La maîtresse de Brecht. Jacques- Pierre Amette

Le prix Goncourt 2003 est un portrait de femme, mais au bout des trois cent pages, Maria Eich garde largement ses mystères pour elle. Qu’est-ce qui a décidé vraiment cette jeune actrice à espionner, pour le compte de la Stasi, le dramaturge Bertold Brecht, en devenant sa maîtresse ? Réelle admiration pour le « Maître » ou rachat politique auprès des autorités de la R.D.A. pour avoir eu pour père et pour mari des nazis partis à l’étranger ? Ou peut-être encore pour l’obtention de facilités pour rendre visite à sa fille, à Berlin Ouest ?

De fait Maria fait rapidement partie de la « famille » Brecht, aux côté de l’épouse Hélène et de la maîtresse en titre Ruth Berlau. Ce Brecht vieillissant ne nous est pas présenté sous des traits vraiment sympathiques : il profite de son aura de communiste pour utiliser les moyens que lui donne le nouveau pouvoir et semble vivre dans un petit monde théâtral tout consacré à sa gloire. C’est avec dérision qu’Amette évoque le rôle du dramaturge au moment de la montée de l’Allemagne nazie : « La casquette du rôdeur sur le coin du visage, gueule de voyou, le verbe ardent, Brecht parlait. Brecht pissait sur les braises dans un coin du jardin. Il éteindrait le nazisme comme ces braises, uniquement en ouvrant sa braguette. Voilà le genre de déclaration qu’il aimait faire devant ses femmes».

Du côté de la surveillance politique, on se méfie de lui car il revient des Etats-Unis où il s’était réfugié pendant la guerre. Maria prend autant de photos qu’elle peut des écrits de son amant, rapporte les conversations dont elle est témoin à l’officier de renseignements qui l’a engagée. Un temps elle vit bien son travail : « Quand elle écoutait les merles chanter près de la cuisine, par la fenêtre ouverte, elle se sentait à l’unisson. Eux aussi se dénonçaient les uns les autres, d’une branche à l’autre. (…) L’Histoire, les hommes et les oiseaux se débarrassaient d’un vieux monde pourri en chantant ».

Peu à peu un autre rêve prend forme chez elle, en la personne de Hans, l’officier de la Stasi, et voilà une vraie histoire d’amour qui naît dans cette ambiance de trahison. Mais Jacques-Pierre Amette reste toutefois assez distant par rapport à ses personnages, et la froideur du style est en phase avec l’histoire ratée entre Hans et Maria, qui passent finalement à côté de ce destin qui pouvait les unir, tandis que Brecht voit la fin approcher.

Andreossi

La maîtresse de Brecht. Jacques- Pierre Amette

 

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Charlotte. Théâtre du Rond-Point

Inspiré notamment du livre de David Foenkinos, ce très beau spectacle met en scène la courte vie de Charlotte Salomon, artiste peintre née à Berlin en 1917 et morte à Auschwitz en 1943.

Raconter la vie de cette trajectoire singulière, c’est raconter tout autant celle de la famille dans laquelle elle a grandi et les temps et lieux qui furent les leurs. L’histoire de Charlotte telle qu’elle nous est montrée (et de façon si convaincante qu’on la prend entière telle que) est celle d’une petite fille devenue jeune fille comme elle a pu, et ébauche de jeune femme à l’avenant, plante un peu sauvage poussée en terre de douleurs et de silence.

Une famille où les femmes se suicident les unes après les autres, où les survivants tremblent, où les hommes ne font jamais que ce qu’ils peuvent. Mais où l’élan vital, enfin, parvient à se faufiler par le biais de l’art – introduit par le chant et la joie de sa belle-mère – poussant les murs à l’intérieur d’une Charlotte sinon prête à exploser. Lourdeur familiale mais aussi terreur de l’histoire qui se joue dans les années 30 à Berlin. Une petite fille qu’on chérit comme la survivante d’une lignée de femmes perdue, mais qu’on oublie d’écouter. Alors quoi, pour exister, sinon le dessin ?

