Filles de la pluie. André Savignon

Le sous-titre du Goncourt 1912 est explicite : « Scènes de la vie ouessantine ». Savignon ne propose pas un roman mais neuf histoires dont le centre d’intérêt principal sont les îliennes, en particulier dans leur rapport aux hommes, car ceux-ci, en mer ou perdus en mer, ou définitivement partis de l’île, leur ont donné une liberté qui pose question à l’écrivain.

Les différents textes sont autant de portraits de femmes qui le plus souvent ont eu une histoire tragique. Certaines ont subi la violence masculine, d’autres une cruelle solitude. Les histoires d’amour qui commencent ne se terminent jamais dans le bonheur. C’est qu’un fossé énorme sépare les filles des garçons, comme s’il était donné à l’avance qu’une vraie rencontre entre les deux est impossible : « Trois fois elle avait été de noces. Or, ici, ces cérémonies ne sont pas, comme ailleurs, des occasions fournies aux jeunes gens de se réunir et de lier connaissance. Les noces ouessantines se réduisent à un cortège chantant d’îliennes qui promènent à travers le pays le marié et deux ou trois garçons d’honneur, tous gênés, au milieu de ces filles qui, dans leur innocence effrontée, ont l’air de célébrer une prise ».

Si certaines de ces femmes font preuve d’initiative, de courage, d’une grande volonté, Savignon insiste peu sur les solidarités féminines dont on peut supposer qu’elles ont pu être nécessaires sur une île à la vie si rude. L’absence d’hommes semble ouvrir la voie à des fantasmes masculins que l’auteur semble partager : ces femmes sont prêtes à accueillir les étrangers dans une liberté sexuelle rarement connue ailleurs. Pourtant, à l’époque du récit, ce sont surtout des soldats d’un régiment colonial qui débarquent en garnison à Ouessant, et on peut imaginer quel type d’offre ces hommes proposent.

Le pittoresque n’est pas absent de l’évocation de cette vie à Ouessant au début du vingtième siècle, et la dénonciation des changements que Savignon observe n’est pas exempte d’une idéalisation d’une vie plus « naturelle » qui serait propre à la condition d’isolement : « (…) savez-vous, fichez nous la paix !… F…-nous le camp, avec vos progrès et vos inventions du diable, vos journaux, vos phares, votre télégraphie sans fil et vos soldats et votre argent qui a corrompu notre île. Laissez-nous nos anciens usages et, que vous veniez de France ou d’ailleurs, partez, allez coloniser plus loin : nous en avons assez d’être traités comme des nègres ou des canaques !… ».

Exotisme et rêves de disponibilités amoureuses ne suffisent pas à assurer l’adhésion à ces neuf histoires.

Andreossi

Filles de la pluie. André Savignon

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Bella Figura. Yasmina Reza

Il y a trois ans, on avait beaucoup aimé, du même auteur, Comment vous racontez la partie  vue dans ce même théâtre du Rond-Point à Paris. Le propos y était corrosif, la mise en scène efficace, le jeu des acteurs excellent.

Sur un thème fort différent, ces trois ingrédients de réussite sont à nouveau réunis dans cette nouvelle mise en scène par la célèbre dramaturge de l’une de ses propres pièces. Le cadre reste la province et, si on a quitté le milieu culturo-médiatique de Comment vous racontez…, Yasmina Reza nous invite une fois de plus à examiner les relations sociales. Mais ici, pas de chocs de milieux, on est dans la même marmite. Et ça bout, du début à la fin.

La situation de départ est des plus triviales : un couple illégitime s’engueule sur un parking, lui petit entrepreneur aux manières plutôt goujates, elle préparatrice en pharmacie un brin hystérique perchée sur talons vermillons, le tout « au cul » d’une voiture de sport vulgaire. Mais très vite, l’irruption accidentelle (c’est le moins qu’on puisse dire) de trois autres personnages va permettre de dépasser cette entame vaudevillesque pour dévoiler un tableau que l’auteur des Dieux du carnage excelle toujours à brosser : celui de ces petites misères humaines que la vie en société nous oblige en temps ordinaire à dissimuler.

