Etre moderne, le MoMA à Paris

Paul Signac, portrait de Félix Fénéon (1890)

Voici l’une de ces expositions-panoramas comme on les aime. Avec une grande clarté, elle nous fait embrasser l’évolution de l’histoire de l’art depuis la naissance de l’art moderne jusqu’à la période la plus contemporaine. Visible jusqu’au 5 mars 2018 à la Fondation Louis Vuitton à Paris dans le 16° arrondissement, l’exposition nous fait voyager non seulement dans le temps mais aussi dans l’espace. Y sont effet réunis quelques 200 œuvres dont quantités de chefs d’œuvres, prêtées par le MoMA (New-York) à l’occasion des travaux  d’agrandissement qui l’emmèneront jusqu’en 2019.

Avec pour projet de retracer l’aventure du MoMA, le parcours occupe l’ensemble du bâtiment – toujours aussi étonnant ! – de Frank Gerhy. A côté du choix d’œuvres emblématiques de ses collections, à chaque étage des salles d’archives témoignent de l’histoire du musée. Est ainsi rappelé que sa naissance, en 1929 est due certes au génie de son premier directeur Alfred H. Barr Jr qui a fait des choix fort inspirés mais avant tout à la résolution de trois grandes collectionneuses et mécènes, Mary Quinn Sullivan, Lillie P. Bliss et Abby Aldrich Rockefeller.

Edward Hopper, « House by Railroad » (1925) ©MoMA, N.Y./Courtesy Fondation Louis Vuitton

La pluri-disciplinarité originelle du musée, qui n’est pas le moindre des marqueurs de sa modernité, est mise en évidence : du début du XX° siècle à aujourd’hui, se côtoient peintures, sculptures, photographies, films, installations, mais aussi design, architecture et musique.

L’entame du parcours, avec nombre d’œuvres européennes, est en quelque sorte un « retour à la maison » de celles-ci, bien souvent pour la première fois. Mais plus on avance, plus on s’élève dans les étages, plus l’horizon s’élargit et surgissent des découvertes. On s’envole vers les Etats-Unis en particulier bien sûr, mais aussi vers des Etats-Unis de plus en plus multiples, qui voient et célèbrent un art « noir » et des artistes féminines.

Un oiseau dans l’espace, Brancusi, 1928

C’est en se remémorant certains points de vue que la grâce, la variété et la richesse de l’ensemble apparaissent encore davantage. Ici l’Oiseau dans l’espace de Brancusi (1928), là la Roue de bicyclette de Marcel Duchamp (1913). Plus loin l’un des premiers films animés de Walt Disney (Steamboat Willie, 1928) et des photos de Walker Evans, Lisette Model et Diane Arbus. C’est avec beaucoup d’émotion que l’on voit ou revoit les tableaux du début du parcours, qu’il s’agisse du Meneur de cheval de Picasso (1905-1906) ou de la Maison près de la voie ferrée de Hopper, l’une des premières acquisitions du MoMA, ou encore du glaçant triptyque du peintre allemand Max Beckmann, Le Départ (1932 à 1935). Sur la période plus récente, on a envie de citer la fabuleuse carte des Etats-Unis de Jasper Johns, Map (1961), le vibrant Drapeau africain américain de David Hammons (1990), mais aussi le sobre 11 septembre de Gerhardt Richter.

Evidemment Cézanne, Klimt, Signac, Matisse, Derain, Picabia, Mondrian, Magritte, Dali, Pollock, Rothko, Warhol, Lichtenstein sont aussi au rendez-vous, mais l’une des œuvres qui restera le plus en mémoire est certainement celle qui clôt le parcours, tant par son originalité que par sa beauté : elle fait entendre une composition du XVI° siècle, Spem in alium numquan habui de l’anglais Thomas Tallis, chantée par quarante voix de la chorale de la cathédrale de Salisbury. Les micros sont ouverts en alternance et chacun est restitué sur un haut parleur. Le visiteur peut se placer au centre ou se promener pour suivre les différentes pistes, l’effet sera à chaque fois différent mais toujours aussi vibrant. Une splendeur.

Fondation Louis Vuitton

8 avenue du Mahatma-Gandhi – Bois de Boulogne – Paris

Métro Les Sablons – Ligne 1

Jusqu’au 5 mars 2018

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Le festival ImageSingulières à Sète

C’est toujours avec beaucoup de plaisir que l’on revient à ImageSingulières, le festival de photographie documentaire organisé tous les ans à Sète. Commencer par découvrir le regard porté sur la ville par l’artiste invité à résidence, présenté à la Chapelle du Quartier Haut, demeure une belle entrée en matière.

