Un homme se penche sur son passé. Maurice Constantin-Weyer

Un bon roman d’aventures que ce prix Goncourt 1928. Nous voici entraînés d’abord dans la Prairie des Etats-Unis puis au cœur du Canada pour suivre le narrateur, Monge, dans ses essais de vie plus sédentaire après un temps de coureur des bois, mais aussi dans ses mésaventures sentimentales. C’est l’occasion, pour cet homme qui fait le bilan de sa vie, d’offrir des réflexions plus générales : « Dès que nous échappons à l’artificielle construction de la Civilisation, nous nous heurtons à un monde qui ne vit que par le meurtre et l’amour, sans qu’on puisse dire lequel des deux est le plus fatal ».

Venu vendre des chevaux sauvages au Canada, le Français Monge s’arrête dans la ferme des O’Molloy et est retenu par le rire d’Hannah, laquelle flirte avec Archer. Notre héros part chasser dans le Nord avec Paul, le fiancé de l’autre fille O’ Molloy, Magd. Paul meurt dans la neige canadienne. Monge, pour échapper à la pression des loups, enveloppe le corps de son ami dans un cercueil de glace ! De retour à la ferme il trouve Magd fiancée à un autre, et Hannah prête à l’épouser.

Le couple s’installe, a une petite fille, mais Monge perçoit des divergences entre les désirs de sa femme et les siens. Et Archer, l’ancien rival, revient au village. Tentative de meurtre, poursuite et fin tragique se succèdent, mais l’atmosphère du récit reste mélancolique, on n’oublie pas le titre du roman. Cet aventurier est malgré tout amateur de livres, et Shakespeare, Shelley, Milton, Dickens l’accompagnent dans son équipée.

Comme dans les grands romans du Nord canadien, la nature est très concrète, mais toujours évaluée à l’aune d’une pensée darwiniste : « Voici cette charmante petite mésange, qui chante si gentiment que ce serait pitié de la tuer. Elle plonge de sa branche d’arbre, décrit un arc de parabole qui l’amène au ras de la terre, traverse la toile de l’araignée, remonte d’un autre arc de parabole, l’araignée dans son petit ventre satisfait… Et jusqu’aux plantes, et jusqu’aux plantes ! …Les arbres s’étouffent, s’écrasent et se jugulent mutuellement. La Forêt est pleine de guet-apens végétaux, de crimes botaniques ! »

Le narrateur trouve dans la Nature matière à tirer enseignement dans les épreuves qu’il traverse : « Cette grande leçon que m’avait donnée la vie sauvage, je veux dire cette constatation, de tous les instants, que la vie est naturellement un sublime et tragique mélange de volupté et de douleur, -dites, si vous voulez, d’amour et de mort !- j’en retrouvais ici une application singulière ».

Andreossi

Un homme se penche sur son passé. Maurice Constantin-Weyer

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Gaspard. René Benjamin

Un an après le début de la Grande Guerre le prix Goncourt 1915 est donné à Gaspard, roman qui narre l’entrée en guerre d’un vendeur d’escargots parisien, hâbleur, vantard, qui sait amuser les compagnons d’infortune et faire tourner en bourrique les officiers. Le ton du livre tranche avec les quatre romans couronnés par les Goncourts suivants, tous consacrés à 14-18.

Si le portrait caricatural de ce Gaspard, fier d’être de Paname face à ces lourdauds de province qu’il doit côtoyer dans son régiment est agaçant, d’autres traits le rendent plus sympathique. Lui qui « à l’école, n’avait su qu’essuyer le tableau noir », s’attache les amitiés d’hommes plus instruits que lui, et il apprend à élargir ses conceptions : « Est-ce pas, mam’selle, v’s êtes de Paris ? Non, elle était de l’Anjou ; elle avait été élevée dans cette sage et maligne province, et elle le disait, les yeux si clairs, avec un rire si franc, que Gaspard, pour la première fois de sa vie, se demanda s’il y avait en France quelque chose de mieux que sa grande ville».

