Alcina au Théâtre des Champs-Elysées

Est-il une occasion plus merveilleuse de découvrir Alcina, de Haendel, que dans une telle production ? Difficile à imaginer.  Le Théâtre des Champs-Elysées était plein à craquer ce vendredi soir pour cette deuxième représentation (sur quatre seulement), et le dense public n’a pas été déçu.

Pourtant, comme lors de la première, la distribution a dû être un peu « aménagée », le rôle de Morgana, attribué à Julie Fuchs a été partagé entre celle-ci (dont la voix, nous fut-il dit, demandait grâce) mais qui pouvait assurer le rôle sur scène, et Emöke Baràth, « sa » voix dans la fosse. Cet ingénieux dispositif s’est surtout avéré très convaincant. Animée, enjouée, contrastée, bref actrice hors pair, Julie Fuchs incarnait le personnage à la perfection, tandis que, souple et cristallin, montant de l’orchestre comme une grâce, le chant de Emöke Baràth enchantait l’oreille. On se réjouit à l’avance de retrouver la soprano hongroise au mois de mai, cette fois sur la scène, dans une autre pépite, Orfeo ed Euridice de Gluck. Elle sera alors aux côtés de Patricia Petibon et de Philippe Jaroussky dans les rôles titres…

Un Philippe Jaroussky qui, pour en revenir à ce mémorable Alcina, partageait l’affiche avec l’immense star du lyrique Cecilia Bartoli. La belle romaine impressionna par une interprétation tout en subtilité de cette reine cruelle, particulièrement émouvante en amoureuse abandonnée par son amant dans le superbe « Ah, mio cor ! ». L’amant en question, Ruggiero, n’était autre que Philippe Jaroussky soi-même. Sa célèbre voix de contre-alto, d’une virtuosité époustouflante, séduit tant dans les solos que dans les ensembles avec les voix féminines, dont il faut signaler la mezzo Varduhi Abrahamyan dans le rôle de sa promise, Bradamante. Jouant d’abord un rôle d’homme pour dissimuler à Alcina sa véritable identité, elle révèle ensuite à Ruggiero qui elle l’est et le convainc de la suivre et d’abandonner la terrible Alcina. La plasticité et la suavité de sa voix la mettaient parfaitement à sa place au sein d’une distribution si enlevée.

La magnifique partition était entre les mains expertes d’Emmanuelle Haïm qui dirigeait sa formation, le Concert d’Astrée, avec le talent qu’on lui connaît. Fougue et calme semblent les caractéristiques contrastées qui vont le mieux à cette chef d’orchestre du baroque. Jamais de la musique ou des voix l’une l’emportait sur l’autre. C’était comme les pièces d’un puzzle finement ciselées et assemblées au millimètre près.

La mise en scène de Christof Loy créée à Zurich a visiblement séduit la presse au plus haut point. Un point de vue que l’on n’est pas obligé de partager. De ce que certains voient comme la mise en évidence limpide de la dramaturgie du livret (Alcina la magicienne rattrapée par la réalité), d’autres peuvent ne percevoir qu’une sorte de bric-à-brac qui, sans être désagréable, donne une impression un peu brouillonne. Mais franchement, il ne s’agit alors que d’un détail, et encore epsilonesque, quand les rôles sont aussi bien incarnés et les oreilles à ce point comblées.

Alcina

De Georg Friedrich Haendel

Direction, Emmanuelle Haïm, mise en scène, Christof Loy

Théâtre des Champs-Elysées, Paris (tel. 01 49 52 50 50)

Jusqu’au 20 mars 2018

(durée 4 heures)

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L’adoration. Jacques Borel

Une grosse autobiographie a eu les honneurs du Goncourt 1965. Ce discours sur soi ne manque pas d’intérêt et l’écriture est impeccable, faite de phrases longues et bien balancées. Bien sûr le lecteur intéressé souscrit aux lois du genre : une vie présentée comme un roman qui serait vrai, hypothèse qui demande d’accepter ce qui n’est, au bout du compte, que l’épanouissement d’un ego sans possibilité de confirmation par les autres protagonistes du roman.

