L’Etat sauvage, Georges Conchon

l_etat_sauvageAprès plusieurs livraisons fort séduisantes, voici la recension du Prix Goncourt 1964 : un cru plutôt faible selon Andreossi… On attend le prochain !

Mag

Peu de plaisir de lecture dans ce Goncourt 1964, et pourtant ce n’est pas l’action qui manque : un jeune fonctionnaire, Avit, récemment plaqué par sa femme Laurence, vient prendre son poste dans un pays africain qui vient d’accéder à l’indépendance. Il retrouve sur place celui avec qui est partie son épouse, qui lui annonce que c’est fini entre eux puisqu’elle vit désormais avec un ministre du pays. Les Blancs qui acceptent mal la domination des nouveaux maîtres, et les Noirs qui se partagent entre esprit de revanche et lutte pour le pouvoir interviennent tragiquement dans cette histoire d’amour entre une Blanche et un Noir.

On a sans doute reconnu à l’ouvrage, à l’époque de sa sortie, le mérite de poser la question du racisme dans des termes qui n’en cachent pas sa « réciprocité ». Au bout du compte le lecteur est amené à conclure que Blancs comme Noirs sont coupables de folie raciste, et, dans un climat très pessimiste les deux communautés sont renvoyées dos à dos.

Le « héros » bien pâlichon de l’histoire est lui-même pris dans un engrenage de sentiments dont il est incapable de sortir : « A croupeton sur le trottoir, quatre nègres vendent des citrons, des papayes, de beaux ananas. Avit sait (cela ne s’apprend pas) qu’on ne voussoie point des nègres de cette classe, mais il est trop lâche (non pas trop timide : trop lâche) pour leur dire tu. Il lui faut attendre quelqu’un de sa race ».

Le malaise du lecteur d’aujourd’hui tient au fait que le récit reste au ras de l’action sans que jamais nous n’assistions à quelque prise de hauteur. Les personnages n’ont pas assez de consistance pour que la complexité individuelle de leur situation puisse émerger de la fange raciste dans laquelle ils sont plongés. L’auteur omniscient fait penser et parler les différents protagonistes, mais nous ne sommes pas sûrs qu’un point de vue de Blanc ne domine pas entièrement l’ensemble des propos, particulièrement dans le choix des mots.

Ainsi s’exprime le ministre amant de Laurence : « Serait-il donc désormais convenu dans ce pays que tout contact, de quelque ordre qu’il fût, entre une race et l’autre devait être non seulement blâmé, non seulement réprouvé par l’opinion, mais aussi condamné, en tant que tel, par l’Etat ?… Pour autant, bien entendu (l’idée lui était venue tout à coup), qu’on pût continuer de nommer Etat ce ramas de petits intérêts, de sottises, de préjugés, qui expulse aujourd’hui sans l’ombre d’un droit de le faire, et qui emprisonnera demain, qui tuera sans plus de motif, on est en chemin !…Tenait-on si fort à se faire les singes de la domination antérieure ? ».

Le choix du titre du roman, même s’il fait écho à la sauvagerie raciste, n’est pas sans portée non plus dans l’imaginaire Blanc : à vouloir dénoncer le racisme dans l’absolu on semble oublier le fait qu’il naît surtout au sein de situations historiques particulières.

Andreossi

L’Etat sauvage, Georges Conchon. Albin Michel 1964

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The Frick Collection à New-York

Johannes Vermeer, Officier et jeune fille souriante, vers 1657
Johannes Vermeer, Officier et jeune fille souriante, vers 1657

Si vous vous rendez à New-York, vous visiterez certainement le MET, le MOMA et/ou le Guggenheim… Mais profitez-en aussi pour découvrir la Frick Collection, qui recèle une foule de merveilles, peintures, sculptures et arts décoratifs, notamment du XVIII° siècle.

L’autre intérêt de ce musée situé à quelques mètres de Central Park est que ces chefs-d’œuvre sont restés dans le décor voulu par leur collectionneur, Henry Clay Frick (1849-1919), magnat du charbon et de l’acier, qui fit construire en 1913 ce palais néoclassique où il vécut les cinq dernières années de sa vie. On admire les décors intérieurs, d’une extrême élégance comme l’est l’hôtel particulier lui même conçu par Thomas Hastings (architecte de la New-York public Library), tout en s’extasiant devant l’enchaînement d’œuvres de tout premier plan.

Dès le vestibule, on tombe en arrêt devant un Officier et jeune fille souriante de Vermeer, l’un des trois tableaux du maître de Delf que compte la collection (sur une trentaine conservés dans le monde au total). Présence des personnages, beauté de la lumière, douceur et mystère… un petit bijou.

