui de l’occupation allemande. Michel Robida a obtenu le prix Fémina en 1946 pour ce roman qui conte l’histoire de la génération des hommes qui étaient enfants durant la première guerre mondiale et qui brutalement se trouvent confrontés à nouveau au même danger : « Quand nous étions enfants on nous disait déjà : ‘Dans vingt-cinq ans, il faudra remettre cela’. Nous avons toujours été menacés. Notre adolescence, notre jeunesse ont sans cesse été marquées par cette crainte, par cette certitude ».

Michel Robida, petit-fils du célèbre illustrateur Albert Robida, est entré dans la Résistance, a été arrêté par la gestapo et interné. Journaliste à la radio, il a écrit une dizaine de romans. Il nous fait donc vivre une expérience au moins en partie vécue à travers les portraits de deux amis aux trajectoires d’abord divergentes. Philippe est entrepreneur, bien installé dans la vie bourgeoise et marié. Au début du conflit, il est affecté à l’Etat major à Paris. Bernard part au front où il est blessé, et connaît une histoire d’amour avec Martine, jeune Suédoise, davantage curieuse que passionnée.

Ces trois figures représentent trois positions différentes face à l’envahisseur nazi. Philippe, dit-il, doit faire vivre son usine, il travaillera avec l’ennemi. Comme l’avoue son épouse après l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain : « Il n’y a qu’à faire comme tout le monde. C’est si simple. L’exemple nous vient d’en haut ». Bernard, sans fanfaronnade, entre doucement en Résistance. Martine, dont la nationalité lui assure la neutralité, reste assez détachée, un peu à la manière dont elle conçoit sa relation avec Bernard. Celui-ci rompt lorsqu’il apprend qu’elle a parlé à un Allemand : « Aucune des femmes, aucun des hommes de sa parenté, de son entourage, n’avaient jamais adressé la parole à un Allemand depuis l’occupation. Chacun vivait à côté d’eux sans les voir ».

Arrêté, Bernard tente l’évasion dans le convoi qui le conduit vers l’Allemagne, échoue, est blessé et meurt peu après, non sans avoir pu transmettre à Philippe son désir que celui-ci prenne sa place en résistance, ce qu’il fait effectivement.

Le roman se lit aisément, dans une écriture sans chichis, et surtout évite le pathos. Nous ne savons que très peu de choses sur les activités secrètes de Bernard, et l’appel à la lutte contre l’occupant est très discrètement évoqué. On comprend ainsi l’auteur lorsqu’il fait dire à un des protagonistes : « Je ne crois pas, dans la vie courante, à la grande scène tragique qui oppose soudain deux personnages jusque là occupés de leurs soucis, de leurs ennuis quotidiens ». Et aussi, au moment de l’exode de juin 1940 : « Le tragique était si intense qu’il n’avait pas besoin d’être souligné. Mais il se développait dans une gamme mineure, sûr et secret comme un chancre ».

Andreossi

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Cécile de La Folie. Marc Chadourne.

L’auteur n’insiste pas beaucoup sur ce qui apparaît pourtant comme le thème majeur de ce roman oublié, prix Fémina en 1930 : les conséquences traumatisantes de la guerre, qui agissent en sourdine sur l’individu qui a subit cinq ans de combats, entre 1914 et 1919. Marc Chadourne lui-même a connu pareil destin, et sa biographie dit qu’il a mené « une vie errante » après cette guerre. Il est entré au Ministère des colonies, et a terminé sa carrière comme professeur aux Etats-Unis. Traducteur de Joseph Conrad, il a produit 17 livres, couronnés par le grand prix de l’Académie Française en 1950.

