Etre moderne, le MoMA à Paris

Paul Signac, portrait de Félix Fénéon (1890)

Voici l’une de ces expositions-panoramas comme on les aime. Avec une grande clarté, elle nous fait embrasser l’évolution de l’histoire de l’art depuis la naissance de l’art moderne jusqu’à la période la plus contemporaine. Visible jusqu’au 5 mars 2018 à la Fondation Louis Vuitton à Paris dans le 16° arrondissement, l’exposition nous fait voyager non seulement dans le temps mais aussi dans l’espace. Y sont effet réunis quelques 200 œuvres dont quantités de chefs d’œuvres, prêtées par le MoMA (New-York) à l’occasion des travaux  d’agrandissement qui l’emmèneront jusqu’en 2019.

Avec pour projet de retracer l’aventure du MoMA, le parcours occupe l’ensemble du bâtiment – toujours aussi étonnant ! – de Frank Gerhy. A côté du choix d’œuvres emblématiques de ses collections, à chaque étage des salles d’archives témoignent de l’histoire du musée. Est ainsi rappelé que sa naissance, en 1929 est due certes au génie de son premier directeur Alfred H. Barr Jr qui a fait des choix fort inspirés mais avant tout à la résolution de trois grandes collectionneuses et mécènes, Mary Quinn Sullivan, Lillie P. Bliss et Abby Aldrich Rockefeller.

Edward Hopper, « House by Railroad » (1925) ©MoMA, N.Y./Courtesy Fondation Louis Vuitton

La pluri-disciplinarité originelle du musée, qui n’est pas le moindre des marqueurs de sa modernité, est mise en évidence : du début du XX° siècle à aujourd’hui, se côtoient peintures, sculptures, photographies, films, installations, mais aussi design, architecture et musique.

L’entame du parcours, avec nombre d’œuvres européennes, est en quelque sorte un « retour à la maison » de celles-ci, bien souvent pour la première fois. Mais plus on avance, plus on s’élève dans les étages, plus l’horizon s’élargit et surgissent des découvertes. On s’envole vers les Etats-Unis en particulier bien sûr, mais aussi vers des Etats-Unis de plus en plus multiples, qui voient et célèbrent un art « noir » et des artistes féminines.

Un oiseau dans l’espace, Brancusi, 1928

C’est en se remémorant certains points de vue que la grâce, la variété et la richesse de l’ensemble apparaissent encore davantage. Ici l’Oiseau dans l’espace de Brancusi (1928), là la Roue de bicyclette de Marcel Duchamp (1913). Plus loin l’un des premiers films animés de Walt Disney (Steamboat Willie, 1928) et des photos de Walker Evans, Lisette Model et Diane Arbus. C’est avec beaucoup d’émotion que l’on voit ou revoit les tableaux du début du parcours, qu’il s’agisse du Meneur de cheval de Picasso (1905-1906) ou de la Maison près de la voie ferrée de Hopper, l’une des premières acquisitions du MoMA, ou encore du glaçant triptyque du peintre allemand Max Beckmann, Le Départ (1932 à 1935). Sur la période plus récente, on a envie de citer la fabuleuse carte des Etats-Unis de Jasper Johns, Map (1961), le vibrant Drapeau africain américain de David Hammons (1990), mais aussi le sobre 11 septembre de Gerhardt Richter.

Evidemment Cézanne, Klimt, Signac, Matisse, Derain, Picabia, Mondrian, Magritte, Dali, Pollock, Rothko, Warhol, Lichtenstein sont aussi au rendez-vous, mais l’une des œuvres qui restera le plus en mémoire est certainement celle qui clôt le parcours, tant par son originalité que par sa beauté : elle fait entendre une composition du XVI° siècle, Spem in alium numquan habui de l’anglais Thomas Tallis, chantée par quarante voix de la chorale de la cathédrale de Salisbury. Les micros sont ouverts en alternance et chacun est restitué sur un haut parleur. Le visiteur peut se placer au centre ou se promener pour suivre les différentes pistes, l’effet sera à chaque fois différent mais toujours aussi vibrant. Une splendeur.

