Le testament français. Andreï Makine

C’est Charlotte qui a séduit le jury du prix Goncourt 1995. Elle est l’attachante grand-mère du narrateur du « Testament français », celle qui été si importante pour lui dans sa passion pour la langue grand maternelle, pour la littérature française, et au bout du compte pour l’écriture.

Charlotte, qui a passé sa jeunesse en France, accueille tous les étés ses petits-enfants dans son village de Sibérie. Le narrateur est fasciné par les récits de ses souvenirs et par les documents qu’elle extraie d’une vieille valise, photos et vieux journaux du début du vingtième siècle, ou les petits cailloux enveloppés dans des papiers qui portent les noms de villes françaises. L’inondation de Paris de 1910, la mort du président Félix Faure dans les bras de sa maîtresse, la visite du couple tsariste dans la capitale française sont les éléments-clés que retient le jeune garçon.

Et le lecteur est conquis par la puissance d’évocation dont fait preuve Makine pour nous faire vivre l’intensité de ces étés avec Charlotte. Le roman est un éloge au pouvoir de la langue : « La langue, cette mystérieuse matière, invisible et omniprésente, qui atteignait par son essence sonore chaque recoin de l’univers que nous étions en train d’explorer ».

Très habilement l’auteur intègre les éléments de la vie de Charlotte, que le jeune garçon reconstitue, dans l’histoire de l’URSS, de la Révolution de 1917 à la chute de l’empire soviétique. Mais l’adolescent comprend que tout ne peut pas être connu de la biographie de sa grand-mère : « L’indicible ! Il était mystérieusement lié, je le comprenais maintenant, à l’essentiel. L’essentiel était indicible. Incommunicable. Et tout ce qui dans ce monde, me torturait par sa beauté muette, tout ce qui se passait de la parole me paraissait essentiel ».

A cheval entre deux cultures, la russe et la française, il reconnaît dans la langue de sa grand-mère « cette langue d’étonnement par excellence », et a appris avec Charlotte « cette mystérieuse consonance des instants éternels », ce qui ouvre aux potentialités de l’écriture : « Il fallait, par un travail silencieux de la mémoire, apprendre les gammes de ces instants. Apprendre à préserver leur éternité dans la routine des gestes quotidiens, dans la torpeur des mots banals. Vivre, conscient de cette éternité… »

Mais le livre est aussi un roman, avec son lot de tragédies, et de révélations finales. La figure de Charlotte restera le modèle d’un « mystérieux regard français ».

Andreossi

Le testament français. Andreï Makine

Facebooktwittergoogle_plus

Les flamboyants. Patrick Grainville

Si le flamboyant est un arbre africain très coloré, le style du Goncourt 1976 est autant flamboyant que coloré. L’histoire qui nous est contée est assez mince mais les mises en scène sont tellement enflées par l’exubérance de l’écriture que le roman paraît bien long.

Torok Yali Yulmata est le général roi fou du royaume imaginaire Yali. Il est ainsi présenté : « Le barbare Yumalta ! Le forcené sexuel, le violeur des chaudes guenons de la brousse, le féticheur infâme, enchanteur, dardant la prunelle fameuse et malachite sur le troupeau dodu des faibles filles frémissantes ». Il se décide à aller guerroyer contre les Doré, davantage par fascination pour la violence que par raison politique. Il enrôle un Ecossais dans son épopée, très pâle et très falot, qu’il surnomme d’ailleurs le Néant Blanc.

A côté de cet ectoplasme, l’Afrique apparaît comme extraordinairement vivante, et l’auteur s’emploie à faire passer cette luxuriance africaine, sur tous les plans, du végétal au sentimental, par une écriture où la mesure ne compte plus : « Le quartier coulait de sèves, de graisses, de fanges profondes et de jus sanguin. Parfois une gorge libre et jeune, gonflée sous le tissu écorché. Puis ces bouquets de souillonnes, de poissardes en fleurs lançant leurs bras fantasques et sonnaillant de bracelets, vous attirant vers leur camelote, vous nasillant des propos d’oiseaux : caquets, grelots, perruches ».

