Interview

La dernière représentation de la saison au Théâtre du Rond-Point a été jouée dimanche 12 mars, mais le spectacle part ensuite en tournée en province, avant de revenir à Paris au Théâtre Monfort.

Il s’agit d’une pièce remarquable, quoique d’un dispositif assez réduit : deux comédiens (elle, Judith Henry, toujours excellente de fraîcheur, lui, Nicolas Bouchaud, fort différent mais très bon aussi) tantôt rejouent des interviews historiques célèbres, tantôt restituent des interviews qu’ils ont obtenues de personnalités dont le métier est l’interview.

Le choix des textes est excellent et les deux comédiens enchaînent les séquences avec une agilité et un naturel déconcertants.

C’est ainsi qu’on voit et écoute Marguerite Duras in fine clouer le bec à Bernard Pivot après avoir été malmenée sur son alcoolisme (« Mais alors vous êtes prête au pire …? » – « Ben oui, la preuve : je suis là ! »). Jean Hatzfeld parler du loupé total des journalistes sur le génocide au Rwanda, qui n’ont pas su voir les rescapés – qui ne pouvaient parler. Raymond Depardon et Claudine Nougaret son épouse évoquant  leur travail, notamment avec les paysans (cf la trilogie de documentaires, dont le dernier, La vie moderne) : comment savoir attendre pour obtenir une parole, mais aussi la place de Claudine Nougaret dans le monde médiatique – toujours vue comme l’épouse de, rarement citée par son nom et pour son travail en propre, dont on comprend pourtant l’importance dans les films de son mari, en tant qu’ingénieur du son qui sait faire oublier sa présence et celle du micro. Mais aussi Florence Aubenas qui elle aussi sait si bien s’intéresser aux personnes qu’elle interviewe, attendre, se taire, mettre en confiance et obtenir des mots vrais.

 La mise en scène est en cohérence totale avec le projet. Par exemple, lors du long passage de R. Depardon et C. Nougaret, des grandes photos, issues notamment des Profils paysans mais aussi de La France sont placées sur le devant de la scène et les comédiens tout devant elles. Cette proximité, cette intimité, le naturel de jeu de Judith Henry (davantage que Nicolas Bouchaud, qui se fait moins « oublier » que sa compagne de scène) restituent, autant que le texte, l’esprit du célèbre couple que l’on a ici envie d’appeler « d’écouteurs ». Démonstration en est faite s’il était besoin : écouter est un rare et noble métier, et c’est ainsi qu’on aimerait pouvoir qualifier tous les interviewers.

Interview
Conception et mise en scène : Nicolas Truong
Collaboration artistique et interprétation : Nicolas Bouchaud, Judith Henry
Dramaturgie : Thomas Pondevie
Scénographie et costumes : Élise Capdenat
Du 22 au 24 mars 2017 SORTIE OUEST / THÉÂTRE BÉZIERS (34
Du 6 au 14 avril 2017 MC2 / GRENOBLE (38)
Le 3 mai 2017 : L’AGORA / BOULAZAC (24)
Le 5 mai 2017 : LE LIBURNIA / LIBOURNE (33)
Le 9 mai 2017 : THÉÂTRE DES 4 SAISONS / GRADIGNAN (33)
Les 12 et 13 mai 2017 : THÉÂTRE LIBERTÉ / TOULON (83)
Le 20 mai 2017 : LA COMÉDIE DE REIMS (51)

Les 23 et 24 mai 2017 : LE QUAI CENTRE NATIONAL DRAMATIQUE / ANGERS (49)

Du 29 mai au 17 juin 2017 : LE MONFORT / PARIS

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Sur les cendres en avant. Théâtre du Rond-Point

sur_les_cendres_en_avant_giovannicittadinicesiOn aime beaucoup cette pièce de Pierre Notte, au titre un peu curieux, un peu inquiétant, à découvrir sans tarder dans l’ambiance intimiste de la salle Jean Tardieu du  théâtre du Rond-Point à Paris.