L’humour rugueux de l’ouvrage n’empêche pas les solides convictions sur l’ennemi. Même les chevaux allemands portent les stigmates repoussants : « Les fantassins écarquillaient les yeux, bouche bée. Il se fit un silence. Puis Gaspard lança : -Ah les sales gueules qu’ils ont ! Comme c’était vrai ! Pas seulement par la faute des harnais et des selles. Non ; ils ne regardaient pas ; ils avaient l’air servile ; ils n’entendaient rien au français : des Teutons ; des chevaux boches, -haïssables ».

Notre héros est blessé dans les premières semaines (comme René Benjamin l’a été lui-même), connaît des mois d’hôpital, puis retourne au front, et est confronté à la mort des amis. Les champs de bataille ne font pas rire : « Ce champ retourné, meurtri par des épaules et des genoux en détresse, c’était l’image vivante et poignante de deux cents hommes devenus cadavres, qui, les premiers, s’étaient acharnés à défendre, motte par motte, la terre française. Mais il ne restait plus que le moule de leurs efforts, le dessin effrayant de leur expression dernière ; eux, ils avaient disparu, enfouis dans leur dernier sillon, boursouflant la terre fraîche de leurs deux cents corps tassés, pour encombrer le moins possible les vivants ».

L’écriture s’applique à rendre compte de l’argot parisien de l’époque, mis en valeur grâce à la hâblerie de Gaspard. On sait ainsi l’origine du fameux « poilu » : on dirait aujourd’hui un « type », un « mec ».

Andreossi

Gaspard. René Benjamin

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Alabama Song. Gilles Leroy

Zelda Fitzgerald est l’héroïne du roman de Gilles Leroy couronné par le prix Goncourt 2007. C’est elle-même qui nous raconte sa vie, d’abord de jeune fille de bonne famille de l’Alabama, puis d’épouse du célèbre écrivain Scott Fitzgerald. Une vie que l’auteur a choisi avec justesse de présenter sous le thème de la difficulté pour une femme de l’époque de parvenir à exister pour elle-même.

Ce n’est pas du côté de ses parents qu’elle trouve la plus grande affection mais plutôt du côté de sa nourrice noire Auntie. Plutôt indisciplinée, parfois effrontée, elle en veut à son père : « Le jour où je couperai mes cheveux à l’égal des hommes, comme je me le suis promis et même si cela vous déplaît, ce jour-là où tomberont en morte enfance les boucles blondes qui me contraignaient de faire la greluche sudiste, ce jour-là je ne jouirai vraiment qu’à l’idée de la tête de mon père, ce spectacle de lui, mâchoire décrochée, teint fantôme, et ses râles, ses jérémiades, ses insultes régurgitées, mâchonnées puis ravalées ».

Elle rencontre Scott lorsqu’il a 21 ans « et danse à merveille toutes les danses à la mode ». Sitôt mariés ils mènent dans les années 1920 une vie de « flambeurs », dans laquelle l’alcool a une part de plus en plus grande : « On était si semblables, lui et moi, on l’était dès la naissance, deux danseuses mondaines, deux gosses de vieux, deux enfants gâtées, intenables et, lui comme moi, médiocres à l’école, un duo de brillants « Peut mieux faire », deux créatures insatiables et condamnées à être déçues ».

A l’occasion d’un séjour en France, elle rencontre un bel aviateur avec qui elle vit une histoire d’amour intense. Scott la punit en l’arrachant à son bonheur, comme il la brime dans son désir d’écrire, en lui volant des extraits de son journal, en oubliant son nom aux histoires qu’ils écrivent en commun, en faisant pression pour qu’elle ne publie pas son premier roman. Et elle passe une grande partie de sa vie en hôpital psychiatrique, où elle meurt dans un incendie en 1948.

Le romancier se découvre dans les dernières pages : « Mes mains tremblent un peu. Il y a des morts devant lesquelles l’esprit bute, auxquelles il se refuse, et l’agonie par les flammes est de toutes la pire à mes yeux ». S’il profite de la liberté du romancier pour se mettre dans l’esprit de Zelda, il parvient à faire passer ses sentiments pour elle, grâce à une écriture évocatrice, habile à traduire la densité des corps.