Jean-Honoré Fragonard, L'amant couronné, 1771-1772
Jean-Honoré Fragonard, L’amant couronné, 1771-1772

Une des premières salles expose des toiles de Boucher sur le thème des arts et des sciences. Elles proviennent du château de Crécy-Couvé de Mme de Pompadour, aujourd’hui détruit. Boiseries et mobilier sont aussi du XVIII° français, de même que les porcelaines de Sèvres. Une Diane chasseresse de Houdon surveille le tout. La salle à manger, elle, reprend le décor d’une maison de campagne anglaise du XVIII° siècle et présente des portraits de Gainsborough. Le couloir nous fait retrouver Boucher, avec quatre toiles peintes pour Mme de Pompadour et illustrant les quatre saisons, de délicieuses scènes amoureuses. Celles-ci nous préparent à s’immerger dans le salon Fragonard, où s’étalent les Quatre âges de l’amour que le peintre de Grasse a exécutées pour Mme du Barry (qui du reste les refusa, les trouvant démodées).

Giovanni Bellini, L'extase de Saint François, vers 1480
Giovanni Bellini, L’extase de Saint François, vers 1480

La salle de séjour, en boiseries de chêne, laisse la légèreté sur son seuil, mais non l’émotion : alors qu’un grave Saint Jérôme du Greco se dresse au dessus de la cheminée, lui fait face le chef d’œuvre de Bellini L’extase de Saint François. On reste dans cette pièce un moment. D’autant que Saint François est flanqué de deux portraits du Titien, un charmant jeune homme à gauche et, à droite, le vieil Aretin. Le contraste entre les deux est saisissant : d’un côté la douceur et la sensibilité, de l’autre la puissance et la richesse…

Jean-Auguste-Dominique Ingres, La comtesse d'Haussonville, 1845
Jean-Auguste-Dominique Ingres, La comtesse d’Haussonville, 1845

Dans le couloir suivant se mêlent Degas, Manet, Monet mais surtout un petit tableau de Watteau, La porte de Valenciennes, intéressant par le traitement du sujet de la guerre qu’en fait le peintre, ainsi qu’une superbe Comtesse d’Haussonville d’Ingres. La galerie ouest, de style Renaissance italienne avec marbre et plafond à caissons, a été voulue par le collectionneur comme une galerie d’exposition : Vermeer, Turner, Velasquez, Rembrandt, Véronèse, Corot, Claude Lorrain (magnifique Sermon sur la montagne) régalent ainsi le visiteur. Il n’oubliera pas d’aller dans la petite galerie du fond où l’attendent de ravissants émaux de Limoges datant de la fin du XV° au début du XVII° siècles ainsi que des tableaux de la Renaissance italienne dont les panneaux du polyptyque de Saint Augustin de Piero della Francesca… Aperçu non exhaustif bien sûr !

1 East 70th Street, New York
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Sculpture et photographie au musée Rodin

John Chamberlain, Creeley's Lookout, 1979
John Chamberlain, Creeley’s Lookout, 1979

Le musée Rodin, qui a rouvert à l’automne dernier, poursuit avec cette nouvelle proposition la voie qu’il avait entreprise à travers l’exposition Mapplethorpe-Rodin : celle du rapprochement entre la sculpture et la photographie. Cette fois, il réunit huit grands artistes contemporains qui, à partir de la fin des années 1960, ont travaillé ces deux médiums de manière très imbriquée.

Richard Long, Small Alpine Circle, 1998
Richard Long, Small Alpine Circle, 1998

Le parcours commence assez logiquement avec Richard Long (né en 1945), l’un des pionniers du land art : transformant le paysage avec les matériaux qu’il y trouve – pierres, branches – qu’il aligne ou entasse, il a fait connaître ses œuvres grâce à la photographie. Il sculpte la nature – mais ses œuvres ne sont-elles pas amenées à disparaître ? – et ce sont ses photographies qui gardent trace de ses traces dans le paysage. Au musée Rodin, à côté de photographies de ses créations, est toutefois exposée une œuvre sculpturale « de galerie » : un ensemble de pierres de montagne disposées en cercle plein (Small Alpine Circle, 1998), un concentré d’énergie minérale que l’on pourrait presque toucher, en plein contraste avec l’aspect lointain de ses photos d’art dans le paysage.

Gordon Matta-Clark, Sauna Cut, 1971
Gordon Matta-Clark, Sauna Cut, 1971

Dans le même esprit d’intervention in situ se trouve le travail de Gordon Matta-Clark (1943-1978). Mais lui agit en milieu urbain selon une démarche d’apparence plus sophistiquée : à l’aide d’une tronçonneuse, il découpe des morceaux géométriques de murs ou de planchers d’immeubles abandonnés, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives et de nouveaux espaces de lumière. De son intervention naissent deux sculptures : l’une négative (le creux laissé par son cutting) et l’autre positive (la découpe extraite), objet qui peut être exposé en tant que tel. On voit ainsi ici Sauna Cut (1971), prélèvement d’un sauna dans un appartement new-yorkais. En parallèle, Matta-Clark photographie systématiquement les étapes de son travail afin de montrer ses interventions sur place. Il ne s’interdit pas ensuite de découper ses négatifs et d’effectuer des montages photographique pour mettre davantage en évidence ses transformations. Ainsi l’assemblage visible au musée Rodin témoigne du travail sur la lumière réalisé à travers l’un de ses cutting : le découpage en deux et en pleine verticale d’une petite maison de bois typiquement américaine (Splitting, 1974).