Que de la musique et du chant, mais une histoire et des personnages plus qu’attachants. Qu’est-ce donc que ce spectacle ? « Ni un opéra, ni une opérette, ni une comédie musicale, c’est une pièce de théâtre… chantée », selon Chloé Olivères, l’une des quatre (formidables) comédiennes-chanteuses. De fait, dès que la pièce démarre, où l’on voit Macha se disputer avec sa sœur adolescente qu’elle élève seule, l’on pense immédiatement à Anne Vernon et Catherine Deneuve, mère et fille se donnant la réplique dans Les parapluies de Cherbourg sous la houlette de Jacques Demy et les roulements de Michel Legrand. Une façon de chanter qui pose les personnages, un accompagnement au piano qui entraîne et – talent oblige – « nous y sommes ». La comparaison avec les maîtres doit bien sûr s’arrêter là, mais c’est pour mieux s’immerger dans l’histoire de ces quatre femmes, quatre poignantes solitudes en somme, qui au départ s’affrontent sans merci, comme si ces mots déchirants étaient tout ce qui leur restait.

pierre_notte_sur_les_cendres_en_avantMadame Rose, magnétique brune (Chloé Olivères), dont la voix rappelle à certains égards celle de la chanteuse Juliette, a tout perdu depuis que son (petit) appartement a brûlé. Ne demeurent qu’une chaise et quelques biscottes calcinées. Macha, liane aussi blonde que talentueuse (Blanche Leleu) est obligée de se prostituer pour nourrir sa petite Nina (étonnante Elsa Rozenknop), qui rêve de Broadway  et, en attendant, en veut à son corps et à l’institution.

Toutes trois n’ont pas d’autre choix que de cohabiter depuis que la cloison qui séparait les deux logis s’est effondrée (tout cela n’est qu’évoqué, dans une économie de moyens judicieusement mise en œuvre). Engluées dans leur désolation, elles ne se supportent pas. Surgit une quatrième femme, terrible Juliette Coulon, prête à tirer sur elles pour venger la trahison de son mari. Mais voici que de fil en aiguille, et contre toute attente, ces femmes-là vont rassembler leurs forces, s’unir pour reprendre courage, s’émanciper et rêver d’autre chose…

De bout en bout, le spectacle est bien fait, bien joué, bien chanté. La voix off de Nicole Croisille fait la 5ème femme de la partition, ou plutôt la 6ème, car il ne faut pas oublier Donia Berriri, qui officie au piano avec ferveur. L’ensemble,  grave et drôle à la fois, dur mais plein de tendresse et d’espoir, donne une soirée tout « en-chantée ».

Sur les cendres en avant

Texte, musique et mise en scène : Pierre Notte

Avec Juliette Coulon, Blanche Leleu, Chloé Olivères et Elsa Rozenknopp

Théâtre du Rond Point

2bis av Franklin D. Roosevelt – 75008 Paris

Jusqu’au 14 mai 2016

 

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Le Sorelle Macaluso. Emma Dante

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Ils sont dix comédiens, huit femmes, deux hommes. Leurs corps ne sont pas canoniques ; ils expriment d’où ils viennent. Des hommes bruns et ramassés. Des femmes aux cuisses larges, dont les visages et les chairs ont vécu. Ils sont peut-être de Palerme, cette ville de Sicile où Emma Dante, auteur, metteur en scène, a créé sa compagnie à la fin des années 1990. Une ville pauvre, des vies de misère, où la famille est la seule richesse. Où on mêle à la pasta la seule aubergine qui reste, coupée en finissimes tranches, pour nourrir les sept sœurs et leur père. Parce que la mère, elle n’est plus là. Elle reviendra, un moment, spectre blanc et riant, pour embrasser avec tendresse son mari qui manque d’air depuis qu’elle est partie. Car ici les vivants sont en noir et les défunts en blanc. Qu’elle est cruelle la Camarde, qui laisse les filles orphelines et emporte les enfants qui jouent dans la mer ou à Diego Maradona.

