Capitaine Conan. Roger Vercel

Quels hommes sont fabriqués par les guerres ? C’est le thème fort du roman de Roger Vercel primé par le jury Goncourt en 1934. Une fois de plus, c’est la guerre de 14-18 qui est le théâtre de l’action, mais les protagonistes sont déplacés cette fois-ci dans les Balkans, juste après l’armistice de novembre 1918.

Le narrateur est un officier, plus ou moins ami du Capitaine Conan. Celui-ci est à la tête d’un « groupe franc », auteur de multiples actes de bravoure au combat, spécialiste de coups d’audace. Cette cinquantaine d’hommes a appris à tuer de la manière la plus efficace : « des soldats d’élite, des audacieux, entraînés, pendant des années, aux exploits violents et que l’armistice avaient déconcertés. Ils avaient pris l’habitude de se battre, ça leur manquait ».

Lâchés dans la ville, ces militaires oublient les règles les plus élémentaires de la vie en société. Certains réalisent un casse dans un grand magasin de Bucarest, provoquant des blessures mortelles à deux employées. Conan lui-même est accusé de meurtre. Il défend ses hommes, condamnés à un peu de prison : « La v’là leur paix ! C’est quand les lopettes et les mufles ont le droit de piétiner de vrais hommes pour se venger dessus de leurs quatre ans de coliques. Une belle déguelasserie ! ».

Le roman prend un tournant plus intéressant avec le jugement d’un jeune soldat pour désertion et trahison. Le narrateur est entré au Conseil de Guerre comme Commissaire-Rapporteur (sorte d’avocat général) et doit traiter le cas de ce jeune Erlane réputé peureux et soupçonné d’avoir donné des renseignements aux Bulgares. Contre toute attente Conan soutient qu’Erlane n’a pu trahir, justement par peur.

Le jeune soldat est condamné à mort et rejoint Conan et certains de ses hommes en prison. A l’occasion d’un coup de mains des « Rouges », Conan et sa bande sauvent la mise de l’armée française au cours d’une bataille sauvage où lui et ses hommes ont l’opportunité de redevenir les guerriers qu’ils ont appris à être. A la suite, tous sont graciés et même décorés, et le jeune Erlane, en perdant la vie, s’est racheté.

L’auteur de ce roman d’action prenant est sévère : pour gagner des guerres, il faut de très bons tueurs, éventuellement qualifiés de héros. Mais quels hommes ces guerriers sont-ils devenus ? « Je me rappelai qu’ils ne tuaient si bien que parce qu’ils avaient le goût de tuer. Ils me firent horreur dans le même instant où je songeais qu’ils m’avaient sauvé la vie ».

Andreossi

Capitaine Conan. Roger Vercel

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Le chèvrefeuille. Thierry Sandre

Ce Chèvrefeuille, associé à deux autres courts romans du même auteur, Le Purgatoire et Chapitre XIII d’Athénée, a été couronné par le Goncourt 1924. Il n’a pas laissé un grand souvenir et il est difficile de trouver des arguments pour le sortir de l’oubli, tant son intérêt reste faible, aussi bien du point de vue de l’histoire qu’il raconte que d’une écriture fort banale.

C’est l’histoire de Maurice, poilu de la guerre de 14-18 qui laisse ses pièces d’identité sur le corps d’un soldat tombé au combat à côté de lui. Il passe donc pour mort et laisse une jeune veuve, bien sûr inconsolable. Le narrateur est un ami de jeunesse de Maurice, qui entretient de vagues espoirs à propos de Marthe.

Coup de théâtre dans la deuxième partie du roman : la réapparition de Maurice, des années après la fin de la guerre. Il veut expliquer à son ami la raison de sa disparition. C’est que tout simplement son épouse était trop « crampon », jalouse, et que le retour au foyer était pour lui inenvisageable. C’est un poème qui a inspiré l’image du chèvrefeuille :

« Il dit que Tristan est venu

Qu’il a bien longtemps attendu (…)

Qu’il ne saurait vivre sans elle

Qu’il en sera de lui et d’elle

Tout ainsi que le chèvrefeuille

Qui noue au coudrier sa feuille ».

