La pitié de Dieu, Jean Cau

 

la_pitie_de_dieuRetour à la littérature cette semaine, avec le prix Goncourt 1961 : assez difficile « à vendre », il faut le reconnaître ! L’occasion une fois de plus de redécouvrir avec le recul des années les choix du célèbre jury… et de prendre du recul par rapport à ceux-ci ! Bonne lecture quand même !

Mag

Quatre hommes dans une cellule ont permis à Jean Cau d’obtenir le Goncourt 1961. Ces hommes constituent une micro société tout à fait civilisée alors qu’ils semblent auteurs d’assassinats et enfermés pour cela. Tout se passe très bien entre eux, avec de la coopération, voire de l’assistance : l’un, ancien boxeur, s’entraîne pour son prochain combat sous les conseils du grutier qui a, par mégarde ou intention, laissé tomber des poutrelles d’acier sur l’amant supposé de sa femme. Un autre, ancien médecin, qui a peut-être poussé au suicide son épouse, est aidé par le quatrième dans ses « crises » psychiques sévères.

Leur façon de vivre la vie carcérale est le déni sous toutes ses formes. Ils ne sont pas coupés du monde puisque l’un d’entre eux invente les nouvelles radiophoniques tous les jours. Si le boxeur poursuit son entraînement alors qu’il est « condamné à perpète » c’est qu’il doit rencontrer le champion du monde de boxe dans les deux mois. Quant aux éventuelles erreurs de leur vie d’avant, ils font tout pour s’en dédouaner. Leur société est si bien en place que lorsque l’administration leur donne un cinquième détenu dans leur cellule, il se suicide au bout de onze jours.

On comprend que le propos du romancier n’est pas une réflexion sur la vie carcérale mais une fable métaphysique sur la vie en société : « Nous sommes quatre hommes entre quatre murs. Toute la bonté et la sauvagerie du monde brûlent entre ces quatre murs. Nous célébrons la plus solennelle messe du monde, entre ces quatre murs. Nous sommes radieux, couronnés de roses et vêtus de blanc entre ces quatre murs ».

Leurs échanges sur leur vie du dehors ne laissent aucun doute sur leurs souffrances passées. Ils n’ont pas à regretter des parents violents, un adversaire « bicot » (mais on dit plutôt « bic » dans le roman) qui se laisse tuer sous les coups, et surtout les femmes (le roman dit plutôt « ça ») auxquelles on ne comprend rien tant elles sont différentes : « Les femmes, disent Alex et Eugène, ça ressemble aux chats. Tu les balances du quatrième étage et ça retombe sur ses pattes. Tous les deux demandent ensuite si les femmes ‘ça souffre’. Oui, très fort, mais pas longtemps, sinon, avec leur manie de prendre tous les coups, elles finiraient pas en crever ».

Il faut aimer la fable métaphysique pour trouver un intérêt au roman. Dans le cas contraire, qui est le nôtre, on peut se laisser aller à la rêverie et comparer les définitions des années cinquante avec celles d’aujourd’hui : « Qu’est-ce qu’une femme demande Eugène ? – C’est une idée qu’on se fait répond le Docteur. -C’est une salope, dit Alex. –Ça n’existe pas, affirme Match. – Ça existe puisque nous sommes en prison à cause de ça, dit Eugène ».

Andreossi

La pitié de Dieu, Jean Cau

 

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La loi, Roger Vailland

la_loiPour la nouvelle année, on remonte 60 ans en arrière, avec le prix Goncourt 1957 relu par Andreossi. Partir dans le sud de l’Italie en ce début d’année, voici une idée séduisante…en tout cas en 2017… !

Meilleurs voeux chers lecteurs, j’espère que vous pardonnerez la parcimonie des billets de maglm ces derniers temps, mais c’est pour une (double) bonne cause ! Que 2017 vous apporte santé, joie, douceur et belles découvertes ! A très vite, et merci à Andreossi pour son super-feuilleton des Goncourt !