Mais elles rient, quand même, les sœurs Macaluso, elles rient à perdre la raison, et elles chantent. Parce qu’un jour, un seul jour, elles sont allées à la mer. Et elles étaient si heureuses d’y aller. Le jour tant attendu a finalement été tragique, et les déchire encore, mais le souvenir de la joie de l’attente, de la joie de l’instant d’avant les fait encore rire et chanter. Et danser aussi, sur ces airs mélancoliques et beaux qui rappellent cette mer si brillante « parce que le soleil s’y cogne dedans », rendent la joie plus grande et la tristesse plus douce. C’est plus que joué, c’est incarné, terriblement vivant sur un plateau nu et dans un temps très ténu. C’est du grand et beau théâtre.

 

« Le Sorelle Macaluso »

Au théâtre du Rond-Point à Paris

De Emma Dante

Avec Serena Barone, Elena Borgogni, Sandro Maria Campagna, Italia Carroccio, Davide Celona,Marcella Colaianni, Alessandra Fazzino, Daniela Macaluso, Leonarda Saffi, Stéphanie Taillandier

Production et diffusion : Aldo Miguel Grompone
Coproduction : Teatro Stabile di Napoli, Festival d’Avignon, Théâtre National / Bruxelles,
Folkteatern / Göteborg, en collaboration avec la compagnie Atto Unico /Sud Costa
Occidentale, en partenariat avec le Teatrul National Radu Stanca / Sibiu.
Spectacle créé dans le cadre du projet Villes en scène / Cities on stage, avec le soutien du
Programme Culture de l’Union Européenne.

En italien et palermittan et surtitré en français

Durée 1 h 10

Jusqu’au 25 janvier 2015

Puis en tournée :

les 28 et 29 janvier 2015 à Montluçon, Le Fracas

les 27 et 28 mai 2015 à Aix-en-Provence, Opéra Pavillon Noir

les 30 et 31 mai 2015 à Toulon, Théâtre Liberté

Spectacle créé pour la 68ème édition du Festival d’Avignon

 

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Comment vous racontez la partie. Yasmina Reza

COMMENT VOUS RACONTEZ LA PARTIE

On découvre en ce moment à Paris la dernière pièce de Yasmina Reza, créée en Allemagne et rodée en province avant d’y poursuivre sa tournée fin 2014-début 2015.
On se demande d’ailleurs si l’accueil est différent, dans ces villes de province, dont l’une d’entre elles – fictive en son nom ,Vilan-en-Volène, mais partout réelle – est le lieu de la pièce. Car dans la salle Renaud-Barrault du théâtre du Rond-Point à Paris, pourtant comble, le public est de bout en bout figé. Endormi ou pétrifié ? On l’ignore, mais cette sorte d’indifférence a du mal à s’expliquer tant la pièce, plus corrosive qu’elle n’y paraît, fait mouche. Et rire.

Yasmina Reza, qui assure également la mise en scène, y montre une écrivaine célèbre, Nathalie Oppenheim (Zabou Breitman) qui se rend à Vilan-en-Volène pour participer à une rencontre littéraire organisée en son honneur par Roland (Romain Cottard) jeune responsable culturel local. Nathalie est interviewée par Rosanna (Dominique Reymond), critique littéraire très en vue et originaire du bourg en question. Le maire (Michel Bompoil ce soir du 14) apparaît au moment du pot qui conclut la soirée. Quatre rôles aux dialogues ciselés que l’excellence de leur interprétation rendent délectables.