Giuseppe Penone, Respirare l'Ombra, 1999
Giuseppe Penone, Respirare l’Ombra, 1999

La suite de l’exposition est tout aussi passionnante, avec l’Italien Giuseppe Penone (né en 1947), qui travaille sur les liens physiques entre le corps et le végétal. Ses photos sont très impressionnantes, où l’on voit notamment une main littéralement incorporée dans un tronc d’arbre. Quant à sa magnifique sculpture Respirer l’ombre, elle matérialise la correspondance entre le souffle humain (les poumons) et la respiration des arbres (les feuilles).

John Chamberlain, Creeley's Lookout, 1979
John Chamberlain, Creeley’s Lookout, 1979

L’Américain John Chamberlain (1927-2011), lui, créé de la poésie là où on ne l’attend pas : avec des carcasses de voitures. Cela peut sembler trivial, mais de ces tôles criardes naissent des formes étranges qui semblent puiser leur source dans la littérature.  Quant aux photos (à l’aveugle !) qu’il fait de ses sculptures, floues et colorées, elles confirment Chamberlain dans ce ton totalement décalé.

On laissera au lecteur le plaisir de découvrir lui-même les quatre autres artistes ( Cy Twombly, Dieter Appelt, Markus Raetz et Mac Adams), qui sont autant d’occasions d’être surpris, au fil d’une exposition assez resserrée, avec une (petite) salle pour chacun des huit « sculpteurs-photographes », mais intense en sensations eu égard à la richesse et à la diversité des œuvres choisies, tant les rapports entre la sculpture et la photographie peuvent donner lieu à de réjouissants jeux de regards…

Entre sculpture et photographie

Musée Rodin – 77, rue de Varenne – Paris 7°

TLJ sauf le lundi,  10h à 17h45, nocturne le mercredi jusqu’à 20h45
Entrée : 10 euros (tarif plein) et 7 euros (tarif réduit)

Jusqu’au 17 juillet 2016

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Amedeo Modigliani. L’œil intérieur

modigliani_femme_assise_robe_bleueNotre ami Jean-Yves s’est rendu au LaM dans le Nord pour visiter la rétrospective consacrée à Modigliani… Ce qu’il en dit nous fait pâlir d’envie ! Merci Jean-Yves de partager ainsi ce magnifique moment de peinture !

Mag

Le LaM à Villeneuve d’Ascq, qui détient une collection exceptionnelle de peintures, sculptures et dessins de Modigliani propose une très belle traversée de l’œuvre de l’artiste, né en Italie en 1884 et arrivé à Paris en 1906.

modigliani_lamCette présentation est construite en trois parties, à la fois thématiques et chronologiques. La première s’attache à démontrer la diversité des sources d’inspiration de Modigliani : il est fou d’art égyptien qu’il consulte régulièrement au Louvre, mais sa sensibilité s’imprègne aussi des références khmères, cycladiques et africaines. S’essayant à la sculpture malgré un manque de formation dans cette discipline, il s’entoure des conseils de Brancusi qu’il a rencontré à Montparnasse, mais il doit abandonner cet art pour des raisons de santé et financières (il ne parvient pas à trouver de mécène). De cette époque, on admire une très belle « Tête de femme », la seule sculpture en marbre de l’artiste, mais aussi des dessins et une superbe « Cariatide » sur fond bleu, dessinée au crayon et lavis d’encre.

tete_rouge_amedeo_modiglianiLa deuxième partie met en évidence l’importance du portrait d’artiste dans sa production. Dès 1915-1916, Modigliani cherche à définir son style, immédiatement reconnaissable : figures de forme ovoïde, yeux le plus souvent sans pupilles et de hauteurs distinctes, nez aux arrêtes tranchées, cous en pur cylindre, fonds minimaux et abstraits… Côtoyant les peintres de la future Ecole de Paris (Moïse Kisling, Chaïm Soutine, Pinchus Kremègne), Modigliani dresse leur portrait dans des tableaux et croque aussi (au crayon ou au graphite) Max Jacob, Pablo Picasso (qui le sous-estimait) et Jean Cocteau qui, n’aimant pas la représentation faite de lui par le peintre italien, s’en séparera rapidement. Toutes ces œuvres sont intéressantes, mais on se permettra une préférence pour la « Tête rouge » qui synthétise à la fois l’art africain, le cubisme, le fauvisme et l’art de Cézanne. L’exposition ne manque pas de rappeler que ce dernier est la référence absolue de Modigliani.