Pour procéder à cette entreprise, Yasmina a une arme fatale : le personnage d’Andrea, très brillamment interprété par Emmanuelle Devos, aussi douée sur les planches que sur grand écran. C’est elle qui dérange, d’abord son amant Boris (parfait Louis-Do de Lencquesaing), puis les amis de celui-ci (interprétés tout aussi bien par Micha Lescot et Camille Japy). Tous, sauf la vieille mère Yvonne (délicieuse Josiane Stoléru), la pressent sans cesse de sortir, sans jamais y parvenir. Elle parle trop et trop fort, rit et s’enthousiasme de même. Exubérante, inconvenante, Andrea dit ce qui ne se dit pas et fait ce qui ne fait pas. Sans compter son statut de maîtresse, qui est tour à tour objet d’attraction pour le parfum de liberté qu’elle répand et de condamnation pour la trahison qu’elle incarne.

Autour d’elle, dans une atmosphère devenue étouffante et tendue à l’extrême, chacun des personnages sent le sol tanguer sous ses pieds, Boris-le-sans-vaillance vacille sous la menace d’une liquidation judiciaire, Yvonne la veuve a toujours peur d’avoir perdu son sac devenu, avec son petit calepin dedans, son (seul) compagnon. Quant au couple d’amis, il finit par céder aussi, abandonnant son souci du prochain et sa bien-séance de bon aloi, remuant la vieille mère, jetant le dessert du grand restaurant, se dessoudant un instant… La Bella figura finit par craquer de toute part. Seule Andrea, assurément la plus esseulée de tous, parvient, grâce à son apparence de légèreté et de fantaisie, à continuer à faire Belle figura. Et apparaît en définitive comme la plus lucide de tous.

Belle figura, à voir au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 31 décembre 2017

A 21h du mardi au samedi, à 15 h le dimanche – durée 1h30

Une pièce écrite et mise en scène par Yasmina Reza, avec Emmanuelle Devos, Josiane Stoléru, Camille Japy, Louis-Do de Lencquesaing, Micha Lescot

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Etre moderne, le MoMA à Paris

Paul Signac, portrait de Félix Fénéon (1890)

Voici l’une de ces expositions-panoramas comme on les aime. Avec une grande clarté, elle nous fait embrasser l’évolution de l’histoire de l’art depuis la naissance de l’art moderne jusqu’à la période la plus contemporaine. Visible jusqu’au 5 mars 2018 à la Fondation Louis Vuitton à Paris dans le 16° arrondissement, l’exposition nous fait voyager non seulement dans le temps mais aussi dans l’espace. Y sont effet réunis quelques 200 œuvres dont quantités de chefs d’œuvres, prêtées par le MoMA (New-York) à l’occasion des travaux  d’agrandissement qui l’emmèneront jusqu’en 2019.

Avec pour projet de retracer l’aventure du MoMA, le parcours occupe l’ensemble du bâtiment – toujours aussi étonnant ! – de Frank Gerhy. A côté du choix d’œuvres emblématiques de ses collections, à chaque étage des salles d’archives témoignent de l’histoire du musée. Est ainsi rappelé que sa naissance, en 1929 est due certes au génie de son premier directeur Alfred H. Barr Jr qui a fait des choix fort inspirés mais avant tout à la résolution de trois grandes collectionneuses et mécènes, Mary Quinn Sullivan, Lillie P. Bliss et Abby Aldrich Rockefeller.

Edward Hopper, « House by Railroad » (1925) ©MoMA, N.Y./Courtesy Fondation Louis Vuitton

La pluri-disciplinarité originelle du musée, qui n’est pas le moindre des marqueurs de sa modernité, est mise en évidence : du début du XX° siècle à aujourd’hui, se côtoient peintures, sculptures, photographies, films, installations, mais aussi design, architecture et musique.

L’entame du parcours, avec nombre d’œuvres européennes, est en quelque sorte un « retour à la maison » de celles-ci, bien souvent pour la première fois. Mais plus on avance, plus on s’élève dans les étages, plus l’horizon s’élargit et surgissent des découvertes. On s’envole vers les Etats-Unis en particulier bien sûr, mais aussi vers des Etats-Unis de plus en plus multiples, qui voient et célèbrent un art « noir » et des artistes féminines.

