La maison des Atlantes, Angelo Rinaldi

Pas très sympathique le narrateur de ce roman prix Fémina 1971. Le témoignage de ce bourgeois plein de ressentiment sur l’enfance pauvre qu’il a vécue, plein de mépris pour cette île qui l’a vu naître, qui s’étend sur ses malheurs de mari délaissé par sa femme pour d’autres hommes plus excitants, n’est pas non plus d’une crédibilité souveraine.

Le parti-pris formel est boiteux : cet avocat de la cinquantaine se sent malade et écrit à un fils bien peu consistant dont le prénom n’apparaît que parfois, pour rappeler à qui s’adresse le récit de ses déboires intimes. Il n’est pas écrivain mais tente de l’être à l’aide de phrases souvent pesantes. Ses jugements moraux paraissent très surannés.

La maison des Atlantes est cet hôtel particulier d’une ville de Corse où travaillait sa mère Saveria comme domestique : il se souvient de « la Saveria qui interroge avidement un instituteur crasseux sur mes succès scolaires, et que je fuis parce qu’elle me fait honte ». Honte d’autant plus exacerbée qu’il vivent tous deux au sein même de cette bourgeoisie qui devient le symbole des vices humains, particulièrement sur le plan sexuel.

C’est ainsi qu’il découvre, enfant, la relation secrète entre le maître de maison et le cordonnier bossu. Cela lui vaut tout de même la protection dudit maître qui achète son silence en lui payant ses études. (Ce n’est peut-être pas pour rien aussi que le curé ami de la maison a pour surnom Paulette). Marié avec une digne représentante de la bourgeoisie, il s’aperçoit que son comportement avec d’autres hommes relève de la nymphomanie.

Avec son île natale, le narrateur n’est pas plus tendre : on y parle un patois, il y règne le bakchich et les arrangements avec les hommes politiques, alors que lui-même est d’une « race, grande et bien charpentée, par exception, au pays des bassets noirauds ». Les femmes, quant à elles, « étaient d’une inculture rare et (…) d’une bêtise pépiante à l’italienne ».

Pour lui qui avouait « j’étudiais pour effacer l’odeur de pauvreté », la scène de la distribution des prix de fin d’année du lycée est révélatrice de sa sortie de la condition miséreuse. Il réussit à éviter la présence de sa mère à cette cérémonie et peut apprécier les délices du transfuge de classe : « Celle-ci se déroula avec sa lenteur habituelle, tandis qu’augmentait mon impatience, contrebalancée par l’impression exaltante de n’être que le fils de mes œuvres, sans passé, sans famille, tellement plus libre, à tout prendre, que mes condisciples flanqués de parents, d’oncles et de cousines en grand tralala qui piaillaient ».

Un roman, lu après des années d’exploration de cette thématique devenue classique, qui semble venir d’une époque très lointaine.

Andreossi

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Le promontoire, Henri Thomas.

La nouvelle année est déjà là ! Meilleurs vœux à vous tous ! Que 2024 permette à chacune et à chacun de s’accorder des moments « culture » enrichissants, divertissants, étonnants…. que ce soit à travers la littérature comme maglm.fr vous y invite régulièrement, mais encore le théâtre, le cinéma, la peinture, la photo, la sculpture, la danse… Bref, tout ce qui nous fait voir le monde plus grand et nous rend la vie plus douce !

Et pour bien commencer l’année, un nouveau billet de la série des prix Fémina par Andreossi !

Mag.

Les questions que soulève le narrateur du Promontoire ont un aspect philosophique, puisqu’il s’interroge sur la mort, ou sur la vérité. Mais peut-être que l’essentiel de son propos concerne le mystère de l’écriture, car c’est en vivant une expérience personnelle marquante qu’il trouve matière à devenir enfin romancier.

Car il s’agit bien d’un roman, prix Fémina 1961, que nous lisons. Nous saisissons très bien le processus d’enfermement dans (ou par) ce village corse que vit ce traducteur de métier, venu sur l’île avec femme et enfant, mais laissé rapidement seul. Il abandonne ses habitudes, délaisse son travail, se néglige, boit de trop, comme s’il fallait qu’il change de peau pour comprendre les villageois et leur environnement.