Fondation Louis Vuitton

8 avenue du Mahatma-Gandhi – Bois de Boulogne – Paris

Métro Les Sablons – Ligne 1

Jusqu’au 5 mars 2018

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Loving

loving_jeff_nicholsIls s’aiment. Elle lui annonce qu’elle attend un enfant. Il sourit. Il achète un terrain pour construire une maison près de sa famille à elle, et quand il le lui montre, là, en plein champ, il la demande en mariage.

Nous sommes aux Etats-Unis en 1958, dans un coin de campagne où familles blanches et noires vivent en proximité et, pour certaines, en amitié. Que la noire Mildred et le blanc Richard Loving tombent amoureux n’a alors rien d’exceptionnel. Du moins c’est ainsi que les faits nous apparaissent au début du film tant leur histoire est empreinte d’évidence et de simplicité. Sauf qu’à cette époque, l’Etat de Virginie, ségrégationniste, interdit les unions mixtes. Mildred et Richard vont donc se marier furtivement à Washington.

Mais ce que la justice réprouve, la société le réprouve aussi majoritairement. Les jeunes époux sont dénoncés et, une nuit, la police vient les chercher dans leur lit pour les incarcérer. Leur avocat, « le meilleur du comté », se fait fort, parce que le juge est l’un de ses amis, de leur obtenir une suspension de peine : la liberté s’ils consentent à quitter l’Etat de Virginie pendant… 25 ans.

Mildred et Richard Loving s’aiment. Alors ils le font. Ils quittent familles, amis, travail, terrain, arbres et champs pour s’installer en ville où ils sont hébergés par une connaissance. Début d’un long exil et d’une grande tristesse.

Et c’est finalement Mildred qui acceptera la première de se battre pour contester cette décision, jusqu’à la Cour Suprême, qui l’annulera dans un arrêt qui fera date.

Tiré d’une histoire vraie, Loving est un film poignant. Mais il a ceci d’admirable qu’il n’est jamais tire-larmes ni grandiloquent. Au contraire, il traite son sujet avec beaucoup de délicatesse et de sobriété. Montrés dans toute leur dignité, les personnages sont toujours abordés du point de vue humain – leur amour, celui pour leur famille – alors que l’aspect juridique et social du combat pour les droits civiques semble les dépasser. La caméra est lente, prend sont temps pour scruter les visages, sur lesquels on essaie de lire des pensées et des sentiments qui sont rarement exprimés. Mais on comprend, on se désole, et on revoit une nouvelle fois d’où une certaine Amérique vient.

Loving, un film de Jeff Nichols, sélectionné au dernier Festival de Cannes,

Avec Joel Edgerton, Ruth Negga, Marton Csokas

Durée 2 h 03

Sorti le 15 février 2017

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Demain. Cyril Dion et Mélanie Laurent

demain_afficheLe film est sorti fin 2015, son DVD est en vente depuis le mois dernier, mais il est encore joué  dans quelques salles en France, notamment à Paris.

C’est un beau et stimulant documentaire. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé : en mai, le cap du million de spectateurs a été dépassé. Demain a aussi reçu le César du documentaire 2016. Pourquoi ce succès ? Pourquoi faut-il le voir ?

  1. Parce qu’il est pédagogique. Sur la base d’un rapport scientifique de 2011 sur l’avenir (alarmant) de la planète, les réalisateurs interrogent les causes, mettent en évidence les mécanismes délétères et montrent des solutions.
  2. Parce qu’il aborde la question de l’environnement en multipliant les entrées, organisées en cinq chapitres : l’alimentation ; l’énergie ; l’économie ; la démocratie ; l’éducation. Une pluralité d’approches qui enrichit la réflexion.
  3. Parce qu’il nous épargne les leçons de morale. Il explique, montre, et donc dénonce. Mais il ne s’étourdit pas de discours et ne culpabilise pas le spectateur. Au contraire, il le responsabilise en lui ouvrant les yeux et en lui montrant que d’autres voies sont possibles.demain_photo
  4. C’est précisément ce qui rend Demain si séduisant : Cyril Dion et Mélanie Laurent sont allés chercher, aux quatre coins de la planète, des initiatives, des actions concrètes qui s’inscrivent dans une démarche de développement durable. On n’est pas au niveau des Etats, des institutions. Il s’agit de petits groupes de personnes qui, à Détroit, Lille, Copenhague, San Francisco ou encore en Inde ou en Islande, tentent des moyens de produire, de travailler et de transmettre respectueux de l’environnement et de l’humain. Et ça marche. Au niveau local, des citoyens peuvent faire quelque chose pour eux-même, leur prochain, les générations à venir. Manger, vivre, respirer… sans courir inlassablement vers le toujours plus.