Andreossi

Alabama Song, Gilles Leroy

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Les filles du calvaire, Pierre Combescot

C’est un gros roman au titre de station de métro parisien qui a été couronné par le Goncourt 1991. Comme les stations de métro, qui paraissent insensibles aux changements d’époque, le livre de Pierre Combescot semble vieilli depuis toujours. Le lecteur s’accroche pour lire l’histoire de Maud, tenancière de café, dans un style qui rappelle le roman populaire (en moins léger) ou les œuvres d’un Francis Carco sur le « milieu » (avec moins de talent).

Dans une première partie nous sommes donc à Paris dans l’après deuxième guerre mondiale. Autour du café-tabac des Trapézistes gravitent divers personnages que le lecteur est amené à qualifier de pittoresques, venus en particulier du Cirque d’Hiver voisin. Dans une deuxième partie nous remontons le temps aux origines de la famille de Maud, à La Goulette en Tunisie. Il est question d’une lignée de femmes juives dont les rapports entre mères et filles sont complexes.

La troisième partie, la plus longue, s’attache à l’installation de Maud à Paris durant la période de l’Occupation. Le sexe est le souci principal des personnages masculins, et la prostitution, surtout masculine, donne lieu à des observations toujours aussi pittoresques. On apprend d’ailleurs pourquoi Hitler persécutait les Juifs : « Parce que comment croyez-vous que ce peintre du dimanche survivait à Vienne quand il n’avait pas trois fifrelins en poche ? Comme tout le monde il faisait le trottoir. Et pas de bol pour nous, c’est une vieille chochotte de la synagogue qui la lui a mise. Et depuis ce jour il a la rondelle en feu. Voyez-vous Léa nous sommes ses morpions ! Et les morpions cela se brûle ! ».

En dernière partie nous suivons l’histoire d’une bouchère- chanteuse plus ou moins raccordée au reste du roman. Mais le style « populaire » (du moins essaie-t-on de le croire ainsi) des propos échangés par les personnages demeure, ainsi que les stéréotypes bien campés, tel cet Allemand qui au bistrot « y faisait chaque soir la fermeture sur l’air de ‘On lui roussira les poils du cul à la youpine’… », ou ce commentaire finement théologique : « Bref, démontrer par un pilpoul ‘du feu de Dieu’ (…) que toute cette chiée de rabbis, lesquels avaient monopolisé le verbe de Celui qui, nonobstant le vertige, proféra du haut du Sinaï les Commandements funestes aux oreilles des Hébreux, n’étaient en fait que des petits branleurs ».

Il arrive toutefois qu’une scène plus touchante émerge de ce monde interlope.

Andreossi

Les filles du calvaire, Pierre Combescot

 

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L’Amant, Marguerite Duras

Le Goncourt 1984 se donne nettement comme autobiographique, voulant même prolonger certains écrits antérieurs : « Ici je parle des périodes cachées de cette même jeunesse, de certains enfouissements que j’aurais opérés sur certains faits, sur certains sentiments, sur certains événements ». Mais le titre choisi met l’accent sur une aventure qui paraît somme toute moins remarquable que révélatrice du rapport de l’auteure à sa famille.

Une adolescente Française de Saigon séduit (ou est séduite par) un riche Chinois qui a vingt ans de plus qu’elle. Le pouvoir de la beauté adolescente s’exprime pleinement : « Dès le premier instant elle sait quelque chose comme ça, à savoir qu’il est à sa merci. Donc que d’autres que lui pourraient être aussi à sa merci si l’occasion se présentait ». L’histoire d’amour dure assez longtemps pour que l’inquiétude survienne chez l’amant : « Il éprouve une autre peur aussi, non parce que je suis blanche mais parce que je suis si jeune, si jeune qu’il pourrait aller en prison si on découvrait notre histoire ».