Ce portrait est celui d’un homme né en 1925, qui fait appel à ses souvenirs pour reconstituer l’enfant, l’adolescent et le jeune homme qu’il a été, donc, entre les années 1930 et 1950. Enfant sans père élevé par des femmes dans une petite ville du sud-ouest de la France, volontiers despote et coléreux, dans une ambiance petite bourgeoise. Adolescent à Paris avec le sentiment de déchéance sociale (sa mère est la bonne de son frère), mais retrouvant de quoi se valoriser par les aventures amoureuses et l’ambition de l’écriture. Jeune homme en voie d’installation dans une profession et une vie de famille.

Le fil directeur du récit est le rapport à la mère, fait d’adoration et de mauvaise conscience. Elle représente bien toutes celles avec lesquelles il aura une relation forte : « c’est que je craignais alors d’avoir perdu leur amour pour tout de bon, de me retrouver seul tout à coup, sans personne qui m’aimât, sans personne à aimer, à faire souffrir peut-être ou par qui souffrir ». Ecrire est pour lui en étroite relation avec ce qu’il vit émotionnellement, car son monde est d’abord celui des images : « J’avais vécu, au moins en apparence ; j’avais fondé un foyer, comme on dit, j’avais connu quelques femmes, j’avais eu des enfants, mais, d’une certaine façon, je n’avais peut-être vécu qu’en image ».

Il laisse l’image d’un mâle ancien, celui pour qui la relation sexuelle était une « possession », celui pour lequel l’enfant est une affaire de mère (stupéfiante absence de tout discours sur ses enfants !), pour qui l’amante sensuelle est une fille « facile ». Le trait le plus caractéristique de ses femmes, c’est qu’elles doivent être à son service : « Madeleine ne travaillait pas ; je n’aurais pas aimé qu’elle travaillât ; il me semblait qu’elle m’eût un peu moins appartenu ainsi, qu’il y eût une part d’elle que je n’eusse pas emplie ».

Une jeune amante lui renvoie ce portrait lapidaire : « un peu con, un peu malhonnête, comme tous les idéalistes ». La mise en scène de soi implique de donner accès à un univers mythique que le lecteur doit apprécier avec son œil le plus critique.

Andreossi

L’adoration. Jacques Borel

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Les mandarins. Simone de Beauvoir

Qu’il est long le prix Goncourt 1954 ! Des dizaines et des dizaines de pages de dialogues d’ordre politique en continu, entrecoupés de quelques récits d’aventures sexuelles ou amoureuses, pour arriver aux mille pages dans la version poche. L’écriture est très banale et le roman ne tient que par la sagacité d’observation du micro milieu que constituent ces « mandarins », intellectuels de haut vol qui pouvaient croire à leur époque que leur parole avait de l’influence.

Les historiens peuvent trouver intérêt à cette description des idées débattues juste après la Libération de 1945. Les protagonistes, dont la critique a reconnu les traits (outre Simone de Beauvoir elle-même, Sartre et Camus en particulier), se trouvent pris entre les feux américains et soviétiques pour définir leur ligne politique. La grande affaire, qui va poser question longtemps en France, est l’attitude à adopter face au puissant Parti Communiste Français. Ne pas s’y associer n’est-ce pas faire le jeu de l’Amérique et abandonner l’espoir d’une URSS qui représente le contre modèle à l’exploitation capitaliste ?

Mais les cailloux dans les chaussures se font de plus en plus douloureux : les récits concernant les camps soviétiques passent désormais les frontières : faut-il les publier ou attendre d’être plus amplement informé ? L’éventail des positions apparaît dans les dialogues entre ces parisiens pour lesquels le monde se résume à leurs échanges. En termes d’action, on a tout de même, pour les plus excités, la chasse très expéditive aux collabos.