A l’occasion de l’enterrement de l’aubergiste qui l’avait accueilli, c’est l’énigme de la mort d’une jeune femme, Diane, qui ressurgit. Le narrateur est maintenant assez inséré dans le village (et coupé de son monde) pour commencer à écrire : « Je suis quelqu’un à qui il arrive quelque chose qu’il ne comprend pas (…) seulement mon point de vue a changé tout récemment, depuis que je suis tombé dans cet espèce de trou (…) Il vaudrait mieux que je lâche carrément l’écriture, mais ce n’est plus possible. D’une certaine manière, elle fait partie de mon feu, de la vapeur de mon vin chaud ».

Le mystère de la mort de Diane le confronte à la question de la vérité, et comment rendre compte de cela ? « Votre cervelle en enregistre cent mille fois plus que votre main ne peut en décrire. Je vois cela, je le dis, et ce n’est pour personne, je suis enfermé avec la vérité ». Au bout du compte, et après une tragédie personnelle, il dépasse ce problème : « Ce n’était pas un crime, ce n’était pas un suicide ; c’était la mort qui se produisait avec une telle facilité qu’en y pensant je tourne dans un espace où tout est d’accord, tout est bien mené, terminé, sans importance ».

Le pouvoir du romancier peut s’exercer pleinement : « J’ai conscience de ce qui nous enferme ensemble, et l’autre cercle dans lequel je suis pris c’est ces mots qui n’arrêtent pas de courir pour imiter ce qui n’est pas directement saisissable, l’idée que personne n’a tué Diane, et que si personne ne l’a tuée il n’y a pas eu de mort ».

Poser des questions difficiles n’empêche pas Henri Thomas d’avoir proposé un roman très lisible et attachant.

Andreossi

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Jabadao, Anne de Tourville

Pour qui ne connaît pas les traditions bretonnes, le roman d’Anne de Tourville fait découvrir que le Jabadao est une danse populaire, que l’on pratiquait en particulier à l’occasion des mariages. Une grande partie du récit a valeur ethnographique : nous assistons dans le détail aux rites liés au mariage de Gaud et d’Ener, à une époque peu située, sans doute au XIXème siècle. Le roman surprend par sa forme, prix fémina 1951 on le croirait écrit quasiment un siècle plus tôt. Mais l’écriture est assez poétique pour retenir notre attention.

L’intrigue est soutenue par un conflit de classe sociale, car si le marié, Ener, de la Rivière Froide, est de bonne famille paysanne, la mariée, Gaud, est fille de bûcherons pauvres des Collines Brûlées. Le jour de la cérémonie, la mère d’Ener laisse éclater son dépit de voir son fils si mal marié, et va jusqu’à maudire les jeunes époux. Du coup, Gaud disparaît le soir de la nuit de noces… La société bretonne, qui marie catholicisme et croyances anciennes, offre quelques ressources, en puisant dans un univers proche du fantastique, pour dénouer l’affaire.

La romancière a des images heureuses pour nous raconter son histoire. Ainsi à propos d’un mouton en train de se noyer : « Ce mouton était lourd comme une église, et, à travers ses yeux, on voyait le diable à l’intérieur ». Les portraits sont souvent savoureux : « La plus étrange de ces créatures était une maigre petite femme au chignon tordu, dont le visage plissé montrait une texture aussi parfaitement végétale qu’une racine de salsifis. Elle avait la bouche grande et les dents en éventail et, certes, une grive aurait pu par erreur lui gober ses deux yeux, ronds et noirs comme des baies d’automne ».