Le général roi fou est finalement renversé par l’opposition marxiste, mais il a eu auparavant le temps d’exercer violence sur violence et l’auteur, à force d’allitérations (comme on l’a vu dans les citations précédentes ou encore dans « un jardin grouillant de guenilles geignardes ») et de copieuses images, réussit à nous donner le tournis et l’envie de paysages zen.

Certes parfois l’alliance de l’image et de la musique des mots peut retenir l’attention : « Impression de feuilleté, de duvet, de désassemblage doux sur lesquels contrastait la saillie d’une barre de fer noire, le profil d’un rostre de caillou carbonisé ». Certaines évocations, comme celles des Ludies, être utopiques au caractère sacré, font décoller l’imaginaire. Mais on peut aussi poser la question : Que gagne l’Afrique à être décrite sous des aspects au bout du compte puisés dans une pensée très commune : la violence, l’irrationnel, la démesure ?

Andreossi

Les flamboyants. Patrick Grainville

Facebooktwittergoogle_plus

La nuit sacrée, Tahar Ben Jelloun

C’est dans une ambiance de conte oriental que le Goncourt 1987 nous narre l’histoire de Zahra, amenée à conquérir son identité de femme dans une société aux dures lois masculines. Et Tahar Ben Jelloun demeure dans la littérature en ne s’écartant pas du principe qu’il fait énoncer à un de ses personnages : « Un conte est un conte, pas un prêche ! »

La narratrice est libérée par la mort du père et par ses dernières paroles. Jusqu’alors, il l’a élevée comme le garçon dont il a rêvé après la naissance de la septième fille. La tromperie est allée très loin, jusqu’au simulacre de circoncision : « J’étais dans les bras de mon père qui me présenta, les jambes légèrement écartées, à un coiffeur circonciseur. Je revis le sang, le geste brusque mais adroit de mon père qui avait la main ensanglantée. Moi aussi j’avais du sang sur les cuisses, sur mon saroual blanc ».

Elle a même été mariée à une cousine épileptique. Elle fuit donc la famille, rencontre, imaginairement ou réellement, un prince, puis un violeur, avant d’échouer dans la maison de l’Assise et du Consul. Ceux-ci sont sœur et frère, elle gardienne de hammam et lui instituteur aveugle dans une école coranique. L’histoire d’amour entre Zahra et le Consul provoque la jalousie de l’Assise qui alerte la famille de Zahra. La jeune femme tue l’oncle qui venait la chercher, et c’est la prison. Mais elle n’y est pas à l’abri de la vengeance de ses sœurs qui parviennent à lui infliger mutilation et infibulation.

Tahar Ben Jelloun entretient le climat onirique du récit, et la narratrice nous fait part de visions qui ont un rapport avec son histoire personnelle. La frontière entre rêve et réalité n’est pas toujours nettement définie : « Cette histoire, vous ne l’avez peut-être pas vécue, mais elle est vraie ». C’est la force du roman de rester dans cette ambiguïté.

On ne sait pas si c’est bien le Consul que Zahra retrouve à la fin de son récit : « Votre histoire est terrible. Au fond je ne sais pas si c’est votre histoire ou celle d’une conjonction qui nous dépasse tous, quelque chose qui découle en faisceaux de lumière de la Voie lactée, parce qu’il est question de lune, de destin et de déchirure du ciel (…). Vous n’êtes pas de celles qui ferment une histoire. Vous seriez plutôt de celles qui la laissent ouverte en vue d’en faire un conte infini ».

Un texte fort, que la mémoire ne ferme pas.

Andreossi

La nuit sacrée, Tahar Ben Jelloun

Facebooktwittergoogle_plus

Berthe Morisot au Musée d’Orsay

Berthe Morisot, Eté

A la fin du parcours, on trouve, comme toujours, des cartes postales et revues à acheter pour garder souvenir des tableaux qu’on a le plus appréciés. Mais que l’exercice est vain en peinture, on l’a maintes fois constaté, et plus encore s’agissant des impressionnistes aux effets de lumière si subtils que les technologies les plus modernes de reproduction semblent impuissantes à restituer.