On a bien du mal à se représenter le Paris de l’époque et même le voyage au Portugal tant les lieux où évoluent les personnages ont peu de consistance. Mais lorsque la narratrice Anne découvre les Etats Unis et son écrivain amoureux, au milieu du roman, le lecteur respire alors l’air américain et commence à percevoir quelque notion des propriétés corporelles des individus. Un accent de vérité émerge sur le plan des sentiments. Mais Anne ne passe qu’une centaine de pages aux Etats-Unis.

La narratrice a peut-être tiré des leçons de son voyage du point de vue de la littérature. L’écrivain français, de son côté : « C’est à ça que ça sert la littérature : montrer aux autres le monde comme on le voit ; seulement voilà : il avait essayé, et il avait échoué ». Le romancier américain a d’autres qualités : « On sentait à travers ses récits qu’il ne se reconnaissait aucun droit sur la vie et que pourtant il avait toujours eu passionnément envie de vivre ; ça me plaisait, ce mélange de modestie et d’avidité ». Un aveu tardif mais réconfortant.

Andreossi

Les mandarins. Simone de Beauvoir

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Les grandes familles, Maurice Druon

Un Goncourt 1948 qui ne donne vraiment pas envie de connaître les « Grandes Familles » ! Le sordide imprègne le climat du roman, tant du point de vue des rapports entre les personnages que dans le sentiment d’achèvement de l’histoire de ces castes dont l’accession au pouvoir apparaît comme l’ambition ultime, qu’aucune autre valeur ne peut concurrencer.

Deux familles nous sont présentées : l’une aristocratique, qui compte dans ses rangs un poète célèbre, un général, un ministre plénipotentiaire. L’autre est grande bourgeoise : on est plutôt du côté de la banque, de l’industrie, de la presse, de quoi dominer la place parisienne. Le jeune Simon, d’origine très modeste mais très ambitieux, part à l’assaut de ces familles, et ses qualités de séducteur font mouche, tant du côté des femmes (pour le corps) que du côté des hommes (pour l’emploi). Mais l’essentiel est de repérer les barreaux les plus solides de l’échelle sociale.

Au-delà de ce parcours tout de même assez convenu, d’autres personnages alimentent les intrigues : par exemple un médecin violeur de patientes, mais surtout Lulu Maublanc, demi-frère mal aimé qui cherche à se venger des humiliations subies. Certaines femmes sont davantage épargnées par Druon : écartées des affaires et des fonctions sérieuses, leurs tentatives pour sortir du lot peuvent paraître sympathiques.

L’intérêt du roman ne tient pas aux descriptions des lieux (« Vers le ciel de décembre, obscur à la fois et encombré d’astres, Paris lançait son immense lueur rose » !!!), mais plutôt à celles des personnes. Et de ce point de vue, notre auteur met assez de piment dans ses ingrédients pour nous rendre des portraits plutôt savoureux. Tel ministre : « ce corps bref, tassé, cette chevelure argentée qui bouffait sous les bords du haut-de-forme, ces paupières de volaille qui battaient en ponctuant la parole ». Le vieux Schoudler qui finit son petit verre de chartreuse : « il sortait, pour lécher ce qui restait au fond, une langue violette, recourbée, épaisse, qui se mouvait lentement dans le cône transparent et l’obstruait, comme une espèce de sangsue bien pleine de sang et prête à crever ».

C’est bien ce sentiment d’épuisement d’un monde, qui demeure dans l’esprit du lecteur après la fin du roman. Mais l’épuisement peut paradoxalement laisser la place à d’autres agréments, ainsi qu’on l’apprend à propos d’amours finissantes : « Parce que Simon était de plus en plus lent à se libérer d’un pénible plaisir, Mme Eterlin en éprouvait de plus longs bienfaits. Singulière dérision que cet accroissement de la joie, chez l’un, par la diminution du désir chez l’autre ».