Mag

Le prix Goncourt 1957 nous conduit dans les Pouilles, région pauvre d’Italie dans ces années d’après fascisme. Vailland nous décrit la vie de village portuaire dans la diversité de ses classes sociales, en prenant pour cible des personnages représentatifs, du propriétaire terrien aisé à l’ouvrier agricole, en passant par le juge et le commissaire, et surtout par Matteo Brigante, qui porte bien son nom et fait régner sa loi sur ce monde de miséreux, moyen pour lui d’ascension sociale.

Le symbole du pouvoir de Brigante est le jeu de La Loi, basé sur le couple honneur/humiliation, dans lequel il excelle. Le sort des cartes désigne un « patron » : « Le gagnant, le patron, qui fait la loi, a le droit de dire et de ne pas dire, d’interroger et de répondre à la place de l’interrogé, de louer et de blâmer, d’injurier, d’insinuer, de médire, de calomnier et de porter atteinte à l’honneur ; les perdants, qui subissent la loi, ont le devoir de subir dans le silence et l’immobilité ». Et aussi : « Pour que La Loi soit plaisante à jouer, il faut une victime, clairement désignée, que le sort et les joueurs traquent jusqu’à épuisement ».

C’est dans cette ambiance réjouissante que les hommes rivalisent. Mais la société n’est pas faite seulement d’hommes appliqués à défendre leur honneur par l’humiliation des plus faibles. Les femmes ont aussi leur rôle à tenir : obéissance au droit de cuissage, contrainte au viol, soumission des jeunes filles aux femmes âgées.

L’intrigue du roman se fixe sur la jeune Mariette douée de « la voix » : « Un chant vertigineux, c’est-à-dire à la fois très exactement placé et chaviré chavirant hors de toute place ». Elle parvient à éviter viol et droit de cuissage et figure les possibilités de changements de cette société machiste.

Roger Vaillant semble avoir connu de près cette vie de l’Italie méridionale, car les descriptions qu’il fait de ses coutumes tiennent parfois davantage de l’ethnologie que du roman. Mais il est possible qu’il ait forcé le trait, du moins nous préférons le penser tant les règles locales nous paraissent aujourd’hui relever d’une violence difficile à entendre. L’écriture est assez plate, à la limite parfois des didascalies des pièces de théâtre, mais la lutte de Mariette nous mène aisément jusqu’à la fin du roman.

Andreossi

La loi, Roger Vailland

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Week-end à Zuydcoote. Robert Merle

week_end_a_zuydcooteNotre feuilleton des prix Goncourt se poursuit, toujours grâce à notre ami Androssi. Cette semaine : le prix 1949.

Bonne lecture !

Mag

Si une thématique a été particulièrement appréciée des jurés du prix Goncourt, c’est bien la guerre. Il s’agit en 1949 de revenir sur la défaite de 1940. Zuydcoote est une commune du nord de la France, tout près de la frontière belge : sur ses plages, les soldats français et anglais se sont trouvés pris au piège devant l’avancée des troupes allemandes, entre le feu de l’artillerie et des avions et la mer du Nord susceptible d’offrir la fuite vers l’Angleterre. Zuydcoote « c’est un petit bout de France qui trempe dans la flotte et qui rétrécit au lavage » comme le dit le personnage principal.

Les éléments de contexte ne sont pas manifestes dans le roman, et nous sommes immédiatement plongés dans une action qui se déroule strictement le temps d’un week-end. Les premières pages sont parmi les plus représentatives de l’œuvre : Maillat, le « héros » de l’histoire, assiste à une altercation entre un soldat qui transporte le cadavre d’une femme sur une charrette et un lieutenant en voiture qui veut passer à tout prix. Qui va accepter de se ranger sur le côté ? Alors que les bombes tombent, alors que l’armée française est en déroute, l’absurdité d’une telle situation en devient quasi cocasse.

Maillat forme avec trois copains d’infortune un groupe qui tente de vivre le désastre sous une forme de normalité, comme si chacun était à sa place : « Et voilà. C’était presque prêt. Et maintenant Pierson allait arriver. Et Dhéry un peu en retard, comme d’habitude. Et Maillat s’assiérait à côté de lui, Alexandre, comme d’habitude. Et Pierson en face, contre le mur du Sana. Et Dhéry à côté de Pierson. Chacun à sa place ». Les dialogues sont le nerf du récit, alertes, parfois pittoresques, où l’on trouve beaucoup de répétitions, comme pour mieux marquer une recherche de stabilité chez ces hommes que tout menace.