Pour cette 9ème édition, l’Américaine Anne Rearick nous montre Sète avec une somptueuse série de personnages bien révélatrice de la diversité de ses habitants.

Ici une vieille dame –  que l’on retrouve d’ailleurs un peu plus loin dans un café – là un homme dont on ne voit pas le visage arborant son tatouage. Mais aussi un boucher en plein effort,  des pêcheurs, un couple qui danse dans un bal de rue… Le format carré est identique, le noir et blanc fait ressortir de splendides jeux de lumières, le cadrage est libre de toute convention. Une beauté formelle loin de tourner à vide : tous ces personnages débordent de naturel, de simplicité, de sincérité, dans le droit fil d’une photographie humaniste qu’on aime retrouver.

Certains des clichés d’Anne Rearick ne sont pas sans rappeler le reportage effectué en 1931 par François Kollar, « La France travaille », exposé à la nouvelle Maison de l’Image Documentaire. Publiées à partir de 1932 en quinze fasicules, ces photos nous montrent avec une grande humanité également des hommes et des femmes en plein effort – ouvriers, paysans, repasseuses… – ou encore lors d’un moment de répit. Ce qui frappe le plus dans cet ample et très beau travail documentaire est le calme, la concentration mais aussi la dignité dont sont empreints les personnages.

A découvrir également à côté de bien d’autres propositions, l’aboutissement du projet participatif « La France vue d’ici » mené depuis trois ans en partenariat avec Mediapart, qui réunit plusieurs centaines de photos prises par plus de trente de photographes. De quoi suivre longuement le fil rouge de ce festival ImageSingulières 2017 : la France.

ImageSingulières

Accès libre

Sète, jusqu’au 11 juin 2017

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Sculpture et photographie au musée Rodin

John Chamberlain, Creeley's Lookout, 1979
John Chamberlain, Creeley’s Lookout, 1979

Le musée Rodin, qui a rouvert à l’automne dernier, poursuit avec cette nouvelle proposition la voie qu’il avait entreprise à travers l’exposition Mapplethorpe-Rodin : celle du rapprochement entre la sculpture et la photographie. Cette fois, il réunit huit grands artistes contemporains qui, à partir de la fin des années 1960, ont travaillé ces deux médiums de manière très imbriquée.

Richard Long, Small Alpine Circle, 1998
Richard Long, Small Alpine Circle, 1998

Le parcours commence assez logiquement avec Richard Long (né en 1945), l’un des pionniers du land art : transformant le paysage avec les matériaux qu’il y trouve – pierres, branches – qu’il aligne ou entasse, il a fait connaître ses œuvres grâce à la photographie. Il sculpte la nature – mais ses œuvres ne sont-elles pas amenées à disparaître ? – et ce sont ses photographies qui gardent trace de ses traces dans le paysage. Au musée Rodin, à côté de photographies de ses créations, est toutefois exposée une œuvre sculpturale « de galerie » : un ensemble de pierres de montagne disposées en cercle plein (Small Alpine Circle, 1998), un concentré d’énergie minérale que l’on pourrait presque toucher, en plein contraste avec l’aspect lointain de ses photos d’art dans le paysage.

Gordon Matta-Clark, Sauna Cut, 1971
Gordon Matta-Clark, Sauna Cut, 1971

Dans le même esprit d’intervention in situ se trouve le travail de Gordon Matta-Clark (1943-1978). Mais lui agit en milieu urbain selon une démarche d’apparence plus sophistiquée : à l’aide d’une tronçonneuse, il découpe des morceaux géométriques de murs ou de planchers d’immeubles abandonnés, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives et de nouveaux espaces de lumière. De son intervention naissent deux sculptures : l’une négative (le creux laissé par son cutting) et l’autre positive (la découpe extraite), objet qui peut être exposé en tant que tel. On voit ainsi ici Sauna Cut (1971), prélèvement d’un sauna dans un appartement new-yorkais. En parallèle, Matta-Clark photographie systématiquement les étapes de son travail afin de montrer ses interventions sur place. Il ne s’interdit pas ensuite de découper ses négatifs et d’effectuer des montages photographique pour mettre davantage en évidence ses transformations. Ainsi l’assemblage visible au musée Rodin témoigne du travail sur la lumière réalisé à travers l’un de ses cutting : le découpage en deux et en pleine verticale d’une petite maison de bois typiquement américaine (Splitting, 1974).