Un oiseau dans l’espace, Brancusi, 1928

C’est en se remémorant certains points de vue que la grâce, la variété et la richesse de l’ensemble apparaissent encore davantage. Ici l’Oiseau dans l’espace de Brancusi (1928), là la Roue de bicyclette de Marcel Duchamp (1913). Plus loin l’un des premiers films animés de Walt Disney (Steamboat Willie, 1928) et des photos de Walker Evans, Lisette Model et Diane Arbus. C’est avec beaucoup d’émotion que l’on voit ou revoit les tableaux du début du parcours, qu’il s’agisse du Meneur de cheval de Picasso (1905-1906) ou de la Maison près de la voie ferrée de Hopper, l’une des premières acquisitions du MoMA, ou encore du glaçant triptyque du peintre allemand Max Beckmann, Le Départ (1932 à 1935). Sur la période plus récente, on a envie de citer la fabuleuse carte des Etats-Unis de Jasper Johns, Map (1961), le vibrant Drapeau africain américain de David Hammons (1990), mais aussi le sobre 11 septembre de Gerhardt Richter.

Evidemment Cézanne, Klimt, Signac, Matisse, Derain, Picabia, Mondrian, Magritte, Dali, Pollock, Rothko, Warhol, Lichtenstein sont aussi au rendez-vous, mais l’une des œuvres qui restera le plus en mémoire est certainement celle qui clôt le parcours, tant par son originalité que par sa beauté : elle fait entendre une composition du XVI° siècle, Spem in alium numquan habui de l’anglais Thomas Tallis, chantée par quarante voix de la chorale de la cathédrale de Salisbury. Les micros sont ouverts en alternance et chacun est restitué sur un haut parleur. Le visiteur peut se placer au centre ou se promener pour suivre les différentes pistes, l’effet sera à chaque fois différent mais toujours aussi vibrant. Une splendeur.

Fondation Louis Vuitton

8 avenue du Mahatma-Gandhi – Bois de Boulogne – Paris

Métro Les Sablons – Ligne 1

Jusqu’au 5 mars 2018

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Les civilisés. Claude Farrère

Un Goncourt 1905 étonnant, dont il est difficile d’imaginer la réception à sa sortie. Il nous faut entendre le titre du roman comme une antiphrase : en milieu colonial, le trio d’amis qui se disent « civilisés » défend un mode de vie à base de débauches : sexe, opium, jeu et saouleries constituent leurs principales activités quotidiennes. Leur capacité à résister à ce qu’ils considèrent comme « barbarie » (amour, honneur, honnêteté) constitue le ressort romanesque.

C’est à Saigon, à la fin du XIXème siècle, dans l’Indochine française donc, que le narrateur suit les tribulations d’un médecin grand séducteur d’occidentales, d’un ingénieur plutôt intéressé par les boys locaux et d’un officier de marine qui conquiert une femme dans chaque port. Le grand avantage de la ville coloniale est exposé : « L’exotisme de Saigon, c’est que la débauche n’a pas à se dissimuler ». A travers ces trois personnages la critique de la colonisation et des colons est vive : « Voilà nos aspirants coloniaux ; pourris, et ignares davantage ; -prêts d’ailleurs en toutes circonstances à jouer les Napoléon au pied levé. Ils arrivent à Saigon viciés déjà, tarés souvent ; et la double influence du milieu anormal et du climat déprimant les complète et les achève. Promptement ils font litière de nos principes, tout en renchérissant sur nos préjugés (…) C’est un fumier humain ».

Tous les trois sont finalement amenés à abandonner leur idéal, mais de manière tragique, par la mort ou la fuite. Leur échec vient de leurs relations aux femmes ou de la guerre. Notre médecin, pour la première fois follement amoureux, trouve du répondant à ses avances : « Mais toute votre vie dégradante, abjecte, est écrite sur cette figure- là ! Mais ça se voit, mais ça se lit, que vous n’êtes même plus un homme, à peine un pantin détraqué, dont les fils se cassent ! ». L’ingénieur préfère déserter au moment d’un conflit franco-anglais tandis que l’officier de marine, qui lui aussi a découvert l’amour et l’a stupidement perdu, se rachète, en quelque sorte, par un acte guerrier mais héroïque.