Le roman conte l’histoire d’amour entre François Mesnace et Cécile de La Folie. Ils se sont fréquentés jeunes et avant de partir au front il lui demande une relation davantage charnelle, qu’elle refuse. On ne sait rien de ce qu’il vit pendant ces années, mais il n’est plus le même homme à son retour. Ainsi, à la fête du 14 juillet 1919 : « Qu’avaient-elles apporté ces cinq années ? Elles s’achevaient en fumées, rumeurs et pétarades. Une liesse funèbre célébrait le retour dans la fourmilière. Que valait de revenir se perdre, insignifiante unité, dans cette masse d’êtres tous assujettis au destin de se suivre, de se presser, de s’imiter, de se recommencer ? » Et aussi : « L’idée de mort, née de l’expérience de la guerre, le hantait de nouveau, obstinée à le convaincre que tout effort allait au néant ».

De retour chez Cécile, même interrogation : « Qu’est-il revenu faire ici ? Etre là ou ailleurs aujourd’hui. Oui, mais pourquoi en lui cette dolence, cette envie de prendre sa tête dans ses mains, de s’abandonner à des rêves ? ». Cécile n’a pas changé dans ses sentiments, qui restent d’une remarquable ténacité malgré les errements de François. Elle connaît pourtant bien des déboires : pianiste, elle s’use à donner des leçons de piano qui entravent ses possibilités de carrière plus prestigieuse ; elle doit aussi prendre soin de son père malade ; son frère n’est qu’un fardeau de plus.

Sans rompre véritablement, François se détache, et même la complicité des débuts autour de la culture (« Ils ont ouvert ensemble un livre merveilleux. Du côté de chez Swann, d’un auteur inconnu ») tend à disparaître. La patience de l’une ne peut suffire aux penchants erratiques de l’autre et chacun avance vers son destin tragique.

Le roman est agréable à suivre, dans un style sans graisse superflue, ponctué de références littéraires bienvenues : Goethe, l’Arioste, François Villon, et le philosophe Schopenhauer, qui nous laisse méditer sa sentence : « L’essentiel est ce qui dure, non ce qui devient toujours ».

Andreossi

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Le Jardin des dieux. Edmond Gojon.

C’est un poète qui a reçu le prix Fémina en 1920. Ne nous étonnons pas : dès l’origine, le prix pouvait être attribué à une œuvre en langue française écrite en prose ou en vers, et en 1906 c’est une poétesse qui est couronnée. Edmond Goron ne semble pas avoir eu de successeur dans l’histoire du prix, du moins pour ce qui est d’un texte versifié. Il vivait en Algérie et son pays constitue le thème principal de son inspiration, avec des évocations de paysages méditerranéens, de nuits chaudes, de grenades, de lézards et de couleur bleue.

Les formes des poèmes sont strictes : beaucoup d’alexandrins, des sonnets, des vers plutôt riches. Malgré l’épigraphe en tête du livre (une citation de Stéphane Mallarmé) l’ambiance est davantage symboliste qu’hermétique. Les références à la mythologie sont nombreuses et nous croisons dans ces jardins Pégase, Circé ou Orphée. On se lasse un peu de ce monde émollient où l’humanité se fond dans un paysage intemporel. Parfois des portraits plus précis nous arrêtent, ainsi dans le texte « Juifs » :

« Ainsi c’est donc toujours cette querelle obscure…

Sans doute, loin de nous, votre orgueil vous emmure,

Mais moi qui vous connus furtifs et sans murmure,

Puis-je oublier l’horreur dont vos regards sont pleins ? »

Les images dénotent souvent leur siècle d’existence :

« Par moments, un éclair traverse la soirée

Comme si, tout chargé de l’extase des nuits,

Le Silence entr’ouvrant sa robe déchirée

Montrait son corps stellaire aux jardins éblouis. »

Cependant, la monotonie de la lecture est brusquement rompue vers la fin du recueil par le poème « Les conquérants » que l’on ne peut s’empêcher de citer dans son intégralité :

« Nous apportons au fond de nos caisses profondes

L’amertume et l’alcool

Et nous venons vers eux, las de courir le monde,

Pour un suprême viol !

Notre ivresse, déjà, d’une haleine fétide

Empeste les jardins

Où les femmes rêvaient, jaunes cariatides,

Sous les arbres à pain.

