Ecrit sur de l’eau, Francis de Miomandre

L’auteur du Goncourt 1908 a fait preuve d’un grand sens du titre : un roman vite oublié, léger, qui effectivement semble filer sur l’eau d’une imagination alerte. André Gide en a fait un portrait très juste : « Léger comme une bulle, inconsistant, bizarre, il se dérobe sous la critique et semble sans cesse en formation. Il pourrait être insupportable ; il est charmant ».

Francis de Miomandre met en scène un jeune homme, Jacques de Meillan, qui, cherchant l’amour, affronte avec bien des naïvetés les contradictions entre ses idéaux et les dures réalités de la vie. Lancé sur la trace d’une jeune femme qui l’a ébloui, il découvre peu à peu l’ampleur des conquêtes de son adorée. Sa tentative de transformer l’amitié éprouvée pour Juliette en amour de consolation ne réussit guère. Heureusement l’humour est là et sauve le récit de toutes les situations scabreuses. Même le vautour domestique et la tortue, qui vivent dans la cuisine, y mettent du leur.

Les personnages ne manquent pas de pittoresque, en premier lieu le père de Jacques, homme d’affaires particulièrement inventif mais d’une incompétence totale à réaliser ses projets, et Monsieur Cabillaud, auprès duquel le jeune héros prend conseil, et qui se révèle redoutable philosophe : « Quand on a prévu le pire, comme il n’est pas toujours certain, on est tout flatté par la survenue d’un petit meilleur de rien du tout ».

C’est la société d’avant la guerre de 14-18 qui nous est décrite au moment où bien des choses vont basculer : l’érosion progressive de la classe des petits rentiers, le remplacement des chevaux par les moteurs d’automobiles, les difficultés croissantes des mâles bourgeois à profiter d’une vie érotique sans conséquences. Mais l’auteur ne se prend guère au sérieux, et nous donne quelques conseils de lecture de son roman : « Il ne demande aucun effort pour être lu. Que tu l’ouvres par le milieu, il te sera aussi intelligible que si tu l’abordes au premier chapitre. Pareil à l’éternité, il n’a ni commencement ni fin, mais il est moins long ».

De ci de là la lecture aérienne est arrêtée par d’heureuses trouvailles, du type : « alors que l’aube brouillée et livide épuise les yeux las » ; ou encore : « il mit un complet sombre et une cravate sévère, aux tons amortis de minerai pas encore entièrement extrait d’une carrière nouvelle ». Et puis, contre toute attente qui pourrait faire penser à la description d’une vie parisienne, l’histoire se passe à Marseille.

Andreossi

Ecrit sur de l’eau, Francis de Miomandre

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Tokyo – Paris au Musée de l’Orangerie

Pablo Picasso (1881-1973), Saltimbanque aux bras croisés, 1923, Tokyo, Bridgestone Museum of Art, Succession Picasso 2017

C’est grâce aux travaux de réfection du musée Bridgestone de Tokyo que l’on peut voir à Paris, unique étape occidentale de l’exposition, quelques uns des chefs d’œuvre de la fondation Ishibashi. Initiée à partir de la fin des années 1930 par Shojiro Ishibashi (1889-1976), industriel enrichi et ouvert sur l’Occident pendant l’ère Meiji, la collection continuée par ses fils et petit-fils compte aujourd’hui plus de 2 600 pièces.

Organisé en six sections, le parcours commence et finit par des œuvres orientales mais a pour corps essentiel des productions européennes impressionnistes, post impressionnistes et « modernes ».

On débute ainsi avec l’européanisation de l’art nippon au tournant du XX° siècle, occasion d’admirer quelques peintures de l’époque yogâ (1), dont les magnifiques Eventail noir de Fujishima, ou encore les Paradis sous-marin et Présent à la mer de Shigeru Aoki. On termine avec des tableaux abstraits de l’après-guerre mis en parallèle avec des œuvres de Soulages, Hartung, Pollock.

Constantin Brancusi (1876-1957), Le Baiser, 1907-1910, Tokyo, Bridgestone Museum of Art, Don de Hiroshi Ishibashi, Mikiko Miyahara et Tomoko Ishibashi, 1998

Mais si l’exposition souligne d’abord l’influence de l’art occidental sur la peinture japonaise, l’influence de celle-ci sur les artistes européens n’est ensuite que discrètement évoquée. Elle est pourtant largement connue et parfois criante, au point qu’on en découvre ici de nouveaux reliefs. Face à la Montagne Sainte-Victoire de Cézanne, aussi bleue que majestueuse, comment ne pas penser aux 36 vues du Mont Fuji de Hokusai, malgré la différence de traitement qui les oppose ? Naturellement, on retrouve aussi les Nymphéas, qui ornaient le pont japonais de la résidence de Giverny de Monet, le pinceau simplifié et les aplats de Matisse et, plus surprenante, une Nature morte à tête de cheval de Gauguin, exécutée une fois n’est pas coutume chez lui dans un style pointilliste et sur fond d’éventail japonais.