Giuseppe Penone, Respirare l'Ombra, 1999
Giuseppe Penone, Respirare l’Ombra, 1999

La suite de l’exposition est tout aussi passionnante, avec l’Italien Giuseppe Penone (né en 1947), qui travaille sur les liens physiques entre le corps et le végétal. Ses photos sont très impressionnantes, où l’on voit notamment une main littéralement incorporée dans un tronc d’arbre. Quant à sa magnifique sculpture Respirer l’ombre, elle matérialise la correspondance entre le souffle humain (les poumons) et la respiration des arbres (les feuilles).

John Chamberlain, Creeley's Lookout, 1979
John Chamberlain, Creeley’s Lookout, 1979

L’Américain John Chamberlain (1927-2011), lui, créé de la poésie là où on ne l’attend pas : avec des carcasses de voitures. Cela peut sembler trivial, mais de ces tôles criardes naissent des formes étranges qui semblent puiser leur source dans la littérature.  Quant aux photos (à l’aveugle !) qu’il fait de ses sculptures, floues et colorées, elles confirment Chamberlain dans ce ton totalement décalé.

On laissera au lecteur le plaisir de découvrir lui-même les quatre autres artistes ( Cy Twombly, Dieter Appelt, Markus Raetz et Mac Adams), qui sont autant d’occasions d’être surpris, au fil d’une exposition assez resserrée, avec une (petite) salle pour chacun des huit « sculpteurs-photographes », mais intense en sensations eu égard à la richesse et à la diversité des œuvres choisies, tant les rapports entre la sculpture et la photographie peuvent donner lieu à de réjouissants jeux de regards…

Entre sculpture et photographie

Musée Rodin – 77, rue de Varenne – Paris 7°

TLJ sauf le lundi,  10h à 17h45, nocturne le mercredi jusqu’à 20h45
Entrée : 10 euros (tarif plein) et 7 euros (tarif réduit)

Jusqu’au 17 juillet 2016

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Que 2016 soit pleine de rêves !

climats_artificiels_paris_jungle_tour_eiffelCoup de cœur pour Climats artificiels, l’exposition protéiforme organisée par la Fondation EDF dans son espace de la rue Récamier à Paris. Réunissant près de 30 installations, vidéos et photographies d’une vingtaine d’artistes, elle se propose de « mettre en perspective le changement climatique à travers la vision d’artistes contemporains de renom ».

Mais attention, il ne s’agit pas ici de faire preuve de didactisme. Vous n’apprendrez pas le quoi, le comment et le pourquoi du changement climatique (ouf !). Tout au contraire, l’approche est simplement artistique. A travers trois espaces, Equillibres précaires, L’état du ciel et Catastrophes ordinaires, œuvre après œuvre vous embrasserez le regard singulier d’un artiste sur le thème de la nature ou du rapport de l’homme avec celle-ci. Parfois spectaculaires, toujours intéressantes, ces œuvres nous surprennent, suscitent tous nos sens et nous entraînent au pays des rêves.

Parmi les plus immersives, Cloudscape de Tetsuo Kondo, un grand espace transparent dans lequel est fabriqué un véritable nuage. Il y a même l’escalier pour y monter… Des nuages que l’on retrouve en continu sur petit écran avec Sky TV de Yoko Ono, sur la photographie d’un nuage recréé de toutes pièces si l’on peut dire (très étonnant Forces #13 de Sonja Braas), ou sur un superbe paysage de montagne (Panorama de Julien Charrière).

la_merIl y a une grande beauté dans ces représentations novatrices de la nature. Regardez la vidéo d’Ange Leccia La mer, un coup de génie. Elle montre le flux et le reflux des flots sur le rivage vus du ciel, et on y voit tout autant des cimes enneigées prises dans des mouvements ascendants et descendants… Ou, juste après, la représentation numérique de la circulation de l’océan autour de l’Antarctique (The southern ocean studies, du collectif Baily, Corby & Mackenzie), inédite et captivante.

L’articulation entre faune et flore sauvages et civilisation est mise en scène par Chris Morin-Eitner sur de somptueuses photographies où l’on voit la Tour Eiffel et l’Opéra Garnier entourés d’espèces végétales et animales venus de l’hémisphère sud… Tranquillement, la réflexion fait son chemin…

Les vidéos au sous-sol ne sont pas moins étonnantes : ici, un cratère en feu perpétuel depuis plus de quarante ans (Darvaza d’Adrien Missika), là la représentation multi-sensorielle des secousses sismiques (Sillage, par Cécile Beau et Nicolas Montgermont), sans oublier les Champs d’ozone parisien de Hehe, ni, évidemment le magnifique Soleil double du grand Laurent Grasso, la plus poétique de ces vidéos.

climats_artificiels_celesteLast but not least, d’une immense poésie aussi, Céleste de Hicham Berrada : une fenêtre ouverte sur un paysage de verdure d’où émerge un nuage de fumée. Une vidéo de cinq minutes, évocatrice des représentations picturales avec son utilisation de la fenêtre, dont on ne se lasse pas de regarder les mouvements de fumée incessants ni la beauté du paysage. Hypnothique..