Demain

Un film documentaire français de Cyril Dion et Mélanie Laurent

Durée 2 h

Sorti en salles le 2 décembre 2015

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Quand on a 17 ans. André Téchiné

quand_on_a_dix_sept_ansDamien et Tom : deux adolescents dans le lycée d’une petite ville de province, l’année du bac. Tout les oppose : le premier, blond comme les blés, corps chétif et bagages solides, est fils de médecin et de militaire. Cultivé, doué, il est à l’aise en classe et nettement moins sur le terrain de basket. Tom, métis, tout en souplesse et en muscles, est l’enfant adoptif de parents éleveurs dans une petite ferme de montagne. Lui doit s’accrocher pour réussir. Et si Damien habite « en ville », Tom vit en pleine nature et met une heure et demie pour se rendre au lycée.

Mais cette différence de milieu n’explique pas (en tout cas à elle seule) pourquoi ces deux-là se détestent avant même de s’être parlé. D’ailleurs, ils ne se parlent pas : leurs échanges se limitent aux – nombreux – coups qu’ils se portent. De quoi cette violence est-elle le nom ? On le devine très vite, mais cela n’a aucune importance tant le scénario est bien construit, qui nous emmène tranquillement, et d’emblée, avec ses personnages.

sandrine_kiberlainD’abord chacun des garçons pris isolément, à l’intérieur de sa famille. L’un comme l’autre sont très attachés à leur mère. Damien parle beaucoup avec sa maman médecin (lumineuse Sandrine Kiberlain), joyeuse et décidée. Tom est très prévenant avec la sienne, anxieuse et discrète. Le papa de Damien est en mission sur les délicates « opérations extérieures » au Moyen-Orient. Celui de Tom travaille dur et parle peu. Deux pères bons et aimants, mais finalement chacun à sa manière un peu absents.

Ce sont donc les mères qui vont contraindre les deux adolescents à se rapprocher : parce que celle de Tom doit être hospitalisée, celle de Damien décide d’accueillir son fils chez eux. La relation entre les deux garçons devra nécessairement évoluer. Et c’est ce qui est magnifiquement filmé, sans démonstration ni bavardage. De manière assez étonnante de prime abord, les deux jeunes hommes n’interagissent aucunement avec leurs camarades du lycée.  Les seuls témoins sont les parents. Peut-être parce qu’eux sont les repères « fixes » des adolescents, parce que c’est à travers leur regard que les évolutions de leur enfant sont les plus perceptibles. Et pourtant, trouble ajouté au trouble, la situation des parents, de l’un comme de l’autre d’ailleurs, va considérablement évoluer. Accélération de la vie, mutation des rôles. Parfois l’adolescence va plus vite qu’on ne l’espérait. Trop vite.

andre_techine_quand_on_a_dix_sept_ansIl y a le langage des mots (celui de Damien), celui du corps (Tom, taiseux, en osmose avec la nature). Il y a la difficulté de communiquer et encore, avant celle-là, celle de savoir ce que l’on ressent, ce que l’on veut, qui l’on est en définitive. « Quand on a 17 ans » est un très beau film sur l’adolescence, la fragilité et les bouleversements de cette découverte de l’autre et de soi. Il rappelle à quel point André Téchiné sait filmer la jeunesse, la violence des sentiments et de la vibration des corps. Mais aussi le passage des saisons, qui nous transforme, et la force de la nature, qui demeure. L’écrin qu’il a choisi pour ce film, au cœur des Pyrénées, entre la pointe de la Haute-Garonne et l’Ariège, est tantôt doux, tantôt âpre. C’est avec une fidélité absolue qu’il en restitue la beauté sans tapage.