Ce monde est masculin, inévitablement, mais il nous faut réviser une quelconque correspondance entre soldat et héroïsme : « Espèce d’idiot se dit-il aussitôt, voilà que tu coupes dans leurs sales histoires d’héroïsme, maintenant ! Qu’est-ce que ça peut faire d’être brave ou lâche ? Et aux yeux de qui ? » Plus loin : « Oui, dit Maillat, c’est le type même du héros. Il n’est pas capable d’imaginer sa propre mort. Seulement celle des gens d’en face ». La tentative de fuir en bateau échoue, celle de ne pas tuer aussi.

Dans ce roman à l’écriture pertinente, seule la place des femmes paraît manquer de crédibilité. Le personnage de la jeune fille qui ne veut pas quitter sa maison malgré les bombes ne nous convainc guère, particulièrement dans ses rapports à notre « héros ». Le monde masculin en ruines ne propose pas une échappée vers une altérité plus sereine.

Andreossi

Week-end à Zuydcoote. Robert Merle

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Rabevel ou le mal des ardents. Lucien Fabre

rabevelAlors que le prix Goncourt 2016 a été décerné cette semaine à Leïla Slimani pour « Chanson douce » (Gallimard), Andreossi a poursuivi pour nous la relecture des anciens Goncourt, avec le prix 1923.

A lire son billet, peut-être vaut-il mieux tenter cette effrayante « Chanson douce »?!…

Mag

Bernard Rabevel, orphelin, est élevé dans la famille modeste de ses oncles. Dans la jeune IIIème République des années 1870 l’instituteur est enthousiaste : «Quelques-uns d’entre vous sont nés dans des pays étrangers mais ils sont en France et seront Français, citoyens du premier des pays libres (…) Vous pouvez devenir ce qu’il vous plaira de devenir. Enfants du peuple, vous pourrez commander un régiment, conduire un cuirassé, devenir banquiers, notaires, armateurs, députés, ministres. La République aime pareillement tous ses fils, juifs ou chrétiens, nobles ou roturiers, pauvres ou riches ».

Le lauréat du prix Goncourt 1923 imagine la fulgurante ascension sociale de Rabevel, dans un parcours où les valeurs de la République sont en fait bien bousculées : c’est grâce à un cynisme radical, aux mensonges, manipulations et trahisons les plus viles qu’il parvient en quelques semaines à obtenir richesse et pouvoir. Au point qu’à la fin du roman un industriel floué peut s’écrier avec le lecteur : « Cochon (…) bougre de cochon ! Il a fait ça à vingt ans ! Qu’est-ce qu’il saura faire à cinquante, le salaud ! ».

Hélas, même si Lucien Fabre a donné une suite à ce roman (en deux autres volumes) nous ne sommes guère incités à poursuivre la lecture des aventures de Rabevel. Peut-être le personnage est-il trop caricaturé : manques affectifs, violence enfantine, revanche sociale ne suffisent pas à dresser un portrait convaincant. On ne sent pas assez « de l’intérieur » ce qui se passe en lui, malgré quelques tentatives de psychologie descriptive : « Il se découvrait une duplicité profonde, insoupçonnable ; à chacune des traverses où s’engageait sa pensée il reconnaissait deux figures opposées propices à la jouissance et au remords (…) Il sentait comme ces horribles penchants lui étaient intimes et naturels ».

De même l’ambiance sociale et politique est stéréotypée : les prolétaires naïfs, les avocats sans honneur, les industriels prêts à tout pour gagner de l’argent constituent un monde sans surprise dans lequel Rabevel peut déployer ses talents. L’éducation républicaine est balayée à l’occasion de l’achat du syndicaliste pour assurer le silence des ouvriers bernés : «il pensa à son grand-père, à ses oncles, au maître Lazare ; voilà ce qu’étaient les représentants de ces braves gens naïfs, honnêtes et si parfaitement droits à tous égards. Bah ! pensa-t-il, c’est la vie ; cet individu va au marché pour se vendre ; si je ne l’achète pas, un autre l’achètera ; il n’y a rien à faire là contre ».