Paul Cézanne (1839-1906), Cézanne coiffé d’un chapeau mou, vers 1890-1894, Tokyo, Bridgestone Museum of Art, Don de Shôjiro Ishibashi, 1961

Encore qu’ici ne soit pas l’intérêt principal de cette exposition qui annonce la célébration l’année prochaine des 160 ans des relations diplomatiques franco-japonaises. Son attrait réside dans les œuvres elles-mêmes et l’évidence avec laquelle elles cohabitent. A part les chanceux qui ont pu se rende à Tokyo, qui a pu découvrir tout à la fois ce saisissant Saltimbanque aux bras croisés de Picasso, cet autoportrait en pied de Manet, cette divine Toilette de Moreau, cet autoportrait d’un Cézanne vieillissant, dont le regard dissimule la pensée, l’hivernal mais chaleureux Potager au jardin de Maubuisson de Pissaro, le Saint Mammès et Les coteaux de la Celle de Sisley par un matin de juin (quelle lumière !).

Emile-Antoine Bourdelle (1861-1929), Pénélope, 1909

On aime aussi le formidable Don Quichotte de Daumier – convaincante incarnation du « héros » de Cervantès se rendant par les montagnes aux noces de Gamaches avec son fidèle Sancho -, la Belle-Ile de Monet baignée de flots turquoise copieusement arrosés, le splendide 07.06.85 de Zaouki de la dernière section, dans lequel on plonge aussi longuement.

Les sculptures ne sont pas en reste et justement valorisées : intraitable Pénélope de Bourdelle, Baiser de Brancusi, Buste de Diego de Giacometti… Comme beaucoup de tableaux, elles aussi témoignent soit d’une pointe de mélancolie soit d’une grande douceur. Et bien souvent les deux se mêlent pour constituer le fil conducteur de ce très bel ensemble.

Tokyo – Paris, Chefs d’œuvre du Bridgestone Museum

Collection Ishibashi Foundation

Musée de l’Orangerie

Jardin des Tuileries – Paris 1er

Jusqu’au 21 août 2017

Cette exposition est organisée par le musée de l’Orangerie et le Bridgestone Museum of Art, Collection Ishibashi Foundation, Tokyo

(1) Peinture yogâ : peinture moderne japonaise de style occidental

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Sylvain Tesson. Dans les forêts de Sibérie

On a beaucoup aimé Les chemins noirs le dernier livre de Sylvain Tesson (sorti en 2016), dans lequel il raconte sa traversée à pied de la France, engagée à titre de thérapie physique et mentale après l’accident grave qu’il a subi. Un récit qui mériterait lui aussi un billet ici.

Dans les forêts de Sibérie, lui, a été publié en 2011 et a reçu le prix Médicis essai cette année-là. Voici de quoi il retourne. En 2010, de février à juillet, Sylvain Tesson a passé six mois seul dans une cabane en bois au bord du lac Baïkal et y a tenu un journal au jour le jour. Il tient en quelques 250 pages qui – assez étonnamment vu la monotonie apparente de sa villégiature – captivent totalement.

On le suit avec la curiosité du lecteur d’abord, puis – magie de l’écriture, talent de l’auteur – en épousant sans s’en rendre compte sa propre curiosité, pris par son attention au temps qu’il fait, au temps qui passe – si lentement bien souvent – aux bêtes (au début, il n’y a qu’un oiseau, seul ami sur place), à la chaleur de la cabane, refuge dans la glaciale taïga, à la végétation immobile, à l’évolution de la neige et des marbrures sur la glace du lac. Il y a aussi les ombles prises au bout de la cane et d’heures d’attentes, et les visites impromptues (une journée pour se remettre de ces irruptions venue crever la toile épaisse de la solitude). Le corps qui à débiter le bois se durcit, le teint qui s’éclaircit, les pensées qui ralentissent, le sens de l’observation qui se développe.

Les heures et les pages de lecture défilent, Tesson partage, cite romanciers, philosophes, poètes :

« Rainer Maria Rilke dans la lettre du 17 février 1903 adressée au jeune poète Franz Xaver Kappus : « Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de n’être pas assez poète pour attirer à vous ses richesses. » Et John Burroughs dans L’Art de voir les choses : « Le ton sur lequel nous parlons au monde est celui qu’il emploie avec nous. » ».