Quand on a dix-sept ans, un film d’André Téchiné

Avec Sandrine Kiberlin, Kacey Mottet Klein, Corentin Fila, Alexis Loret

Durée 1 h 54 – Sorti en salles le 30 mars 2016

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Mia madre. Nanni Moretti

mia_madre_nanni_morettiCinéaste engagée, Margherita démarre tout juste un nouveau film, alors qu’elle vient de rompre avec son compagnon et élève seule sa fille adolescente – laquelle pense davantage aux plaisirs de son âge qu’aux obligations du lycée.

C’est dans cette vie un peu sur le fil que survient la maladie de sa mère. Margherita essaie, le soir, d’aller la voir à l’hôpital et, le jour, d’assurer un tournage qui s’avère compliqué avec un acteur américain insupportable. Son frère, lui, s’est mis en disponibilité professionnelle et veille sur la mère à chaque instant.

Pour traiter ce douloureux sujet, Nanni Moretti fait preuve d’une grande acuité et d’une grande sensibilité. L’air de rien, il montre tous les aspects de ce moment déchirant que constitue la perte d’un parent, à travers des personnages très bien dessinés et tous impeccablement interprétés.

Chez Margherita, qui est au centre du film, c’est à la fois le déni de ce qui est en train d’arriver (elle ne comprend pas la gravité de la maladie de sa mère), l’impression de ne plus rien maîtriser (sa fébrilité face aux situations les plus courantes de la vie), la culpabilité (ses moments de colère, son visage soudain absent et bouleversé sur le tournage). Elle réalise aussi qu’elle ignore tout du quotidien de sa mère (les gens qu’elle voit, ce qu’elle aime manger, où elle range ses affaires). Ces sentiments résonnent d’autant plus fort que la relation entre les deux femmes, faite d’admiration et de connivence, est très belle, et que Margherita est plutôt ce qu’on appelle une « femme forte ».

Le personnage du frère apparaît comme le contrepoint de celui de Margherita. Il est celui qui a mis le reste de sa vie entre parenthèses avec détermination. Il comprend ce qui se passe, l’assume et assure. Calme, discret et efficace, il irradie d’amour et de bienveillance, envers sa mère bien sûr mais aussi sa sœur qu’il ne juge jamais.

Dans ce contexte, l’acteur américain à l’ego envahissant – et la mythomanie maladive – pourrait n’exprimer que la superficialité du monde du cinéma et la vanité de la vie. Pourtant, Nanni Moretti le préserve de l’archétype, en le dotant d’un humour dévastateur et en n’omettant pas d’en dévoiler la faiblesse à la fin du film.

Quant à la mère, comment ne pas l’aimer. A la fois malade ordinaire avec ses incompréhensions et ses impatiences, elle demeure femme de lettres (elle a enseigné le latin toute sa vie avec passion et n’en a rien oublié), aimante (ses élèves le lui rendaient bien), mère et grand-mère attentive. Sa lucidité et son intelligence font mal (pourquoi a-t-on l’air de nous prendre pour des imbéciles, nous les malades, dit-elle en substance), mais pas autant que lorsqu’on la voit décliner plus sérieusement.

C’est avec la même élégance que Nanni Moretti traite de la question de la transmission. Dans un cauchemar, Margherita se demande ce que deviendront tous les livres de l’ancien professeur après sa mort ; sa fille se décide enfin à faire des efforts en latin quand elle voit sa grand-mère malade – et lui demande de l’aider. Et ses anciens élèves ne l’oublieront pas… Que laisse-t-on de toute une existence, qu’est-ce qui fait la valeur d’une vie ? Pas le cinéma, a l’air de répondre Nanni Moretti dans ce film magnifique.