Le récit est manifestement documenté (l’auteur a passé deux ans en Indochine) et a par exemple bien vu dès le début du XXème siècle certains caractères des guerres d’indépendance : « Point de combat. Des embuscades, des guets-apens ; un coup de fusil jailli d’une haie ; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite. Les soldats s’énervaient à cette lutte contre un ennemi sans corps ». Le style est dynamique, et ne fait pas son âge.

Andreossi

Les civilisés. Claude Farrère, Goncourt 1905

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Rouge Brésil, Jean-Christophe Rufin

Par certains côtés, le Goncourt 2001 nous plonge dans l’univers des romans lus dans notre jeunesse, lorsque des enfants couraient l’aventure, où l’on découvrait leurs origines nobles sous les misères qui les assaillaient, où à la fin de l’histoire ils pouvaient enfin s’aimer comme des amants alors qu’ils étaient donnés comme frères et sœurs depuis le début. Le contraste entre le sérieux du propos (une épopée colonialiste au XVIème siècle) et les recettes du roman feuilleton du XIXème est parfois embarrassant.

Just et Colombe, adolescents, sont portés malgré eux jusqu’au rivage du Brésil, pays tenu surtout par les Portugais, mais qu’un aventurier français et chevalier de Malte, Villegagnon, tient à établir comme l’ « antarctique française ». Les jeunes gens (elle déguisée en garçon) sont engagés comme « truchements » c’est-à-dire interprètes auprès des Indiens. C’est dans la baie de Rio de Janeiro que Villegagnon trouve son territoire, une île qui depuis d’ailleurs porte son nom, car le romancier s’appuie sur l’histoire.

Le chevalier, en difficulté sur son île, fait appel à son ami Calvin, en Suisse, afin qu’il lui envoie des bateaux chargés de divers produits mais surtout de femmes à marier afin de peupler l’île. Les voiliers débarquent les richesses attendues mais aussi des calvinistes particulièrement pointilleux sur la nouvelle religion réformée. C’en est fait du pouvoir sans partage de Villegagnon sur l’île. Après d’âpres controverses sur les rites chrétiens, car le chevalier se rend compte qu’il est plus catholique qu’il ne croyait, les nouveaux arrivants sont renvoyés.

Mais qu’en est-il de nos jeunes héros ? C’est à travers eux en particulier que l’écrivain oppose deux types de rapports aux « sauvages », aux Indiens, aux Tupi plus précisément : si Just adhère, au moins au départ, à l’idéologie coloniale d’alors, faite de sentiment de supériorité de sa propre civilisation (il faut apporter la leçon chrétienne à ces mangeurs d’hommes), sa sœur Colombe, qui a dû abandonner sa défroque masculine, fait le choix de l’intégration à la vie indienne. Cette intégration passe par le respect des coutumes locales, mais aussi par ses propres transformations qui visent le corps et le lien avec la nature : « Nue, enduite d’une mince pellicule de sueur, d’embruns et d’eau de pluie, Colombe était encore tout exaltée par l’action et le danger. Elle se sentait heureuse d’avoir acquis sa liberté non seulement dans le vaste espace du monde mais aussi sur le minuscule endroit où elle lui avait été si longtemps refusée ».

Le roman est riche d’une documentation historique qui passe assez bien, et le plaisir de la découverte d’un nouveau monde est habilement imagé par le personnage de Colombe. Mais il n’est pas certain que la recette narrative choisie ait été la meilleure pour conter cette épopée.

Andreossi

Rouge Brésil, Jean-Christophe Rufin

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Le chasseur Zéro. Pascale Roze

Un livre fort que ce prix Goncourt 1996. Dans le genre plutôt court, après une lecture sans pause, il laisse le sentiment que tout est encore à comprendre dans la fascination de la narratrice pour le pilote kamikaze Tsurukawa.

Laura Carlson raconte d’abord son enfance : une mère neurasthénique, alcoolique, sans geste pour sa fille depuis que son mari américain a disparu dans le conflit américano-japonais. Elles vivent toutes deux entre un grand-père perdu dans ses mathématiques et ses ciels étoilés et une grand-mère rigide soucieuse de bienséance. Laura vit dans le secret de la mort de son père, source de méconnaissance intérieure : « Je me connaissais mal. Je me poussais moi-même de la main comme on écarte un embarras ».