Bientôt, elles viendront toucher loin de la hutte

Nos casques d’hommes blancs,

Bientôt, nous les aurons dans nos poignes de brute,

Les doux poignets tremblants,

Et les hommes, bientôt pour nos laines communes,

Donneront sans compter

Tous leurs barils de nacre où le lait de la lune,

A jamais est resté !

Et nous leur offrirons de belles carabines

-Nos Winchester charmants-

Afin que dans les soirs où l’absinthe embobine

Ils se tuent promptement.

Nous construirons un bar lourd comme ceux de Londres,

En acajou massif,

Et là, tout à loisir, comme nous saurons tondre

Ces grands diables naïfs !

Que l’Océan rageur sur les brisants déferle,

Malmenant nos engins,

Nous aurons son corail et ses plus grosses perles

Pour un verre de gin.

Allons ! faisons puer de notre gazoline

Le lac si bien conquis

Et que notre remords à tout jamais décline

A l’aube du wisky ! »

Il paraît que le poète, malgré ces vers, est devenu un chantre de l’Algérie française…

Andreossi

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Prix Fémina 1910. Marie-Claire de Marguerite Audoux

Marguerite Audoux pouvait-elle publier sous son nom, celui de son père victime de l’imagination d’un employé de mairie ? Donquichote avait été donné comme patronyme à cet « enfant trouvé » mais Marguerite a choisi le nom de sa mère, pour signer son premier roman qui lui a valu le prix Fémina en 1910. L’anecdote nous situe dans l’univers très modeste de l’auteure, dont la carrière littéraire est tout à fait exceptionnelle, non pas par le nombre de ses écrits publiés, mais par sa trajectoire même, d’orpheline sortie d’un internat religieux pour devenir bergère, puis couturière, enfin écrivaine à succès.

Les hasards des rencontres avec des gens de lettres ont tiré de ses tiroirs le manuscrit de ses souvenirs écrits pour elle-même. Octave Mirbeau est subjugué : « Lisez Marie-Claire… Et quand vous l’aurez lue, sans vouloir blesser personne, vous vous demanderez quel est parmi nos écrivains –et je parle des plus glorieux- celui qui eût pu écrire un tel livre, avec cette mesure impeccable, cette pureté et cette grandeur rayonnantes ». C’est en effet le style qui séduit, très loin de l’emphase de bien des romans de l’époque. Une grande simplicité au service d’une évocation suggestive, un don d’observation des êtres qui l’amène à des formules très heureuses.

Ainsi la supérieure du couvent dans lequel elle passe son enfance : « Elle avait un sourire qui ressemblait à une insulte ». Ainsi la mère de l’homme qu’elle aime : « Elle disait des mots dont le sens m’échappait. Je trouvais seulement que ses paroles avaient une odeur insupportable ». Malgré les épreuves vécues dans son enfance puis comme jeune fille, elle n’apparaît pas comme essentiellement victime, insistant sur la complexité des personnes qui l’ont entourée, et sur la diversité des rapports entretenus avec elle. Les religieuses sont aimantes, distantes ou autoritaires, les patrons de la ferme ne sont pas des exploiteurs sans scrupules.

Certes la vie de Marie-Claire connaît de cruelles déceptions, mais elle est contée de telle manière que l’espoir vers des jours meilleurs paraît proche. « Les cris des moissonneurs semblaient parfois venir d’en haut, et je ne pouvais m’empêcher de lever la tête pour voir passer les chars de blé dans les airs ». Une autobiographie qui ne se soucie pas de mettre en valeur la narratrice, qui décrit avec délicatesse les situations provoquées par une vie modeste.

Nous pouvons poursuivre le devenir de Marie-Claire par la lecture de « L’atelier de Marie-Claire », paru dix ans après et couplé au prix Fémina dans certaines éditions : la vie d’un atelier de couture au début du XXe siècle y est très attachante et nous retrouvons avec beaucoup de plaisir la justesse du regard de Marguerite Audoux.