Maurice arrive à convaincre son ami qu’il aime toujours son épouse et il lui demande de la préparer à son retour. Mais Marthe s’est envolée avec un nouveau mari…

Le thème de ces centaines de milliers de veuves après la Grande Guerre aurait mérité de plus heureuses inspirations romanesques. Mais l’auteur est enfermé dans une vision plutôt misogyne : « L’amour a pour elles plus d’importance que pour nous : il est le fond même de leur vie. Elles ne peuvent pas oublier celui qui le leur révéla. Tous les psychologues sont d’accord sur ce point ».

Le jurés du Goncourt, cette année-là, ont préféré l’œuvre de Thierry Sandre à celle de Maurice Genevoix ou de Henry de Montherlant.

Andreossi

Le chèvrefeuille. Thierry Sandre

 

 

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L’appel du sol. Adrien Bertrand

C’est avec deux ans de retard que le prix Goncourt 1914 a été attribué à Adrien Bertrand, qui avait vécu le début de la guerre de 14-18 comme chasseur alpin, puis avait été renvoyé pour raison de santé. Son roman révèle d’incontestables qualités d’écrivain, mais sa carrière est interrompue par la mort dès 1917.

C’est le tout début de la guerre qui est décrit dans le récit, lorsque les combattants français partaient sous la mitraille en pantalon rouge et le béret sur la tête. Les scènes de batailles, rapportées avec précision et efficacité, alternent avec des discussions philosophiques. Les personnages que l’on suit sont en effet des officiers dont l’un est agrégé de philosophie, et leur questionnement tourne autour de leur étonnement : comment ces jeunes gens venus de leur campagne méridionale acceptent-ils du jour au lendemain de courir le risque du sacrifice de leur vie ?

Car tout le livre est placé sous le thème de la mort prochaine : « Nous sommes fichus, mon capitaine, répondit le jeune homme. Mais nous mourrons en même temps. Il ajouta : permettez-moi de vous embrasser. Le rude soldat l’étreignit contre lui. Alors tout bas, dans l’oreille, son lieutenant lui murmura : Je crois que j’ai un peu peur ». Le simple soldat, lui, ne peut que constater : « Aussi, c’est pas la guerre, c’est la boucherie. » Ces officiers-là trouvent consolation dans un espoir : « Je crois que nous luttons pour assurer la domination des penseurs, des philosophes et des artistes, sur les fournisseurs des armées et sur les fabricants de canons ».

Pourquoi « l’appel du sol » ? Si l’on suit bien le romancier, il s’agit moins de se battre pour une patrie ou pour une France plus ou moins abstraite que pour le sol dont on se sent issu : « Nous venons de le découvrir pour nous-mêmes : la puissance du sol s’est faite chair en nous (…) Nous ne faisons qu’obéir à une invincible volonté qui se communique à nous. Elle naît des entrailles du sol où nous sommes enracinés et nous sommes son instrument ».

Ce sol, c’est celui du « pays », le petit pays où l’on vit, tel que celles qui sont restées à l’arrière le connaissent aussi : « C’est le sol qui inspire à ces femmes leur courage passif, comme il a inspiré à leurs rudes époux la volonté du sacrifice de leur vie. Elles et eux ont puisé au tuf profond du sol ce patriotisme inconscient qui se manifeste à nous ».

Il suffira aux idéologues de la Nation de glisser de cet attachement à « son » sol à celui de la Patrie.

Andreossi

L’appel du sol. Adrien Bertrand

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En France. Marius-Ary Leblond

Ce sont deux cousins Réunionnais qui se cachent derrière ce pseudonyme de Marius-Ary Leblond qui obtint le Goncourt en 1909. Le titre est quelque peu trompeur, tant le récit ne concerne de la France que sa capitale, ville où un jeune créole vient effectuer ses études en ce début du XXème siècle. Paris est le lieu de toutes les découvertes, d’une forme de la civilisation « moderne » à une éducation sentimentale qui ouvre de larges horizons.