Andreossi

Les grandes familles, Maurice Druon

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Bella Figura. Yasmina Reza

Il y a trois ans, on avait beaucoup aimé, du même auteur, Comment vous racontez la partie  vue dans ce même théâtre du Rond-Point à Paris. Le propos y était corrosif, la mise en scène efficace, le jeu des acteurs excellent.

Sur un thème fort différent, ces trois ingrédients de réussite sont à nouveau réunis dans cette nouvelle mise en scène par la célèbre dramaturge de l’une de ses propres pièces. Le cadre reste la province et, si on a quitté le milieu culturo-médiatique de Comment vous racontez…, Yasmina Reza nous invite une fois de plus à examiner les relations sociales. Mais ici, pas de chocs de milieux, on est dans la même marmite. Et ça bout, du début à la fin.

La situation de départ est des plus triviales : un couple illégitime s’engueule sur un parking, lui petit entrepreneur aux manières plutôt goujates, elle préparatrice en pharmacie un brin hystérique perchée sur talons vermillons, le tout « au cul » d’une voiture de sport vulgaire. Mais très vite, l’irruption accidentelle (c’est le moins qu’on puisse dire) de trois autres personnages va permettre de dépasser cette entame vaudevillesque pour dévoiler un tableau que l’auteur des Dieux du carnage excelle toujours à brosser : celui de ces petites misères humaines que la vie en société nous oblige en temps ordinaire à dissimuler.

Pour procéder à cette entreprise, Yasmina a une arme fatale : le personnage d’Andrea, très brillamment interprété par Emmanuelle Devos, aussi douée sur les planches que sur grand écran. C’est elle qui dérange, d’abord son amant Boris (parfait Louis-Do de Lencquesaing), puis les amis de celui-ci (interprétés tout aussi bien par Micha Lescot et Camille Japy). Tous, sauf la vieille mère Yvonne (délicieuse Josiane Stoléru), la pressent sans cesse de sortir, sans jamais y parvenir. Elle parle trop et trop fort, rit et s’enthousiasme de même. Exubérante, inconvenante, Andrea dit ce qui ne se dit pas et fait ce qui ne fait pas. Sans compter son statut de maîtresse, qui est tour à tour objet d’attraction pour le parfum de liberté qu’elle répand et de condamnation pour la trahison qu’elle incarne.

Autour d’elle, dans une atmosphère devenue étouffante et tendue à l’extrême, chacun des personnages sent le sol tanguer sous ses pieds, Boris-le-sans-vaillance vacille sous la menace d’une liquidation judiciaire, Yvonne la veuve a toujours peur d’avoir perdu son sac devenu, avec son petit calepin dedans, son (seul) compagnon. Quant au couple d’amis, il finit par céder aussi, abandonnant son souci du prochain et sa bien-séance de bon aloi, remuant la vieille mère, jetant le dessert du grand restaurant, se dessoudant un instant… La Bella figura finit par craquer de toute part. Seule Andrea, assurément la plus esseulée de tous, parvient, grâce à son apparence de légèreté et de fantaisie, à continuer à faire Belle figura. Et apparaît en définitive comme la plus lucide de tous.

Belle figura, à voir au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 31 décembre 2017

A 21h du mardi au samedi, à 15 h le dimanche – durée 1h30

Une pièce écrite et mise en scène par Yasmina Reza, avec Emmanuelle Devos, Josiane Stoléru, Camille Japy, Louis-Do de Lencquesaing, Micha Lescot

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Etre moderne, le MoMA à Paris

Paul Signac, portrait de Félix Fénéon (1890)

Voici l’une de ces expositions-panoramas comme on les aime. Avec une grande clarté, elle nous fait embrasser l’évolution de l’histoire de l’art depuis la naissance de l’art moderne jusqu’à la période la plus contemporaine. Visible jusqu’au 5 mars 2018 à la Fondation Louis Vuitton à Paris dans le 16° arrondissement, l’exposition nous fait voyager non seulement dans le temps mais aussi dans l’espace. Y sont effet réunis quelques 200 œuvres dont quantités de chefs d’œuvres, prêtées par le MoMA (New-York) à l’occasion des travaux  d’agrandissement qui l’emmèneront jusqu’en 2019.