Avec l’aide d’une amie de lycée elle parvient à imaginer la mort de son père, victime sur son bateau d’un kamikaze japonais. Les bruits qu’elle avait dans la tête prennent la forme du vrombissement d’un chasseur Zéro, avion des kamikazes. Elle découvre le livre de Tsurukawa Oshi, journal intime de l’un d’entre eux. Le pilote la poursuit jusque dans les grands moments de sa vie. Ainsi sa vie amoureuse est détruite : son corps se refuse lorsque son ami Bruno l’approche en uniforme militaire. Compositeur, Bruno lui fait écouter le Rondo sur lequel il a beaucoup travaillé : vrombissement, explosion, voix suraiguë de femme… C’est la rupture.

Sa solitude la laisse avec Tsurukawa et son chasseur Zéro : « Heureusement j’avais un frère, un frère exceptionnel, qui m’attendait, et qui s’appelait Tsurukawa. Ma vie devait couler vers lui comme un ruisseau rejoint la rivière ». C’est lorsqu’elle arrive à imaginer qu’elle pourrait raconter l’expérience du pilote suicidaire à des enfants (dans la seule longue phrase du roman) qu’une voie s’ouvre pour elle, révélée par le kamikaze. Toutefois, auparavant, elle se réconcilie avec les autres et avec elle-même : une caresse, enfin, de sa mère, l’écoute sereine du Rondo, une nuit d’amour avec Bruno lui permettent d’aller vers un dénouement qui apparaît inéluctable.

L’originalité du roman et l’intérêt qu’il suscite tiennent d’une part à l’écriture, économe, faite de phrases courtes sans fioritures, et d’autre part aux multiples correspondances que l’on peut déceler dans le destin des personnages. Nous pouvons nous interroger sur Roze et Zéro, sur le jeu de substitution des protagonistes, autant de questions qui n’appellent pas forcément une réponse mais qui laissent le souvenir d’un roman ouvert à d’autres lectures.

Andreossi

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L’exposition coloniale, Erik Orsenna.

Faut-il être passionné par l’histoire de l’industrie du caoutchouc pour prendre plaisir à la lecture du Goncourt 1988 ? Peut-être. En tout cas, si ce n’est pas le cas, il est bien difficile de suivre avec intérêt les péripéties de la vie de Gabriel Orsenna, né dans les années 80 du 19ème siècle et que nous accompagnons jusqu’aux années 50 du 20ème.

La thématique permet à notre héros de connaître le Brésil, région d’origine de l’hévéa, puis Clermont-Ferrand, capitale du pneumatique, et divers lieux de compétition automobile ou cycliste dans lesquels doivent être mises à l’épreuve les innovations technologiques caoutchouteuses.

La vie intime de Gabriel est placée, on ne s’en étonnera pas, sous le signe du rebondissement : son père rebondit de femme en femme, tandis que lui-même n’hésite pas entre Clara et Ann, les deux sœurs avec lesquelles il partage sa vie au gré de leurs intermittentes rencontres.

Ce très long roman semble fait de fiches de préparation de concours aux Grandes Ecoles, à condition toutefois que ces derniers concernent la petite histoire: par exemple celle de la course cycliste « circuit des champs de bataille » de 1919, ou celle de Freud vivant lui aussi entre deux sœurs, ou celle de l’opposition surréaliste à l’exposition coloniale de 1931, ou encore sur les Six Jours du Vel d’hiv à Paris, sur les soins du corps féminin dans les années 20… Nous sommes saturés d’informations dont nous ne savons que faire.

Si nous lisons « il faut faire de sa vie une exposition universelle », nous nous demandons si nous avons ici exposée la bonne méthode. Le statut du texte est lui-même déroutant : la plus grande partie est écrite à la troisième personne, mais Gabriel intervient fréquemment en tant que « je ». De plus, on croit comprendre qu’il s’agit d’un manuscrit lu par les deux sœurs, puisqu’il leur arrive de laisser des notes en bas de page, ou même, bien curieusement, d’intervenir au sein du texte.

Mais c’est sans doute la plasticité des personnages qui nous empêche d’adhérer vraiment au roman, car ils n’ont pas assez de solidité, de force, pour tenir la distance des près de 700 pages. Le style lui-même, léger, sous le mode dominant de la plaisanterie, n’aide pas à s’arrêter vraiment sur une histoire qui reste caoutchouteuse de bout en bout.