Moments d’abattement, ennui, hiver qui n’en finit pas, et puis, le 5 avril, par -23 ° : « Cette vie procure la paix. Non que toute envie s’éteigne en soi. La cabane n’est pas un arbre de l’Eveil bouddhique. La cabane resserre les ambitions aux proportions du possible. En rétrécissant la panoplie des actions, on augmente la profondeur de chaque expérience. La lecture, l’écriture, la pêche, l’ascension des versants, le patin, la flânerie dans les bois… l’existence se réduit à une quinzaine d’activités. Le naufragé jouit d’une liberté mais circonscrite aux limites de son îles. Au début des récits de robinsonnades, le héros tente de s’échapper en construisant une embarcation. Il est persuadé que tout est possible, que le bonheur se situe derrière l’horizon. Rejeté une nouvelle fois sur le rivage, il comprend qu’il ne s’échappera pas et, apaisé, découvre que la limitation est source de joie. On dit alors qu’il se résigne. Résigné, l’ermite ? Pas davantage que le citadin qui, hagard, saisit soudain sous les lampions du boulevard que sa vie ne lui suffira pas à goûter toutes les tentations de la fête. »

Quelques jours après, il explique pourquoi il tient un journal : « Tout ce qui me reste de ma vie ce sont les notes. J’écris un journal intime pour lutter contre l’oubli, offrir un supplétif à la mémoire. Si l’on ne tient pas le greffe de ses faits et gestes, à quoi bon vivre : les heures coulent, chaque jour s’efface et le néant triomphe. »

Son attrait pour l’érémitisme, que l’on retrouve dans Les chemins noirs, récit de la joie des chemins de traverse, il essaie de l’expliquer aussi : « Un ermite ne menace pas la société des hommes. Tout juste en incarne-t-il la critique. Le vagabond chaparde. Le rebelle appointé s’exprime à la télévision. L’anarchiste rêve de détruire la société dans laquelle il se fond. Le hacker aujourd’hui fomente l’écroulement de citadelles virtuelles depuis sa chambre. (…) Tous deux ont besoin de la société honnie. Elle constitue leur cible et la destruction de la cible est leur raison d’être. L’ermite se tient à l’écart, dans un refus poli. Il ressemble au convive qui, d’un geste doux, refuse le plat. Si la société disparaissait, l’ermite poursuivrait sa vie d’ermite. Les révoltés eux, se retrouveraient au chômage technique. L’ermite ne s’oppose pas, il épouse un mode de vie. Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité. »

De ces Forêts de Sibérie, on a enfin envie de retenir ce passage, bien représentatif de la personnalité de Sylvain Tesson telle qu’elle ressort de ses journaux de bord aussi bien français que sibérien, un côté très attachant, pétri de questionnements, en perpétuels cheminement et recherche de réponses : « Ma présence ici, je la dois à ce jour de juillet, il y a sept ou huit ans, où je découvris les rives du Baïkal. L’impression inocula en moi la certitude que je reverrais ces lieux. A la manière de ces ésotéristes guénoniens obsédés par l’identification de « l’âge d’or », nous sommes quelques âmes nomades qui cherchons par tous les moyens à revivre les moments intenses de nos existences. Pour certains, ils se situent dans l’enfance, pour d’autres ils correspondent au premier baiser sous le pont de la départementale, pour d’autres encore à une sensation d’épanouissement inexplicable, un soir d’été, dans le crissement des cigales, pour d’autres enfin à une nuit d’hiver où auraient afflué de hautes et bonnes pensées. Pour moi c’était là, au bord du talus sablonneux ouvert sur le lac. »

Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson, Gallimard, 2011

Également en Folio

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Le soleil des Scorta Laurent Gaudé

Le Goncourt 2004 nous ramène dans les Pouilles, (comme Roger Vailland nous y avait conduit en 1957), avec l’histoire d’une famille qui se déploie sur un siècle. Le fondateur de la lignée des Scorta est plutôt de naissance modeste, né « d‘un père vaurien, assassiné deux heures après son étreinte, et d’une vieille fille qui s’ouvrait à un homme pour la première fois ». Ses descendants ne feront jamais fortune, mais apprendront quelques saveurs que la vie peut apporter, surtout si le soleil d’Italie y met du sien.

Rocco, devenu plus brigand encore que son père, épouse la Muette dont il a trois enfants, deux garçons et une fille, Carmela qui nous laisse, à la fin de sa vie et à chaque fin de chapitre, quelques confidences. C’est elle qui a l’énergie pour guider la fratrie après une aventure newyorkaise ratée, qui a l’idée d’ouvrir un Tabac dans leur village de Montepuccio, et qui sait donner l’élan nécessaire pour se relancer après les malheurs.