Avec pour projet de retracer l’aventure du MoMA, le parcours occupe l’ensemble du bâtiment – toujours aussi étonnant ! – de Frank Gerhy. A côté du choix d’œuvres emblématiques de ses collections, à chaque étage des salles d’archives témoignent de l’histoire du musée. Est ainsi rappelé que sa naissance, en 1929 est due certes au génie de son premier directeur Alfred H. Barr Jr qui a fait des choix fort inspirés mais avant tout à la résolution de trois grandes collectionneuses et mécènes, Mary Quinn Sullivan, Lillie P. Bliss et Abby Aldrich Rockefeller.

Edward Hopper, « House by Railroad » (1925) ©MoMA, N.Y./Courtesy Fondation Louis Vuitton

La pluri-disciplinarité originelle du musée, qui n’est pas le moindre des marqueurs de sa modernité, est mise en évidence : du début du XX° siècle à aujourd’hui, se côtoient peintures, sculptures, photographies, films, installations, mais aussi design, architecture et musique.

L’entame du parcours, avec nombre d’œuvres européennes, est en quelque sorte un « retour à la maison » de celles-ci, bien souvent pour la première fois. Mais plus on avance, plus on s’élève dans les étages, plus l’horizon s’élargit et surgissent des découvertes. On s’envole vers les Etats-Unis en particulier bien sûr, mais aussi vers des Etats-Unis de plus en plus multiples, qui voient et célèbrent un art « noir » et des artistes féminines.

Un oiseau dans l’espace, Brancusi, 1928

C’est en se remémorant certains points de vue que la grâce, la variété et la richesse de l’ensemble apparaissent encore davantage. Ici l’Oiseau dans l’espace de Brancusi (1928), là la Roue de bicyclette de Marcel Duchamp (1913). Plus loin l’un des premiers films animés de Walt Disney (Steamboat Willie, 1928) et des photos de Walker Evans, Lisette Model et Diane Arbus. C’est avec beaucoup d’émotion que l’on voit ou revoit les tableaux du début du parcours, qu’il s’agisse du Meneur de cheval de Picasso (1905-1906) ou de la Maison près de la voie ferrée de Hopper, l’une des premières acquisitions du MoMA, ou encore du glaçant triptyque du peintre allemand Max Beckmann, Le Départ (1932 à 1935). Sur la période plus récente, on a envie de citer la fabuleuse carte des Etats-Unis de Jasper Johns, Map (1961), le vibrant Drapeau africain américain de David Hammons (1990), mais aussi le sobre 11 septembre de Gerhardt Richter.

Evidemment Cézanne, Klimt, Signac, Matisse, Derain, Picabia, Mondrian, Magritte, Dali, Pollock, Rothko, Warhol, Lichtenstein sont aussi au rendez-vous, mais l’une des œuvres qui restera le plus en mémoire est certainement celle qui clôt le parcours, tant par son originalité que par sa beauté : elle fait entendre une composition du XVI° siècle, Spem in alium numquan habui de l’anglais Thomas Tallis, chantée par quarante voix de la chorale de la cathédrale de Salisbury. Les micros sont ouverts en alternance et chacun est restitué sur un haut parleur. Le visiteur peut se placer au centre ou se promener pour suivre les différentes pistes, l’effet sera à chaque fois différent mais toujours aussi vibrant. Une splendeur.

Fondation Louis Vuitton

8 avenue du Mahatma-Gandhi – Bois de Boulogne – Paris

Métro Les Sablons – Ligne 1

Jusqu’au 5 mars 2018

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L’exposition coloniale, Erik Orsenna.