On peut aussi trouver au passage une philosophie du temps : « Et la salle tout entière se trouva remplie de désirs. Une minute seulement… Un long siècle de minute qui avait duré autant que la vie du monde et moins de secondes qu’un soupir, car les mots qui mesurent le temps sont fous. Mais cela avait suffi pour détruire la paix. Et la femme du bedeau entendit les cœurs crier de soif. Et ils étaient comme des fleurs rouges sous la plénitude ardente du soleil ». Comme nous pouvons être séduits par les cornes des béliers : « Ces cornes à volutes et à cannelures inouïes se plaquaient des deux côtés de leur crâne fruste, comme des coquilles à rêve chanteuses où stagnait le vide des pâturages sans fin ».

Andreosssi

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La Rose de la Mer. Paul Vialar

Si, au début de son roman, Paul Vialar a voulu dénoncer la violence et la bêtise du jeune mâle, il a bien réussi : « Cela lui repassait devant les yeux : les nuits du Barrio-Chino et le Grec d’Itea qu’il avait étendu raide, d’un coup de poing, et la jonque des Chinois qui s’était retournée (…). Ils étaient tous partis au fil de l’eau, les macaques, ils étaient trop loin (…) : on ne voyait, entre deux vagues, comme des bouchons, que leurs petites gueules jaunes crispées et comiques, et ils avaient coulé lentement, l’un après l’autre ».

Après quatre ans d’engagement dans la marine de guerre, Jérôme part sur la Rose de la Mer, vieux rafiot que son oncle Romain lui dit vouloir mener jusqu’en Roumanie avec ses marchandises. Un équipage est recruté et, le bateau en mer, Romain affranchit son neveu : son projet n’est pas d’arriver à bon port mais de couler au large la Rose de la Mer. Jérôme profitera lui aussi de l’escroquerie à l’assurance. Quant aux marins, peut-être certains pourront-ils être sauvés grâce aux quelques places qu’il restera dans la chaloupe.

Mais surprise, on découvre à bord une passagère clandestine ! Qui plus est, elle est en train d’accoucher et compte rejoindre en Roumanie le père de l’enfant. La mère meurt mais le bébé est bien vivant et adopté par l’équipage. Le but de Romain n’en est pas changé pour autant, et Jérôme se trouve empêtré dans une affaire qui le dépasse, et se rend compte que s’il ne joue pas le jeu de son oncle, il sera accusé au moins de complicité.

Ce roman, prix Fémina 1939, se lit à la manière d’un roman policier, et il ne faut pas en attendre des qualités d’écriture exceptionnelles. On peut en accepter la morale un peu simpliste mais robuste : la violence du mâle est adoucie par la venue de l’enfant, ainsi que le ressent Jérôme à la fin du livre, le bébé dans les bras : « Il se sentait absous de tous ses crimes, de ceux qu’il avait perpétrés et des autres surtout : ceux qu’il eut pu commettre. Une espèce de joie magnifique et toute simple l’entraînait et il allait d’un pas allègre et ferme (…) rien à présent ne l’empêcherait d’être ce qu’il était devenu enfin : un homme, et d’en avoir conscience ».

Andreossi

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Vol de nuit. Antoine de Saint-Exupéry.

Lorsqu’il publie ce court roman en 1931, Saint-Exupéry est surtout un pilote d’avion, parmi ceux qui s’efforcent de bâtir les réseaux de transport de courrier par la voie des airs. Il a écrit auparavant Courrier sud, mais avec le succès de Vol de nuit et le prix Fémina qu’il obtient, il entre véritablement dans la carrière d’écrivain.

Rivière est le directeur des opérations postales en Amérique du Sud. C’est par son témoignage que Saint-Exupéry nous fait connaître les aventures à hauts risques de ces hommes (pilotes, radios, mécaniciens) qui assurent les liaisons entre continents par des vols de nuit qui permettent de gagner du temps sur les transports terrestres. Rivière, pour mener à bien sa tâche de responsable, se montre impitoyable vis-à-vis des éventuelles faiblesses de ses hommes : « Le règlement, pensait Rivière, est semblable aux rites d’une religion qui semblent absurdes mais façonnent les hommes. Il était indifférent à Rivière de paraître juste ou injuste».