Cette fratrie n’est pas qu’unie par les liens du sang, car elle compte aussi Rafaele, gamin du village qui s’est attaché aux Scorta : quatrième « frère », il doit faire le deuil de son amour d’une autre nature pour Carmela. La malédiction de l’origine joue son rôle, orientée par les personnalités des curés qui se succèdent au village, de manière parfois néfaste, ou au contraire salutaire.

La narration est limpide et sait nous faire voir : « Le trabucco remonte ses filets avec lenteur et majesté tel un grand homme maigre qui plonge les mains dans l’eau et les remonte lentement comme s’il portait les trésors de la mer ». De belles scènes nous évoquent la chaleur du sud italien et celle qui émane de l’union de ces frères et sœur.

Au centre du roman, la fête que donne Rafaele pour les siens sur son trabucco fait figure de seconde fondation familiale : « Nous sommes nés du soleil, Elia. Sa chaleur, nous l’avons en nous. D’aussi loin que nos corps se souviennent, il était là, réchauffant nos peaux de nourrissons. Et nous ne cessons de le manger, de le croquer à pleines dents. Il est là, dans les fruits que nous mangeons. Les pêches. Les olives. Les oranges. C’est son parfum. Avec l’huile que nous buvons, il coule dans nos gorges. Il est en nous. Nous sommes les mangeurs de soleil ».

Et au moment d’évoquer son plus beau souvenir devant son frère, Giuseppe n’hésite pas : « Il y avait du risotto aux fruits de mer qui fondait dans la bouche. Ta Giuseppina portait une robe bleu ciel. Elle était belle comme un cœur et s’activait de la table à la cuisine, sans cesse. Je me souviens de toi, au four, suant comme un travailleur à la mine. Et le bruit des poissons qui sifflaient sur le gril. Tu vois. Après une vie entière, c’est le souvenir le plus beau de tous. Est-ce que cela ne fait pas de moi le plus misérable des hommes ? » Le lecteur aura répondu.

Andreossi

Le soleil des Scorta Laurent Gaudé

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La vie devant soi, Romain Gary (Emile Ajar)

Phénomène unique dans l’histoire du prix Goncourt, Romain Gary, après Les Racines du ciel en 1956, a été à nouveau couronné en 1975, sous le nom d’Emile Ajar. Certes cela contrevenait aux règles de l’institution, et on peut évaluer aujourd’hui l’affaire comme un jeu malicieux de Gary avec la critique. On peut penser aussi que c’est Momo qui a dicté à Ajar, Gary ou Roman Kacew (nom d’origine de l’auteur) ce magnifique livre à la lecture tellement jubilatoire.

« La première chose que je peux vous dire c’est qu’on habitait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines ». La première phrase du roman nous lance dans la langue si particulière de Momo, faite des expressions qu’il a entendues de Madame Rosa qui l’a élevé, et du voisinage bigarré qui l’accompagne. Mais cette langue témoigne aussi d’une philosophie de la vie très déterminée, mélange d’empathie pour ses voisins et de volonté farouche de choisir sa vie.

Madame Rosa, ancienne prostituée, élève des enfants que d’autres femmes « qui se défendent avec leur cul » lui ont confiés, pour leur éviter l’Assistance Publique ou la mainmise des « proxynètes ». Momo est un jeune Arabe qui aide Madame Rosa, Juive qui s’approche de la fin de sa vie, à lutter contre les tentatives d’hospitalisation qui lui rappellent trop les rafles et l’enfermement dans les camps qu’elle a connus autrefois. A l’hôpital elle ne pourra pas « avorter » comme elle l’entend : « Tout le monde savait dans le quartier qu’il n’était pas possible de se faire avorter à l’hôpital même quand on était à la torture et qu’ils étaient capables de vous faire vivre de force, tant que vous étiez encore de la barbaque et qu’on pouvait planter une aiguille dedans ».

Cette histoire d’amour entre Momo et Madame Rosa se coule dans le réseau d’amitié déployé autour des deux personnages. On y rencontre par exemple Madame Lola : « Madame Lola circulait en voiture toute la nuit au bois de Boulogne et elle disait qu’elle était le seul Sénégalais dans le métier et qu’elle plaisait beaucoup car lorsqu’elle s’ouvrait elle avait à la fois des belles niches et un zob ». Ou Monsieur Charmette : « Ce Monsieur Charmette avait un visage déjà ombragé, surtout autour des yeux qui sont les premiers à se creuser et vivent seuls dans leur arrondissement avec une expression de pourquoi, de quel droit, qu’est-ce qui m’arrive ».

Mais c’est Madame Rosa qui fait l’objet des plus belles observations : « Madame Rosa mélangeait toutes les langues de sa vie, et me parlait polonais qui était sa langue la plus reculée et qui lui revenait car ce qui reste le plus chez les vieux c’est leur jeunesse ».