La banalité du thème est compensée par une grande finesse d’observations sur cette société qui va disparaître avec la guerre de 14-18, et par un style très agréable à lire. L’intégration du jeune Claude à la vie parisienne passe d’abord par les déambulations dans les rues de la capitale, et il est significatif de comparer ses deux visions d’un monument à quelques mois d’intervalle : « Notre-Dame, c’est cela Notre-Dame ? noir sali de blanc comme par des déjections d’immenses vautours, enfoncé dans l’asphalte et ressemblant ainsi à une grosse tortue, sans marches, silencieuse comme une ruine ». Plus tard : « Notre-Dame à droite, somptueusement soutenue dans un massif velouté de branchages vermeils, portée comme une châsse, s’élevait dans son luxe de dentelles de pierre aux tons d’argent et de diamant bleu, joyau séculaire resplendissant au printemps ».

C’est la diversité des types sociaux, inconnue sur son île natale, qui le surprend le plus. Par exemple des travailleurs Blancs : « Des ouvriers se pressaient, traînant la savate mais la figure fière, moustaches relevées, le coin d’œil galant ; (…) Claude, attendri, regardait, le cœur fraternel et neuf, ces gens qui étaient des travailleurs et qui étaient en même temps Blancs : habitué à voir réservés aux Noirs les ouvrages manuels, la dignité s’en relevait à ses yeux ».

Les portraits de ses collègues étudiants et des jeunes filles qu’il rencontre sont peints avec intelligence. Du côté des premiers : « A cette heure tous ses camarades continuaient de mener assez vivement leurs études, gais, confiants, même vantards, car en général ils se sentaient tous de la valeur rien que d’être à Paris ».

Du côté des jeunes filles, l’accent est mis sur les inégalités de conditions, entre des hommes aisés et des jeunes femmes cherchant à améliorer leur situation par l’éventail des liens aux hommes qui va de la prostitution au mariage. C’est le temps des mondaines, demi-mondaines, cocottes…, avec le risque de l’abandon pour cause de maternité : « Cependant c’était bien, authentiquement, à Paris la grande ville populaire, un abandon lâche de mère et d’enfant par un jeune homme de la bourgeoisie aimable et intelligent… ».

Un Goncourt oublié, qui fourmille d’observations pertinentes.

Andreossi

En France. Marius-Ary Leblond

 

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Les eaux mêlées. Roger Ikor

La thématique du Goncourt 1955 fait écho à une question de la France d’aujourd’hui, celle de l’intégration des migrants. « Les eaux mêlées » se lit dans la suite de « La greffe de printemps », roman qui s’attache à suivre le parcours de Yankel Mykhanowitzki , parti de sa Russie natale avant la guerre de 14-18 pour fuir misère et pogrom, et se fixer à Paris comme casquettier. Le romancier nous plonge dans l’intimité d’un personnage qu’il sait rendre particulièrement attachant.

Ce sont finalement quatre générations de cette famille juive dont on suit les manières différentes de se mêler à la société française. Car Yankel est d’abord rejoint par sa femme et sa fille, puis par ses parents. Alors que son ambition était de devenir aussi français que possible, son épouse et son père, très accrochés à leur culture et leur religion, le poussent à revenir dans le quartier juif. La tension n’empêche pas les arrangements, mais ce n’est pas simple pour Yankel : « Parmi les Français, il regrettait la simplicité honnête et sans histoires de ses compatriotes ; parmi ceux-ci, vite agacé, il n’aspirait qu’à revenir vers les Français si largement ouverts sur le monde et la vie ».