La dramatisation du récit intervient lorsque le pilote Fabien est en grande difficulté du fait des intempéries au-dessus de la Patagonie. Il s’égare, les communications ne passent plus et sa réserve de carburant s’épuise. Perdu pour perdu, il monte, au- delà de l’orage, vers les étoiles : « Pareils à ces voleurs des villes fabuleuses, murés dans la chambre aux trésors dont ils ne sauront plus sortir. Parmi des pierreries glacées, ils errent, infiniment riches, mais condamnés ».

Au sol, Rivière ne sait pas trouver les mots devant l’épouse de Fabien dévastée par l’angoisse, sans nouvelles de son mari. Afin d’accomplir sa tâche de chef, il se place en quelque sorte en dehors de l’humanité : « Je ne sais pas si ce que j’ai fait est bon. Je ne sais pas l’exacte valeur de la vie humaine, ni de la justice, ni du chagrin. Je ne sais pas exactement ce que vaut la joie d’un homme. Ni une main qui tremble. Ni la pitié, ni la douceur… ».

Le préfacier de l’époque, André Gide, s’extasie devant les qualités viriles du chef. Heureusement, la littérature permet, lorsqu’elle est bonne, une lecture plurielle : nous lisons ici bien plus les interrogations de Rivière sur les fondements de son humanité que les louanges sans nuances du dévouement, du courage et de la volonté à diriger.

Andreossi

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Jeanne d’Arc. Joseph Delteil

Chaque auteur a « sa » Jeanne d’Arc. Celle de Joseph Delteil, dans ce roman qui lui a valu le prix Femina en 1925, n’est pas que toute esprit et conduite par ses rêves. Dès le berceau il l’imagine tout à fait concrètement : « Jeanne est repue. La petite rosse bave sur le sein maternel. Elle s’agite, devient chinoise. O chinoiseries ! Elle rit, et ses lèvres nues font à son rire un décor d’aurore. Qu’y a-t-il ? Elle rote, ma parole ! O rose rot ! Elle rote, elle rit, elle éternue –atchim !- elle rit, elle rit. Halte-là ! Je crois qu’elle pisse ! La chaude liqueur d’or mouille ma plume ».

On le devine, il n’est pas obligatoire de s’intéresser à la vie de Jeanne pour trouver plaisir à cette lecture. Certes Delteil, en suivant la chronologie, nous donne à lire les grandes étapes de la vie de son héroïne : les voix, le départ de Domrémy, les premières batailles, la rencontre avec le roi Charles VII, le couronnement de celui-ci, la lassitude de la Cour face à l’entêtement de Jeanne à combattre à tout prix, le jugement et pour finir le supplice. Il s’aide manifestement d’ouvrages d’historiens.

Mais écoutons plutôt (car c’est à voix haute qu’on l’apprécie davantage). Les Saintes Marguerite et Catherine viennent de se prononcer, Jeanne doit partir en guerre : « Pendant ce temps Marguerite avait cueilli une marguerite des prés, et les yeux luisants elle l’effeuillait lentement en murmurant à voix basse : – Un peu… beaucoup… à la folie… Et tout à coup elle se leva en désordre, criant : -A la folie ! A la folie ! Et les deux Saintes s’envolèrent l’une à côté de l’autre, pathétiques, en se tenant par la main, et répétant à travers les nuages : Jeanne, Jeanne, prends garde, Dieu t’aime à la folie ! ».

Jeanne (les cheveux coupés à la Jeanne d’Arc précise l’auteur), entre dans Orléans après les succès : « Des gamins aux jambes de fil, la culotte en déconfiture et un sucre d’orge sur l’oreille, galopaient au-devant de Jeanne d’Arc, hurlant à la joie (…) Le délire avait l’air de tomber de la lune par larges flaques jaunes. (…) Toute la foule pleurait pas saccades, et dans les instants de silence on entendait le ruissellement des larmes dans les ruisseaux, le ruissellement des étoiles dans le ciel ».