Mia madre

Un film de Nanni Moretti

Avec Margherita Buy, John Turturro, Giula Lazzarini, Nanni Moretti, Beatrice Mancini

Durée 1h47

Sorti en salles le 2 décembre 2015

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L'Homme irrationnel. Woody Allen

lhomme_irrationnel_woody_allenChaque année nous livre un nouveau Woody Allen, et c’est toujours de bon cœur qu’on va le découvrir en salle, quasiment assuré de passer un bon moment, en retrouvant l’univers du cinéaste qui au fil du temps nous est devenu aussi familier qu’attachant.

Questions existentielles, philosophie et psychanalyse, magie, hasard, intrigues noires, pouvoir de séduction et passions… peuplent ensemble ou en ordre dispersé les films du cinéaste new-yorkais sans jamais nous lasser. Quoique…

Son avant-dernier opus Magic in the Moonlight était très réussi, débordant de toutes sortes de charmes, auxquels Colin Firth et Emma Stone n’étaient certes pas étrangers. C’est donc avec joie que l’on retrouve celle-ci dans L’homme irrationnel, cette fois accompagnée de Joaquin Phoenix.

Il campe Abe, professeur de philosophie débarquant dans une fac de province de la côte Est, précédé d’une sacrée réputation, qu’il confirme en grande partie dès son arrivée : passé engagé sur le terrain, thèses philosophiques peu conventionnelles, alcoolique, divorcé amateur de jeunes femmes… Sa renommée de coureur de jupons (d’étudiantes) est finalement la seule que son attitude dément. En fait, il est désormais totalement déprimé (et impuissant), désabusé par tout ce qui a fait le sel de sa vie : l’engagement, l’enseignement, l’amour.

Jill, la plus jolie et la plus brillante de ses étudiantes (Emma Stone), bouleversée par la noirceur d’âme de Abe, se lie d’amitié avec lui (qui le lui rend bien), avant de tomber carrément amoureuse de lui (qui lui résiste).

L’affaire serait restée au stade de la romance si un événement anodin et fruit du plus pur des hasards n’avait secoué notre héros, au point de lui redonner grand goût à la vie… Mais à quel prix ? C’est alors que l’intrigue amoureuse se double d’une intrigue policière.

Les deux mêlées suffisent pourtant à peine à maintenir le spectateur en éveil. Dialogues fournis auxquels s’ajoute un récit off à deux voix, le tout plutôt redondant, produisent un grand bavardage, qui apparaît un peu comme l’emplâtre posé sur un scénario un brin faiblard. On voit les événements arriver de plus ou moins loin, et du coup un certain ennui aussi. Heureusement le jeu impeccable de Joaquin Phoenix comme de Emma Stone nous permet, malgré tout, de passer un plutôt bon moment… On reviendra quand même l’année prochaine !

L’Homme irrationnel

Un film de Woody Allen

Avec Joaquin Phoenix, Emma Stone, Jamie Blackley, Parker Posey

Durée 1h34

Sorti en salles le 14 octobre 2015

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Dheepan. Jacques Audiard

dheepan_cannesAu départ, il y a la guerre civile au Sri Lanka, que Dheepan, combattant des Tigres tamouls, fuit après avoir brûlé ses anciens oripeaux. Et Yalini, célibataire sans enfant, qui veut rejoindre sa cousine à Londres. Enfin, Illayaal, 9 ans, orpheline, que Dheepan et Yalini embarquent avec eux pour avoir l’air de former une famille et pouvoir ainsi émigrer. Ils ne se connaissent même pas. A leur arrivée en France, pas d’autre choix que de rester ensemble. On leur attribue un logement, et un travail pour lui : gardien d’immeuble dans une cité chaude de la banlieue parisienne.

Là, ne parlant pas le Français, ils essaient de s’intégrer. Avec davantage de volonté pour Dheepan, qui endosse immédiatement le rôle protecteur du chef de famille, et pour la petite Illayaal, qui va à l’école et se fait l’interprète de ses « parents », que pour Yalini, qui espère toujours poursuivre son chemin jusqu’à Londres, seule. Mais il y a l’enfant. Et la vie qui avance, jour après jour : travailler, assurer le quotidien à la maison, faire les courses et, presque malgré soi, être avec les autres. C’est le premier niveau du film : l’intégration d’une famille profondément étrangère, de langue (le Tamoul, parlé pendant la majeure partie du film), de culture (hindoue), de niveau de vie (un salaire de 500 euros leur paraît énorme).