Pourtant la narratrice évoque beaucoup plus sa famille, c’est à dire sa mère et ses frères, pour que l’on n’ait pas le sentiment que l’essentiel se passe ailleurs, et que l’homme est l’occasion de se libérer d’une lourde emprise familiale : « L’enfant aura à faire avec cet homme-là, le premier, celui qui s’est présenté sur le bac ».

Mais il fallait que la mère et les frères ne soient plus pour pouvoir écrire cette histoire, éventuellement dans un style déroutant : « Pour les souvenirs aussi c’est trop tard. Maintenant je ne les aime plus. (…) C’est fini, je ne me souviens plus. C’est pourquoi j’en écris si facile d’elle maintenant, si long, si étiré, elle est devenue écriture courante ».

Ce sont les propos de la mère à la directrice de la pension qui résument la question du rapport à l’argent sous-jacent à la relation avec l’amant Chinois : « La mère parle, parle. Elle parle de la prostitution éclatante et elle rit, du scandale, de cette pitrerie, de ce chapeau déplacé, de cette élégance sublime de l’enfant de la traversée du fleuve, et elle rit de cette chose irrésistible ici dans les colonies françaises, je parle, dit-elle, de cette peau de blanche, de cette jeune enfant qui était jusque- là cachée dans les postes de brousse et qui tout à coup arrive au grand jour et se commet dans la ville au su et à la vue de tous, avec la grande racaille milliardaire chinoise, diamant au doigt comme une jeune banquière, et elle pleure ».

Andreossi

L’Amant, Marguerite Duras

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Anna-Eva Bergman. Passages

Alors que se tient au Musée d’art moderne de la Ville de Paris une rétrospective consacrée à Hans Hartung, le Musée des Beaux-Arts de Caen propose au même moment une exposition consacrée aux œuvres de son épouse, Anna-Eva Bergman (1909-1987), dans la continuité des deux voyages de l’artiste au nord de la Norvège, en 1950 et 1964.

Née en Suède, mais ayant vécu sa jeunesse chez sa mère en Norvège, Anna-Eva Bergman se destine très tôt à la carrière artistique. A l’occasion d’un séjour en France, elle fait la connaissance, à l’âge de 20 ans, d’Hans Hartung, qui en a cinq de plus. Ils se marient trois mois après leur première rencontre. Le couple se sépare en 1938, mais se retrouve en 1952 et se remarie en 1957. Les deux artistes ne se quitteront plus. En 1967, ils achètent un terrain sur les hauteurs d’Antibes dans l’intention d’y construire une maison. Ils s’installeront dans celle-ci, où chacun dispose d’un immense atelier, en 1973. Ce n’est que quelques années après la disparition d’Anna-Eva, en 1987, que son travail a commencé à susciter un grand intérêt. La création de la Fondation Hans Hartung-Anna Eva Bergman en 1994 est l’occasion de la découverte de la portée et de l’originalité de son œuvre.

L’exposition relate les deux voyages d’Anna-Eva Bergman dans le Grand Nord, le premier en 1950, le second en 1964, en compagnie d’Hans Hartung. Les œuvres de la première période évoquent encore l’Ecole de Paris, voire le surréalisme. Très graphiques, elles ne dissimulent pas la difficulté à rendre ces paysages ultimes. Les bleus voisinent volontiers avec des couleurs chaudes, le jaune surtout, le rouge ou l’ocre.

Entre 1950 et 1964, Bergman fait évoluer les grands principes de son œuvre : elle vise une extrême simplification, que la redécouverte du Grand Nord conforte. Désormais, le paysage se focalise dans ses tableaux sur un seul élément, massif et statique: fjords, glaciers, barques, falaises ou horizons. Les grands formats sont peints dans des gris ou, le plus souvent, des bleus sombres rehaussés par des feuilles de métal qui donnent à l’ensemble une très belle luminescence. En témoignent, par exemple, les superbes « Fjord n°2-1968 » et « Montagne transparente n°4-1967 ». Selon la formule d’Anna-Eva Bergman elle-même, cette utilisation très personnelle de métaux permet à ses toiles,  sans user du recours à des artifices de perspective, de bénéficier d’effets visuels inédits, effets que le spectateur est en mesure de provoquer en bougeant devant la toile.