Le style est assez banal, et la matière fait davantage penser à un roman écrit à l’époque où se passe l’action (dernière partie du XIXe siècle) qu’à une œuvre de l’entre -deux guerres.

Andreossi

Rabevel ou le mal des ardents, Lucien Fabre

 

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La flamme au poing, Henry Malherbe

la-flamme-au-poingLes jurés des prix Goncourt de 1914 à 1918 ont tous couronné des œuvres évoquant la première guerre mondiale. Ces romans font part des horreurs de la guerre, mais l’esprit qui les anime a été fort différent. En cela, cette Flamme au poing de 1917 fait contraste avec Le feu de Barbusse primé l’année précédente : en 17 il fallait resserrer les rangs face à l’ennemi, il fallait ne plus douter de la juste cause.

La flamme qui donne son titre au livre est la flamme patriotique. Rien de tel pour l’entretenir que de caricaturer vigoureusement l’adversaire au prix des outrances les plus méprisables : « Sur ces pentes, qui semblent nettes et solitaires, nous découvrons partout l’ennemi, ses automobiles trapues et essoufflées, ses cavaliers lourds, ses travailleurs hypocrites, souillants et dévastateurs. Le Teuton est en désaccord perpétuel avec ce précieux paysage qui le rejette, le dévoile et le renie, qui le désigne comme un malade montre l’abcès qui le ronge ». Les prisonniers allemands ont droit à un portrait tout aussi sympathique : « Leurs visages, aux paupières bridées, aux mâchoires lourdes, leurs mines chafouines, leurs corps anguleux et roides donnent l’impression d’une humanité inachevée, mal équarrie, poussée d’une bourrade hâtive jusqu’à notre siècle ».

Par bonheur, nos défenseurs sont d’une autre trempe : « C’est aujourd’hui qu’il est beau de combattre et d’oser. Après plusieurs mois de guerre, seules les grandes âmes ne sont pas rassasiées. Ceux dont la furie dure et qui allient la ruse actuelle à l’audace ancienne sont les premiers des hommes. La réalité poignante, qui brûle depuis si longtemps leurs regards, n’a pas découragé leur ambition glorieuse. On reste confondu devant cette abnégation qui se fait subtile, devant cet héroïsme tenace qui n’entame pas la conscience glacée par tant de visions de férocité et de mort… D’une race comme la nôtre, nous pouvons tout espérer ».

Le romancier a vécu la guerre, y a été blessé, et rapporte des faits que ses collègues ont connus eux aussi : l’exécution des « poltrons »,  les récriminations contre les puissants « qui commandent cette société de désordre et de haine ». Mais là où Barbusse faisait des poilus des victimes d’une forme d’organisation sociale, Malherbe les érige en héros de valeurs abstraites, dans un style au lyrisme convenu : « Ces soldats habillés d’un bleu clair, zébré de boue blonde, sont le ciel et le sol de France en action. La terre mouvante et l’azur léger de la patrie ont fait surgir à leur image ces défenseurs invincibles qui sont faits d’un morceau de notre glèbe et d’un morceau de notre firmament ».

Cette année-là le choix des jurés a particulièrement bien collé à l’actualité de la nation.

Andreossi

La flamme au poing, Henry Malherbe

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Les ombres errantes. Pascal Quignard

les-ombres-errantesRevoici un billet maglm, avec le 21ème épisode des Goncourt. Cette semaine : Pascal Quignard ! Merci à Andreossi pour ce très beau billet !

Mag

PS  : et si vous aussi affectionnez cet auteur singulier et passionnant, n’hésitez pas à lire les billets sur deux autres des écrits de Pascal Quignard : Inter et Triomphe du temps.

Le prix Goncourt 2002 n’est pas un roman. « Les ombres errantes » est un livre composé d’un ensemble de réflexions (quelquefois développées par de petits contes), dispersées en cinquante- cinq chapitres. Le volume est le premier de la série nommée « Dernier royaume ». Pourquoi ces titres ? L’auteur s’en explique : « A Paris Richelieu fit venir son luthiste et lui demanda d’interpréter la chaconne intitulée Le dernier Royaume. Puis il joua les Ombres qui errent, pièce dont François Couperin reprit le thème principal sous le nom Ombres errantes dans son dernier livre pour clavecin ».