Faut-il être passionné par l’histoire de l’industrie du caoutchouc pour prendre plaisir à la lecture du Goncourt 1988 ? Peut-être. En tout cas, si ce n’est pas le cas, il est bien difficile de suivre avec intérêt les péripéties de la vie de Gabriel Orsenna, né dans les années 80 du 19ème siècle et que nous accompagnons jusqu’aux années 50 du 20ème.

La thématique permet à notre héros de connaître le Brésil, région d’origine de l’hévéa, puis Clermont-Ferrand, capitale du pneumatique, et divers lieux de compétition automobile ou cycliste dans lesquels doivent être mises à l’épreuve les innovations technologiques caoutchouteuses.

La vie intime de Gabriel est placée, on ne s’en étonnera pas, sous le signe du rebondissement : son père rebondit de femme en femme, tandis que lui-même n’hésite pas entre Clara et Ann, les deux sœurs avec lesquelles il partage sa vie au gré de leurs intermittentes rencontres.

Ce très long roman semble fait de fiches de préparation de concours aux Grandes Ecoles, à condition toutefois que ces derniers concernent la petite histoire: par exemple celle de la course cycliste « circuit des champs de bataille » de 1919, ou celle de Freud vivant lui aussi entre deux sœurs, ou celle de l’opposition surréaliste à l’exposition coloniale de 1931, ou encore sur les Six Jours du Vel d’hiv à Paris, sur les soins du corps féminin dans les années 20… Nous sommes saturés d’informations dont nous ne savons que faire.

Si nous lisons « il faut faire de sa vie une exposition universelle », nous nous demandons si nous avons ici exposée la bonne méthode. Le statut du texte est lui-même déroutant : la plus grande partie est écrite à la troisième personne, mais Gabriel intervient fréquemment en tant que « je ». De plus, on croit comprendre qu’il s’agit d’un manuscrit lu par les deux sœurs, puisqu’il leur arrive de laisser des notes en bas de page, ou même, bien curieusement, d’intervenir au sein du texte.

Mais c’est sans doute la plasticité des personnages qui nous empêche d’adhérer vraiment au roman, car ils n’ont pas assez de solidité, de force, pour tenir la distance des près de 700 pages. Le style lui-même, léger, sous le mode dominant de la plaisanterie, n’aide pas à s’arrêter vraiment sur une histoire qui reste caoutchouteuse de bout en bout.

Andreossi

L’exposition coloniale, Erik Orsenna

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Kris Kristoffersson à La Cigale à Paris

Merci Jean-Yves de nous faire partager cette soirée unique !

A bientôt, Mag

Nous étions nombreux à nous presser le 25 juin à La Cigale pour assister au seul concert donné en France par Kris Kristoffersson à l’occasion de sa tournée européenne 2017. Si la plupart étaient venus pour entendre l’artiste auteur et interprète de quelques standards du rock et de la country, d’autres étaient présents pour saluer aussi l’acteur impeccable de films cultes comme « Les portes du Paradis », « Pat Garrett et Billy le Kid » ou encore « Le convoi ». Nous aimons à penser que, pour tous ces inconditionnels, cette soirée restera dans les mémoires.

A l’inverse du concert donné quelques jours plus tôt à Glastonbury (Angleterre) où Kris avait joué entouré de musiciens (dont Johnny Depp pour une brève apparition), la prestation parisienne, comme celles faites en Suède ou en Allemagne, il l’a assurée seul, s’accompagnant d’une guitare. D’emblée, le ton était donné : nous aurions droit à la succession de ses plus grands succès : « Help me make it through the night », l’emblématique « Me and Bobby Mc Gee » (avec un mot pour Janis Joplin), « Loving her was easier », « Jesus was a capricorn », le profond « Why me »…, alignés sans fioriture, comme dans une espèce d’urgence.