Tout dans le jeu des comédiens comme dans la mise en scène bien tenue contribue à la mise en relief de ce texte mordant. Car c’est la réalité que l’on croit voir en découvrant les joutes entre Rosanna la journaliste et Nathalie l’écrivaine. Rosanna apparaît en effet comme la star davantage que ne l’est l’artiste. Ou comment le brillant et le creux l’emportent sur la pensée et la création. C’est que, snob et suffisante, Rosanna veut avoir la vedette et ne s’en prive pas. Tics de langage en vogue (comme elle dit : « Nathalie Oppenheim, … », en accentuant le grave de sa voix, la virgule et le silence qui suivent…), prononciation prétentieuse (cette manière de dire « thriller » ou « Philip Roth »…), façon de regarder le public en coin pour créer avec lui une (fausse) complicité, détournement, en définitive, de l’interview pour en faire un moment d’auto-promotion de sa culture et de sa célébrité… Rosanna semble la parfaite synthèse de différentes personnes vues et entendues dans le monde médiatique réel.

En face d’elle, Nathalie, qui habituellement fuit les interviews et les causeries, est très mal à l’aise pour répondre aux questions de la journaliste de plus en plus agressive au fur et à mesure que l’écrivaine résiste en quelque sorte à l’exercice malgré sa bonne volonté de pour une fois s’y soumettre. Que ce soit pour lire un extrait de son livre, pour le commenter ou pour parler d’elle-même, on voit bien la vanité, voire pire, qu’elle trouve à tout cela (ne s’écrit-elle pas dans un moment de découragement « Chaque fois que je parle de mon livre je l’affaiblis ! »).

Entre les deux, Roland, l’animateur culturel, est moins snob que le départ le laisser présumer. Il apparaît comme une victime – mais encore vibrante d’authenticité – de la mode (de pensée comme syntaxique) culturelle actuelle dans son mouvement de décentralisation et de démocratisation : ce qui à Vilan-en-Volène peut paraître comme précieux et prétentieux n’est en réalité que la déclinaison locale et récente d’un snobisme centralisé et ancien. Car en réalité Roland est avant tout un amoureux des lettres, admirateur de Nathalie et de bien d’autres, poète à ses heures et passionné par son travail de médiateur. On peut dire qu’entre lui et Nathalie, la rencontre a vraiment lieu. Avec le maire aussi, d’une certaine manière, dont une forme de mélancolie rejoint la solitude de Nathalie. Il incarne le terrien qui se réclame du bon sens et du bien être de ses administrés, et dont la sensibilité à la littérature, réelle, ne veut s’étaler. Forme de pudeur, ou de timidité.

Mais c’est finalement une autre forme d’art, plus populaire, qui réunira tout le monde, un peu enivré, fatigué, las, peut-être aussi et surtout lucide et enfin décomplexé dès lors qu’il est mis à nu : la chanson « Nathalie » à quatre voix, achevée dans une désopilante chorégraphie. Qui a dit que la salle polyvalente de Vilan-en-Volène était sinistre ?

Comment vous racontez la partie

Théâtre du Rond-Point

2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt – Paris 8°

Jusqu’au 6 décembre 2014

Puis en tournée

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Le Roi Lear au théâtre de la Ville

Après l’avoir créé au Théâtre national populaire de Villeurbanne (Rhône) dont il est le directeur, le metteur en scène Christian Schiaretti montre « son » Roi Lear au Théâtre de la Ville à Paris jusqu’à la fin du mois. Il ne reste qu’une poignée de dates, alors précipitez-vous pour réserver la vôtre car cette production est une réussite totale. Une soirée de plus de trois heures de pur plaisir.

roi-lear

A la base, un texte formidable : la renversante pièce de Shakespeare – drame, humour et poésie tout mêlés – dans la traduction ciselée d’Yves Bonnefoy. Pour le servir, de superbes comédiens, avec une sorte d’OVNI au milieu (on adore quand Schiaretti dit à son propos : « Il est d’un métal inconnu », tant ceci est vrai), dans le rôle-titre : Serge Merlin, 81 ans à ce qu’on dit, un corps frêle et agile comme celui d’un oiseau, une barbe de philosophe grec, des yeux brillants comme l’émeraude et vifs comme l’éclair. Il interprète un Roi Lear des plus humains, aveuglé par son orgueil et d’une susceptibilité sans mesure, qui se comporte comme un vieillard retombant en enfance. La fragilité croissante du roi, de plus en plus démuni – et lucide – au fil de la pièce, Serge Merlin la restitue parfaitement, dans un jeu d’une variété inouïe, de l’être hurlant son ire à travers la lande, mains et regard interpellant les cieux, à la pauvre silhouette qui ne tient debout que par la force de son amour paternel lorsqu’à la fin il retrouve Cordélia.