modigliani_jeune_filleLa fin de l’exposition est consacrée aux dernières années de l’artiste. Soutenu par le marchand d’art Léopold Zborowski, dont il dressera deux beaux portraits, accrochés aux murs du musée, Modigliani parvient à une peinture plus sereine. Les couleurs s’éclaircissent, la ligne des corps s’arrondit et devient plus voluptueuse, comme en témoigne le « Nu assis à la chemise », dont le dessin raffiné et la touche délicate restituent toute la fragilité de la femme. La présentation de ses nus lors d’une exposition de décembre 1917 fera scandale. Mais la préoccupation première du peintre reste le visage. Modigliani continue à représenter ses amis artistes et ses proches, mais il donne aussi une place plus importante aux anonymes. Il ne peindra des paysages (qui demeureront rares dans sa production) qu’à partir de 1918, lors d’un séjour dans le sud de la France organisé par Zborowski.

modigliani_nuL’exposition rend également hommage à Roger Dutilleul que Modigliani rencontre en 1919 et qui deviendra un collectionneur assidu du peintre (il achète et échange 35 peintures et 26 dessins) et ne cessera de défendre son œuvre bien au-delà de la mort de l’artiste en 1920. La donation par son neveu Jean Masurel de quatorze pièces de la collection est à l’origine de la création du LaM, qui a donc toute légitimité pour monter cette rétrospective, la première d’importance depuis celle organisée au Musée du Luxembourg en 2002. Au-delà de la qualité des pièces présentées, l’exposition est passionnante par son côté didactique qui permet de suivre l’évolution du parcours de l’artiste au travers de ses influences, de ses rencontres…

La visite donne aussi l’occasion de s’attarder dans les collections permanentes du musée, riches de quelques tableaux cubistes de Picasso et de Braque, d’œuvres de Fernand Léger, de Miro, de Jenkins, et de pièces représentatives de l’abstraction lyrique : Manessier, Poliakoff, Staël, Estève, Ubac…

Amedeo Modigliani. L’œil intérieur

LaM

1, allée du Musée – Villeneuve d’Ascq (59)

Jusqu’au 5 juin 2016

Jean-Yves

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Léon Morin, prêtre. Béatrix Beck

leon_morin_beatrix_beckRevisite des prix Goncourt : voici la 15ème étape. Andreossi a pris goût à se balader ainsi dans la littérature couronnée en son temps par l’institution. Et il y trouve de tout, y compris du très bon ! Bonne lecture !

Mag

Le roman couronné par le Goncourt 1952 nous fait vivre sous l’occupation italienne puis allemande dans un village du midi de la France. La Résistance y est contée sans pathos, incluse dans une vie quotidienne où collaborateurs et résistants se fréquentent en voisins de toujours. La narratrice est une jeune veuve, employée, vivant seule avec sa fille, comme Béatrix Beck à l’époque. Elle est jeune et très seule : « L’esprit était aussi tourmenté que le corps. J’avais beau me dire qu’elles n’avaient pas de sens, qu’elles étaient infécondes, les questions métaphysiques de mon adolescence ne se posaient pas moins pour moi à nouveau, lancinantes ».

Elle voit une porte de sortie à ses interrogations (et à ses désirs ?) : la provocation envers les curés, fortement présents dans un village où l’accusation d’être juif menace tellement tout le monde que les parents s’empressent de faire baptiser leurs enfants. Barny elle-même porte le nom juif de son mari. Elle se décide à entrer au confessionnal et sa première phrase « La religion est l’opium du peuple », jetée à l’oreille du prêtre, l’entraîne dans une relation passionnée, car Léon ne réagit pas comme elle l’attendait : « Pas exactement répondit Morin du ton le plus naturel comme si nous continuions une conversation déjà commencée. Ce sont les bourgeois qui ont fait de la religion l’opium du peuple. Ils l’ont dénaturée à leur profit ».

A partir de là les rencontres se multiplient entre ces deux jeunes gens, et leurs discussions se déroulent sur le mode de la joute verbale. Aucun des deux n’a sa langue dans la poche, et les dialogues sont éminemment savoureux : « Il vous manque un mari continua-t-il. –Tant pis ! répliquai-je. Je me fais l’amour avec un bout de bois ».

Car les corps, s’ils se défendent de toute approche mal venue entre une jeune femme et son confesseur, parlent tout de même, et le lecteur est amené à penser tout au long du roman : laquelle, lequel, va craquer ? En fait la surprise vient de Barny : « Voilà, je suis flambée. –Vous êtes flambée ?-Oui, je me convertis. Je suis à vos ordres. Morin parut consterné. Il demanda avec sollicitude : -Qu’est-ce qui vous est arrivé ? –Rien, je vais devenir, ou redevenir, catholique. –Pourquoi ? –Je suis acculée, je me rends. –Vous êtes peut-être un peu trop fatiguée, ou sous-alimentée ces temps-ci ».

Les conversations sur la religion continuent de plus belle après la conversion, tandis que les jeunes femmes papillonnent autour du prêtre. Léon cultive la résistance dans les divers sens du terme, alors que le monde de Barny se divinise : « Le tampon encreur, le timbre dateur, l’agrafeuse, le balai, le fer à repasser, le couteau de cuisine devinrent des objets saints, compagnons et auxiliaires de ma rédemption ».