Très belle année 2016 à tous, qu’elle soit pleine de rêves !

Climats artificiels

Espace Fondation EDF

6, Rue Récamier – Paris 7ème

M° Sèvres-Babylone

Jusqu’au 28 février 2016

Tous les jours (sauf lundi, fériés) 12h-19h

Entrée libre

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Septièmes ImageSingulières à Sète

imagessingulieres_curtisNous avons déjà parlé ici de ce festival de photographie documentaire aussi attachant que passionnant, qui se déroule chaque année dans la belle ville de Sète. C’était il y a quatre ans. Désormais, ces rendez-vous photographiques en sont à leur 7ème édition : elle permet de vérifier que la mobilisation ne faiblit décidément pas.

On retrouve les attraits désormais bien connus d’ImageSinguières : la gratuité de toutes les manifestations, regroupant une quinzaine d’expositions, projections et rencontres (seul le programme est, pour la première fois, devenu payant – 1 euro !) ; la diversité (et bien souvent l’originalité) des lieux d’exposition (du Centre régional d’art contemporain au Boulodrome, en passant par la gare SNCF) ; la richesse et la qualité des sélections bien sûr ; le travail d’un photographe invité enfin.

imagesingulieres_bieke_depoorterCette année, l’artiste invitée à résidence est la Belge Bieke Depoorter, pensionnaire de l’agence Magnum âgée de moins de trente ans. On découvre ses vues de Sète dans la toujours aussi chouette chapelle du Quartier Haut. En fait, en première approche, Sète ne se voit pas du tout ! Et pour cause, Bieke Depoorter ne s’intéresse qu’aux intérieurs nuit… Il n’empêche : c’est superbe. Les personnes photographiées dans leur univers ne posent pas – ou alors avec un naturel fou – et il s’en dégage une sensibilité extraordinaire. Gens simples au sens social, mais dont l’intérieur est déjà un monde : un piano faiblement éclairé sur lequel une très vieille femme se courbe pour jouer, une femme sans son bain comme dans un refuge, un vieil homme en chemise de nuit écossaise et chaussettes, très soigné, dans son salon chargé d’étoffes et de tableaux… Soudain, l’endroit où ils vivent semble les définir autant que leurs visages (que l’on ne voit pas toujours, du reste) : ce sont deux intériorités qui se rejoignent et, à travers elles, c’est bien une certaine image de Sète que l’on croit percevoir.

imagesingulieres_brezillonSi aux Chais des Moulins est présentée une exposition collective de photographes chiliens du Festival de Valparaiso, avec lequel ImageSingulières initie un partenariat, la Maison de l’Image documentaire fait place à l’Amérique du Nord : à l’étage, des portraits de Stéphane Lavoué (1) réalisés dans le Vermont succèdent à deux très émouvants ensembles de photographies d’Indiens. D’un côté, celles d’Edward Curtis, vieilles d’un siècle, somptueuses (quel dommage de les avoir accrochées dans l’escalier !), d’un autre celles, contemporaines, de Jérôme Brézillon, prises dans la réserve de Pine Ridge (Dakota) : en couleurs, dépourvues de l’esthétique des premières, elles ne permettent aucune prise de distance au spectateur et en sont d’autant plus déchirantes.

 

ImageSingulières

A Sète dans l’Hérault (34)

Jusqu’au 31 mai 2015

(1) L’exposition de Stéphane Lavoué sera visible LEICA STORE, 105-109 rue du Faubourg Saint Honoré – Paris 8° du 18 juin au 30 septembre 2015

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Mapplethorpe-Rodin. Musée Rodin

Robert Mapplethorpe, Michael Reed, 1987, used by permission of the Robert Mapplethorpe Foundation /// Auguste Rodin, L’Homme qui marche, bronze, 1907 © musée Rodin, ph. C. Baraja
Robert Mapplethorpe, Michael Reed, 1987, used by permission of the Robert Mapplethorpe Foundation /// Auguste Rodin, L’Homme qui marche, bronze, 1907 © musée Rodin, ph. C. Baraja

A priori, le parallèle peut paraître un peu artificiel. D’un côté, Robert Mapplethorpe (1946-1989), photographe new-yorkais connu pour ses clichés ultra léchés et sophistiqués ; d’un autre, Auguste Rodin (1840-1917), le maître français dont les sculptures ont souvent l’air d’être inachevées, comme en cours de création.