La phrase citée est exemplaire des œuvres (lorsqu’elles ne sont pas des romans) de cet auteur : érudition, histoires du passé, et… incertitude sur la véracité historique de ce qui nous est conté. Mais nous ne devons pas oublier que nous sommes dans la littérature et non dans l’histoire, aussi ce jeu avec le passé constitue l’intérêt même de ses livres, et lorsque nous sont racontées de « belles histoires », la question de l’authenticité ne se pose plus.

Nous lisons donc des variations sur ce thème des ombres, manifestations discrètes du monde qui intéresse Pascal Quignard, pour lequel l’obstacle majeur à la visibilité des événements premiers sont les images. Il s’appuie, pour suggérer la présence de ses ombres qui errent, sur le corpus dans lequel il a l’habitude de puiser : « Le passé, les tombes, la mémoire, les histoires, les langues anciennes, les livres qui furent rédigés autrefois, les traditions religieuses, politiques, artistiques, individuelles, qui furent délaissées, arrachés à l’entrain légendaire qui les avait mis les uns après les autres au jour, sont à jamais disjoints du réel ».

Ce travail pour faire approcher un univers dont les apparitions sont fugaces, qui est resté à l’écart du projet moderne, aussi éloigné que possible des thèses du progrès, l’écriture peut le réaliser : « Eprouver en pensant ce qui cherche à se dire avant même de connaître, c’est sans doute cela, le mouvement d’écrire ». L’explicite, la conscience, la clarté de l’image, autant de moyens qui ne permettent pas d’accéder au sens.

On a le sentiment que domine finalement le regret de la naissance, autant individuelle que celle de l’humanité, dans la nostalgie d’un jadis antérieur à la présence humaine : « Une espèce d’empire social et violent, technique, de grande amplitude, de longue durée, bavard, plein de déchets et de ruines, né de l’imitation des animaux pourchassés et de l’observation puis de la mise à contribution des phénomènes de la nature, s’est substituée peu à peu au règne biologique, erratique, de petite amplitude, immédiat, presque autonettoyant des espèces végétales et animales sur la terre ».

Si le paradis perdu est celui de la nature, et si un écrivain se consacre à révéler quelques traces de la vie humaine dont le souvenir est tout de même à conserver, faisons profit de rêveries avec lui.

Andreossi

Les ombres errantes, Pascal Quignard (Gallimard)

 

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Les égarés. Frédérick Tristan

Le prix Goncourt 1983
Le prix Goncourt 1983

Et voici, pour passer un bel été, le 19ème épisode du feuilleton des prix Goncourt revisités par Andreossi. Une bonne idée de lecture, ça tombe bien pour profiter des vacances, pour les faire arriver plus vite… ou pour s’en remettre ! Bonne lecture à tous !

Mag

En cette année 1983 le jury du prix Goncourt a eu la main très heureuse : Les égarés est un roman aux lectures multiples, dont l’intérêt tient à la fois au style posé du narrateur qui retrace les événements qu’il a vécus pour les comprendre, et paradoxalement aux nombreux codes du roman feuilleton du XIXe siècle, tels que l’enfant abandonné au tourniquet, le mystère de la naissance, la mère frappée de folie à la suite d’un choc émotionnel, l’enlèvement d’enfant, les sociétés secrètes, et ces rencontres de hasard suffisamment invraisemblables pour nous convaincre.

Un écrivain anglais, plutôt conservateur rencontre Jonathan Varlet, jeune séducteur que rien n’arrête dans sa recherche d’identité. Ils parviennent à un accord sur lequel ils ne reviendront jamais : l’écrivain écrit dans la discrétion et Varlet prend sa place dans le monde, avec la célébrité, les honneurs et même le Nobel de littérature. Cette disposition permet le renvoi constant des échos de la vie de l’un dans la vie de l’autre. La trajectoire aventureuse de l’un trouve résonance dans l’œuvre de l’autre.