L’exposition se termine par l’affichage de petits « acryliques et feuilles de métal », chefs d’œuvre de concision et de pureté.

Cette visite constitue donc une très belle introduction à l’œuvre d’Anna-Eva Bergman, qui invite à la méditation et au recueillement, dans l’attente de la rétrospective que le Musée d’art moderne de la Ville de Paris lui consacrera en 2021.

Jean-Yves

Musée des Beaux-Arts de Caen

Jusqu’au 1er mars 2020

Ouvert du mardi au vendredi de 9h30 à 12h30 et 13h30 à 18h, week-ends et jours fériés de 11h à 18h

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Les Bêtises, Jacques Laurent.

Le Goncourt 1970 ne manque pas d’ambition, surtout  lorsque le narrateur confie : « le moment approche où si mon entreprise est réussie le lecteur me connaîtra mieux que moi ». Si Jacques Laurent tente de démêler les rapports complexes entre la vie et l’écriture, le résultat n’est pas tout à fait convaincant.

C’est un ami (avec préfaces, notes de bas de pages) qui compose le livre avec les parties que l’auteur lui a successivement laissées : « Dans un premier temps le héros se révèle par la fiction qu’il a produite grâce à laquelle on découvre ce qu’il aurait voulu être ; dans le deuxième, il peint sa vie avec un recul qui n’exclut ni l’oubli, ni le plaidoyer, ni la fabrication ; dans un troisième il se survole minute après minute et en rase-mottes ». Mais ce n’est pas fini, une quatrième partie va plus au fond du personnage à l’aide de 60 pages intitulées : « Fin fond ».

La vie du narrateur se déroule sur plusieurs décennies, depuis l’Occupation jusqu’en 1966. Certains faits sont rapportés de manière différente et le lecteur est amené à faire le choix entre ce qui relève de la fiction et ce qui relève de l’autobiographie, sachant qu’au bout du compte tout fait roman. La variété des sujets abordés est très grande, d’un accord de Pétain avec la Résistance à la question de la hiérarchie dans un poulailler en passant par des réflexions sur l’œuvre de Spinoza.

L’écriture est le thème principal du livre, souligné à plusieurs reprises : « Mes meilleures omelettes au lard je les ai mangées imprimées ». Les références à la littérature sont constantes, le narrateur est toujours en train de lire un ouvrage. Il reconnaît, dans l’examen des «  Bêtises de Cambrai » (titre de la première partie) : « Bref, je ne voulais plus penser à moi, mais je m’apercevais que sans moi je ne pouvais poursuivre les Bêtises de Cambrai, sauf si je me bornais à des enjolivements qui me glaçaient ».

Le tout souffre de bien des longueurs, Jacques Laurent n’arrive pas à soutenir l’attention sur toutes les 600 grosses pages du livre. Mais on retient certaines descriptions, par exemple l’épluchure de la banane : « J’en tirais, un à un, les pans qui retombaient, autour de mes doigts joints, comme des orchidées mourantes. Ce dépiautage, juste un peu irritant par le frisson des deux chairs qui se détachaient, l’une un peu cuir, l’autre un peu serviette-éponge mouillée, précédait le plus difficile qui était de mordre dans l’extrémité pointue et alourdie d’un grain de beauté de ce fruit, le plus stupide de la création ».

Andreossi

Les Bêtises, Jacques Laurent.

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El Greco au Grand-Palais

Quelle merveilleuse exposition à aller voir au Grand-Palais avant qu’elle ne ferme ses portes le 10 février ! Il s’agit de la première grande rétrospective consacrée au Greco (1541-1614) à Paris… Cela paraît incroyable, mais la patience de ses admirateurs est largement récompensée. Aussi simple qu’efficace, le parcours, monté sur de grands murs blancs, présente quelques soixante-dix peintures augmentées de dessins et tableaux d’élèves – ceux-ci anecdotiques. Organisés en un ordre globalement chronologique, qui préserve la réunion, logique, de « séries », les tableaux sélectionnés Guillaume Kientz et Charlotte Chastel-Rousseau sont tous de haut vol.