La metteuse en scène, Muriel Coulin, a si bien empoigné le mode narratif que la pièce se regarde et s’écoute avec la même intensité que celle qui nous lie aux récits les mieux écrits. Mélodie Richard, comédienne extraordinaire, raconte et joue Charlotte Salomon, alternant avec brio et naturel la gravité et les débordements qui font tout ensemble la jeune fille. Les autres comédiens interprètent les grands-parents maternels, le père, la mère puis la belle-mère et « l’amoureux » – les femmes se démarquent nettement, rôles et jeux à la fois. Le décor est sobre mais, grâce au dispositif d’ensemble, et notamment les éclairages, puissamment évocateur. La vidéo, utilisée à propos, nous met sous les yeux l’art de Charlotte et des images d’archives de ces temps terrifiants. La musique, en partie jouée par Mélodie-Charlotte, ponctue et accompagne avec grâce.

Durant 1h40, on est charmé, captivé, touché. Pas de tire-larmes, d’outrance de jeu ni d’effet de manche de metteur en scène. Simplement une très triste histoire racontée avec douceur, intelligence et beauté : un hommage à Charlotte Salomon plein de délicatesse.

Charlotte, une libre adaptation de Vie ? ou Théâtre ? de Charlotte Salomon
et de Charlotte de David Foenkinos
Conception et mise en scène de Muriel Coulin
Avec Mélodie Richard, Nathalie Richard, Joël Delsaut, Yves Heck, Jean-Christophe Laurier et Marie-Anne Mestre

Au Théâtre du Rond-Point  jusqu’au 3 février 2019

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Un aller simple. Didier Van Cauwelaert

Vite lu, le Goncourt 1994. C’est d’abord un roman court, et puis le lecteur ne perd pas de temps à s’installer dans une ambiance qui pourrait le déstabiliser pour l’amener sur les rivages d’une littérature de la rêverie. Les choses y sont ce qu’elles sont, les personnages, certes originaux, sont fabriqués de morceaux de stéréotypes. C’est l’humour qui fait tenir une histoire aussi errante que celle que vivent les personnages.

On l’a appelé Aziz parce qu’on l’a trouvé bébé dans une Ami 6. Elevé par une famille Tsigane, il a des (faux) papiers d’identité marocains et gagne sa vie dans les quartiers Nord de Marseille en travaillant dans le recyclage des autoradios volés. Repéré comme clandestin, il est renvoyé dans un pays, le Maroc, qu’il n’a aucune raison de considérer comme le sien.

C’est un fonctionnaire français, Jean-Pierre, qui le reconduit « chez lui », mais son village d’origine ayant été inventé pour cause d’identité factice, la quête se révèle difficile. Aziz, qui aime raconter des histoires, arrive facilement à convaincre son accompagnateur qu’il vient d’une vallée montagnarde de l’Atlas marocain quasi secrète. Ils sont aidés dans leur recherche par une guide, Valérie, dont les deux hommes tombent amoureux.

A partir du voyage au Maroc, l’histoire devient davantage celle de Jean-Pierre que celle d’Aziz. Récemment abandonné par sa femme, il remet en cause sa vie antérieure et, à l’occasion de l’écriture de son « carnet de mission », envisage d’écrire un roman qu’il baptisera « Un aller simple », car il n’est plus question pour lui de revenir en arrière. Pourtant, lorsque la maladie l’atteint, c’est son passé d’enfance et de jeunesse qui revient, dans sa Lorraine natale victime de la désindustrialisation.

Aziz revient en France ramener le corps de Jean-Pierre, finalement mort avant de découvrir la vallée mystérieuse. Partis d’une affaire de migrant renvoyé « chez lui », nous arrivons en Lorraine et ses anciens hauts fourneaux : « Le savoir-faire centenaire des meilleurs hauts-fournistes d’Europe, qui vendaient leur fonte jusqu’en Amérique, s’est transformé en préretraite, dispense d’activité, reclassement ».

Ainsi le roman dévoile son ambition sociologique, dont nous avions eu un aperçu sans nuances dans les premières pages à propos de certains quartiers de Marseille : « La vie est calme, à Vallon-Fleuri, et les descentes sont rares. Il faut dire qu’un policier qui se mettrait en tête de contrôler les identités dans les quartiers nord, d’abord il serait immédiatement reconduit à la frontière, et puis le préfet lui passerait un savon, parce que la mesure qu’il a prise pour faire baisser la criminalité, le préfet, c’est de décider qu’on n’existe pas ».

Andreossi

Un aller simple. Didier Van Cauwelaert

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Dans la main de l’ange, Dominique Fernandez.

C’est une autobiographie imaginaire qui a été primée par le jury Goncourt en 1982. Dominique Fernandez fait écrire un certain Pier Paolo P, pourtant assassiné à Rome quelques années avant, et c’est bien les conditions de cette mort qui ont suscité ce gros roman, que l’on lit avec un double intérêt, celui qui croise l’histoire de l’Italie et celle d’un homosexuel des années 40 à 70.