Bien sûr, l’âge de l’artiste (81 ans) fait que la voix, jadis si chaude, apparaît désormais moins bien posée. On a pardonné aussi quelques imprécisions dans les textes. L’essentiel n’était pas là. Dans cette prestation radicale à l’usage des « happy few », c’était la rencontre de cette « légende vivante » qui comptait. On aura aimé revoir l’un des quatre Highwaymen (désormais réduits à deux après les décès de Waylon Jennings et de Johnny Cash), et on aura pu constater qu’il conserve toute son aura, sa très grande classe, son humour. Un moment fort, que nous ne manquerons pas de revivre si Kris Kristofferson nous fait l’honneur d’une nouvelle visite.

Jean-Yves

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Tokyo – Paris au Musée de l’Orangerie

Pablo Picasso (1881-1973), Saltimbanque aux bras croisés, 1923, Tokyo, Bridgestone Museum of Art, Succession Picasso 2017

C’est grâce aux travaux de réfection du musée Bridgestone de Tokyo que l’on peut voir à Paris, unique étape occidentale de l’exposition, quelques uns des chefs d’œuvre de la fondation Ishibashi. Initiée à partir de la fin des années 1930 par Shojiro Ishibashi (1889-1976), industriel enrichi et ouvert sur l’Occident pendant l’ère Meiji, la collection continuée par ses fils et petit-fils compte aujourd’hui plus de 2 600 pièces.

Organisé en six sections, le parcours commence et finit par des œuvres orientales mais a pour corps essentiel des productions européennes impressionnistes, post impressionnistes et « modernes ».

On débute ainsi avec l’européanisation de l’art nippon au tournant du XX° siècle, occasion d’admirer quelques peintures de l’époque yogâ (1), dont les magnifiques Eventail noir de Fujishima, ou encore les Paradis sous-marin et Présent à la mer de Shigeru Aoki. On termine avec des tableaux abstraits de l’après-guerre mis en parallèle avec des œuvres de Soulages, Hartung, Pollock.

Constantin Brancusi (1876-1957), Le Baiser, 1907-1910, Tokyo, Bridgestone Museum of Art, Don de Hiroshi Ishibashi, Mikiko Miyahara et Tomoko Ishibashi, 1998

Mais si l’exposition souligne d’abord l’influence de l’art occidental sur la peinture japonaise, l’influence de celle-ci sur les artistes européens n’est ensuite que discrètement évoquée. Elle est pourtant largement connue et parfois criante, au point qu’on en découvre ici de nouveaux reliefs. Face à la Montagne Sainte-Victoire de Cézanne, aussi bleue que majestueuse, comment ne pas penser aux 36 vues du Mont Fuji de Hokusai, malgré la différence de traitement qui les oppose ? Naturellement, on retrouve aussi les Nymphéas, qui ornaient le pont japonais de la résidence de Giverny de Monet, le pinceau simplifié et les aplats de Matisse et, plus surprenante, une Nature morte à tête de cheval de Gauguin, exécutée une fois n’est pas coutume chez lui dans un style pointilliste et sur fond d’éventail japonais.

Paul Cézanne (1839-1906), Cézanne coiffé d’un chapeau mou, vers 1890-1894, Tokyo, Bridgestone Museum of Art, Don de Shôjiro Ishibashi, 1961

Encore qu’ici ne soit pas l’intérêt principal de cette exposition qui annonce la célébration l’année prochaine des 160 ans des relations diplomatiques franco-japonaises. Son attrait réside dans les œuvres elles-mêmes et l’évidence avec laquelle elles cohabitent. A part les chanceux qui ont pu se rende à Tokyo, qui a pu découvrir tout à la fois ce saisissant Saltimbanque aux bras croisés de Picasso, cet autoportrait en pied de Manet, cette divine Toilette de Moreau, cet autoportrait d’un Cézanne vieillissant, dont le regard dissimule la pensée, l’hivernal mais chaleureux Potager au jardin de Maubuisson de Pissaro, le Saint Mammès et Les coteaux de la Celle de Sisley par un matin de juin (quelle lumière !).