C’est par la qualité des dialogues que ce roman nous emporte. Les phrases sont courtes, le ton très agréable à entendre, avec l’autodérision suffisante pour alléger les chicanes religieuses. Béatrix Beck a été aussi une nouvelliste de talent, faisant preuve d’une fantaisie décelable dans Léon Morin, prêtre, malgré la rudesse de l’époque décrite et la gravité des propos échangés.

Léon Morin, prêtre de Béatrix Beck (Folio)

Prix Goncourt 1952

Andreossi

 

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Hubert Robert. Musée du Louvre

Elisabeth Louise Vigée-Lebrun, Hubert Robert, 1788. Huile sur panneau de chêne. Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) Jean-Gilles Berizzi
Elisabeth Louise Vigée-Lebrun, Hubert Robert, 1788. Huile sur panneau de chêne. Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) Jean-Gilles Berizzi

Plus qu’à la simple visite d’une exposition, c’est à une profonde immersion dans l’œuvre d’Hubert Robert (1733-1808) que le musée du Louvre nous invite avec cette large rétrospective, qui réunit quelques 140 œuvres de cet artiste complet du siècle des Lumières, peintre, dessinateur, décorateur, architecte, paysagiste.

Il y avait pour le Louvre du temps à rattraper et un hommage à rendre à l’égard de cet ancien directeur du Musée, qui n’avait pas été exposé depuis 1933. Grande figure de son temps, on le décrit comme un homme enjoué, sociable, amateur des plaisirs de la vie. Le parcours s’ouvre d’ailleurs sur un témoignage d’amitié, celui de Louise Elisabeth Vigée Le Brun, qui a fait du peintre un majestueux portrait.

C’est à Rome que tout démarre véritablement. Arrivé en 1754, très vite pensionnaire de l’Académie de France à Rome, avec Fragonard pour compagnon, il étude Piranèse, écume les monuments et dessine la ville éternelle pendant une bonne dizaine d’années, emmagasinant un formidable répertoire de motifs dans lequel il puisera durant toute sa carrière.
Robert Hubert, Projet pour la Transformation de la Grande Galerie. 1796. Huile sur toile. H. 113; l. 143 cm. Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi
Robert Hubert, Projet pour la Transformation de la Grande Galerie. 1796. Huile sur toile. H. 113; l. 143 cm. Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

Puis c’est Paris, avec son atelier installé dans le Louvre, sa réception à l’Académie royale de peinture dès 1766 grâce à son Port de Ripetta, patchwork associant différents monuments de Rome. La France se pique alors d’Antiquités, Robert est pile dans l’air du temps.

Mais Hubert Robert ne s’est pas contenté de peindre les ruines Antiques. Bien plus, celles-ci ont été une sorte de tremplin pour son imaginaire, sa fantaisie et sa sensibilité. D’un pinceau alerte, il compose, avec un sens du cadrage souvent spectaculaire, presque photographique, des scènes narratives, parfois non dénuées d’humour, et des vues qui paraissent créées de toutes pièces, exceptés les éléments architecturaux qui en sont le point de départ – ou le prétexte ?
Des jeunes filles dansent autour d’un obélisque brisé ; des personnages étendent un linge dans une baie de la basilique Saint-Pierre de Rome ; des visiteurs découvrent des antiquités dans une cavité à la lumière d’une torche ; les cascades de Tivoli ressemblent aux chutes du Niagara.
Hubert Robert, Personnages dans une baie à Saint-Pierre de Rome. 1763. Huile sur bois. H. 48,5; l. 37 cm. Valence, musée de Valence © Musée de Valence, photo Éric Caillet
Hubert Robert, Personnages dans une baie à Saint-Pierre de Rome. 1763. Huile sur bois. H. 48,5; l. 37 cm. Valence, musée de Valence © Musée de Valence, photo Éric Caillet

Sa passion des ruines semble aller au-delà de cette mode de la fin du XVIII°, pour annoncer, dans cet attrait pour ce qui est menacé d’engloutissement, le Romantisme du siècle suivant. Il y a certes ces petites personnages qui ont l’air de s’amuser autour des ruines, ce linge étendu partout, ces petits chiens, autant de clins d’œil à la vie quotidienne comme elle va. Mais le grandiose et le sublime s’effondrent. Rome est incendiée dans un impressionnant brasier. Paris la médiévale est démolie. A Versailles, ce sont les arbres que l’on abat. La Révolution française arrive (par miracle, Hubert Robert lui survit). La Bastille brûle. Les tombeaux des rois sont saccagés.

Témoin d’un passé disparu (la Rome Antique), ce peintre de l’Ancien Régime se fait à la fin du siècle chroniqueur d’un présent qui engloutit une époque. Il y a là comme une mélancolie, une gravité, une méditation, que l’une des adorables sanguines exposées, Jeune homme lisant, appuyé sur un chapiteau corinthien semble résumer, avec, pour le coup, la plus grande simplicité.

Hubert Robert, un peintre visionnaire
TLJ sf le mar., de 9h à 18h, mer. et ven. jusqu’à 21h45
Jusqu’au 30 mai 2016
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Sur les cendres en avant. Théâtre du Rond-Point

sur_les_cendres_en_avant_giovannicittadinicesiOn aime beaucoup cette pièce de Pierre Notte, au titre un peu curieux, un peu inquiétant, à découvrir sans tarder dans l’ambiance intimiste de la salle Jean Tardieu du  théâtre du Rond-Point à Paris.