Le nom de Pasolini n’est jamais énoncé, et ses œuvres, aussi bien écrites que cinématographiques, sont à peine évoquées, mais l’auteur s’est appuyé sur les éléments les plus publiquement connus du cinéaste pour dresser un autoportrait certes inventé, mais qui présente au final une certaine cohérence.

Car P.P.P. était certainement une personnalité complexe, qui n’a pas toujours été comprise de son vivant, en particulier sur le plan de ses idées politiques : il s’est ainsi opposé à la légalisation de l’avortement dans son pays, tout en soutenant l’extrême gauche. Il a eu aussi très souvent des démêlées avec la justice, parfois pour des affaires de garçons, mais aussi à propos d’histoires étranges, comme celle d’une agression dans une station-service. Le point fixe d’une vie troublée reste la mère : « Quant à ma mère, elle ne fut jamais pour moi que maman. Ce mot qui s’enroule sur lui-même, avec la douce volute de sa consonne labiale répétée du bout des lèvres, me tendait l’image d’un cocon, d’un refuge, d’un nid ».

Sa vie sexuelle supposée est le fil conducteur du roman, et elle est très dépendante des normes sociales de l’Italie catholique. Nous assistons à l’évolution de la pensée d’un homme qui passe d’une société où la norme hétérosexuelle est très prégnante à une société plus permissive mais qu’il a du mal à suivre, comme on le voit à propos des plus jeunes qui revendiquent leur choix sexuel : « Ce qui ne dépend pas plus de ma volonté que la couleur de mes cheveux ou la forme de mon nez deviendrait une cause à défendre ? ».

Dominique Fernandez suppose des pratiques sexuelles définies très tôt chez son personnage : la passion pour des jeunes garçons bruns, des rencontres toujours à l’extérieur, particulièrement dans des terrains vagues : « L’amour restait pour moi quelque chose qu’il fallait faire à part, dans l’ordure de la zone, incognito, en dépouillant ma double condition de fils et d’intellectuel ». De quoi amener le lecteur à l’issue fatale, cet assassinat en fait jamais réellement expliqué pour Pasolini, mais logique pour Pier Paolo P. : « J’avais remis ma vie entre les mains les plus indignes de la recevoir, rétabli entre Pierre et Paul l’équilibre d’une fin ignominieuse, servi de jouet sanglant à l’ardeur homicide d’un imberbe, expié autant mes fautes que celles de l’humanité ».

Andreossi

Dans la main de l’ange, Dominique Fernandez.

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Le Roi des Aulnes. Michel Tournier

Un livre puissant que ce Goncourt 1970, qui pose la question de la relation de l’adulte mâle à l’enfant dans des termes parfois dérangeants, mais aussi très travaillés. Il s’agit bien de l’histoire d’une fascination et de l’accès à des fantasmes lointains. Abel Tiffauges se défend de tout geste à caractère sexuel mais peut-il écarter la question du désir ? « Il n’y a sans doute rien de plus émouvant dans une vie d’homme que la découverte fortuite de la perversion à laquelle il est voué ».

C’est le poème Le Roi des Aulnes, de Goethe, qui annonce le déroulement de l’histoire, dans lequel un enfant, qui chevauche avec son père, craint que le Roi des Aulnes ne le séduise et ne l’emporte avec violence. Après une jeunesse de fascination pour un jeune camarade et d’échec de relation aux femmes, Tiffauges, prisonnier en Allemagne dans les années 40, est amené à collaborer de plus en plus avec le régime nazi, en suivant une trajectoire qui le met finalement en rapport avec de jeunes garçons.

D’abord affecté dans un camp où il découvre la nature, il est amené à participer à l’organisation de chasses aux cerfs pour Göring, deuxième personnage de l’organisation nazie. Puis il est chargé du recrutement de jeunes garçons pour une « napola », école d’élite du IIIème Reich. Le travail correspond parfaitement à ses fantasmes, et lui permet d’avoir une grande proximité avec ces enfants : « Agenouillé près de lui, je glisse ma main sous son genou, dans cette gorge moite, tendre et frémissante- qui est exactement le jarret- tandis qu’une étrange douceur me prend aux entrailles ».