La recherche de Varlet sur ses origines se mêle à la situation politique de l’époque du récit : les années 1933 à 1937 qui voient la montée du nazisme en Allemagne, et le début de la guerre civile en Espagne. L’Europe paraît comme égarée, et la plupart de ses dirigeants comme incapables de voir vers quelles catastrophes ils approchent. L’écrivain cherche à comprendre ce monde dans lequel il vit : « Il me semblait être tombé dans un monde éclaté où des myriades de fragments couraient en tous sens, comme si une armée de fourmis s’était saisie des pièces d’un puzzle et s’était mise à grouiller de telle façon que nul, jamais plus, ne parviendrait à recomposer l’image primitive définitivement dispersée ».

Varlet paie cher sa lutte pour réveiller les consciences sur les persécutions que vivent les Juifs, et tente de trouver aux côtés des Républicains espagnols de quoi racheter les fautes de ce monde aveugle, tandis que Cyril l’écrivain, par le biais de récits qui plongent avec toute son érudition dans l’histoire, poursuit sa réflexion sur la littérature : « Le livre est ce jardin où l’on apprend à bien comprendre et à bien aimer. C’est un extérieur qui vous révèle notre intérieur. Lire ce n’est jamais sortir de soi. C’est y pénétrer ».

Le charme de la lecture de ce roman doit beaucoup au style conventionnel des œuvres de littérature plutôt populaire, dans lesquelles, au-delà des escaliers dérobés qui conduisent à une chambre secrète, de la découverte de lettres révélatrices enfouies dans un vieux carton, c’est toute une façon de raconter qui séduit : « Les événements dont je vais vous entretenir, mon cher Cyril, me furent révélés par fragments et je ne compris pas toujours quelle était leur signification. Il me fallut souvent attendre que l’on dévoilât à mes yeux un autre jour de mon passé pour que s’éclaire tel épisode dont je n’avais saisi que l’apparence ».

Andreossi

Frédérick Tristan, Les égarés, 1983.

 

 

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L’épervier de Maheux. Jean Carrière

carriere_epervier_de_maheuxAndreossi nous livre le 18ème épisode du feuilleton des Goncourt, avec le prix 1972… Du rural, du rude… Bonne lecture ! Mag

Le Goncourt ne fait pas que des heureux, et ce parmi les auteurs récompensés eux-mêmes. Tel a été le cas de Jean Carrière après son succès de 1972 pour « l’Epervier de Maheux ». Il l’a raconté après des années de crise personnelle dans « Le prix d’un Goncourt » : « Le Goncourt est l’archétype de l’arme à double tranchant et la tâche la plus urgente pour un écrivain qui l’a connu est de s’en faire blanchir par l’oubli ». Sortons tout de même ce roman de l’oubli pour suivre les péripéties de la vie de la famille Reilhan, accrochée à ses Cévennes.

Le père Reilhan a conquis le cœur de son épouse en signant de beaux poèmes copiés sur la Veillée des Chaumières ! Il est trop tard quand elle s’aperçoit de la supercherie : elle est déjà installée à Maheux, mariée à ce protestant rigoriste, particulièrement taciturne, et bientôt mère de deux garçons. L’aîné Abel a hérité du caractère du père, plutôt en pire ; le second, Joseph, par la grâce d’un accident qui le laisse boiteux et par la volonté de la mère, parvient à s’échapper de la misère cévenole, trouve un travail en ville auprès d’un pasteur, et le roman le laisse assez rapidement en Suisse, vivant une vraie vie grâce au réconfort de prostituées.

Abel se marie à son tour, bien que davantage passionné par la vie dans les bois que par la vie domestique. Sa femme se plaint bientôt de l’inconfort de la maison des Maheux, qui n’a même pas l’eau à l’évier. Elle a presque convaincu Abel de partir ailleurs mais la guerre arrive, et lui se cache dans la forêt, son vrai royaume. A la Libération, les problèmes d’accès à l’eau sont toujours là et Abel se met en tête de trouver la source miraculeuse en creusant la montagne. L’obsession tourne vite à la folie et au départ de l’épouse.