Andreossi

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Nouvelle année : nouveau feuilleton, avec les prix Femina !

En ce premier jour de l’année, maglm inaugure une nouvelle étape de sa collaboration avec Andreossi, qui nous a régalés de son feuilleton sur les prix Goncourt.

En 2022, place à son « concurrent » : le prix Femina !

Premier billet : La conquête de Jérusalem de Myriam Harry. Bonne lecture, belles (re)découvertes et très heureuse année 2022 à toutes et à tous avec les prix Femina !!

Mag

Avec La conquête de Jérusalem, Myriam Harry apparaissait comme favorite pour le prix Goncourt 1904, qui fut en fait attribué à Léon Frapié pour sa « Maternelle ». Un collectif féminin, en particulier du journal « La Vie Heureuse » décida d’octroyer un prix, qui deviendra par la suite le Fémina, à Myriam Harry pour rétablir ce qu’il leur semblait une injustice. Il est vrai que ce n’est que quarante-quatre ans plus tard seulement que le Goncourt a été accordé à une auteure, Elsa Triolet.

Le roman ne manque pas de qualités, soulignées d’ailleurs à sa sortie par Léon Blum : « Il sent le désert, les fleurs sauvages et les parfums d’Arabie ». On y trouve en effet le charme de cette ville, Jérusalem, très cosmopolite, où cohabitaient dans une ambiance plus ou moins tolérante, mais sous un régime de concurrence, les diverses religions du monothéisme. L’écrivaine, qui y était née et y avait passé son enfance sait très bien rendre l’atmosphère de la fin du XIXe siècle sous la domination turque.

Elle nous fait suivre la vie de Hélie Jamain, jeune archéologue, qui épouse Cécile, diaconesse protestante, fille de pasteur. Très amoureux, il déchante rapidement devant la rigueur sexuelle de sa femme sitôt revenue du voyage de noce : « Ne parle pas de cela, Hélie, dit-elle tout bas ; nous étions des égarés ; et puis c’était notre voyage de noce. –Et maintenant ? –Maintenant nous sommes des gens sérieux ». Nous avons là une thématique constante du roman, l’opposition entre la sensualité moyen-orientale et l’austérité religieuse.

Notre Hélie devient très critique vis-à-vis du tableau que lui présente Jérusalem: « Une tourmente de folie et de fanatisme ravageait la Palestine. Au Liban, Druses et Maronites s’entr’égorgeaient. Les musulmans, à Damas, menaçaient tous les chrétiens ; à Gaza les catholiques avaient brûlé une synagogue (…) ». Aussi se tourne-t-il vers les croyances anciennes et projette d’écrire « La Résurrection du Paganisme » et rêve d’Astarté, l’idole païenne. Mais sa quête échoue, comme a été brisé son désir de retrouver avec Cécile les jours heureux du voyage de noce.

Il nous reste le souvenir de la vie dense et colorée de cette ville, jusque dans les cimetières : « Au-dessus des sépulcres, des négresses tendaient des vélums ; les marchands de cacaouettes et de nougat gaiement choquaient leurs timbales de cuivre, des effendis en caftans clairs se dandinaient en égrenant des chapelets d’ambre derrière le dos. Accroupies sur des tapis, les grandes dames de harem se saluaient de tombe en tombe, mangeaient, fumaient, potinaient, ‘respiraient le vent’, s’aspergeaient d’eau de rose, et, de temps en temps, penchées familièrement vers le turban de pierre, murmuraient quelque chose ; puis, songeuses, prêtaient l’oreille comme pour une confidence posthume ».

Andreossi

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Prix Goncourt 1903-2009 : quel bilan ?

La lecture d’un peu plus de cent romans auréolés du prix Goncourt a apporté son lot de contrastes, du véritable enthousiasme à la franche consternation. Certes la forme de cette chronique, en voulant laisser une assez grande place à l’œuvre malgré un format réduit, a sensiblement atténué le premier sentiment, mais la subjectivité revendiquée d’un lecteur du vingt et unième siècle a fait ses choix : plus du tiers des textes couronnés ont eu un intérêt limité, voire très limité.