Avec Delteil, il est permis de préférer, aux portraits légendaires, la figure d’une jeune fille enthousiaste, quelle que soit son époque. La voici prisonnière : « Tous s’émerveillaient de voir que ce foudre de guerre, ce démon, cette sainte, n’était en somme qu’une jeune fille, une jeune fille de 18 ans ! Eh ! oui, Jeanne d’Arc, c’est une jeune fille de 18 ans, en chapeau cloche, avec ses bas de soie. Il faut l’imaginer sous nos yeux, la toucher de nos mains. Imaginer, c’est rajeunir. Elle est dactylo, ou peut être vendeuse aux galeries Lafayette. Elle part, elle commande les armées françaises, elle fait la conquête de l’Europe de l’Asie. Voilà Jeanne d’Arc ».

Joseph Delteil nous a convaincu.

Andreossi

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Cantegril. Raymond Escholier

Il manque un nom sur la couverture du roman primé par « La Vie heureuse » (futur Fémina) 1921. C’est celui de Marie-Louise Escholier, car les époux ont en réalité écrit à deux mains la plupart des romans publiés sous le seul nom de Raymond Escholier, dont ce Cantegril. Paradoxe d’un jury féminin, mais il paraît que Marie-Louise n’a accepté d’apparaître publiquement que quelques années plus tard.

Auteur de très nombreux écrits sur l’art (il a été conservateur du musée Victor Hugo et directeur du Petit Palais à Paris) Raymond partageait sa vie entre la capitale et la petite ville de Mirepoix en Ariège, où vivait Marie-Louise.  C’est dans cette région que se situent les histoires cocasses de Philou Cantegril, aubergiste qui a appris, enfant, du père Bireben (saint homme dont « les vignes du Seigneur illustraient de leur pourpre insigne sa grosse face glabre de montagnard trapu ») ce qu’était vraiment la vie : la bonne chère, la joie, le rire. A titre personnel il a ajouté quelques aventures galantes.

Treize historiettes nous renvoient dans cet univers que l’on pourrait qualifier de gaulois si le florentin Boccace n’avait montré le chemin dès le 14ème siècle. Les Escholier y joignent la truculence du Midi, et son parler disparu depuis, car on n’entend plus dans le sud-ouest ces expressions occitanes : « Milo Dious », « maquarel », « hil de puto », et autres « biettazé » dont on taira l’étymologie. Un style très alerte aux métaphores qui sentent bon la campagne : « son rire jaillit et pétille comme la mousse d’une bouteille de blanquette, et ses dents apparaissent toutes à la fois, plus blanches que des amandes fraîchement pelées ».

On rira des aventures vécues dans le dernier voyage en diligence avant que le train n’impose son trajet qui ignorera le plaisir de s’arrêter à la moindre occasion pour boire un verre de vin en bonne compagnie,  ainsi que des bonnes blagues de Philou Cantegril  à ses amis. On sourira lorsque celui-ci, pourtant mécréant, emmène sa vieille mère à la procession de la Fête Dieu. Devant ses voisins étonnés il explique : « J’ai conduit ma sainte mère de reposoir en reposoir, et je disais : Mon Dieu, la voilà. Elle est bien bonne, bien vieille. Son fils vous l’amène, ne l’oubliez plus. Pour les années, il y a bien le compte. Tant de jeunes sont passés devant ». Témoignage d’une société où l’ordre des choses était une valeur à respecter !

Andreossi

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Le roman du malade. Louis de Robert.

Ce roman a plu à Maurice Barrès, à Colette…  et a conquis le jury Fémina de 1911. C’est qu’un accent de vérité sourd de ce texte largement autobiographique.  Louis de Robert, tuberculeux, a eu l’expérience des sanatoriums et sait en rendre compte. Le narrateur est, comme lui, écrivain. La maladie le conduit en Suisse où il voit mourir ses compagnons de malheur, puis dans son cher pays basque où, toujours soutenu par la présence de sa mère, il vit sa dernière aventure sentimentale.