Princes, filles, chevaliers, fou, sbires : ils sont tous excellents aussi, avec peut-être des coups de cœur tout particuliers pour Pauline Bayle, touchante à point dans le rôle de la pure Cordélia, Vincent Winterhalter dans celui du fidèle Kent, Philippe Duclos, parfait comte de Gloucester ou encore Christophe Maltot dans le rôle de son loyal fils Edgar.

La mise en scène est impressionnante de simplicité et d’efficacité : une scène circulaire ceinturée de murs percés de larges ouvertures, le tout d’un même bois clair, tient lieu d’unique décor. Des costumes d’époque, quelques accessoires et un jeté de terre fraîche complètent ce cadre sobre. Lumières, son et direction d’acteurs font le reste. Quand on doit être à la Cour, on y est (spectaculaires entrées en scène), quand on doit être dans la lande on y est (quel orage !… puis quel clair de lune…). Comme si la duperie sur laquelle est fondée la pièce de Shakespeare fondait aussi la mise en scène. Mais comme il est bon d’y « croire » aussi facilement, de se laisser emporter si loin et aussi longtemps par cette duperie merveilleuse qu’est le théâtre !

Le Roi Lear

de Shakespeare

Mise en scène de Christian Schiaretti, scénographie et accessoires de Fanny Gamet

Théâtre de la Ville

2 place du Châtelet – Paris 4e

Tél. 01 42 74 22 77

Jusqu’au 28 mai 2014

Puis au Bateau Feu, à Dunkerque, les 4, 5 et 6 juin 2014

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Prélude à l'agonie au théâtre du Rond-Point

Prélude à l'agonie au Théâtre du Rond Point

Après la désespérante soirée du Tigre en décembre, on poursuit dans le grotesque avec Prélude à l’agonie de la Compagnie du Zerep (Sophie Perez et Xavier Boussiron) donnée au théâtre du Rond-Point jusqu’au 25 janvier.

La comparaison n’a pas à être poussée plus avant car ici nous sommes dans un autre genre, beaucoup plus trash.

Cela débute plutôt bien : sur une mince bande de scène à l’avant du plateau, une courte pièce de Courteline raconte la triste histoire d’un enfant du Connecticut à qui ses parents font croire qu’il possède un royaume, jusqu’à ce qu’il découvre le pauvre lopin de terre marécageux avec lequel on l’a trompé pendant des années. La pièce est interprétée par des nains. C’est une petite merveille, cruelle et jouée de façon délicieusement décalée.

Ce prologue annonce le thème de la soirée (le far west), le regard qui y est porté (la critique) et la méthode utilisée (l’humour noir).
Enfin, en théorie. Car en pratique, une fois le cœur du spectacle enclenché, les moyens mis en œuvre se résument à la provocation : non seulement à travers un mauvais goût revendiqué, mais surtout à travers l’obstination à montrer de bout en bout toutes sortes de violences, avec une prédilection pour l’humiliation, le gore et l’obscénité. Hommes et femmes laids, enlaidis et à poil se roulant dans la poussière pour des séquences orgiaques ; jeu de la banane, prétexte à s’en enduire, s’en farcir et en vomir ; le tout ponctué
de coups de pistolet tirés dans l’hilarité. On danse avec un cheval mort et on fait surgir d’une pauvre et monstrueuse créature une giclée de sang bien frais, quand une autre aux cuisses larges et aux seins tombants s’exhibe comme une bête de foire.

On a compris la démonstration. Le monde fascinant du far west est cruel. Oui oui.