L’exercice semble plus cruel encore pour l’œuvre de Berthe Morisot (1841-1895). Une pure, une magnifique peintre impressionniste, moins connue du grand public peut-être que ses collègues masculins Monet, Manet, Renoir et autres Degas, mais ô combien talentueuse. Preuve de cette moindre (re)connaissance : il s’agit de la première exposition monographique proposée par une musée national depuis… 1941 ! Preuves de son talent : elles sont nombreuses ; on les découvre sur pièces au Musée d’Orsay depuis mardi dernier et jusqu’au 22 septembre.

Beaucoup de tableaux sont des inédits pour le public parisien, issus de collections particulières ou de musées étrangers. L’exposition est très intelligemment construite, sa présentation textuelle efficace. Concentrée sur ce qui représente la part prépondérante de son travail – les portraits et tableaux de figures – elle nous fait arpenter une œuvre moderne, touchante et singulière dans le monde impressionniste lui-même.

Berthe Morisot, La terrasse

A parcourir les tableaux, on sent une personnalité, une profondeur chez cette artiste qui, dans le XIX° bourgeois dont elle est issue, a vite décidé de faire de sa passion non pas un passe-temps mais un métier. Ce milieu et la condition féminine qui y était attachée sont visibles dans les scènes d’intérieur et de plein air, où l’on voit à travers leurs figures les occupations auxquelles Berthe Morisot était destinée : assise sur un sofa se contentant de regarder la vie urbaine à travers une fenêtre, occupée à lire, coudre, jouer d’un instrument, ou encore dans un jardin près des enfants.

Les intérieurs de l’époque sont chargés, les meubles lourds et chez Berthe Morisot leurs teintes souvent éteintes. Pourtant, quelle lumière partout et quelles couleurs à l’extérieur, des verts, des roses, parfois de somptueux mauves. Toute une série de tableaux traite du thème toujours passionnant de la frontière intérieur / extérieur, dans des mises en scène variées. Ici un balcon, là une fenêtre, un bow-window ou une véranda. La lumière inonde l’intérieur, le regard est attiré vers le dehors, et tout respire.

Berthe Morisot, Jeune femme au divan

Mais que pensent les personnages qui y font dos ou face ? Plus généralement, qu’éprouvent les personnages – essentiellement féminins, à l’exception de son époux Eugène Manet, frère du peintre – peints par Berthe Morisot ? Ennui, mélancolie, tranquillité d’âme ? Le plus souvent on l’ignore, et ce mystère est source de joie. Morisot n’est pas des artistes qui assènent, mais de ceux qui évoquent, en des portraits parfaitement sur le vif. Là est sa modernité absolue : des cadrages photographiques, une touche rapide, enlevée, pleine de mouvements, souvent le choix de « l’inachevé ». Dans les scènes de toilette, les modèles se fondent dans le décor des chambres. Les lectures peuvent en être multiples. Dans les scènes de mode, les robes sont davantage suggérées que représentées, et ce sont les modèles qui attirent toute l’attention. Dans les scènes de plein air, la végétation remplit admirablement la toile, pour mieux servir d’écrin aux personnages.

Berthe Morisot, Sur le lac

Quelle tendresse lit-on dans ses tableaux, et pourtant, même lorsqu’elle peint sa fille, c’est bien le peintre qui s’exprime, le témoin. Celle qui voulait par-dessus tout enregistrer l’éphémère : « Il y a longtemps que je n’espère rien et que le désir de glorification après la mort me paraît une ambition démesurée. La mienne se borne à vouloir fixer quelque chose de ce qui se passe, oh  quelque chose ! la moindre des choses, eh bien cette ambition-là est encore démesurée !… une attitude de Julie, un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre, une seule de ces choses me suffirait ».

Berthe Morisot (1841-1895), une exposition à découvrir au Musée d’Orsay jusqu’au 22 septembre 2019

A voir également en ce moment et jusqu’au 21 juillet : Le modèle noir de Géricault à Matisse

Facebooktwittergoogle_plus

Oublier Palerme. Edmonde Charles-Roux

Le Goncourt 1966 récompense Edmonde Charles-Roux pour son premier roman, Oublier Palerme. Deux pôles géographiques se partagent l’intrigue, New York et cette grande ville de Sicile que les protagonistes ne peuvent oublier. Mais si l’intérêt se soutient bien lorsque que l’action se déroule sur l’île, les épisodes new-yorkais provoquent un grand ennui, du fait d’une construction peu convaincante.