La fin de la guerre le surprend dans cette école située en Pologne alors que les troupes soviétiques « libèrent » le pays. Abel a sauvé un enfant juif et fuit devant les libérateurs, emportant sur ses épaules Ephraïm, tel un Saint Christophe portant l’enfant Jésus, rejoignant ainsi le mythe du porte-enfant qui l’a nourri toute sa vie.

Le roman est riche en symboles et le propos édifiant. Ainsi Abel, avant son aventure allemande, photographie les enfants : « Ne disposant pas des pouvoirs despotiques qui m’assureraient la possession des enfants dont j’ai décidé de me saisir, j’use du piège photographique (…). Car chaque photo élève son sujet à un degré d’abstraction qui lui confère du même coup une certaine généralité, de telle sorte qu’un enfant photographié, c’est X -mille, dix mille- enfants possédés… Donc par ce beau 1er mai ensoleillé, ayant petit-déjeuné allègrement sur un coin de table, je me lance à la chasse aux images, mon rollei amoureusement calé à sa place géniteuse ».

Andreossi

Le Roi des Aulnes. Michel Tournier

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Picasso. Bleu et rose. Musée d’Orsay

Pablo Picasso, Evocation ou l’Enterrement de Casagemas (1901), 150.5 x 90.5 cm, Huile sur toile, Musée d’Art moderne de la ville de Paris

L’exposition nous conte et nous montre les débuts d’un jeune artiste espagnol, depuis son arrivée à Paris en 1900, lorsqu’il pose le pied sur le quai de la gare d’Orsay (ici même, donc) alors flambant neuve, et jusqu’à l’année 1906.

Pablo Ruiz Picasso (1881-1973) a dix-huit ans et son art est encore tout empreint des influences du XIX° français (d’où tout le sens d’une exposition organisée au Musée d’Orsay), espagnol (Goya), mais aussi bien antérieures (le Greco). Cette période a vite été scindée et estampillée par la critique en périodes « bleue » puis « rose », une catégorisation que le parcours ne dément pas.

Son intérêt – et il est grand – est effectivement de souligner chez le jeune prodige l’impression des révolutions picturales du siècle qui s’achève, tant par ses thèmes (le Paris des cabarets, les prostituées, le cirque…) que par ses manières : on retrouve du Gauguin, du Manet, du Toulouse-Lautrec, du Van Gogh, du Degas dans les traits et les touches de bien des tableaux du Picasso des premières années du XX° siècle.

Dans le même temps, l’exposition montre, et l’intérêt est plus grand encore, l‘invention progressive d’un style personnel, une patte, une sensibilité. A remonter les sections, le sentiment se dégage que cette découverte par l’artiste (qui est d’emblée à la fois dessinateur, peintre et sculpteur) de sa propre voie a pour passage crucial sa période dite bleue, faite de douleur et d’intériorité, à la suite du suicide de son ami Casagemas. D’un expressionnisme poignant, il peint le portrait de son ami mort, puis son enterrement ; on est soudain à un jet de pierre de Tolède et de l’Enterrement du Comte d’Orgaz du Greco. C’est dire l’hommage que Picasso entend faire à son compagnon défunt, mais aussi l’audace du jeune peintre. Au cours de ces années, il est comme entièrement tourné vers ceux qui souffrent : prostituées enfermées à Saint-Lazare pour cause de maladies vénériennes, aveugles, mères esseulées avec enfants.

Pablo Picasso, Famille de saltimbanques avec un singe1905, Gouache, aquarelle, pastel et encre de chine sur papier, H. 104 ; L. 75 cm, Göteborg, Göteborg Museum of Art© Gothenburg Museum of Art / Photo Hossein Sehatlou © Succession Picasso 2018

Lorsque sa palette se réchauffe et s’adoucit vers le rose, les thèmes ne sont pas plus gais, ou du moins ne sont pas traités plus légèrement. En témoigne celui des saltimbanques avec cette mélancolique Famille d’acrobates avec un singe.

Du rose, Picasso, au style de plus en personnel, ira vers l’ocre (Les deux frères ; Meneur de cheval nu), qui le conduira ensuite à rejoindre les réflexions sur le volume initiées par Cézanne. S’ouvriront alors toutes grandes les portes du cubisme. Une autre histoire.

Picasso. Bleu et rose

Musée d’Orsay, jusqu’au 6 janvier 2019

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L’été indien aux serres d’Auteuil

Par un samedi de septembre, alors que les journées du patrimoine battaient leur plein sous un soleil radieux, nous avons délaissé monuments historiques, ouvertures exceptionnelles et files d’attente pour découvrir ce qui nous attendait toute l’année et depuis des années : les serres d’Auteuil.