Andreossi

La vie devant soi, Romain Gary (Emile Ajar)

En 2008, avant le début du feuilleton des Goncourt, maglm avait déjà chroniqué ce chef-d’oeuvre. En complément du billet d’Andreossi, on peut relire celui-là, tout aussi enthousiaste.

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Le rocher de Tanios, Amin Maalouf

« En ce temps-là, le ciel était si bas qu’aucun homme n’osait se dresser de toute sa taille. Cependant, il y avait la vie, il y avait des désirs et des fêtes. Et si l’on n’attendait jamais le meilleur en ce monde, on espérait chaque jour échapper au pire ». C’est du Liban dont nous parle le Goncourt 1993 d’Amin Maalouf, pour nous conter l’histoire d’une disparition, celle du légendaire Tanios. Avant la disparition mystérieuse, une vie est reconstituée, dans une langue que l’on suivrait sur tous les chemins de l’imaginaire historique.

Le narrateur dit s’aider de divers documents d’époque (les années 1830) pour reconstituer le climat très particulier de luttes d’influence entre d’une part les autorités locales (Emir d’Egypte, Ottomans, Patriarche chrétien, cheikhs de village) et les puissances européennes (Angleterre, France) : chronique du village de Kfaryabda écrit par un moine, les carnets d’un pasteur anglican, les pensées d’un philosophe muletier. Et bien sûr les récits oraux que rapportent les vieilles personnes plus d’un siècle après les événements.

L’effet de vérité obtenu par ce procédé est aidé par un style enchanteur. La société est décrite de manière très imagée, les corps s’expriment selon des rites précis dans lesquels chaque geste a un sens. Ainsi la séance de visite du matin au cheikh : « Quant au métayer Chalhoub, compagnon de longue date à la guerre comme à la chasse, il allait lui aussi se pencher, mais avec une imperceptible lenteur, s’attendant à voir le maître retirer sa main, puis l’aider à se relever en lui donnant une brève accolade (…) S’agissant du métayer Ayyoub, qui s’était enrichi et qui venait de se faire construire une maison à Dayroun, il fallait l’aider également à se relever et lui donner une brève accolade, mais seulement après qu’il eut effleuré ses lèvres les doigts de son seigneur ».

La scène centrale du roman, l’assassinat du Patriarche, est écrite avec un grand sens du rythme : « Mais c’est au dernier moment qu’il l’aperçut, au tout dernier moment, quand il ne pouvait plus rien arrêter ; cependant que, de son regard il embrassait l’ensemble de la scène –les hommes, les bêtes, leurs geste, leurs expressions : le patriarche qui avançait sur son cheval, suivi de son escorte, une dizaine de cavaliers, et autant d’hommes à pied. Et Gérios, derrière un rocher, tête nue, l’arme à l’épaule. Le coup est parti ».

L’histoire de Tanios, à la recherche de son identité, partagé entre deux figures de père, nous devient attachante dans toutes ses péripéties, jusqu’à la fin inexpliquée : « Ce n’est pas ainsi que se prend la décision de partir. On n’évalue pas, on n’aligne pas inconvénients et avantages. D’un instant à l’autre on bascule. Vers une autre vie, vers une autre mort. Vers la gloire ou l’oubli. Qui dira jamais à la suite de quel regard, de quelle parole, de quel ricanement, un homme se découvre soudain étranger au milieu des siens ? Pour que naisse en lui cette urgence de s’éloigner, ou de disparaître ».

Andreossi

Le rocher de Tanios, Amin Maalouf

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Interview

La dernière représentation de la saison au Théâtre du Rond-Point a été jouée dimanche 12 mars, mais le spectacle part ensuite en tournée en province, avant de revenir à Paris au Théâtre Monfort.

Il s’agit d’une pièce remarquable, quoique d’un dispositif assez réduit : deux comédiens (elle, Judith Henry, toujours excellente de fraîcheur, lui, Nicolas Bouchaud, fort différent mais très bon aussi) tantôt rejouent des interviews historiques célèbres, tantôt restituent des interviews qu’ils ont obtenues de personnalités dont le métier est l’interview.

Le choix des textes est excellent et les deux comédiens enchaînent les séquences avec une agilité et un naturel déconcertants.