Mais la démonstration – un peu appuyée il est vrai – est plutôt convaincante. Le dénominateur commun aux deux artistes est évidemment le corps. Chez l’un comme chez l’autre il est massif, tout en muscles. Les corps photographiés par Mapplethorpe peuvent d’emblée être qualifiés de sculpturaux. Les pleins et les déliés sont d’une netteté redoutable, les plastiques amoureusement caressées. Autant de caractéristiques qui font ressortir la sensualité des corps et sautent aux yeux quand on rapproche ses photographies en noir et blanc des superbes sculptures de Rodin. Mais si chez Mapplethorpe la sensualité se dégage de corps figés, lisses et appréhendés presque comme des objets, chez Rodin elle résulte tout au contraire de corps en mouvement. La chair de ses sculptures palpite de vie, quand on ne peut s’empêcher de déceler chez le photographe américain une forme de morbidité.

L’exposition multiplie les rapprochements à travers différents thèmes : le noir et le blanc, le goût du détail, le drapé, le mouvement et la tension… Un des plus intéressants est celui qui examine « la matière » chez le photographe, que ce soit celle d’un corps nu presque minéral, d’autres recouverts d’argile séchée et craquelée, ou encore une miche de pain rompue dont la dureté de la croûte s’oppose au moelleux de la mie. Autant de clichés très tactiles qui évoquent la matérialité des sculptures de Rodin, avec leurs irrégularités et leurs contrastes fondés sur la fragilité d’une chair tendue et tonifiée, parfois comme durcie par le mouvement et la torsion.

Pour compléter cette belle exposition et mieux connaître le travail de Robert Mapplethorpe, on pourra également se rendre au Grand Palais, toujours à Paris, où est organisée au même moment et jusqu’au 14 juillet 2014 une rétrospective de l’œuvre du photographe à la réputation toujours sulfureuse.

Musée Rodin

79, rue de Varenne – 75007 Paris

TLJ sauf le lundi, de 10 h à 17 h 45, nocturne le mercredi jusqu’à 20 h 45

Jusqu’au 21 septembre 2014
Certaines œuvres exposées sont susceptibles de heurter la sensibilité des visiteurs, particulièrement du jeune public.
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Raymond Depardon, Un moment si doux

Même si l’espace de la galerie Sud-Est, aménagé tout en longs halls, est davantage propice à l’accueil d’un public nombreux qu’à la confidentialité, c’est une approche intimiste du travail de Raymond Depardon que le Grand Palais propose juqu’au 10 février prochain.

En 150 tirages, dont quelques très grands formats, le parcours montre le travail en couleurs du célèbre photographe-documentariste français, permettant de revisiter quelques cinquante ans de carrière autour de moments forts.

Autoportrait au Rolleiflex (posé sur un mur) 1er scooter de marque Italienne « Rumi », étiquette de presse sur le garde-boue, Ile Saint-Louis. Paris, 1959 ©Raymond Depardon/Magnum Photos

 

La couleur l’accompagne dès ses débuts : le Garet, à Villefranche-sur-Saône, ferme familiale où il a grandi. « J’ai photographié les canards, le berger allemand, tout ce qui m’entourait. Ma maman aussi, mais pas ou très peu mon père », se souvient-il. Bien plus tard, il reviendra dans ces petites exploitations de moyenne montagne et, dans ses films documentaires, donnera la parole à ses habitants, comme Marcel Privat, dont on voit une photo ici, à côté de celles du Garet.

Il débarque à Paris en 1958. Il a seize ans. Très vite, il photographie Edith Piaf, des starlettes de l’époque, dont certaines sont depuis devenues des stars, comme Catherine Deneuve. Puis viendront les reportages, le Sahara au début des années 1960, le Chili pour le premier anniversaire de l’élection du président Salvador Allende en 1971, Beyrouth en pleine guerre civile en 1978, Glasgow en 1980.

« De la fin des années 50 au début des années 80, je faisais de la couleur parce qu’il fallait faire de la couleur mais je ne pensais pas en couleurs. J’ai laissé partir ces images dans un flux et disparaître. J’ai eu la révélation de la couleur en 1984, au moment de la mission de la DATAR qui avait pour objectif de dresser un portrait de la France. J’ai accepté en hommage à mon père et en repensant à la souffrance qu’il éprouva lors de la construction de l’autoroute qui allait amputer la ferme du Garet d’une partie de ses terres et anéantir le travail de toute une vie. Il y avait dans la cour de la ferme le tracteur rouge de mon frère et la mobylette bleue de Nathalie, ma nièce. Et tout à coup, la couleur m’est apparue comme une évidence », explique-t-il.