Cela ne paraît pas dépendant de l’ancienneté de la parution, tout au plus certaines périodes sont apparues plus creuses que d’autres en récits qui ont retenu l’attention : les années 40 par exemple, marquées par la seconde guerre mondiale, n’ont pas été à la hauteur des années 10 et 20 qui ont vu de très bons romans ayant pour thème la guerre de 14-18 primés. Seul l’attachant Pareil à des enfants de Marc Bernard, en 1942, émerge du lot, mais ne concerne pas le temps de l’Occupation. Autre période assez creuse mais plus longue, celle qui s’étend des années 60 aux années 90, dont la moitié des œuvres primées n’ont pas convaincu. Le nouveau siècle par contre semble prometteur.  

Les thématiques de ces romans reflètent assez bien les questions majeures de nos sociétés : le thème de la guerre est le plus évident, pour un siècle qui a été bien servi de ce point de vue. Nous pouvons compter une trentaine de titres qui évoquent la guerre, avec pour les réussites, Le Feu, de Henri Barbusse, ou Civilisation, de Georges Duhamel et plus récemment Syngué sabour de Atiq  Rahimi. Les romans « familiaux » constituent une autre grande catégorie et avec ceux qui concernent les histoires de couples ils totalisent aussi une trentaine d’ouvrages.

La bourgeoisie et la petite bourgeoisie sont les milieux sociaux nettement privilégiés, et rares sont les auteurs qui ont su avec talent rendre compte des milieux plus modestes, mais un Emile Ajar, avec La vie devant soi, nous a comblé. Les campagnes, en particulier, n’ont pas été bien mises en valeur par la littérature des Goncourt, si on excepte le très ancien Louis Pergaud et son De Goupil à Margot. Les écrivains ont été plus inspirés lorsqu’ils se sont éloignés de notre continent, et plus encore lorsqu’eux-mêmes et elles- mêmes venaient d’ailleurs. René Maran (Batouala), Antonine Maillet (Pélagie-laCharrette), Patrick Chamoiseau (Texaco)ont merveilleusement enrichi la langue française.

L’élargissement des thématiques au cours du temps se remarque aussi par l’intérêt pour le passé. A partir des années 80 les auteurs récompensés ont plus souvent quitté leur époque strictement contemporaine pour placer leurs récits quelques décennies avant, ou même dans les siècles précédents. Cela nous a valu par exemple les très bons livres de Frédérick Tristan (Les égarés), de Jean Rouaud (Les champs d’honneur) ou de Laurent Gaudé (Le soleil des Scorta). Autre constatation, dans le choix du type de narrateur : nous avons été généralement plus sensible aux romans écrits à la première personne qu’à la troisième, comme si la vision « de l’intérieur » favorisait l’adhésion au récit. C’est le cas pour Béatrix Beck (Léon Morin, prêtre), Francis  Walder (Saint Germain ou la négociation), Vintila Horia (Dieu est né en exil) ou encore Yves Navarre (Le jardin d’acclimatation).

Enfin, le thème de l’oppression, de la domination, a été à l’origine d’œuvres de qualité que n’a pas manqué de distinguer le prix Goncourt, dès les premières décennies d’attribution, avec René Maran (Batouala) et Henri Fauconnier (Malaisie) sur la question de la colonisation, puis plus tard, avec Romain Gary (Les racines du ciel) qui mêle colonialisme et écologie, André Schwartz-Bart sur l’antisémitisme (Le dernier des Justes), et Tahar Ben Jelloun (La nuit sacrée) sur la domination masculine.

Au total, il est difficile de conclure sur l’opportunité à suivre les jurés du Goncourt dans leur recommandation, même si, après tout, près de deux livres primés sur trois ont été lus avec intérêt. Peut-être serait-il curieux de comparer avec un autre prix littéraire : le Fémina par exemple, revendiqué comme concurrent direct dès 1904.

Andreossi

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