C’est Ginna, rédactrice dans un grand magazine féminin américain qui nous présente l’essentiel des acteurs du roman et leur vie à New York. Nous apprenons ainsi à connaître Babs et son entourage : rédactrice dans le même journal, elle travaille à répondre à l’ambition bien assumée de la patronne : « Car le tirage de Fair ne dépendait ni de culture, ni de musique, ni d’art (qui étaient les bêtes noires de Fleur Lee) mais seulement de ces fringales féminines que seuls les magazines savent assouvir. Mode, sexualité, voyage, boustifaille, telle était notre formule ».

Un autre univers est représenté par Carmine Bonnavia, jeune élu démocrate, fils d’immigré sicilien originaire de la même région que Ginna. Les deux univers se rencontrent car (et ce n’est pas l’événement le plus vraisemblable du roman) Babs et Carmine se marient. Cette union nous vaut toutefois de quitter New York pour nous conduire à Palerme où enfin démarre une véritable intrigue avec le voyage de noce tragique des deux époux.

La ville prend consistance, la latinité sicilienne s’impose, et Babs est vite écartée du milieu : « Il y avait quelque chose de fantastique à penser qu’elle était arrivée avec cette démarche provocante, son grand rire claironnant, un rire comme pour prendre le monde d’assaut, avec ses attitudes d’une séduction si efficace –jambes croisées haut, genoux au vent- et que rien de tout cela n’avait résisté ». Carmine, de son côté, retrouve ses racines : « Comme il était vite acquis aux penchants latins, cet Américain respectueux de la valeur du temps, soumis à la puissance du travail, de l’argent et si désireux de bien faire ! Quelques jours lui suffirent pour s’organiser dans une passivité orientale ».

C’est la figure d’un jeune vendeur de jasmin, Gigino, qui déchaîne le drame, où meurent Carmine et Gigino. Auparavant Carmine a compris pourquoi il ne pouvait oublier Palerme : « A voir Gigino ainsi, tout douloureux, tout recroquevillé sur lui-même tel un enfant avant la naissance, Carmine prit enfin conscience de ses origines (…) Voilà mon compagnon, mon frère se disait-il. Comment ne l’avais-je pas deviné plus tôt ? ».

Andreossi

Oublier Palerme. Edmonde Charles-Roux

Facebooktwittergoogle_plus

Les eaux mêlées. Roger Ikor

La thématique du Goncourt 1955 fait écho à une question de la France d’aujourd’hui, celle de l’intégration des migrants. « Les eaux mêlées » se lit dans la suite de « La greffe de printemps », roman qui s’attache à suivre le parcours de Yankel Mykhanowitzki , parti de sa Russie natale avant la guerre de 14-18 pour fuir misère et pogrom, et se fixer à Paris comme casquettier. Le romancier nous plonge dans l’intimité d’un personnage qu’il sait rendre particulièrement attachant.

Ce sont finalement quatre générations de cette famille juive dont on suit les manières différentes de se mêler à la société française. Car Yankel est d’abord rejoint par sa femme et sa fille, puis par ses parents. Alors que son ambition était de devenir aussi français que possible, son épouse et son père, très accrochés à leur culture et leur religion, le poussent à revenir dans le quartier juif. La tension n’empêche pas les arrangements, mais ce n’est pas simple pour Yankel : « Parmi les Français, il regrettait la simplicité honnête et sans histoires de ses compatriotes ; parmi ceux-ci, vite agacé, il n’aspirait qu’à revenir vers les Français si largement ouverts sur le monde et la vie ».