Il est à croire que pour dénoncer, le théâtre contemporain n’a plus foi au texte, préférant s’engouffrer systématiquement dans des outrances de représentations dont les moyens, de Rodrigo Garcia à Angelica Liddell, sont toujours les mêmes, des provocations plus ou moins régressives à la violence sous toutes ses formes brandie comme un étendard. Répétés à l’envie de spectacle en spectacle, après avoir frappé les esprits, ces excès ne font désormais résonner que leur vanité.

Prélude à l’agonie

Théâtre du Rond-Point
2 bis, av. Franklin-D.-Roosevelt (VIIIe)
Tél.: 01 44 95 98 21

A 21 h, dim. à 15 h
Places: de 11 à 36 €
Durée: 1 h 40

Jusqu’au 25 janvier

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El Tigre au Théâtre du Rond-Point

El Tigre au Théâtre du Rond-PointDe ce que l’on comprend, quelque part sur le delta du Tigre dans un marais argentin où sévissent les caïmans, une poignée de folles honorent la fée cinéma, dans l’adoration de Lana
Turner, star des temps reculés, qui eut sept mariages et une fille, et se se trouve aujourd’hui, selon les scènes, entre vie et trépas.

Peut-être ceci n’est pas tout à fait exact ; plus sûrement ceci est incomplet…

Comment savoir ? La langue tient de l’absurde, du surréalisme et du fantastique, en un mot du loufoque, ce qui autrement pourrait avoir son charme mais ici n’en a aucun. Il y a donc pléthore de jeux de mots, on entend « D comme dé de couture » (avant il y a eut « H comme… » mais on a oublié quoi), « saucisse de Toulouse » (le comparatif nous a également échappé), ou encore « les poils pubiens sont des antennes » (si elles le disent).

Comme c’est un genre de comédie musicale, une mini-fosse a été aménagée au pied de la scène, où officie un quatuor à cordes.

On en prend grande pitié, au vu et à l’ouïe de ce qu’il subit chaque soir. La musique est inspirée du tango argentin – le créateur du spectacle n’est autre que le metteur en scène d’origine argentine Alfredo Arias, habitué des lieux depuis plusieurs saisons. Elle accompagne des morceaux chantés par deux comédiens (jouant des travestis, avec le folklore hispano-argentin en jupons habituel) et quatre comédiennes (dont Arielle Dombasle qui minaude comme la poupée qu’elle n’est plus depuis longtemps) non dénués de talent mais dirigés comme au café-théâtre. La mise en scène est du même acabit, et le décor réduit à sa plus simple expression.

Certaines personnes rient, on les entend bien, d’autres partent, on les comprend mieux, tout en s’obstinant jusqu’au bout et en silence, en se demandant ce qu’on est venu faire là.

El Tigre
Théâtre du Rond-Point

Salle Renaud-Barrault
2 bis, av. Franklin D. Roosvelt – Paris 8°

Livret et mise en scène : Alfredo Arias
Composition musicale : Bruno Coulais
Avec Denis D’Arcangelo, Carlos Casella, Arielle Dombasle, Alejandra Radano,
Andrea Ramirez, Alexie Ribes
Violons : Christophe Guiot et Elisabeth Pallas, alto : Françoise
Gneri, violoncelle : Jean-Philippe Audin

Durée 1 h 30
Jusqu’au 12 janvier 2014

Photo © Alejandra Lopez

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Anna au théâtre du Rond-Point

Anna, Théâtre du Rond-PointChère Cécile de France ! Heureusement que nous l’avons pour jouer Anna, ainsi que Florence Pelly et Crystal Shepherd-Cross qui interprètent les deux complices Marie-Anne et Anne-Marie. Ce sont vraiment elles trois qui donnent sa saveur au spectacle.
Anna, c’est l’adaptation scénique du téléfilm de 1967 réalisé par Pierre Koralnik, avec Anna Karina et Jean-Claude Brialy, sur des musiques de Serge Gainsbourg. Tout le monde ne l’ayant pas forcément vu, les Parisiens pourront se rattraper au cinéma Le Balzac où il sera diffusé lundi 23 septembre à 20h30.