Délaissant ensuite la couleur, il n’y reviendra que dans les années 2000, à l’occasion de commandes pour la Fondation Cartier pour l’art contemporain, dont la dernière Terre natale, ailleurs commence ici est évoquée avec le cliché de deux jeunes amazoniennes, commenté par le photographe : « Elles se sont placées face à la caméra, dans leur langue, elles ont dit le bien-être de la forêt, de la rivière, de la pêche, des poissons sains pour leurs enfants. Elles ont parlé de leur colère contre les gens d’ailleurs qui arrivent avec tous leurs déchets. En quelques minutes, elles avaient tout dit, il n’y avait rien à rajouter ».

On peut ajouter à ces travaux celui sur la France, mené à partir de 2004 (La France de Depardon, exposé à la BNF en 2010), auquel la photographie d’un commerce à la grille tirée, à Nérac dans le Lot-et-Garonne fait forcément penser.

C’est à l’occasion de ces reportages que Raymond Depardon s’est plu à photographier en couleurs des lieux sans événement, et des personnes qui s’y trouvaient : une jeune fille sans domicile qui prend le soleil en Argentine, des femmes dans leurs tenues colorées au Tchad, une terrasse de café bien rouge à Paris… Il aime capturer les couleurs de ce et ceux qu’il croise au fil de ses pérégrinations solitaires. C’est ce plaisir-là qu’il qualifie de « moment si doux », et qui donne son titre à cette exposition si personnelle.

 

Raymond Depardon, Un moment si doux

Grand Palais, Galerie Sud-Est – entrée av. W. Churchill – Paris 8ème

TLJ sf le mar. de 10 h à 20 h, nocturne le mer. jsq 22 h

Entrée 11 euros (tarif réduit 8 euros)

Jusqu’au 10 février 2014

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Photoquai 2013, n'attendez pas !

Photoquai 2013, PérouVoici ouverte la 4ème édition de la passionnante biennale consacrée à la photographie extra-occidentale par le Musée du Quai Branly.

Dans le jardin du Musée et sur le quai du même nom, ce ne sont pas moins de quarante photographes d’Océanie, d’Asie, de Russie, d’Afrique et d’Amérique Latine qui sont sélectionnés.

En tout, 400 photos, pour la plupart en très grand format sont exposées en plein air et en accès libre jusqu’au 17 novembre prochain.

Dans la douceur du soleil automnal, bercée par les reflets de la Seine, c’est une balade qu’il ne faut pas trop différer car elle est vraiment délicieuse en cette arrière-saison.
D’autant que le résultat est vraiment à la hauteur : plus on avance, plus la curiosité s’éveille et plus on est captivé par tant de découvertes.

Le fil conducteur de l’édition 2013, « Regarde-moi » tend à mettre l’accent sur l’humain. Pour autant, les lieux ne se réduisent pas à de simples décors. Bien au contraire, les personnages font unité avec leur cadre de vie. Et si quelques productions sont un peu plus convenues que les autres, l’immense majorité des œuvres présentées sont de très haute tenue et parfois extrêmement personnelles.

Tel est le cas des photographes russes Evgenia Arbugaeva, dont l’attachante série « Tiksi » suit les traces de ses souvenirs d’enfance dans le nord de la Sibérie et Daria Tuminas, qui avec « Ivan and the Moon » montre la vie intrigante de deux adolescents dans un village isolé du nord de la Russie à 990 kilomètres de Moscou en osmose totale avec la nature, ou, dans un registre très différent de « Quest for Self » série onirique et très léchée de Mohammad Anisul Hoque (Bangladesh).

En fait, on voudrait les citer presque tous… On s’en tiendra à deux noms encore, d’Amérique Latine cette fois : pour leur genre totalement pictural, les photos de famille de la Colombienne Adriana Duque, Sagrada Familia, de cuento en cuento directement inspirées de la peinture hollandaise du XVIIème et, tant pour son propos que pour la beauté de ses œuvres, Musuk Nolte qui s’intéresse plus particulièrement aux minorités ethniques.
En 2011, ce jeune Péruvien est allé à la rencontre des Shawi, au nord du Pérou : « C’est un mystère de la nature, explique-t-il. Ils vivent au fin fond de la jungle, à deux jours de navigation de la ville la plus proche. Eloignés de tout, ils disposent cependant de ressources naturelles qui, au fil des siècles, ont excité la convoitise de l’Etat : le caoutchouc au XIXe, le bois au XXe, le pétrole – dont leur sous-sol regorge – aujourd’hui. Parce qu’ils n’ont cessé de lutter pour leur survie, les Shawi ont, plus que d’autres ethnies, réussi à préserver leur territoire. Ils sont au nombre de 13 000, mais comptent parmi les tribus les moins étudiées de la forêt amazonienne. Tout ce que l’on sait d’eux, c’est qu’ils pratiquent le chamanisme. Restés à l’écart de la civilisation, ils sont, avec le temps, devenus un symbole de résistance ». Prises dans un noir et blanc entre chien et loup, ces photos sont aussi belles que mystérieuses.