La deuxième dimension, la plus subtile et la plus rare, est cette relation familiale artificielle, mais condamnée à évoluer. Vers où va-t-elle aller : vers l’affrontement ? Un certain attachement ? Comment ces trois-là vont-ils s’apprivoiser ? C’est compliqué ; il ne se sont pas choisis… Jacques Audiard montre cette relation et ses évolutions avec infiniment de délicatesse, prouvant une nouvelle fois qu’il n’est pas qu’un cinéaste de la lutte et de virilité.

dheepan_filmLa troisième strate du film renvoie précisément à cette veine-ci, nous plongeant dans l’univers violent des trafiquants de drogue, qui ont installé leur QG dans l’un des bâtiments de l’immeuble. Comment nos protagonistes sri-lankais vont-il vivre ces guérillas de caïds sans foi ni loi, eux qui ont fui les atrocités de la guerre dans leur pays ? Leurs réactions seront à la mesure de leurs émotions issues des terreurs passées : hors normes…

Les personnages sont parfaitement dessinés, singuliers, aboutis. On s’y attache immédiatement, tremblant pour eux au fil d’un scénario bien tendu – la puissance fictionnelle du réalisateur d’Un prophète étant toujours aussi efficace. Quant à sa virtuosité stylistique, elle n’est plus à démontrer. Enfin, il faut saluer la remarquable interprétation, en particulier celle des acteurs sri-lankais totalement inconnus et hyper convaincants.

Dheepan

Un film de Jacques Audiard

Avec Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan, Claudine Vinasithamby, Vincent Rottiers

Durée 1 h 49

Palme d’or au Festival de Cannes 2015

Sorti en salles le 26 août 2015

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Mustang. Deniz Gamze Ergüven

film_mustangMustang est le premier long métrage de Deniz Gamze Ergüven, cinéaste turque de 37 ans qui a fait ses écoles à Paris.

Présenté à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs et sorti sur les écrans le 17 juin dernier, le film raconte l’histoire de cinq sœurs, adolescentes et pré-adolescentes, dans un village de Turquie situé sur la côte et à quelques mille kilomètres d’Istambul.

Elles sont pleines d’énergie, enjouées, espiègles, complices. Mais leurs manières libres ne sont pas du goût de leur grand-mère, qui les élève en l’absence de leurs parents morts, et et encore moins de leur oncle qui, plus que sur elles, veille sur la réputation de la famille dans le village. Il faut donc désormais serrer la vis.

L’on parcourt alors avec les filles ce qu’on appelle le « droit chemin » dans certains coins reculés de Turquie : la privation de liberté. L’emprisonnement est physique. Interdiction de sortir d’abord. Les jeunes filles, débordant d’imagination, inventent des jeux, mais aussi des moyens de fuguer. On fait alors rehausser les grilles. Mais la résistance continue. Alors on pose des barreaux aux fenêtres…

En parallèle, c’est l’enfermement mental : plus d’école, mais des cours de cuisine et de couture au quotidien. Enfin, les mariages arrangés commencent à s’organiser avec efficacité.

Ce pourrait être ennuyeux. C’est tout le contraire. La cinéaste joue magnifiquement du contraste entre la rigidité des aîné(e)s, gardiens inflexibles de la logique patriarcale séculaire, et la vitalité, le mouvement permanent, la fantaisie des jeunes filles. A côté du lien étouffant qu’est l’asservissement des femmes aux hommes, il y en a d’autres de très beaux, comme l’amour et la solidarité qui unit les cinq sœurs.

Celles-ci sont formidablement incarnées, profondes et plus vraies que nature, par des comédiennes plus jolies les unes que les autres. Günes Nezihe Sensoy, qui joue la cadette Lale, à l’audace incroyable, est un sacré brin de talent.

Pas de démonstration appuyée dans ce premier film très réussi, dont l’histoire, qui prend parfois des airs de conte, suffit à nous faire trembler d’effroi… mais aussi espérer.