L’ambiance de la montagne cévenole est particulièrement sinistre et nous sommes loin de la joie de la vie champêtre. Jean Carrière a des formules heureuses pour décrire la misère sous toutes ses formes, ainsi celle des femmes : « Elles passent sans transition d’une adolescence fanée, comme recuite par un mauvais soleil ou mangée par une fièvre, à une sécheresse active et sans âge. Sur le tard, elles ne tiennent pas plus de place dans la maison qu’un tabouret ; on les loge dans un coin et l’on n’y touche plus jusqu’à ce qu’elles s’éclipsent sans cérémonie ». Par contre un usage excessif de métaphores est parfois lassant : « Le ciel au bleu vif découpait violemment la housse pailletée des toits, d’une épaisseur laiteuse et succulente à l’œil, et qui évoquait plus qu’autre chose la souplesse craquante de la meringue et les douceurs de la crème chantilly ».

Ce roman s’inscrit dans la tradition bien établie de descriptions du monde rural sous ses aspects les plus sombres, peuplé d’êtres médiocres, tels « ces joueurs de boule en pantoufles et en tricot de peau, eux et leur accent débraillé, traîne-pisse, dont la fausse bonhomie ne cachait qu’à moitié la lâcheté, la petitesse, l’égoïsme … Eux et leur haleine anisée, mégotière… ».

Pourquoi tant de mépris ?

Andreossi

L’épervier de Maheux, Jean Carrière, Jean-Jacques Pauvert

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L’Etat sauvage, Georges Conchon

l_etat_sauvageAprès plusieurs livraisons fort séduisantes, voici la recension du Prix Goncourt 1964 : un cru plutôt faible selon Andreossi… On attend le prochain !

Mag

Peu de plaisir de lecture dans ce Goncourt 1964, et pourtant ce n’est pas l’action qui manque : un jeune fonctionnaire, Avit, récemment plaqué par sa femme Laurence, vient prendre son poste dans un pays africain qui vient d’accéder à l’indépendance. Il retrouve sur place celui avec qui est partie son épouse, qui lui annonce que c’est fini entre eux puisqu’elle vit désormais avec un ministre du pays. Les Blancs qui acceptent mal la domination des nouveaux maîtres, et les Noirs qui se partagent entre esprit de revanche et lutte pour le pouvoir interviennent tragiquement dans cette histoire d’amour entre une Blanche et un Noir.

On a sans doute reconnu à l’ouvrage, à l’époque de sa sortie, le mérite de poser la question du racisme dans des termes qui n’en cachent pas sa « réciprocité ». Au bout du compte le lecteur est amené à conclure que Blancs comme Noirs sont coupables de folie raciste, et, dans un climat très pessimiste les deux communautés sont renvoyées dos à dos.

Le « héros » bien pâlichon de l’histoire est lui-même pris dans un engrenage de sentiments dont il est incapable de sortir : « A croupeton sur le trottoir, quatre nègres vendent des citrons, des papayes, de beaux ananas. Avit sait (cela ne s’apprend pas) qu’on ne voussoie point des nègres de cette classe, mais il est trop lâche (non pas trop timide : trop lâche) pour leur dire tu. Il lui faut attendre quelqu’un de sa race ».

Le malaise du lecteur d’aujourd’hui tient au fait que le récit reste au ras de l’action sans que jamais nous n’assistions à quelque prise de hauteur. Les personnages n’ont pas assez de consistance pour que la complexité individuelle de leur situation puisse émerger de la fange raciste dans laquelle ils sont plongés. L’auteur omniscient fait penser et parler les différents protagonistes, mais nous ne sommes pas sûrs qu’un point de vue de Blanc ne domine pas entièrement l’ensemble des propos, particulièrement dans le choix des mots.

Ainsi s’exprime le ministre amant de Laurence : « Serait-il donc désormais convenu dans ce pays que tout contact, de quelque ordre qu’il fût, entre une race et l’autre devait être non seulement blâmé, non seulement réprouvé par l’opinion, mais aussi condamné, en tant que tel, par l’Etat ?… Pour autant, bien entendu (l’idée lui était venue tout à coup), qu’on pût continuer de nommer Etat ce ramas de petits intérêts, de sottises, de préjugés, qui expulse aujourd’hui sans l’ombre d’un droit de le faire, et qui emprisonnera demain, qui tuera sans plus de motif, on est en chemin !…Tenait-on si fort à se faire les singes de la domination antérieure ? ».