Et on s’envole vers des sommets de spiritualité. A l’exception des « Fables », et de quelques portraits, l’ensemble illustre le Nouveau Testament (Greco est contemporain du Concile de Trente et de ses suites) : des Vierge, des Marie-Madeleine, Saint-Pierre et Saint-Paul, l’Adoration des Mages, l’Adoration des Bergers, Jésus chassant les marchands du Temple, Saint-François recevant les stigmates (le saint le plus représenté par le Greco), Saint-Martin et bien sûr le Christ.

Cardinal Fernando Niño de Guevara, 1600-1601, Metropolitan museum of art, New York

Né en Crête, commençant sa carrière à Venise dans le sillage de Véronèse, Titien, Tintoret, Basano (difficile alors d’y faire sa place), il poursuit sa route par la Rome de Michel-Ange (compliqué aussi) pour finalement gagner Tolède, alors plus importante cité de Castille. Là, il reçoit des commandes, installe son atelier, peint notamment son fameux Enterrement pour le comte d’Orgaz pour la chapelle Santo Tomé et surtout, commande royale, Le songe de Philippe II.

Succès modeste de son vivant, oubli complet après sa mort. Il faudra attendre la fin du XIX° et les révolutions picturales d’alors pour le redécouvrir. Picasso, Bacon, les Expressionnistes allemands l’adorèrent. On comprend pourquoi. Ses couleurs, empreintes de l’école vénitienne, elles ont un acidulé d’une modernité saisissante. Si certaines de ses compositions sont fracassantes (la Sainte-Famille notamment), ce qui frappe le plus est l’expression de ses personnages. A-t-on vu Vierge plus consentante, emplie, que la Vierge de l’Annonciation peinte à ses débuts ? A-t-on vu des Christ plus poignants, sans cet excès de dolorisme parfois reproché aux Maniéristes ? Et que dire des saints, en particulier Saint-François qui ferait s’agenouiller un morceau de bois ?

Ces tableaux sont tous magnifiques, viennent le plus souvent des Etats-Unis, de Tolède ou d’ailleurs. Encore quelques jours pour en profiter à Paris tant qu’ils y sont réunis.

El Greco

Grand-Palais

Jusqu’au 10 février 2020

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Le rêveur de la forêt. Musée Zadkine

Dès l’entrée de ce musée intimiste, les œuvres de Zadkine, longs personnages de bois, sans tête, en forme de totems, rassemblés sur le même socle, évoquent la forêt. La thématique de l’exposition vient des mots mêmes de l’artiste (1888-1967), qui a sculpté le bois en laissant la matière exister après le passage du ciseau.

Parmi les quelques quarante artistes représentés ici, des plus anciens (Rodin, Gauguin…) aux plus jeunes (Hicham Berrada, Ariane Michel…), les rapports de l’humanité à la forêt se déclinent en plusieurs versions, suscitant la réflexion du visiteur d’aujourd’hui, qui a ainsi l’occasion de rêver à la place qu’il occupe dans une nature formatrice.

Pour Zadkine ou Giacometti le rapport est étroit entre les hommes et la forêt, par une représentation analogique : le second façonne des personnages-arbres, tandis que le premier fait surgir les corps des troncs. Avec le « Torse » Zadkine montre bien que c’est l’humanité qui reconnaît sa parenté avec les arbres. Laure Prouvost insiste en greffant des seins sur les branches.

Ce sont les productions de l’arbre qui intéressent d’autres plasticiens : une feuille d’aucuba est mise en valeur par Marc Couturier, tandis que Dubuffet signe un tableau d’écorces et de feuilles (« Chaussée boiseuse ») et Germaine Richier fait des ramures et du feuillage une chauve- souris. L’énergie dont fait preuve la croissance végétale est soulignée par les œuvres d’Arp, d’Hicham Berrada ou de Giuseppe Penone : celui-ci enserre l’arbre par une main de bronze et le laisse croître autour de la main.