C’est ainsi qu’on voit et écoute Marguerite Duras in fine clouer le bec à Bernard Pivot après avoir été malmenée sur son alcoolisme (« Mais alors vous êtes prête au pire …? » – « Ben oui, la preuve : je suis là ! »). Jean Hatzfeld parler du loupé total des journalistes sur le génocide au Rwanda, qui n’ont pas su voir les rescapés – qui ne pouvaient parler. Raymond Depardon et Claudine Nougaret son épouse évoquant  leur travail, notamment avec les paysans (cf la trilogie de documentaires, dont le dernier, La vie moderne) : comment savoir attendre pour obtenir une parole, mais aussi la place de Claudine Nougaret dans le monde médiatique – toujours vue comme l’épouse de, rarement citée par son nom et pour son travail en propre, dont on comprend pourtant l’importance dans les films de son mari, en tant qu’ingénieur du son qui sait faire oublier sa présence et celle du micro. Mais aussi Florence Aubenas qui elle aussi sait si bien s’intéresser aux personnes qu’elle interviewe, attendre, se taire, mettre en confiance et obtenir des mots vrais.

 La mise en scène est en cohérence totale avec le projet. Par exemple, lors du long passage de R. Depardon et C. Nougaret, des grandes photos, issues notamment des Profils paysans mais aussi de La France sont placées sur le devant de la scène et les comédiens tout devant elles. Cette proximité, cette intimité, le naturel de jeu de Judith Henry (davantage que Nicolas Bouchaud, qui se fait moins « oublier » que sa compagne de scène) restituent, autant que le texte, l’esprit du célèbre couple que l’on a ici envie d’appeler « d’écouteurs ». Démonstration en est faite s’il était besoin : écouter est un rare et noble métier, et c’est ainsi qu’on aimerait pouvoir qualifier tous les interviewers.

Interview
Conception et mise en scène : Nicolas Truong
Collaboration artistique et interprétation : Nicolas Bouchaud, Judith Henry
Dramaturgie : Thomas Pondevie
Scénographie et costumes : Élise Capdenat
Du 22 au 24 mars 2017 SORTIE OUEST / THÉÂTRE BÉZIERS (34
Du 6 au 14 avril 2017 MC2 / GRENOBLE (38)
Le 3 mai 2017 : L’AGORA / BOULAZAC (24)
Le 5 mai 2017 : LE LIBURNIA / LIBOURNE (33)
Le 9 mai 2017 : THÉÂTRE DES 4 SAISONS / GRADIGNAN (33)
Les 12 et 13 mai 2017 : THÉÂTRE LIBERTÉ / TOULON (83)
Le 20 mai 2017 : LA COMÉDIE DE REIMS (51)

Les 23 et 24 mai 2017 : LE QUAI CENTRE NATIONAL DRAMATIQUE / ANGERS (49)

Du 29 mai au 17 juin 2017 : LE MONFORT / PARIS

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Valet de nuit, Michel Host

Les lecteurs du Goncourt 1986 ont peu suivi les jurés : le tirage du livre fut un des plus modestes de l’histoire du prix, et il est aujourd’hui difficile de trouver des échos sur le roman, peu disponible d’ailleurs dans les librairies.

Il est vrai que la première partie de l’ouvrage est peu encourageante : les déambulations du narrateur entre Paris et Maman, entre une ville qu’on aimerait évoquée, et moins décrite, et une mère dont le caractère envahissant est un poncif de la littérature, lassent très vite. L’écriture n’est pas assez originale pour arrêter l’attention : « J’aime la ville comme une mère longtemps mésestimée. Enfin je reconnais ses mérites. Je l’aime d’un amour cannibale. Pour me nourrir, je déchire sa chair qui se reforme toujours dans son inépuisable générosité ».

La deuxième partie prend un tournant plus intrigant mais il faut aimer les histoires de viol pour apprécier pleinement, et accepter certaines invraisemblances. On pourrait finalement se contenter de lire la troisième partie consacrée à l’amoureuse du narrateur, personnage qui nous retient davantage et qui permet à son amant de le lancer sur les traces de son père qu’il a très peu connu. Hélas le discours sur la ville se poursuit : « Tout ici est image. La ville est un corps de femmelle qui se pare avec deux m. Il n’a que cela, ses parures. Il obéit, fidèle, aux modes successives. Sous son apparente frivolité, il est la plus fragile création des hommes ». Cette ville a le bonheur d’avoir un fleuve qui la traverse : « Elle (la Seine, suppose-ton), tranche le corps de la cité comme le sillon trace le sexe féminin (…) Je m’arrête. Je contemple son sexe ouvert où coule un sang annuel ».

La dernière partie, rêve ou réalité, nous fait retrouver le père : baveux, recroquevillé dans un fauteuil roulant, il assiste aux ébats sexuels qu’il a commandités pendant que le fils, le narrateur, caché dans le placard d’un réduit, contemple la double scène : celle des ébats et celle du père appréciant ces ébats.