Dans « Les eaux mêlées » il est davantage question des générations suivantes, des enfants et petits- enfants de notre héros. Yankel est fier du certificat d’études de son fils : « Voilà, Simon est vraiment français à présent ». Mais lorsque ce dernier choisit une épouse catholique, son père ne peut s’empêcher de penser : « Une juive, n’est-ce pas, c’est déjà une garantie ; les juifs sont des gens honnêtes, propres, simples. Naturellement, parmi les chrétiens aussi il y a d’honnêtes gens ; mais enfin on ne sait jamais. Et puis, même en écartant les mauvaises femmes, restent les innombrables sottes à cervelle d’oiseaux ; en tout goy sommeille le vieil antisémitisme, et il faut déjà un minimum d’intelligence pour ne jamais le laisser manifester ».

Arrive la période noire de l’Occupation. Une partie de la famille parvient à se cacher dans le sud de la France, tandis que d’autres périssent dans les camps nazis. Un petit-fils de Yankel est fusillé par les Allemands. Les réactions à la montée du nazisme ont été aussi différentes. Tandis que le fils Simon ne trouvait pas à s’inquiéter, le père n’était pas dupe : « Il ne savait pas que, comme le pigeon a le sens de l’orientation et la mouette le sens de la tempête, son père avait le sens du pogrom. En Simon, ce sens atavique s’était émoussé, sous l’effet de la France ».

Andreossi

Les eaux mêlées. Roger Ikor

Facebooktwittergoogle_plus

Histoire d’un fait divers, Jean-Jacques Gautier

La lecture du Goncourt 1946 nous montre comment l’interprétation de l’assassinat d’une épouse par son conjoint a évolué dans les esprits. Dans l’Histoire d’un fait divers Jean-Jacques Gautier s’évertue à faire comprendre la quasi légitimité de Lucien à tuer Fernande ! Pourtant le lecteur d’aujourd’hui peut découvrir ce que cet acte suppose de rapports asymétriques entre les hommes et les femmes.

L’auteur du roman, parti d’un fait divers réel, remonte le temps pour nous faire le portrait de Lucien, que l’on sait meurtrier dès le départ. Trois mariages se sont succédés pour lui : d’abord avec Léonie, qui a de l’ambition, qui entraîne le couple à Paris, mais l’union se termine dans la violence ; puis avec Germaine, dans une relation sans passion qui donne deux enfants, « Germaine la brave femme qu’il lui fallait, pas compliquée, pas méchante, courageuse, attentive à faire plaisir », mais qui meurt ; enfin avec Fernande, bien plus jeune que lui, avec laquelle la relation amoureuse est fondée surtout sur l’aspect physique.

Trois portraits de femmes différentes dont une seule a vraiment été choisie par Lucien, celle qu’il tue parce qu’elle lui échappe : l’auteur en fait une femme superficielle, qui veut une vie agréablement faite d’argent, et des toilettes et sorties qui vont avec. C’est le même Lucien avec les trois : modeste, ouvrier, pauvre type sans éducation. C’est en fait sa propre faiblesse devant la force de Léonie ou de Fernande qui le déstabilise. Léonie : « elle vous débite les arguments avec une facilité, une surabondance, une volubilité sèche qui, très vite, ahurit son mari ». Fernande le renvoie à sa petitesse sociale : « J’aimerais bien, pour peu que j’en ai les moyens, aller me balader, sortir, voir du monde, me faire faire les mains au lieu de me les esquinter à récurer les casseroles, moi aussi… seulement voilà… Monsieur rapporte juste de quoi manger ».

Jean-Jacques Gautier ne s’intéresse pas aux différences de place sociale qui distinguent les unes des autres, qui font qu’une femme docile est préférable à une femme ambitieuse. Il argumente selon le schéma classique de l’alliance entre la colère, élément psychologique de fond chez Lucien, et l’alcool, artifice qui devrait permettre de supporter ses faillites. Mais ce n’est pas seulement ce mélange qui pousse à l’assassinat, c’est la volonté de l’emprise sur l’autre qui veut vivre sa vie.

Si l’ambiance imaginaire du roman est de son époque, l’écriture est plutôt efficace et peut hélas entraîner le lecteur à davantage comprendre Lucien que ses compagnes.