Que de la musique et du chant, mais une histoire et des personnages plus qu’attachants. Qu’est-ce donc que ce spectacle ? « Ni un opéra, ni une opérette, ni une comédie musicale, c’est une pièce de théâtre… chantée », selon Chloé Olivères, l’une des quatre (formidables) comédiennes-chanteuses. De fait, dès que la pièce démarre, où l’on voit Macha se disputer avec sa sœur adolescente qu’elle élève seule, l’on pense immédiatement à Anne Vernon et Catherine Deneuve, mère et fille se donnant la réplique dans Les parapluies de Cherbourg sous la houlette de Jacques Demy et les roulements de Michel Legrand. Une façon de chanter qui pose les personnages, un accompagnement au piano qui entraîne et – talent oblige – « nous y sommes ». La comparaison avec les maîtres doit bien sûr s’arrêter là, mais c’est pour mieux s’immerger dans l’histoire de ces quatre femmes, quatre poignantes solitudes en somme, qui au départ s’affrontent sans merci, comme si ces mots déchirants étaient tout ce qui leur restait.

pierre_notte_sur_les_cendres_en_avantMadame Rose, magnétique brune (Chloé Olivères), dont la voix rappelle à certains égards celle de la chanteuse Juliette, a tout perdu depuis que son (petit) appartement a brûlé. Ne demeurent qu’une chaise et quelques biscottes calcinées. Macha, liane aussi blonde que talentueuse (Blanche Leleu) est obligée de se prostituer pour nourrir sa petite Nina (étonnante Elsa Rozenknop), qui rêve de Broadway  et, en attendant, en veut à son corps et à l’institution.

Toutes trois n’ont pas d’autre choix que de cohabiter depuis que la cloison qui séparait les deux logis s’est effondrée (tout cela n’est qu’évoqué, dans une économie de moyens judicieusement mise en œuvre). Engluées dans leur désolation, elles ne se supportent pas. Surgit une quatrième femme, terrible Juliette Coulon, prête à tirer sur elles pour venger la trahison de son mari. Mais voici que de fil en aiguille, et contre toute attente, ces femmes-là vont rassembler leurs forces, s’unir pour reprendre courage, s’émanciper et rêver d’autre chose…

De bout en bout, le spectacle est bien fait, bien joué, bien chanté. La voix off de Nicole Croisille fait la 5ème femme de la partition, ou plutôt la 6ème, car il ne faut pas oublier Donia Berriri, qui officie au piano avec ferveur. L’ensemble,  grave et drôle à la fois, dur mais plein de tendresse et d’espoir, donne une soirée tout « en-chantée ».

Sur les cendres en avant

Texte, musique et mise en scène : Pierre Notte

Avec Juliette Coulon, Blanche Leleu, Chloé Olivères et Elsa Rozenknopp

Théâtre du Rond Point

2bis av Franklin D. Roosevelt – 75008 Paris

Jusqu’au 14 mai 2016

 

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Pareils à des enfants. Marc Bernard

pareil à des enfants15ème épisode (déjà !) du feuilleton des Goncourt ce dimanche, toujours signé Andreossi, avec le prix 1942… A (re)-découvrir absolument ! Bonne lecture, Mag

En 1942, ce n’est pas un roman qui obtient le prix Goncourt, mais un récit. Si son auteur n’était pas tout à fait inconnu à l’époque puisqu’il avait obtenu l’Interallié en 1934, il paraît aujourd’hui fort oublié. Le portrait que Roger Grenier a dressé de lui1 incite pourtant à mieux connaître le personnage : l’occasion nous est donnée, par la lecture de Pareils à des enfants, de découvrir un écrivain touchant, habile à dire l’enfance.

C’est à Nîmes que vit Nanay, dans les années 1910, seul avec sa mère depuis que le père est parti en Amérique. Une enfance pauvre, assez pauvre pour que la mère s’émerveille du cadeau que lui fait une bonne bourgeoise : « Oh, oh, des haricots ! Des bons ! Des pois chiches, aïe ! Tu ne les aimes pas, tant pis pour toi. Sens le café ! Des lentilles, tu vois, j’avais deviné ! ». Peu à peu, l’enfant prend conscience de la condition familiale, et en arrive à l’action « la plus basse de sa vie ».

« Comme ma mère m’attendait un soir, à la sortie de l’école, avec son tablier de grosse toile bleue, j’eus honte d’elle soudain (…) Qui est-ce ? me demanda un camarade, qui était parmi les plus huppés de la classe. Ma bonne, répondis-je sans une seconde d’hésitation ». Plusieurs événements le font basculer vers le désir de sortir de sa condition : le retour du frère aîné, resplendissant dans sa tenue de sergent, le mariage brillant de sa cousine, la fréquentation, même distante, des petites filles du château où sa mère a été cuisinière. « Je repoussais avec horreur l’existence misérable qui consumait ma mère, la vieillissait avant l’âge ; je ne voulais à aucun prix de cela pour moi, je pressentais qu’il y avait d’autre façon d’être, vers quoi je tendais déjà de toutes mes forces ».