Certains artistes éloignent la forêt de l’humanité : difficile de faire entrer les humains dans les forêts d’Hicham Berrada ou d’Eva Jospin, parce qu’elles semblent parfaitement se passer d’eux ou parce qu’elles apparaissent impénétrables. La « Dernière Forêt » de Max Ernst, envahie par les formes végétales n’a pour témoin que la lune.

Passé dans l’atelier de Zadkine en traversant le jardin, à côté d’autres œuvres, on retiendra l’installation d’Ariane Michel : une vidéo aux tons sombres montre un homme imitant les bruits de la forêt, la nuit, à l’aide de divers instruments. On retrouve ceux-ci déposés au pied de l’écran, la plupart objets d’un quotidien trivial qui contraste fortement avec l’image des mystères de la forêt, la nuit. Si la forêt est inimitable, c’est qu’elle est irremplaçable.

Andreossi

Le rêveur de la forêt

Musée Zadkine

100bis rue d’Assas Paris

Jusqu’au 23 février 2020

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Dieu est né en exil. Vintila Horia

Drôle d’aventure pour le Goncourt 1960 : attribué, il n’a pas été décerné. C’est qu’on a découvert que son auteur, Vintila Horia, après un passé de militant fasciste, avait été condamné dans son pays d’origine, la Roumanie. Réfugié après 1945 en France puis en Espagne il connaît bien la condition d’exilé qui est le thème de son roman écrit dans un impeccable français.

L’auteur, à partir des écrits du poète Ovide, imagine la tenue d’un journal de ce Romain banni par l’empereur Auguste en l’an 9. Exilé à Tomes, dans l’actuelle Roumanie, Ovide commence à ne penser qu’au retour à Rome. Mais au bout des huit ans de relégation, son état d’esprit a beaucoup évolué, car il a appris à connaître les « barbares » du lieu, les Gètes, et est prêt à abandonner le polythéisme romain pour la nouvelle religion émergente, le christianisme.

Nous suivons année après année cette évolution, qui passe par l’abandon de la vie urbaine qu’il a connue et l’évocation de sa jeunesse, dans une atmosphère de douce mélancolie : « Le soir était calme, il faisait encore chaud, les feuilles des oliviers se renversaient doucement dans la brise en faisant voir leur ventre argenté, comme de petits poissons dans une eau limpide ».

Ovide devient de plus en plus critique vis-à-vis de l’impérialisme romain : « Les Romains faisaient avancer partout les limites de l’empire, à force de couper des têtes et d’implanter des lois, sans se douter que la terre n’avait pas de fin et que leur entreprise demandait autant d’hommes que tous les autres hommes de l’espace à conquérir ». Il observe comment certains peuples gardent une bonne part de leur culture : « Notre civilisation a sans doute ses avantages et les Gètes savent en profiter. Ils tolèrent la présence des Grecs qui ont su les apprivoiser, en faisant de leurs villes des centres commerciaux florissants où les Gètes viennent changer leurs produits ».

C’est par rapport à la religion que le changement dans les valeurs d’Ovide est le plus manifeste. Grâce à des rencontres qui l’ont marqué, comme avec sa servante Dokia, ou avec le médecin Grec Théodore, il est séduit par le monothéisme. Théodore raconte : « Comment pouvais-je croire encore à Zeus, l’adultère, le criminel, le jouisseur, l’inverti, quand, devant mes yeux, à Alexandrie, j’apprenais que Dieu était un seul, quoique sa substance était triple ? Connaissez-vous cette doctrine ? Elle est d’une grande beauté ».

Peut-être Vintila Horia a-t-il pris des libertés avec l’Histoire, mais son roman n’en reste pas moins très agréable à lire.

Andreossi

Dieu est né en exil. Vintila Horia

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