Minorités menacées sur fond d’uniformisation croissante, dégâts de la pollution comme prix à payer de ce que l’on appelle le développement, pays en guerre, la réalité du monde contemporain est montrée sans angélisme à travers cette ambitieuse exposition. Mais l’on est loin, en même temps, d’une vision misérabiliste. Partout, c’est davantage la diversité des modes de vie et des chemins, dans toute leur dignité, qui sont valorisées, dans des démarches documentaires dont l’approche esthétique demeure toujours séduisante.

Photoquai 2013, Hoque, Bangladesh

Photoquai 2013
Sur le quai Branly, l’exposition est accessible gratuitement, 24h/24, tous les jours
Le jardin du musée du quai Branly est ouvert à partir de 9 h 15, l’entrée est libre
Comment y aller
Jusqu’au 17 novembre 2013

Images :
Musuk Nolte © musée du quai Branly, Photoquai 2013
et Mohammad Anisul Hoque © musée du quai Branly, Photoquai 2013

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Costa-Gavras à la Maison européenne de la photographie

Exposition Costa-Gavras à la MEPQuatre expositions sont organisées cet été à la MEP à Paris. Toutes les quatre se terminent dimanche 15 septembre.

A côté de l’exposition sombre et étonnante Casa madre associant des œuvres du peintre et sculpteur Mimmo Paladino à des photographies d’Antonio Biasiucci et de celle, lumineuse mais plutôt convenue de Ferrante Ferranti Itinerances, il ne faut surtout pas louper l’exposition de clichés de Philippe Halsman issus de la collection de Serge Aboukrat (dont on voit également des clichés-verres, curiosités du XIXème entre dessin et photographie) : grand photographe d’origine autrichienne chassé tôt de son pays, Hasman a démarré sa carrière à Paris avant de se rendre aux Etats-Unis pendant l’Occupation. Membre de l’agence Magma, il est un grand portraitiste rendu célèbre par sa façon de photographier les personnalités en les faisant sauter sur place. Les quelques dizaines de clichés exposés rappellent que son talent ne se limitait pas à cette originalité. Ses portraits sont tous très beaux et traduisent souvent une recherche esthétique très novatrice.

Le quatrième étage de la MEP réserve quant à lui une belle surprise, avec quelques soixante-dix tirages de Costa-Gavras. Il ne s’agit pas de photos de tournage (pour cela, on verra celles de Chris Marker que le réalisateur a choisies) mais de la vie de Costa-Gavras : photos de voyages, amis, artistes et personnalités politiques mais aussi photos de manifestations. De mai 1968 au 1er mai 2002 contre Jean-Marie Le Pen, en passant par le combat contre le Sida ou les défilés lycéens, on suit certains des engagements du cinéaste. Les portraits sont davantage des prises sur le vif que des portraits à proprement parler et c’est ce naturel qui en fait tout le charme, comme cette irrésistible photo de Romy Schneider et Yves Montant dans Paris en 1978.
Côté événements, les sujets sont on ne peut plus variés, des obsèques officielles de Salvador Allende au Chili en 1990 à une étape du tour de France au Mont Ventoux en 2000.
Pourquoi ces photos séduisent-elles autant ? Par leurs sujets bien sûr, personnages, moments ou lieux qui parlent à tout le monde. Mais pas seulement : c’est aussi que ces photos sont tout simplement très bien prises. Les cadrages et les compositions sont superbes et les personnages d’une intense présence. L’impression d’authenticité qui s’en dégage est d’autant plus remarquable qu’il s’agit par ailleurs de personnages très médiatisés ; là est sans doute la marque de la grande confiance voire de l’amitié que leur inspire le réalisateur de Z.

Maison européenne de la photographie
5-7 Rue de Fourcy – Paris 4ème
Du mer. au dim. de 11 h à 20 h
Entrée 8 euros (TR 4,5 euros)
Jusqu’au 15 septembre 2013

Image :
Yves Montand et Romy Schneider en repérage pour le film Clair de femme, 1978 © Costa-Gavras

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La Valise mexicaine. Capa, Taro, Chim

La valise mexicaine, Gerda TaroAprès avoir été présentée en 2010 à New-York et en 2011 en Arles, La Valise mexicaine est enfin dévoilée à Paris, au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, dans une scénographie sensiblement différente des précédentes compte tenu des spécificités du lieu très éclaté.