Le maître d’école donne en exemple à la classe une formule heureuse du jeune Nanay : « l’eau noirâtre du ruisseau ». « Vous auriez écrit tout simplement : l’eau sale ou l’eau noire. Mais votre camarade a trouvé l’expression juste, forte : noirâtre. Entendez-vous bien : noirâtre ! » Et d’ajouter en pointant le doigt vers Nanay : « Tu seras écrivain ! ».

L’apprentissage de la vie pour ce jeune garçon, c’est aussi celui de l’amour. Une expérience est fondatrice, lorsqu’il surprend deux amoureux occupés dans l’ombre : « Un roulement de charrette couvrit le murmure durant un long instant et, quand il se fut éloigné, la plainte reprit. Il me parut qu’elle avait changé d’accent : c’était maintenant un cri bref qui reprenait sans cesse, un petit cri d’enfant. Et enfin il y eut ce mot, le seul que je parvins à saisir : ‘Chéri’, et qui me bouleversa, tant il était dit avec élan ; il renversait avec violence les images de souffrance et de mort que j’avais nourries jusque-là et il me fit à l’instant complice des ombres dont je devinais à peine le remuement dans les ténèbres ».

Ce premier récit autobiographique incite à poursuivre la connaissance de cet auteur qui mériterait de sortir de l’oubli.

Andreossi

Pareils à des enfants, Marc Bernard, 1942, Gallimard

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Apollinaire. Le regard du poète

Giorgio de Chirico, Portrait de Guillaume Apollinaire
Giorgio de Chirico, Portrait de Guillaume Apollinaire

Rarement on aura vu une exposition aussi vivante, alors même qu’elle vient nous rappeler des événements vieux d’un siècle… Mais combien ces histoires-là ont compté dans l’évolution de l’art : c’est en effet au début du XX° siècle que la peinture dite alors « d’avant-garde » a émergé, s’est développée et en définitive a planté de profondes racines pour autoriser les mouvements ultérieurs.

Ceci fut vrai en peinture et dans les autres domaines de l’art. Ainsi la poésie voit apparaître Guillaume Apollinaire (1880-1918) qui, après avoir fait connaître ses premiers poèmes au tournant du siècle, publie Alcools en 1913 d’où il bannit systématiquement toute ponctuation et joue d’associations novatrices, avant de créer ses premiers « idéogrammes lyriques », baptisés plus tard  Calligrammes.

Pablo Picasso, L'Homme à la guitare
Pablo Picasso, L’Homme à la guitare

Mais ce n’est pas le talent du célèbre poète du Pont Mirabeau que l’exposition organisée au Musée de l’Orangerie (avec la complicité du Musée d’Orsay bien sûr, mais aussi du Musée Picasso, du Centre Pompidou et de la Bibliothèque de la Ville de Paris) vient, s’il en était besoin, réanimer. Elle met en lumière l’activité de critique d’art de Guillaume Apollinaire. Et c’est époustouflant !

Picasso, Braque, Duffy, Derain, le Douanier Rousseau, Chagall, Matisse, Delaunay, Duchamp ils sont tous là ! Dès 1902 et jusqu’à sa mort en 1918, Apollinaire a été un formidable « sponsor » de la révolution picturale. Il a écrit dans des revues, en a fondé, a tenu des chroniques artistiques dans des quotidiens, a écrit des préfaces dans des catalogues d’exposition, a encouragé son ami le galeriste Paul Guillaume à soutenir l’avant-garde. Ami des artistes, peintres mais aussi écrivains comme Alfred Jarry, d’une insatiable curiosité, il n’a cessé de découvrir et de faire connaître.

L’exposition de l’Orangerie restitue cet extraordinaire foisonnement dans tous ses éclats : on a l’impression « d’y être », c’est-à-dire de voir les artistes éclore, les admirations naître, les amitiés de nouer, les collaborations se mettre en place.

Pablo Picasso, Portrait lauré de Guillaume Apollinaire
Pablo Picasso, Portrait lauré de Guillaume Apollinaire

C’est le cubisme qui organise sa première exposition indépendante en 1912 à la galerie La Boétie (Juan Gris, Homme dans un café). C’est Picasso qui s’impose chef de file et fédère autour de lui, Guillaume Apollinaire à ses côtés dès le début et jusqu’au bout (Marie Laurencin, Apollinaire et ses amis, 1909). Ce sont Chagall, de Chirico, Picasso encore, qui font le portrait du poète. Duffy qui illustre Le Bestiaire ou le Cortège d’Orphée. Le Douanier Rousseau qui finalement trouve en Apollinaire un admirateur de poids, lequel lui écrira une Ode et même une Inscription pour le tombeau du peintre Henri Rousseau dans la revue Les Soirées de Paris. Picasso, toujours et encore, qui illustre le frontispice d’Alcools. Ou encore des statuettes africaines qui rappellent le goût partagé avec Paul Guillaume pour les arts primitifs. La dernière section de l’exposition est d’ailleurs consacrée à l’amitié entre les deux hommes, faisant le lien avec la collection permanente du Musée de l’Orangerie.