Une fois que le lecteur a compris qu’il a subi une fois de plus une histoire de vengeance familiale et littéraire, il s’interroge : quel est l’intérêt de cette lecture ? Peut-être pouvoir se passer de son GPS au cours de son prochain déplacement dans Paris : « L’avenue Henri-Martin, dans ses cinq cents derniers mètres, effectue deux courbes très amples qui la mènent à la jonction des boulevards Suchet et Lannes. Elle vire d’abord à gauche, puis, comme prise d’un remords, repart à droite ».

Michel Host a depuis ce Prix écrit bien des livres. Parions sur le paradoxe des prix littéraires, qui permettent parfois à un écrivain de trouver éditeur et public pour des œuvres bien plus intéressantes…

Andreossi

Valet de nuit, Michel Host

 

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Le retour d’Ulysse dans sa patrie au TCE

Soirée inoubliable vendredi au Théâtre des Champs Elysées à Paris où on assistait au Ritorno d’Ulisse in patria de Claudio Monteverdi (1567-1643). Le Concert d’Astrée, la formation baroque créée par Emmanuelle Haïm en 2000, inaugure cet opéra patiné de près de quatre siècles cette saison dans le théâtre de l’avenue Montaigne.

On retrouve dans cette nouvelle production l’essence du spectacle opératique, tel qu’il a été inventé en Italie au tournant du XVII° siècle : l’union étroite du théâtre, du chant et de la musique, avec ici le mélange de drame et de comédie cher à l’opéra vénitien, une direction d’acteurs-chanteurs précise, une mise en scène soignée, mettant en valeur un livret bien écrit et une séduisante partition.

Commençons par celle-ci, la musique. Sous la direction posée et sûre d’Emmanuelle Haïm, sa formation resserré, dont l’osmose avec son chef est palpable, joue une interprétation sobre : le travail de Mme Haïm offre à la délicatesse de la musique baroque un écrin de calme et de raffinement dont rien ne semble dépasser.

On la voit diriger les chanteurs avec la même détermination et une complicité qui donnent un fort solide résultat. Il faut dire que la distribution est de haut niveau, avec des voix pleines de personnalité. Évacuons tout de suite le sujet du rôle-titre, tenu par le très attendu Rolando Villazón. La critique l’accable, le public prend ce qu’il y a à prendre.  Non, il ne séduit pas – plus – par ses « montées », en revanche il émeut tant par le velouté de son phrasé que par son jeu d’acteur, incarnant un Ulysse plein d’humanité, plus fatigué, amoureux et soumis aux dieux que jamais.

Le reste de la distribution émerveille tant vocalement que scéniquement. Citons d’abord Magdalena Kožená  dont la Pénélope est au-dessus même de ce qu’on attend, tant elle restitue la tristesse et la dignité, puis l’alternance de la détermination et du doute, avant que, in fine, l’allégresse des retrouvailles chasse de ses traits et de sa voix les vingt années d’attente écoulées. Puis l’Eumée, le fidèle berger d’Ulysse, de Kresimir Spicer, dont le chant doux et mélodieux n’a d’égal que la justesse du geste. Jörg Schneider est également parfait dans le rôle de son opposé, Irus, bouffon des Prétendants, au-delà du ventru : si dans la première partie il brille par ses talents comiques conformément au rôle, mais aussi par sa voix à la puissance rugissante, celle-ci s’exprime dans de beaux aigus dans le solo de la seconde partie où il pleure, avec la mort des Prétendants, le retour de la faim. Parmi les Prétendants justement, tous très bien, c’est surtout Maarten Engeltjes en Pissandre que l’on a envie de mentionner, tant sa voix de contre-ténor est rafraîchissante et rend l’ensemble plus savoureux encore. Enfin, l’un des plus grands bonheurs de la soirée vient d’Anne-Catherine Gillet, qui campe Minerve / Amour de sa voix cristalline, pleine d’aisance et colorée, et offre une interprétation scénique fort remarquée, tant elle pétille et surprend.

Voilà pour le geste, voilà pour la voix, voici pour la mise en scène : Mariame Clément mixe les codes et les époques autour de grands décors qui mettent bien en place l’essentiel de l’intrigue et de détails qui viennent la titiller avec humour. On pourrait résumer ainsi : du classique de bon goût réveillé par des surgissements plus pop art – et donc moins consensuels – mais le tout suivant une veine très poétique. Idée inventive et judicieuse : l’Olympe est bien surélevé, mais… n’est autre qu’un troquet où dieux et déesses occupent leur désœuvrement et observent les mortels dont ils font du destin leur joujou en picolant et en jouant aux fléchettes. On est bien loin de l’Olympe de nos imaginaires ! Mais l’ensemble fonctionne fort bien, et l’on s’enchante de ce mariage parfait du chant, de la musique baroque et d’un théâtre plein de merveilleux.