Mustang

De Deniz Gamze Ergüven

Avec Günes Nezihe Sensoy, Doga Zeynep Doguslu, Tugba Sunguroglu, Elit Iscan, Ilayda Akdogan
Durée : 1 h 37

Sortie en salles : 17 juin 2015

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Contes italiens. Paolo et Vittorio Taviani

contes_italiens_affiche_tavianiC’est entre 1349 et 1354, alors que la peste venait de ravager Florence, que Boccace (1313-1375) écrivit Le Décaméron, ensemble de cent nouvelles racontées en dix jours par dix jeunes hommes et femmes réunis à la campagnes pour échapper à l’affreuse épidémie.

Plus de quarante ans après avoir été adapté au cinéma par Pasolini, cet écrit en prose fondateur de la littérature italienne et admiré bien au-delà de la frontière transalpine, est mis à l’écran par Paolo et Vittorio Taviani.

Les cinéastes italiens, aujourd’hui octogénaires, ont choisi cinq de ces cent contes, précédés comme dans l’œuvre de Boccace d’une ouverture sur Florence gangrenée par la peste. Ces premières images sont terribles. Un malade se jette du haut du campanile, un père enterre ses enfants, des charrettes entières de cadavres sont déversées dans des fosses. Sans compter la terreur qui transpire partout et fait tour à tour crier puis se taire, courir puis se figer.

Pour en réchapper, sept femmes sont déterminées à quitter Florence. Trois de leurs amoureux les suivent. Réfugiés à la campagne, ils prennent la décision d’essayer d’oublier l’horreur qui frappe leur ville, en profitant de la vie et en se racontant chaque jour une histoire. Cinq contes suivent, tous assez sombres – malgré une farce, non dénuée de dureté – mais qui sont autant d’hymnes à l’amour. La grandeur du sentiment amoureux, poussé au plus haut degré, y est célébré, sous des variations différentes.

Ces contes sont entrecoupés d’épisodes de la vie quotidienne de cette belle jeunesse enivrée de liberté, d’amour, d’amitié, de communion avec la nature. Mais malgré ce désir d’aimer, cet élan vital et ce besoin d’insouciance, comment oublier la tragédie qui frappe les siens ?

Le film des frères Taviani, singulier et intemporel à la fois, est d’une somptuosité affolante. Scénaristiquement, il nous prend dans les filets des contes, hauts en splendeurs comme en noirceur. Esthétiquement, il nous chavire. Il n’y a pas la finesse d’un lin, la couleur d’une robe, la forme d’une coiffe qui ne nous rappelle les tableaux de la Renaissance florentine. Il n’y a pas le bruit mat d’une semelle sur le pavé, le clair obscur d’une demeure, la céramique d’un vaisselier qui ne nous renvoie à un XIV° siècle propice à la rêverie. Au-delà des détails, les compositions elles-mêmes – les scènes de groupes en particulier – sont très picturales. Jeune et belle, la distribution est pleine de talent. Les actrices, gracieuses sous la fluidité de leurs robes, coiffures botticelliennes mais regards déterminés, incarnent parfaitement ce mélange de soumission liée à leur condition et de volonté due à la force de caractère de leurs personnages. Enfin, la campagne toscane, sous d’infinies nuances de lumière, embrasse parfaitement ces variations de l’âme, quand la musique accompagne magnifiquement l’intensité dramatique tout en se faisant oublier quand le récit n’a pas besoin d’elle.

Contes italiens

Réalisé par Paolo et Vittorio Taviani

Avec Kim Rossi Stuart, Riccardo Scamarcio, Flavio Parenti, Vittoria Puccini, Lello Arena

Durée 1 h 55

Sorti en salles le 10 juin 2015

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American Sniper. Clint Eastwood

american_sniperLe 34ème long-métrage de Clint Eastwood est, paraît-il, le plus grand succès du réalisateur américain, âgé maintenant de 84 ans, dans son propre pays. Enflammant les conservateurs, qui y voient une ode au patriotisme, il a en même temps déclenché une polémique – que la France s’est pour partie empressée d’importer -, qualifié par d’autres de belliciste.