Andreossi

Histoire d’un fait divers, Jean-Jacques Gautier

Facebooktwittergoogle_plus

Les enfants gâtés. Philippe Hériat

Le Goncourt 1939 nous fait entrer dans le milieu de la haute bourgeoisie parisienne par le biais d’une thématique centrale pour cette classe, le mariage. La narratrice nous raconte son histoire de fille plutôt indocile, incapable toutefois de rompre avec les siens à cause de ce qu’elle appelle justement le marquage familial Boussardel.

Partie pour quelques semaines, Agnès reste deux ans aux Etats-Unis car elle est tombée sous le charme de Norman. Elle finit par se lasser de lui, le quitte, et retourne à Paris dans sa famille où elle retrouve tous les travers qu’elle déteste, ainsi que le provincialisme français : « J’avais connu là des amusements sportifs, garçonniers, aussi peu mondains que possible, offrant enfin cette apparence de libre consentement qui caractérise, en Amérique, les obligations comme les plaisirs. Ramenée presque sans transition dans ce bal de la Troisième République, j’éprouvais l’impression d’avoir reculé de trente ans ».

Elle a la faiblesse de passer une nuit avec son ancien amant américain, de passage à Paris, et se retrouve enceinte. L’habileté du romancier est de poser la question de l’alliance bourgeoise par son négatif : que faire de ceux et celles difficiles à marier ? La réponse pour les Boussardel est simple : marier ensemble les jeunes gens dont on ne sait que faire.

Agnès cache son état mais se confie à un cousin atypique, Xavier. Celui-ci n’hésite pas en lui proposant le mariage, ce que la famille s’empresse d’encourager. Cette alliance est sans vraie passion, mais la passion amoureuse ne fait pas partie de la culture Boussardel. Et Agnès se contente de peu : « Je partageais, à ma façon, son bonheur, sans pourtant partager ses plaisirs. Dès le premier soir j’avais compris qu’ils me seraient refusés. Cette disgrâce, qui m’étonnait moins et dont je commençais à soupçonner qu’elle est la condition commune à beaucoup de femmes, ne m’inspirait ni révolte ni amertume ».

Elle annonce enfin à sa famille qu’elle attend un enfant. Catastrophe : la tante Emma , tutrice de Xavier, lui annonce qu’il est impossible qu’il soit le père car il est réputé stérile (ce qui explique l’enthousiasme familial pour ce mariage avec Agnès l’indocile). On ne sait trop dans quelles circonstances Xavier tombe d’un balcon et se tue.

Agnès élève seule son enfant dans le sud de la France et ne se fait pas d’illusion sur sa capacité à briser les liens avec ses origines : « J’avais cru fuir les Boussardel. Il y en avait deux dans l’île : moi et mon fils ».

Andreossi

Les enfants gâtés. Philippe Hériat

Facebooktwittergoogle_plus

Le modèle noir de Géricault à Matisse. Musée d’Orsay

Marie-Guillemine Benoist, Portrait d’une femme noire (1800)© RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) /Gérard Blot

Comment évoquer le modèle noir dans les arts en France de la fin du XVIII° siècle au début du XX° sans se référer à l’histoire politique et sociale du pays ? Etat colonisateur, acteur de l’esclavage, la France, à partir de la Révolution, a fortement évolué dans son rapport à la « négritude ». Passant, pour aller vite, du modèle objet au sujet.

Comment ces approches se lisent-elles dans les arts ?  Quels artistes ont contribué à faire bouger cette cause de la dignité ?

L’exposition du Musée d’Orsay qui a ouvert fin mars et visible jusqu’au 21 juillet nous éclaire sur ce thème inédit dans nos grandes institutions muséales, au fil d’un parcours nécessaire sur le fond et très agréable en la forme.

Des abolitions de l’esclavage (car en France, il y a eu des allers-retours…) aux jazzmen et à Joséphine Baker des Années folles, des premiers peintres supporters de la cause noire (dont Géricault) aux nouvelles approches picturales du XX° siècle (Picasso et Dada en particulier), des romantiques amoureux (Baudelaire) aux peintres envoûtés par les femmes noires (Douanier Rousseau, Matisse), l’approche est large et passionnante.