Pas un chat en ce milieu de matinée. La lumière de septembre est douce (mais que dire de celle d’octobre…), l’air encore frais, les couleurs des arbres commencent à ambrer. L’architecture turquoise fané a quelque chose de suranné que la saison ennoblit. Les serres d’Auteuil ne sont-elles d’ailleurs pas elles aussi, pour partie, patrimoine en péril ?

L’ambiance y est parfois tropicale, qui contraste fort avec l’air limpide et sec de l’extérieur. Palmiers, bananiers, poivriers, broméliacées (une histoire, en autres, d’ananas), bégonias, oliviers … arbres et plantes en tous genres et de tous continents se succèdent. C’est un peu le monde entier dans une (grande) bouteille. C’est calme, doux, tranquille. On se laisser intriguer, attirer, séduire par telle ou telle espèce, sans jamais se sentir pris dans un programme.

Ce qui n’empêche pas d’apprendre des choses : au hasard, épiphyte (titre du billet du 8 septembre dernier) qualifie une plante perchée sur une autre plante. Ainsi de la fougère platycerium alcicorne. En attendant l’exemple in vivo, voici la photo.

Dehors est un jardin magnifique, peu connu, sans doute l’un des plus beaux de Paris. La saison est aux pourpres et orangés des fleurs de fin d’été : une splendeur. Le square des Poètes le jouxte comme de naturel. Y trônent  notamment des statues de poètes, un cèdre du Liban et des jeux pour enfants.

Jardin des serres d’Auteuil – Jardin botanique de Paris, 3 avenue de la Porte d’Auteuil – 1 avenue Gordon Bennett – 75016 Paris

 

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Les bagages de sable, Anna Langfus

La jeune femme narratrice du prix Goncourt 1962 est un personnage attachant, bien qu’elle apparaisse assez compliquée à son entourage. On sait peu de choses sur elle, mais on sait l’essentiel : une douleur fondamentale, un deuil indépassable, qui lui font refuser les relations avec ceux qui l’approchent. C’est qu’elle est hantée par les fantômes de ses parents et de son ami, qu’elle a perdus en Pologne, durant la guerre.

Elle consent à suivre pourtant celui qu’elle appelle le vieil homme, dont elle accepte l’amitié. Arrivés dans le Midi, leurs rapports changent. L’homme gentil et prévenant se découvre amoureux, et celle qu’il nomme Maria (on ne saura jamais son « vrai » prénom) le repousse et l’attire alternativement. Elle fait la connaissance sur la plage de trois « enfants », dont deux sont plutôt des adolescents, et s’attache à Anny, malheureuse en famille et qui finit par se suicider.

Maria navigue entre deux mondes, celui de son passé, avec ses morts qu’elle continue de fréquenter, et le monde du présent qui la désarçonne bien souvent. La difficulté à rester la survivante domine le récit : « Pour vous, maintenant, tout est facile, bien sûr. Mais moi ! Moi, me direz-vous ce que je dois faire ? Qu’est-ce qui m’oblige à me traîner ainsi de jour en jour, interminablement ? Et pourquoi me faut-il l’accepter ? Pour quelle raison ? Qui l’ordonne ? »

La question du temps est lancinante, et au moment de la rupture, d’avec le vieil homme et d’avec le temps des vacances prolongées dans le Midi, elle constate : « Voici un galet, lisse et froid, d’une teinte indéfinissable, que j’ai ramené de la plage –souvenir d’une enfance perdue que j’ai si vainement cherché à revivre l’été dernier. Une autre fuite pour n’avoir pas à payer mon évasion avec le vieil homme. Un jour, peut-être, n’aurai-je plus à me dérober, un jour je deviendrai peut-être semblable à un galet lisse et froid, oublié sur une plage, ayant enfin trouvé la forme parfaite pour échapper au temps ».

Anna Langfus est malheureusement une auteure oubliée. Polonaise ayant trouvé refuge à Paris après avoir subi les sévices de la Gestapo et connu l’extermination de sa famille, elle a eu une carrière littéraire courte (elle est morte à 46 ans) mais très appréciée à chaque sortie de ses trois romans. Ses pièces de théâtre ont aussi évoqué la Shoah. Le prix Goncourt ne permet pas toujours d’éviter l’oubli, mais peut parfois aider à redécouvrir.