Marie Laurencin, Groupe d'artistes
Marie Laurencin, Groupe d’artistes

Au total 357 pièces, dont 45 peintures (toutes superbes), une centaine d’œuvres graphiques et une trentaine de sculptures non moins belles (La Sainte Famille de Zadkine, 1912-13), des manuscrits, des publications, des lettres, des cartes, des photos… Le parcours est documenté, diversifié, clair. Construit autour d’un homme et d’une passion – la critique d’art – il fait à la fois converger et se déployer toute une galerie d’artistes et d’œuvres sur différents supports tout en en assurant la cohérence. C’est beau, instructif, dynamique : on adore.

Apollinaire. Le regard du poète

Musée de l’Orangerie

Jardin des Tuileries, côté Seine – Paris 1er

TLJ sauf le mardi et le 1er mai, de 9h à 18h

Entrée 9 euros (TR 6,5 euros)

Jusqu’au 18 juillet 2016

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Quand on a 17 ans. André Téchiné

quand_on_a_dix_sept_ansDamien et Tom : deux adolescents dans le lycée d’une petite ville de province, l’année du bac. Tout les oppose : le premier, blond comme les blés, corps chétif et bagages solides, est fils de médecin et de militaire. Cultivé, doué, il est à l’aise en classe et nettement moins sur le terrain de basket. Tom, métis, tout en souplesse et en muscles, est l’enfant adoptif de parents éleveurs dans une petite ferme de montagne. Lui doit s’accrocher pour réussir. Et si Damien habite « en ville », Tom vit en pleine nature et met une heure et demie pour se rendre au lycée.

Mais cette différence de milieu n’explique pas (en tout cas à elle seule) pourquoi ces deux-là se détestent avant même de s’être parlé. D’ailleurs, ils ne se parlent pas : leurs échanges se limitent aux – nombreux – coups qu’ils se portent. De quoi cette violence est-elle le nom ? On le devine très vite, mais cela n’a aucune importance tant le scénario est bien construit, qui nous emmène tranquillement, et d’emblée, avec ses personnages.

sandrine_kiberlainD’abord chacun des garçons pris isolément, à l’intérieur de sa famille. L’un comme l’autre sont très attachés à leur mère. Damien parle beaucoup avec sa maman médecin (lumineuse Sandrine Kiberlain), joyeuse et décidée. Tom est très prévenant avec la sienne, anxieuse et discrète. Le papa de Damien est en mission sur les délicates « opérations extérieures » au Moyen-Orient. Celui de Tom travaille dur et parle peu. Deux pères bons et aimants, mais finalement chacun à sa manière un peu absents.

Ce sont donc les mères qui vont contraindre les deux adolescents à se rapprocher : parce que celle de Tom doit être hospitalisée, celle de Damien décide d’accueillir son fils chez eux. La relation entre les deux garçons devra nécessairement évoluer. Et c’est ce qui est magnifiquement filmé, sans démonstration ni bavardage. De manière assez étonnante de prime abord, les deux jeunes hommes n’interagissent aucunement avec leurs camarades du lycée.  Les seuls témoins sont les parents. Peut-être parce qu’eux sont les repères « fixes » des adolescents, parce que c’est à travers leur regard que les évolutions de leur enfant sont les plus perceptibles. Et pourtant, trouble ajouté au trouble, la situation des parents, de l’un comme de l’autre d’ailleurs, va considérablement évoluer. Accélération de la vie, mutation des rôles. Parfois l’adolescence va plus vite qu’on ne l’espérait. Trop vite.

andre_techine_quand_on_a_dix_sept_ansIl y a le langage des mots (celui de Damien), celui du corps (Tom, taiseux, en osmose avec la nature). Il y a la difficulté de communiquer et encore, avant celle-là, celle de savoir ce que l’on ressent, ce que l’on veut, qui l’on est en définitive. « Quand on a 17 ans » est un très beau film sur l’adolescence, la fragilité et les bouleversements de cette découverte de l’autre et de soi. Il rappelle à quel point André Téchiné sait filmer la jeunesse, la violence des sentiments et de la vibration des corps. Mais aussi le passage des saisons, qui nous transforme, et la force de la nature, qui demeure. L’écrin qu’il a choisi pour ce film, au cœur des Pyrénées, entre la pointe de la Haute-Garonne et l’Ariège, est tantôt doux, tantôt âpre. C’est avec une fidélité absolue qu’il en restitue la beauté sans tapage.

Quand on a dix-sept ans, un film d’André Téchiné

Avec Sandrine Kiberlin, Kacey Mottet Klein, Corentin Fila, Alexis Loret

Durée 1 h 54 – Sorti en salles le 30 mars 2016

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