Emile-Antoine Bourdelle (1861-1929), Pénélope, 1909

On aime aussi le formidable Don Quichotte de Daumier – convaincante incarnation du « héros » de Cervantès se rendant par les montagnes aux noces de Gamaches avec son fidèle Sancho -, la Belle-Ile de Monet baignée de flots turquoise copieusement arrosés, le splendide 07.06.85 de Zaouki de la dernière section, dans lequel on plonge aussi longuement.

Les sculptures ne sont pas en reste et justement valorisées : intraitable Pénélope de Bourdelle, Baiser de Brancusi, Buste de Diego de Giacometti… Comme beaucoup de tableaux, elles aussi témoignent soit d’une pointe de mélancolie soit d’une grande douceur. Et bien souvent les deux se mêlent pour constituer le fil conducteur de ce très bel ensemble.

Tokyo – Paris, Chefs d’œuvre du Bridgestone Museum

Collection Ishibashi Foundation

Musée de l’Orangerie

Jardin des Tuileries – Paris 1er

Jusqu’au 21 août 2017

Cette exposition est organisée par le musée de l’Orangerie et le Bridgestone Museum of Art, Collection Ishibashi Foundation, Tokyo

(1) Peinture yogâ : peinture moderne japonaise de style occidental

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Valet de nuit, Michel Host

Les lecteurs du Goncourt 1986 ont peu suivi les jurés : le tirage du livre fut un des plus modestes de l’histoire du prix, et il est aujourd’hui difficile de trouver des échos sur le roman, peu disponible d’ailleurs dans les librairies.

Il est vrai que la première partie de l’ouvrage est peu encourageante : les déambulations du narrateur entre Paris et Maman, entre une ville qu’on aimerait évoquée, et moins décrite, et une mère dont le caractère envahissant est un poncif de la littérature, lassent très vite. L’écriture n’est pas assez originale pour arrêter l’attention : « J’aime la ville comme une mère longtemps mésestimée. Enfin je reconnais ses mérites. Je l’aime d’un amour cannibale. Pour me nourrir, je déchire sa chair qui se reforme toujours dans son inépuisable générosité ».

La deuxième partie prend un tournant plus intrigant mais il faut aimer les histoires de viol pour apprécier pleinement, et accepter certaines invraisemblances. On pourrait finalement se contenter de lire la troisième partie consacrée à l’amoureuse du narrateur, personnage qui nous retient davantage et qui permet à son amant de le lancer sur les traces de son père qu’il a très peu connu. Hélas le discours sur la ville se poursuit : « Tout ici est image. La ville est un corps de femmelle qui se pare avec deux m. Il n’a que cela, ses parures. Il obéit, fidèle, aux modes successives. Sous son apparente frivolité, il est la plus fragile création des hommes ». Cette ville a le bonheur d’avoir un fleuve qui la traverse : « Elle (la Seine, suppose-ton), tranche le corps de la cité comme le sillon trace le sexe féminin (…) Je m’arrête. Je contemple son sexe ouvert où coule un sang annuel ».

La dernière partie, rêve ou réalité, nous fait retrouver le père : baveux, recroquevillé dans un fauteuil roulant, il assiste aux ébats sexuels qu’il a commandités pendant que le fils, le narrateur, caché dans le placard d’un réduit, contemple la double scène : celle des ébats et celle du père appréciant ces ébats.

Une fois que le lecteur a compris qu’il a subi une fois de plus une histoire de vengeance familiale et littéraire, il s’interroge : quel est l’intérêt de cette lecture ? Peut-être pouvoir se passer de son GPS au cours de son prochain déplacement dans Paris : « L’avenue Henri-Martin, dans ses cinq cents derniers mètres, effectue deux courbes très amples qui la mènent à la jonction des boulevards Suchet et Lannes. Elle vire d’abord à gauche, puis, comme prise d’un remords, repart à droite ».

Michel Host a depuis ce Prix écrit bien des livres. Parions sur le paradoxe des prix littéraires, qui permettent parfois à un écrivain de trouver éditeur et public pour des œuvres bien plus intéressantes…

Andreossi

Valet de nuit, Michel Host

 

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