Andreossi

L’exposition coloniale, Erik Orsenna

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Pélagie- la-Charrette, Antonine Maillet

Bien sûr, il nous faut accepter de lire ce français étrange, image de l’acadien du XVIIIème siècle, qui fait toute la saveur du Goncourt 1979, si on veut en apprécier toute la richesse. Il faudra renoncer à comprendre tous les mots tout de suite, et patienter en comptant sur la répétition pour saisir le sens de « bâsir », « devanteau » ou « dumeshui ». La plupart de ces mots toutefois se laisse découvrir aisément (« asteur », « obstineux », « défricheter »).

Pélagie-la-Charrette entreprend un voyage qui va durer dix ans, depuis la Géorgie américaine où elle a échoué au cours du Grand Dérangement, jusqu’à son pays d’origine, l’Acadie, sur la côte est du Canada. En 1755, les Anglais, qui avaient gagné ces terres à la France en ont purement et simplement déporté les habitants vers le sud, spécifiquement la Louisiane. Veuve, Pélagie, vingt- cinq ans après, organise le retour en compagnie de plusieurs familles à bord de charrettes tirées par des bœufs.

La traversée n’est pas sans risques, et si les familles connaissent mariages et naissances, la Charrette de la Mort les accompagne aussi, contée par le nonagénaire Bélonie, autre personnage majeur du roman. Une des fortes scènes, parmi les nombreuses aventures de la troupe, met en parallèles le sauvetage d’une charrette enlisée dans les marais et la lutte de Bélonie face aux juments de la Mort. Car les contes que les générations d’Acadiens se transmettent font partie intégrante de l’histoire.

Les personnages sont hauts en couleur, tel le capitaine de bateau Beausoleil, l’amoureux de Pélagie : « Des yeux ! Les gens de la mer ont une propension au bleu, c’est vieux comme le monde, et une tendance à creuser du regard, comme s’ils n’avaient jamais fini de fouiller l’horizon ou le firmament ». Telle la Catoune, jeune sauvageonne recueillie à bord de la charrette : « Pourquoi affubler de raison un être tout pétri d’instinct et d’intuition ? Catoune savait sans l’avoir appris qu’une pomme est une pomme, un homme un homme, et qu’un cercle carré, c’est le néant ».

Dans l’histoire du Goncourt la Canadienne Antonine Maillet inaugure le couronnement d’une œuvre écrite en français de l’étranger. Un français que l’on prend beaucoup de plaisir à lire, dont les mots inhabituels constituent une part de rêve de notre langue : « Et dans sa poche de devanteau, elle enfouit aussi des mots, des mots anciens aveindus a cru de la goule de ses pères et qu’elle ne voulait point laisser en hairage à des gots étrangers ; elle y enfouit des légendes et des contes merveilleux, horrifiques ou facétieux, comme se les passait son lignage depuis le début des temps ».

Andreossi

Pélagie- la-Charrette, Antonine Maillet

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La marge. André Pieyre de Mandiargues

C’est dans la tête de Sigismond Pons que se passe presque toute l’action de ce roman prix Goncourt 1967. Sigismond déambule dans le quartier « des putes » de Barcelone, durant quarante huit heures, a une relation avec l’une d’entre elles, entre dans les bars, restaurants, lieux de prostitution, qu’il nous décrit avec beaucoup de détails.

Ces deux jours, il reste dans sa « bulle », en marge, refusant d’en savoir plus sur le malheur dont il a eu l’information partielle dans une lettre reçue en poste restante, lettre qui reste fermée sur la table de chevet de son hôtel. Son épouse très aimée, au prénom aussi improbable que le sien, Sergine, s’est très certainement suicidée.

La déambulation a un caractère érotique évident : les filles sont regardées dans ce sens, les hommes que croise Sigismond ont le même intérêt, ses pensées le dirigent vers le souvenir de son père (Gédéon !) qu’il dépeint comme attiré par les jeunes garçons. Mais son amour l’accompagne dans ses rêves, et sa seule sortie du quartier chaud est pour une visite au musée (qui l’ennuie) parce que Sergine lui aurait fait visiter ce musée si elle avait été là.