Le récit des relations complexes avec Javotte, et des conséquences  sur son amitié avec Paul, ne constitue pas l’intérêt premier du roman. Ce que l’on retient c’est la manière d’évoquer ses sentiments de jeune homme menacé dans sa vie même : « A considérer combien ma vie est précaire, instable, provisoire, mes désirs prennent un caractère d’urgence qui m’émeut. Et pour apprécier mieux mes rares joies, je n’ai qu’à me dire que bientôt je ne verrai plus la féérie du jour, les roses du jardin, le lézard sur le mur, les saisons qui tout à tour viennent vêtir et dénuder la terre (…). Je n’ai qu’à me dire que je ne connaîtrai plus, que je ne sentirai plus ces choses qui me sont si précieuses, jusqu’à l’odeur du soleil dans la chambre, la douce intimité des premières lampes d’octobre, l’engourdissement qui monte du premier feu de bois ».

Quand il est encore capable de sortir de sa chambre, il entre dans une église : « Pénombre qui sent le vieux bois, le cierge et l’eau bénite ! Bruit de mes pas dans l’impressionnant silence ! Mais qu’est-ce donc qui, au-dessus de ces rangs de chaises vides, plane dans l’air entre les vitraux ? C’est quelque chose que l’âme perçoit et qui est comme de la prière refroidie ».

L’écriture, celle qui permet les échanges importants à l’époque (essayons d’imaginer ce qu’une lettre manuscrite pouvait apporter comme bouleversement dans sa vie), mais aussi l’écriture littéraire, constitue une forme de thérapie, même dans l’ambigüité qu’elle recèle : « Semblable à l’amoureux que le soir surprend en train d’écrire une lettre ardente et dont la plume rapide cherche à devancer  l’ombre, souvent la fièvre m’a pris à la pensée que pourrait s’obscurcir tout à coup ma page inachevée. Alors je me suis hâté. J’ai lutté de vitesse avec la mort (…) Pour quel résultat ? L’homme qui bâtit une maison sait qu’elle abritera les êtres qui viendront après lui. L’homme qui plante un arbre en attend de l’ombrage pour ses petits-enfants. Mais celui qui, sans génie, entreprend de raconter sa rêverie ou sa douleur, doit se résigner à confier ses feuilles au vent ». Le vent nous a donné malgré tout un livre attachant.

Andreossi

Le roman du malade. Louis de Robert.

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Jean-Christophe, l’adolescent. Romain Rolland

Le deuxième prix de La vie Heureuse, en 1905, (prix qui deviendra Fémina bien plus tard), est attribué au troisième volume de la série Jean-Christophe qui en comptera 8 au total.

Si aujourd’hui Romain Rolland est toujours lu grâce à ses essais ou sa correspondance, son œuvre de romancier à succès du début du XXe siècle paraît bien oubliée.

Il faut avouer que le lecteur d’aujourd’hui a bien du mal à se passionner pour les aventures de cet adolescent convaincu de son génie, pris dans les émois sentimentaux de son âge, le tout conté dans une langue sans relief.

Jean-Christophe est un jeune allemand de 15 ans, pianiste talentueux qui donne concerts et leçons de piano. Il vient de perdre son père, et suit sa mère qui emménage dans la maison du vieux Euler qui y vit avec sa fille, son gendre et leur fille Rosa. La culture et la noblesse des sentiments du jeune homme souffrent du climat familial et des rencontres réalisées : « tôt ou tard la réaction devait venir contre la bassesse des pensées, les compromis avilissants, l’atmosphère fade et empestée , où il vivait depuis quelques mois (…) mais qu’est-ce donc que ce besoin de souiller, qui est chez la plupart, – de souiller ce qui est pur en eux et dans les autres- ces âmes de pourceaux, qui goûtent une volupté à se rouler dans l’ordure, heureux quand il ne reste plus sur toute la surface de leur épiderme une seule place nette ! »

Ce sont les relations aux femmes et jeunes filles qui lui donnent les leçons de la vie. Rosa, aussi adolescente, est amoureuse de lui. Mais il la méprise, pour sa « laideur » et pour son bavardage intempestif. Sabine est une jeune veuve qui ne demande qu’à être aimée, mais aussi bien son indolence que la timidité de Jean-Christophe empêche la réalisation de leurs désirs. Une relation s’engage avec Ada, qui a de l’expérience, mais dont les jeux amoureux sont insupportables à Jean-Christophe pour qui la vie doit être d’un sérieux à toute épreuve.