Dans « Les eaux mêlées » il est davantage question des générations suivantes, des enfants et petits- enfants de notre héros. Yankel est fier du certificat d’études de son fils : « Voilà, Simon est vraiment français à présent ». Mais lorsque ce dernier choisit une épouse catholique, son père ne peut s’empêcher de penser : « Une juive, n’est-ce pas, c’est déjà une garantie ; les juifs sont des gens honnêtes, propres, simples. Naturellement, parmi les chrétiens aussi il y a d’honnêtes gens ; mais enfin on ne sait jamais. Et puis, même en écartant les mauvaises femmes, restent les innombrables sottes à cervelle d’oiseaux ; en tout goy sommeille le vieil antisémitisme, et il faut déjà un minimum d’intelligence pour ne jamais le laisser manifester ».

Arrive la période noire de l’Occupation. Une partie de la famille parvient à se cacher dans le sud de la France, tandis que d’autres périssent dans les camps nazis. Un petit-fils de Yankel est fusillé par les Allemands. Les réactions à la montée du nazisme ont été aussi différentes. Tandis que le fils Simon ne trouvait pas à s’inquiéter, le père n’était pas dupe : « Il ne savait pas que, comme le pigeon a le sens de l’orientation et la mouette le sens de la tempête, son père avait le sens du pogrom. En Simon, ce sens atavique s’était émoussé, sous l’effet de la France ».

Andreossi

Les eaux mêlées. Roger Ikor

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L’ordre, Marcel Arland

Un Goncourt 1929 un peu longuet avec ses 540 pages, qui met en parallèle les histoires de deux frères que tout oppose. L’aîné est la droiture même, médecin raisonnable, qui, lancé en politique, conquiert différents échelons du pouvoir au point d’être tout proche d’un poste de ministre. Le cadet s’applique, par son mauvais caractère, par son sentiment constant d’être dévalorisé, par son orgueilleuse ambition pas très bien ciblée, de défaire le peu qu’il arrive à construire.

Le piment narratif est donné par leurs aventures sentimentales qui concernent en fait la même femme : Renée, qui connaît les frères depuis l’enfance, choisit d’abord l’ordre bourgeois et le mariage avec Justin, malgré son penchant pour Gilbert. Mais quelques années après elle rejoint le cadet « anarchiste » pour vivre avec lui une vie précaire à tous les points de vue. Un drame sépare les amants, Renée retourne dans le foyer originel, Gilbert s’éloigne à l’étranger pour finalement revenir au pays, bien malade.

Ce n’est pas le récit de ces divagations amoureuses, qui tourne trop facilement au « mélo », qui suscite l’intérêt du lecteur, car le personnage féminin paraît bien peu travaillé et assez peu crédible : il paraît plus évident que l’auteur a concentré son regard sur deux options qui se proposaient aux jeunes hommes au sortir de la guerre de 14-18, et c’est cette ambiance toute particulière qui retient davantage l’attention.

Marcel Arland pose le problème de cette génération trop jeune pour avoir participé à la guerre : « On attendait un grand événement : une révolution, une dictature. Beaucoup de jeunes gens, qui avaient grandi pendant la guerre, sans croyances ni points d’appui, s’interrogeaient, cherchaient une doctrine, un but, une raison d’être ».

L’aîné prolonge, en quelque sorte, l’ordre obtenu par la victoire de 1918, grâce au sacrifice de la génération précédente, alors que le cadet est fasciné par le groupe de jeunes parisiens pour lesquels la guerre représente l’échec d’une société, la vanité des croyances établies : « Ce qui les unissait, c’était d’abord le trouble de leur esprit : ils étaient tous à peu près sans croyances, sans assises, semblables en cela à une grande partie de la jeunesse d’alors. C’étaient aussi leurs haines ; car s’ils aimaient peu de choses, ils savaient fort bien ce qu’ils haïssaient : le calme, les demi-mesures, les conventions ».

Un roman qui évoque bien une époque, mais reste trop lourdement appuyé sur une intrigue amoureuse convenue, et dont l’écriture est bien sage.