Andreossi

Les bagages de sable, Anna Langfus

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Épiphyte, des fleurs chez Artcurial

Le charme incomparable des fleurs de fin d’été, la créativité de fleuristes véritables artistes, le travail autour d’œuvres d’art somptueuses… Trois raisons d’adorer l’exposition présentée chez Artcurial jusqu’au 14 septembre.

La célèbre maison de ventes du Rond-Point des Champs-Élysées à Paris a ainsi donné carte blanche à de grands fleuristes, leur laissant le champ libre d’imaginer accompagnements, prolongements, mises en valeur de peintures et sculptures au programme des ventes de l’automne.

Ces ensembles tous plus surprenants les uns que les autres se révèlent au regard en plusieurs temps : c’est tout d’abord la décoration florale qui saute aux yeux, avant que l’œuvre d’art proprement dite ne se dévoile et qu’enfin on admire le formidable équilibre formé par la peinture ou la sculpture et son écrin.

De ces différentes créations, on aime tout particulièrement celles de Catalina Lainé autour d’une table de Giacometti, de Rica Arai surplombant un buste de Sarah Bernhardt signé  Lalique et enfin du Collectif de la Fleur Française sous un cheval de Géricault, les trois étapes les plus poétiques du parcours. Sous ce joli titre d’Epiphyte, l’exposition coup de cœur de cette rentrée urbaine !

Épiphyte, Artcurial, 7, Rond-Point des Champs-Elysée, Paris 8ème

Jusqu’au 14 septembre 2018

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Les jeux sauvages. Paul Colin

L’auteur du Goncourt 1950 est complètement oublié, et on ne voit pas comment il aurait pu en être autrement. Que son roman ait devancé cette année-là Marguerite Duras et son « Barrage contre le Pacifique » relève d’un des plus grands mystères de l’attribution du Goncourt. Mais Paul Colin a peut-être été assez lucide sur ses talents pour se retirer, sitôt le prix obtenu, sur une propriété viticole et ne publier qu’un seul autre roman une dizaine d’années plus tard.

Les jeux sauvages sont d’abord des jeux d’enfance, marqués par la violence des garçons, qu’elle s’exerce sur les filles ou sur les autres enfants de plus basse extraction sociale. Quatre enfants jouent ensemble, un frère et une sœur, une amie à eux et François, d’abord narrateur puis héros à la troisième personne. La violence est clairement valorisée : « lorsque je me revois dans mon furieux assaut je pense que les plus hauts exploits sont accomplis sous le coup de cette colère subite, si puissante qu’elle décuple votre force en même temps qu’elle vous enlève toute faculté de réfléchir ».

Les coups reçus par les filles ne sont qu’une sorte d’apprentissage pour la vie d’adulte. Au delà de la banale misogynie, il s’agit d’humilier (« Baumier, d’un ample mouvement du bras comme pour rattraper une balle basse à la paume, lui appliqua vivement sa large main sur les fesses : – Sacrée petite volaille ! »), et éventuellement de réduire la compagne au statut d’esclave amoureuse : « Je saurai bien la briser, disait-il. Je la briserai, je la briserai… Et cette colère, à la vérité, était singulièrement exaltante ». Auparavant l’autre garçon a assassiné une adolescente.

Que peut-on sauver de ce roman ? Difficile de trouver des arguments. L’ensemble est particulièrement mal ficelé, les personnages fort peu crédibles, des formes d’écriture totalement invraisemblables, en particulier lorsqu’il s’agit de lettres échangées par les protagonistes, et des digressions qui tombent comme un cheveu sur la soupe (par exemple sur la culture de l’asperge).

On pourrait penser que l’auteur dénonce les situations qu’il décrit. Rien, ni dans le contenu ni dans la forme ne peut nous le faire supposer. On a le sentiment que des fantasmes masculins se laissent librement aller, comme si le narrateur devait exercer une vengeance sur les femmes dont l’origine lui est inconnue.

« C’était une grosse molasse à faire sauter tous les boutons de sa blouse dangereusement tendue sur les mamelles et sur les fesses ; ses bras nus lui pendaient des épaules aux hanches, son encolure dégagée tirait sur la boutonnière de son corsage, le tout bien blanc, avec des bourrelets, coussinets, matelassures ; un premier prix de concours agricole, tout en viande et réserve de graisse ».

Andreosssi

Les jeux sauvages. Paul Colin

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