Le retour d’Ulysse dans sa patrie, Monteverdi

Le Concert d’Astrée / Emmanuelle Haïm

Mise en scène : Mariame Clément

Rolando Villazón  Ulysse
Magdalena Kožená  Pénélope
Katherine Watson  Junon
Kresimir Spicer  Eumée
Anne-Catherine Gillet  L’Amour / Minerve
Isabelle Druet  La Fortune / Mélantho
Maarten Engeltjes  La Fragilité humaine / Pisandre
Callum Thorpe  Le Temps / Antinoüs
Lothar Odinius  Jupiter / Amphinome
Jean Teitgen  Neptune
Mathias Vidal  Télémaque
Emiliano Gonzalez Toro  Eurymaque
Jörg Schneider  Irus
Elodie Méchain  Euryclée

Théâtre des Champs-Elysées

Prochaines représentations : lundi 6, jeudi 9 et lundi 13 mars 2017 à 19 h 30

Puis à l’Opéra de Dijon du vendredi 31 Mars au dimanche 2 Avril 2017

 

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Hartung et les peintres lyriques

Jean-Yves nous ramène de Bretagne une belle idée d’excursion en cette fin d’hiver : l’exposition consacrée à Hartung et d’autres peintres lyriques à Landerneau. Merci Jean-Yves de nous faire partager ce coup de coeur !

Mag

Le Fonds pour la Culture Hélène et Edouard Leclerc qui avait organisé, à Landerneau, une très belle rétrospective Chagall en 2016, récidive dans la qualité en proposant, cet hiver et jusqu’au 17 avril, une exposition consacrée à Hans Hartung et à quelques autres peintres lyriques.

L’accrochage chronologique des œuvres de l’artiste commence par ses tableaux de jeunesse, dans les années 1930, quand il s’engage délibérément et sans retour vers la non-figuration. S’ils n’ont pas la maîtrise des œuvres ultérieures, ces tableaux, souvent moins exposés que le reste de la production d’Hartung, demeurent intéressants, notamment quand ils illustrent la technique du report adoptée alors par le peintre, consistant à reproduire exactement sur tableaux les dessins sur papier.

L’exposition se poursuit en survolant la production d’Hartung dans l’immédiat après-guerre pour s’attarder sur les réalisations de la fin des années 1950 et des années 1960 lorsque la technique du peintre évolue : plus sûr de son geste, l’artiste explore une nouvelle méthode de mise à distance et n’hésite pas à employer divers instruments inattendus (pistolets de carrossier, lames ou râteaux). La recherche constante de nouvelles méthodes le conduira plus tard à employer un spray pour pulvériser de la peinture acrylique sur la toile, voire à frapper celle-ci au moyen de balais de genêt…

Les accrochages rendent très bien compte de ces évolutions, les griffures et zébrures laissant progressivement la place aux masses sombres, puis à un renouveau jubilatoire de la gamme chromatique.

Hartung continuera à peindre quasiment jusqu’à la fin de sa vie, à 85 ans, dans une approche toujours très physique de son art… C’est dans son œuvre finale qu’il parvient à la plus grande amplification de son geste, dans des tableaux de grande taille.

La visite est ponctuée d’îlots ouverts à d’autres peintres lyriques. Le premier expose des œuvres de quelques représentants de la Nouvelle Ecole de Paris (Simon Hantaï, dont on retrouve avec plaisir deux tableaux, Gérard Schneider, Georges Mathieu) et met leurs contributions en résonance avec celle d’Hartung… Le second, occupé essentiellement par des peintres américains (Cy Twombly, Willem de Kooning, Helen Frankenthaler), annexe aussi Jean Degottex, dont on apprécie le très beau « L’adret ». Le dernier, enfin, permet de découvrir certains « héritiers » d’Hartung (Jaffe, Traquandi, Polke…), même si la filiation ne saute pas toujours aux yeux du néophyte.

L’exposition, la première de cette importance consacrée en France au peintre depuis 2008, souligne donc la grande diversité de la production d’Hartung et la hauteur de son influence. Elle permet de deviner comment, dans sa volonté d’exploration, la démarche du peintre reste marquée par une grande rigueur, davantage peut-être que par l’effusion qui s’attache souvent au lyrisme. Elle donne enfin à retrouver quelques-uns des principaux acteurs de ce mouvement, l’abstraction lyrique, qui constitue l’une des étapes majeures de la peinture au cours de la seconde partie du 20ème siècle.

Jean-Yves

Hartung et les peintres lyriques

Fonds Hélène et Edouard Leclerc pour la Culture

Les capucins – 29800 LANDERNEAU

Jusqu’au 17 avril 2017

 

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