S’agissant pour l’heure du spectacle d’Emmanuel Daumas, sans y périr d’ennui, on est loin d’en redemander tant il est perfectible. Un des principaux regrets tient à l’occupation de l’espace : au lieu de profiter du grand plateau de la salle Renaud-Barrault pour y déployer le jeu des acteurs-chanteurs, le metteur en scène l’a encombré de cloisons mobiles et autres inutilités, si bien que la place échue aux comédiens est bien exiguë et le regard du spectateur frustré, et même gêné par un tel bazar.

Conséquence – quoique le problème ne tienne hélas pas seulement à cela -, les comédiens ont des jeux assez limités. Seules les inséparables Marie-Anne et Anne-Marie nous gratifient d’une scène amusante et inspirée. Pour le reste, la direction d’acteurs est bien à la peine et il faut avoir la fraîcheur, le naturel et l’intelligence du personnage comme les a Cécile de France pour faire palpiter le cœur des spectateurs… Grégoire Monsaingeon joue un Serge hystérique et monolithique, comme une caricature permanente de lui-même, qui au mieux ne suscite qu’indifférence.
Quant à la musique, essentielle ici évidemment, il eût été trop simple (et trop chouette) de respecter les compositions originales de Gainsbourg. Il a fallu réaménager tout ça à une autre sauce, quelques notes ici, quelques arrangements là. Parfois ça fait un peu "soupe", on a tendance à perdre l’esprit pop anglaise des sixties. Parfois ça reste très sympa, comme quand Cécile de France interprète "Sous le soleil exactement"

Bref, le tout flotte un peu, on ressort de cette comédie musicale – ici appelée "théâtre musical pop", ce qui change tout – certes sans avoir passé un mauvais moment, mais avec une assez désagréable impression d’approximation, notamment d’époque : 2013, sixties, seventies mais aussi années 90, il y a un peu de tout dans ce spectacle qui aurait mérité un ancrage temporel clair et assumé, ne serait-ce que pour lui donner, sinon un peu plus de chair, au moins davantage de cohérence.

Anna
Adaptation et mise en scène Emmanuel Daumas
Composition musicale et arrangements Guillaume Siron et Bruno Ralle
Avec Cécile de France, Gaël Leveugle, Grégoire Monsaingeon, Florence Pelly, Crystal Shepherd-Cross
Théâtre du Rond-Point
2 bis, av. Franklin D. Roosvelt – Paris 8°
A 21 h, dimanche à 18 h 30, relâche le lundi
Durée 1 h 30
Jusqu’au 6 octobre 2013

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Fables au théâtre de Belleville

Fables, au théâtre de Belleville

Les Fables de la Fontaine se picorent. Consommées ainsi, elles sont aussi très bonnes. Tel est l’enseignement du délicieux spectacle donné jusqu’au 9 juin au Théâtre de Belleville, à destination de tous les publics, par la Compagnie Tàbola Rassa.

Voici deux compères à l’humour irrésistible, Jean-Baptiste Fontanarosa et Olivier Benoît, parfaitement complémentaires (le jeune naïf et le mûr rusé) qui interprètent des bouts de Fables avec une simplicité, une inventivité et un comique rares.
C’est avec trois fois rien – un carton, une ficelle, un plumeau, un pipeau… – qu’ils s’attaquent bravement au Grand Siècle, coupant le texte et le ponctuant hardiment, mais toujours le respectant.

Un ballon de baudruche se fait grenouille, une boîte de lait vache, un grand carton âne… les déguisements sont à l’avenant – le bonnet de laine fait la brebis – et cette économie de moyens crée une grande poésie.

Des intermèdes musicaux ponctuent un spectacle au rythme parfait, musardant à l’occasion, trépidant parfois, et là aussi le lien entre les époques se fait très naturellement : ici quelques pas de danse de Cour, là un clin d’œil (léger) au disco, plus loin une chanson de troubadours.