Qu‘American Sniper ait une telle résonance aux Etats-Unis ne saurait surprendre. Il met en effet en scène (à la sauce Eastwood, ce qui n’est pas un détail) l’histoire de Chris Kyle – impeccablement interprété par Bradley Cooper -, tireur d’élite pendant l’occupation de l’armée américaine en Irak dans les années 2000. Son boulot : membre des forces spéciales SEAL, protéger les Marines en éliminant tous ceux qui, armés, s’en approchaient d’un peu trop près. Et comme il était à la fois très courageux et très doué, il a ainsi abattu des centaines de « cibles ». A tel point qu’il a été surnommé La légende au sein de l’armée.

C’est un film de guerre, qui montre une guerre contemporaine, en milieu urbain et avec les technologies d’aujourd’hui (comme le téléphone portable, qui permet par exemple à Chris Kyle d’appeler son épouse au milieu des tirs), à dix milles lieux des films de guerres classiques que l’on a pu voir, avec pourtant toujours les mêmes règles et les mêmes horreurs. La traque, la loi du plus fort et de l’épouvante, la torture, les blessures et la mort. Clint Eastwood filme sans détour. C’est frontal, brutal. Jamais complaisant. De ce strict point de vue, y voir une apologie de la guerre est pour le moins curieux.

Clint Eastwood n’est pas un discoureur. Ses films parlent d’eux mêmes, sans besoin d’interprétation. Cette guerre d’Irak, le réalisateur (magnifique) du diptyque sur la guerre du Pacifique Mémoires de nos pères et Lettre d’Iwo Jima (qui étaient plus sophistiqués, moins frontaux d’une certaine manière) la montre par le biais du personnage de Chris Kyle. Il paraît que celui-ci était beaucoup plus « primaire » que ce qu’en a fait Eastwood. Celui que l’on voit à l’écran est un homme engagé, qui croit que son devoir est de défendre son pays et que pour cela il doit aller combattre les « affreux » qui se terrent en aiguisant leurs armes en Irak (le bien-fondé, ou non, de ce raisonnement n’est pas le sujet du réalisateur). Un homme simple, pas simplet, gentil et qui pense être sur cette terre pour protéger les siens – sa famille, ses compatriotes. Pas un héros ni un débile, mais un homme qui croit en quelque chose et qui le fait. Même s’il s’agit de tuer.

Eastwood ne juge pas. A la place, il montre. La vie de Chris Kyle. L’enfance, à la dure, avec un père « tradi » qui avait une idée très arrêté de ce que doit être un homme ; la jeunesse, entre rodéos et bières ; puis la période d’engagement, jeune homme droit et déterminé, qui tombe amoureux de sa future femme, aime la légèreté et plaisanter. Viennent ensuite les opex successives, de plus en plus dures. Ponctuées de retour à la vie civile de plus en plus difficiles, où il retrouve son épouse et ses deux jeunes enfants qu’il ne voit pas grandir. Enfin, le retour définitif, quand il comprend qu’il « ne pourra plus ».

En quelques scènes Clint Eastwood montre les ravages de la guerre sur les soldats : ceux qui sont morts, sous un beau et grand drapeau, mais morts ; ceux qui passeront le reste de leur vie dans un fauteuil roulant ; ceux qui sont complètement traumatisés c’est-à-dire zinzins (la scène de quelques secondes sur le tarmac, où Chris croise son jeune frère en retour de mission est à cet égard édifiante). Tous les autres enfin qui, d’une manière ou d’une autre, ne s’en remettront probablement jamais non plus : Kyle fait partie de ceux-là. Le cinéaste n’emprunte ici rien au lyrisme (qu’il porte pourtant fort bien, et plus souvent qu’à son tour, comme dans Lettres d’Iwo Jima). Il y a juste, à l’intérieur de la grande Histoire, une histoire, celle d’un sniper américain. Elle se suffit à elle-même, tout en en contenant beaucoup d’autres.

American Sniper

Un drame de Clint Eastwood

Avec Bradley Cooper , Reynaldo Gallegos , Jake McDorman

Sorti en salles le 18 février 2015

Durée 2 h 12

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