Le résultat, fort convaincant, est, dans l’intimité des petites salles propice au recueillement qu’appelle cette rencontre particulière avec l’Histoire.

Emouvante, historique, l’exposition l’est à double titre : non seulement par l’aventure dramatique qu’elle raconte – celle de la guerre civile espagnole au dénouement et aux conséquences que l’on sait – mais également par celle de la fameuse "valise". Près de 70 ans se sont en effet écoulés entre le moment où, en 1939, face à la menace nazie, Robert Capa fuit la France pour rejoindre New-York via un visa Chilien, laissant dans son studio parisien 4.500 négatifs pris pendant la guerre d’Espagne par lui-même, sa compagne Gerda Taro et David Seymour dit Chim, et leur redécouverte en 2007.
Entre ces deux dates, si les longues recherches menées notamment par Cornell Capa, le frère de Robert et fondateur de l’International Center of Photography à New-York ont permis de retrouver la valise, elles n’ont pas pour autant élucidé tous les mystères de son cheminement. En 1975, Csiki Weisz, photographe d’origine hongroise tout comme Capa écrivait : "En 1939, alors que les Allemands s’approchaient de Paris, j’ai mis tous les négatifs de Bob dans un sac et j’ai rejoint Bordeaux à vélo pour essayer d’embarquer pour le Mexique. J’ai rencontré un Chilien dans la rue et je lui ai demandé de les déposer à son consulat pour qu’ils restent en sûreté. Il a accepté". Le contenu, retrouvé chez l’héritière du général Aguilar Conzalez, ambassadeur mexicain à Vichy sous l’Occupation sera restitué à Cornell Capa en 2007.

La valise mexicaine, Robert CapaL’exposition matérialise et incarne cette Histoire à double fond. L’on découvre d’emblée qu’au lieu d’une "valise", les négatifs étaient en réalité rangés dans trois boîtes, l’une verte, l’autre rouge – soigneusement compartimentées et succinctement annotées – tandis que la dernière contenait des bandes de pellicules coupées sous enveloppe kraft.
Il a fallu classer, reconstituer l’ordre des prises de vue, les attribuer. Les photos publiées à l’époque ont constitué une aide dans cette colossale entreprise.

Présentées chronologiquement, les planches contacts sont accompagnées de 70 tirages et de nombreux extraits de presse, le tout éclairé d’explications contextuelles et de cartes permettant de suivre pas à pas le déplacement du front. Les moments d’espoir, de rage comme de découragement s’étalent sous nos yeux, de l’enthousiasme des Républicains en 1936 auprès desquels les photographes se sont engagés, jusqu’à la défaite finale de début 1939 et l’exode de près de 500 000 réfugiés dans le sud de la France. Certains moments sont particulièrement forts, comme celui de la bataille de Brunette en juillet 37, l’une des plus sanglantes, au cours de laquelle Gerda Taro elle-même a trouvé la mort, ou encore celle du Sègre en 38, dont Capa, rejoint par d’autres journalistes, notamment Hemingway, a livré son récit le plus approfondi de la guerre d’Espagne.

A travers les extraits de presse de l’époque, c’est aussi l’évolution de la place de la guerre civile espagnole dans les médias, tout autant que celle du photo-journalisme que l’on suit : la couverture devient de plus en plus large, internationale. Les reportages sont de plus en plus longs et les photographies de plus en plus abondantes.
Après la disparition tragique de Taro, ce sera au tour de Capa de trouver la mort, en Indochine en 54, puis de Chim, à Suez en 56. Tous trois ont non seulement laissé un travail documentaire exceptionnel, mais encore imprimé au photo-reportage de guerre une empreinte profonde et durable, dont cette exposition témoigne admirablement dans un juste dosage de pédagogie, d’hommage et d’émotion.

La Valise mexicaine – Capa, Taro, Chim
Les négatifs retrouvés de la guerre civile espagnole
Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
Hôtel de Saint-Aignan – 71, rue du Temple – 75003 Paris
Lun., mar., jeu., ven. de 11 h à 18 h, mer. jsq 21 h et dim. de 10 h à 18 h
Fermé les samedis et le mercredi 1er mai 2013
Plein tarif : 7 €, tarif réduit : 4,50 €
Jusqu’au 30 juin 2013
Exposition réalisée par l’International Center of Photography de New York.

Photos :
Gerda Taro, Spectateurs de la procession funéraire du Général Lukacs, Valence, 16 juin 1937 © International Center of Photography
Robert Capa, Exilés républicains emmenés vers un camp d’internement, Le Barcarès, 1939 © International Center of Photography / Magnum Photos

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