Certains caractères de l’adolescence sont tout de même bien vus : « Tout son corps et son âme fermentaient. Il les considérait, sans force pour lutter, avec un mélange de curiosité et de dégoût. Il ne comprenait point ce qui se passait en lui. Son être entier se désagrégeait ». Mais cela ne suffit pas pour être convaincu de l’intérêt à lire les sept autres volumes de la série.

Andreossi

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Le lambeau. Philippe Lançon

Philippe Lançon, rescapé du massacre de l’équipe de Charlie Hebdo en 2015 publie ce livre, qui lui vaut le prix Fémina, trois ans après. Grièvement blessé (il a, entre autres, la mâchoire inférieure emportée par une balle) il nous conte comment l’écriture a été le moyen de retrouver une place dans un monde qui l’avait lâché.

D’abord par nécessité de la communication avec les autres : ne pouvant plus parler, avant qu’une longue série d’opérations lui reconstitue une mâchoire, il échange à l’aide d’une tablette sur laquelle il écrit. Dès les premières semaines d’hôpital il peut exercer son métier de journaliste en envoyant des articles à Charlie et à Libération. Il s’aperçoit que cette activité est essentielle à sa reconstruction : « Quand j’écrivais au lit, avec trois doigts, puis cinq, puis sept, avec la mâchoire trouée puis reconstituée, avec ou sans possibilité de parler, je n’étais pas le patient que je décrivais ; j’étais un homme qui révélait ce patient en l’observant, et qui contait son histoire avec une bienveillance et un plaisir qu’il espérait partager. Je devenais une fiction ».

Car l’enjeu est de recoller à un monde qu’il ne partage plus. Allongé tout contre les cadavres de ses amis, il voit un visage s’approcher : « Je me souviens simplement qu’elle fut la première personne vivante, intacte, que j’aie vue apparaître, la première qui m’ait fait sentir à quel point ceux qui approchaient de moi, désormais, venaient d’une autre planète –la planète où la vie continue ».

Nous pouvons faire avec lui l’inventaire de tout ce qui lui a permis de revenir, dont il parle avec une extrême délicatesse, avec une grande justesse et beaucoup d’honnêteté. D’abord sa propre capacité à accepter, dès la première phrase écrite : « écrire, c’était protester, mais c’était aussi, déjà, accepter. La première phrase a donc eu cette vertu immédiate : me faire comprendre à quel point ma vie allait changer, et qu’il fallait sans hésitation admettre tout ce que le changement imposerait ».

Il a pu aussi compter beaucoup sur la famille, sur son ex-épouse et son frère en particulier ; ses amis et amies, dont la variété même des personnalités a constitué un réconfort. Une place particulière est faite aux soignantes et soignants, dont de beaux portraits restent dans la mémoire du lecteur : Chloé la chirurgienne miracle, la Marquise des Langes, Annette aux yeux clairs, Serge l’anesthésiste et bien d’autres, comme la première infirmière dont il se souvient : « J’étais enveloppé dans sa jeunesse comme dans un tapis, certes rugueux, certes troué, mais volant et filant dans l’instabilité vers une contrée où je n’aurais pu aller seul, une contrée où la vie était brutalement la plus forte ».

L’ont suivi, tout au long de son parcours de reconquête, la littérature (Proust, Kafka) et la musique (Bach). Il ne s’interroge pas beaucoup sur les assassins, mais à la suite d’une discussion avec un ami sur la question du Mal, il conclut : « Ni la sociologie, ni la technologie, ni la biologie ni même la philosophie n’expliquaient ce que d’excellents romanciers, eux, avaient su décrire. Il n’y avait peut-être aucune explication au goût de la mort donnée ou reçue ».

La littérature nous pousse à vivre.

Andreossi

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