Le choix du titre du roman, même s’il fait écho à la sauvagerie raciste, n’est pas sans portée non plus dans l’imaginaire Blanc : à vouloir dénoncer le racisme dans l’absolu on semble oublier le fait qu’il naît surtout au sein de situations historiques particulières.

Andreossi

L’Etat sauvage, Georges Conchon. Albin Michel 1964

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Léon Morin, prêtre. Béatrix Beck

leon_morin_beatrix_beckRevisite des prix Goncourt : voici la 16ème étape. Andreossi a pris goût à se balader ainsi dans la littérature couronnée en son temps par l’institution. Et il y trouve de tout, y compris du très bon ! Bonne lecture !

Mag

Le roman couronné par le Goncourt 1952 nous fait vivre sous l’occupation italienne puis allemande dans un village du midi de la France. La Résistance y est contée sans pathos, incluse dans une vie quotidienne où collaborateurs et résistants se fréquentent en voisins de toujours. La narratrice est une jeune veuve, employée, vivant seule avec sa fille, comme Béatrix Beck à l’époque. Elle est jeune et très seule : « L’esprit était aussi tourmenté que le corps. J’avais beau me dire qu’elles n’avaient pas de sens, qu’elles étaient infécondes, les questions métaphysiques de mon adolescence ne se posaient pas moins pour moi à nouveau, lancinantes ».

Elle voit une porte de sortie à ses interrogations (et à ses désirs ?) : la provocation envers les curés, fortement présents dans un village où l’accusation d’être juif menace tellement tout le monde que les parents s’empressent de faire baptiser leurs enfants. Barny elle-même porte le nom juif de son mari. Elle se décide à entrer au confessionnal et sa première phrase « La religion est l’opium du peuple », jetée à l’oreille du prêtre, l’entraîne dans une relation passionnée, car Léon ne réagit pas comme elle l’attendait : « Pas exactement répondit Morin du ton le plus naturel comme si nous continuions une conversation déjà commencée. Ce sont les bourgeois qui ont fait de la religion l’opium du peuple. Ils l’ont dénaturée à leur profit ».

A partir de là les rencontres se multiplient entre ces deux jeunes gens, et leurs discussions se déroulent sur le mode de la joute verbale. Aucun des deux n’a sa langue dans la poche, et les dialogues sont éminemment savoureux : « Il vous manque un mari continua-t-il. –Tant pis ! répliquai-je. Je me fais l’amour avec un bout de bois ».

Car les corps, s’ils se défendent de toute approche mal venue entre une jeune femme et son confesseur, parlent tout de même, et le lecteur est amené à penser tout au long du roman : laquelle, lequel, va craquer ? En fait la surprise vient de Barny : « Voilà, je suis flambée. –Vous êtes flambée ?-Oui, je me convertis. Je suis à vos ordres. Morin parut consterné. Il demanda avec sollicitude : -Qu’est-ce qui vous est arrivé ? –Rien, je vais devenir, ou redevenir, catholique. –Pourquoi ? –Je suis acculée, je me rends. –Vous êtes peut-être un peu trop fatiguée, ou sous-alimentée ces temps-ci ».

Les conversations sur la religion continuent de plus belle après la conversion, tandis que les jeunes femmes papillonnent autour du prêtre. Léon cultive la résistance dans les divers sens du terme, alors que le monde de Barny se divinise : « Le tampon encreur, le timbre dateur, l’agrafeuse, le balai, le fer à repasser, le couteau de cuisine devinrent des objets saints, compagnons et auxiliaires de ma rédemption ».

C’est par la qualité des dialogues que ce roman nous emporte. Les phrases sont courtes, le ton très agréable à entendre, avec l’autodérision suffisante pour alléger les chicanes religieuses. Béatrix Beck a été aussi une nouvelliste de talent, faisant preuve d’une fantaisie décelable dans Léon Morin, prêtre, malgré la rudesse de l’époque décrite et la gravité des propos échangés.

Léon Morin, prêtre de Béatrix Beck (Folio)

Prix Goncourt 1952

Andreossi

 

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