Bien sûr, on voit les fantasmes, l’irrésistible attrait de l’exotisme (Delacroix), mais tout autant les combats authentiques (on a cité Géricault ; Chasseriau en fut aussi) et bien sûr les résistances (le métis Alexandre Dumas père, caricaturé en tous sens).

© Courtesy National Gallery of Art, Washington, Frédéric Bazille, Jeune femme aux pivoines (1870)

Au delà de ce panorama, l’une des belles surprises de l’exposition est sans doute la place faite aux personnes qui furent ces modèles. Un encart restituant ce que l’on sait d’eux (souvent peu de choses… et encore il a fallu rechercher ce peu) est systématiquement présenté à côté des tableaux. Et les œuvres illustrent cette approche : les plus beaux tableaux du parcours (hormis évidemment Olympia de Manet et quelques autres) sont les portraits d’ateliers. Là, les artistes ont peint des personnes et non plus des types, et ce qu’ils en ont fait est magnifique.

Mag

Le modèle noir de Géricault à Matisse

Musée d’Orsay

1, rue de la Légion d’Honneur – Paris 7°

Jusqu’au 21 juillet 2019

Facebooktwittergoogle_plus

Jérôme 60° latitude nord, Maurice Bedel

Un roman amusant que le Goncourt 1927. Beaucoup de dialogues, une langue alerte, des caractères bien peu compliqués, une thèse simple, font qu’il se lit sans y penser ; et si au total l’intérêt paraît littérairement mince, on reconnaît qu’il est représentatif de ces années 1920, qui voulaient oublier les horreurs de la première guerre mondiale et ne pas envisager qu’il pourrait y en avoir une seconde.

Jérôme est un jeune écrivain qui va assister en Norvège à la création de sa pièce « Littérature ».  L’action est précisément située dans le temps, c’est l’année 1924 où Christiana, capitale du pays, devient Oslo. Le jeune homme devient amoureux de la fille de la traductrice de sa pièce et entame une cour à la française en bonne et due forme. Mais les mœurs locales et en particulier le caractère de la jeune fille correspondent peu aux codes français, d’ailleurs assez surannés, de Jérôme.

C’est donc le décalage entre les prétentions françaises au charme du flirt et la franchise des rapports entre hommes et femmes norvégiens qui est le prétexte à de multiples scènes divertissantes : « Ah, Mademoiselle, fit-il tout essoufflé, comme votre pays est beau ! Ces chaos de rochers, ces sapins… Oui, dit Uni Hansen toute à sa minutieuse besogne, il y a beaucoup des pierres et des arbres ». Aussi : « Uni, insistait Jérôme, dites- moi que vous m’aimez. Elle jouait avec le bouchon du radiateur de l’auto, qu’elle dévissait, revissait ».

Cette confrontation entre les deux sociétés est aussi un prétexte à souligner les fondements des différences : « Songez, Monsieur l’auteur, que la femme a chez nous, en amour, comme en toutes choses, des droits égaux à ceux de l’homme ». La traductrice, de son côté, qui a largement caviardé le texte de Jérôme, s’explique : « J’ai écarté de mon texte toutes les petites phrases inutiles dont les Français fleurissent leur langage. C’est, je crois, ce que vous appelez des civilités. Ce sont des gentillesses qui cachent le plus souvent une hypocrisie sans borne ».

La jeune Norvégienne, à la solide poignée de mains, qui s’amuse à se battre au corps à corps avec son amoureux transi, finit par accepter leurs fiançailles. Après tout sa propre mère s’est mariée quatre fois, l’engagement n’est pas pour la vie. Mais l’écrivain est trop désarçonné par ce comportement égalitaire, et sa fiancée prend l’initiative de la rupture, dans son français toujours amusant : « Jérôme, vous dites beaucoup de choses, mais vous ne faites pas. Et quand vous devez faire, vous connaissez seulement de pleurer. Vous n’êtes pas un fiancé pour moi. Je vous rends la parole ».

Andreossi

Jérôme 60° latitude nord, Maurice Bedel

Facebooktwittergoogle_plus