Le style de cet auteur classé comme surréaliste est tout à fait particulier. Ses phrases incitent à une lecture attentive du fait de leur construction inhabituelle, en particulier par le procédé de l’inversion : « Sur un fût cannelé, à hauteur de poitrine d’une personne ordinaire, un carré de marbre poli, c’est dans le jardin du mas un cadran solaire que Féline eut en durable affection, si elle y conduisait Sigismond petit aussi habituellement qu’Elie hier encore ».

L’état psychologique de ce rêveur ne l’empêche pas de se situer précisément dans la Catalogne des années soixante du vingtième siècle. Ainsi le dictateur Franco est nommé « l’enflé », ou le « fürhoncle » ; les militaires croisés sont décrits rudement : « Le ceinturon sur un gros bide, l’étui du pistolet près du cul, voilà les marques distinctes des messieurs de Castille parmi les Catalans soumis ». Cette visite dans Barcelone est une plongée dans le populaire, où Sigismond préfère les repas bon marché à la restauration gastronomique. Et son vocabulaire est adapté à la situation : « putes », « pédés », « nègres ».

Au bout de deux jours il lui faut ouvrir cette lettre qui l’attend : il a l’explication du suicide de son épouse, il quitte sa bulle et prend la décision, pas vraiment inattendue, qui justifie cette rêverie sur lui-même.

Andreossi

La marge, André Pieyre de Mandiargues

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Goncourt 1953. Les bêtes, Pierre Gascar

Le Goncourt 1953 n’est pas un roman mais un recueil de six histoires qui ont pour point commun des relations entre hommes et animaux. Le propos est explicite dans les toutes dernières pages du livre : « A chaque instant la bête peut changer : nous sommes à la lisière. Il y le cheval dément, le mouton rage, le rat savant, l’ours impavide, sortes d’états seconds qui nous ouvrent l’enfer animal et où nous retrouvons, dans l’étonnement de la fraternité, notre propre face tourmentée, comme dans un miroir griffu ».

Loin d’une pensée de la différence radicale, ce sont nos proximités avec les bêtes que met en scène Gascar : le palefrenier maltraitant déserte comme les chevaux s’enfuient, chacun dans sa souffrance. Le jeune apprenti boucher se sent très proche des animaux qu’il doit aider à abattre : « on compterait, à partir d’aujourd’hui, un mouton de plus, une espèce de mouton-homme, rabroué, taloché, relancé, seul, comme un faux frère, seul, dans le crépuscule humide, au milieu de sa forêt de bêtes pendues, parmi ces troncs creux où courait une fourmi de sang, dans ce silence particulier de la sciure de bois où l’odeur d’un rognon ouvert fleurissait comme un géranium ».

Plusieurs histoires sont en lien avec la guerre, ainsi celle des prisonniers des Allemands, Russes et Ukrainiens, qui arrivent à profiter de la viande réservée à l’origine aux lions du cirque voisin. Toujours en Allemagne, mais avec cette unité d’occupation, après la chute du nazisme, qui fait la démonstration de chiens d’attaque : « L’idée de rapports irrémédiablement faussés, de chiens se dérobant si bien sous le couvert de la plus parfaite obéissance que ce lieu devenait, en fait, un « chenil d’hommes »  s’imposa si bien à mon esprit que je ne connus pas le moindre mouvement de surprise lorsque le mannequin fit son entrée dans l’arène ».

Gaston est le nom donné au premier rat de forte taille observé par l’équipe municipale chargée de l’assainissement de la ville. Mais on découvre de plus en plus de Gaston, et le responsable n’ose plus se montrer : « Il se cachait, rejoignait ainsi dans une solitude dévorante son ennemi velu auquel l’associaient les inlassables pensées de toute une ville ». Quant au jeune couple qui aménage dans une chambre dans laquelle un chat s’est égaré, il se jette dans le vide de leur première chambre conjugale comme le chat a fini par se jeter par la fenêtre…

Ces histoires sont soutenues par une écriture évocatrice : « Nous fûmes tout de suite au bord du Rhin qui, grâce aux vertus du matin, s’inscrivait dans cette géographie du salut où se dressent des bosquets fêteurs, où des collines modèlent les courbes de l’accueil et où s’allongent, avec leur plein de veines caves, les grands fleuves secourables ».

Andreossi

Les bêtes, Pierre Gascar

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