Du Meunier, son fils et l’Ane aux Animaux malades de la peste en passant par le Le Coq et le Renard, pour ne citer que trois des meilleurs morceaux, c’est près d’une quinzaine de Fables que les talentueux comédiens évoquent, restituant merveilleusement l’esprit moqueur, si juste et si fin de Jean de la Fontaine, ciseleur de mots dénonçant les travers de l’Homme avec une actualité hélas jamais dépassée…

Fables
d’après Jean de la Fontaine
Mise en Scène Olivier Benoît
Sur une idée originale de Jean-Baptiste Fontanarosa, Asier Saenz de Ugarte, Olivier Benoit
Interprétation Jean-Baptiste Fontanarosa, Olivier Benoit
Création lumières et son Jorge García / Sadock Mouelhi
Décor et marionnettes Maria Cristina Paiva
Production Cie Tàbola Rassa
Durée 1 h 15
Théâtre de Belleville
94, rue du Faubourg du Temple – Paris 11°
Places 20 euros (TR 15 euros, moins de 26 ans 10 euros)
Jusqu’au 9 juin 2013, relâches du 8 au 12 mai

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J’avais un beau ballon rouge au Théâtre du Rond-Point

J'avais un beau ballon rouge

La pièce écrite par la dramaturge et comédienne italienne Angela Dematté dresse une fresque historique qui se déroule du début des années 1960 au milieu des années 1970 en Italie.

Margherita Cagol, fille de la petite bourgeoise catholique, entreprend des études de sociologie – qui s’appelaient alors pudiquement "sciences-politiques" -, découvre le système de classes et les institutions qui verrouillent la société, la possibilité d’un combat collectif et aspire à la Révolution.
Son père, bon fond et ouvert sur son prochain, demeure un conservateur qui n’entend pas que l’on puisse remettre en cause les valeurs et l’autorité – notamment celles de l’Eglise – sur lesquelles il a fondé sa vie et l’éducation de sa fille.
Mais plus le temps passe, plus Margherita s’enthousiasme pour les luttes radicales à mener pour transformer la société. De Léniniste, elle évolue vers le Maoïsme, puis participe à la fondation des Brigades Rouges, où elle laissera sa vie, tombée sous les balles des carabiniers lors d’affrontements de plus en plus violents.

Sur scène, Richard et Romane Bohringer, complémentaires, sont tout simplement parfaits : extrêmement justes, ils rendent leurs personnages tirés d’histoires réelles plus que crédibles.
Portée par une mise en scène classique et efficace, la pièce, fort bien écrite, évite le simplisme, la prise de parti facile. Aucun des deux personnages n’a totalement tort ni raison. Et, ce qui est sans doute le plus beau, malgré les affrontements incessants et inévitables, jamais le dialogue ne se rompt totalement. Toujours, la tendresse demeure, et avec elle la tentative de continuer à se comprendre mutuellement.

Loin du "gueulard" auquel on pourrait s’attendre, Richard Bohringer montre tous les questionnements intérieurs d’un père tiraillé entre l’idée qu’il se fait du bonheur pour sa fille et la réalité où il la voit s’épanouir dans une lutte altruiste, où elle s’oublie elle-même.
Romane Bohringer, habitée à 200 % par son personnage, restitue son extraordinaire engagement et sa foi inébranlable en la Révolution, mais aussi sa gravité lorsqu’elle voit son père vieillir, au point de devoir lui cacher certaines choses pour l’épargner.
A l’image de cette relation forte dans cette période plus que chamboulée en Italie comme ailleurs, la pièce non dénuée d’une résonance universelle dans l’affrontement des générations, conquiert vite le public, et finit par l’émouvoir profondément.

J’avais un beau ballon rouge
de Angela Dematté
mise en scène Michel Didym
avec Richard Bohringer et Romane Bohringer
Théâtre du Rond-Point
A 18 h 30, durée 1 h 25
Jusqu’au 5 mai 2013

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