Andreossi

L’ordre, Marcel Arland, Gallimard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Malaisie, Henri Fauconnier. Goncourt 1930

Ce n’est pas pour l’intrigue qu’on lira le Goncourt 1930, mais pour toutes ses qualités qui témoignent de la passion de Fauconnier pour un pays qu’il a découvert et qu’il veut nous faire connaître au plus intime. Ce n’est que dans les cinquante dernières pages que le lecteur peut se trouver pris par les péripéties d’un événement tragique qui permet au livre d’entrer complètement dans la catégorie « roman ». Et encore l’auteur s’amuse-t-il avec le genre : « Je ne sais pourquoi je raconte ces histoires de fourmis. Si j’écrivais un roman ce serait mieux à sa place au début. Mais je veux fixer ces derniers souvenirs de ma vie de planteur, sans doute parce que ce sont les derniers ».

Henri Fauconnier a été effectivement planteur de caoutchouc en Malaisie, avant la guerre de 14-18, avec la volonté d’y faire fortune : son but était d’avoir l’aisance financière qui lui permette d’écrire. Pari réussi en partie mais dont la réalisation prendra du temps car la première guerre mondiale est passée par là. Et son seul roman publié a eu un succès mérité, même avant l’obtention du Prix.

C’est qu’on y trouve une grande précision des descriptions, aussi bien sur le plan naturel, du côté de la végétation et de la faune que sur le plan humain avec les diverses communautés qui vivent ensemble en Malaisie : Tamouls, Malais, Chinois, colons européens. L’auteur se fait botaniste ou anthropologue avec une grande capacité à intégrer son savoir dans un texte qui garde toutes ses capacités littéraires : « Je me souviens d’une sorte de raie qui était comme une figure plate avec une petite bouche souriante, et que je rendis à la mer parce qu’on voyait qu’elle ne pouvait pas comprendre ».

Si quelques traces du colonialisme d’alors se laissent découvrir, par exemple à propos des femmes, le désir de comprendre les cultures est évident, et la sympathie envers elles est manifeste. Sur un plan philosophique : « Ceux qui voient tout en noir dans le monde, c’est qu’ils regardent les ténèbres dans leur cœur. Il n’y a pas de paradis, pas d’enfer, mais seulement, dans les yeux des êtres, une vision paradisiaque ou infernale des mêmes choses ».

Ou bien encore sur le plan littéraire, ainsi à propos de la lune : « Au départ, toute mince, ç’avait été une rognure d’ongle d’Allah, et les démons de la nuit voudraient la prendre pour s’en servir contre lui dans leurs maléfices -mais l’ongle lumineux d’Allah déchire les ténèbres. Ensuite ce fut le contour d’un sein : une femme voilée se lève la nuit, se penche pour allumer une petite lampe, et dans la maison obscure on ne voit que cet arc qui tremble… Est-ce de moi qu’elle attend la flèche ? Bientôt la lune fut une banane mûrissante, un jeune garçon qui pour la première fois pressent ce qu’est l’amour. Et quand nous arrivâmes à la mer, SmaÏl voyait la face pleine de celle qu’il épouserait. »

Andreossi

Malaisie, Henri Fauconnier

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Ecrit sur de l’eau, Francis de Miomandre

L’auteur du Goncourt 1908 a fait preuve d’un grand sens du titre : un roman vite oublié, léger, qui effectivement semble filer sur l’eau d’une imagination alerte. André Gide en a fait un portrait très juste : « Léger comme une bulle, inconsistant, bizarre, il se dérobe sous la critique et semble sans cesse en formation. Il pourrait être insupportable ; il est charmant ».

Francis de Miomandre met en scène un jeune homme, Jacques de Meillan, qui, cherchant l’amour, affronte avec bien des naïvetés les contradictions entre ses idéaux et les dures réalités de la vie. Lancé sur la trace d’une jeune femme qui l’a ébloui, il découvre peu à peu l’ampleur des conquêtes de son adorée. Sa tentative de transformer l’amitié éprouvée pour Juliette en amour de consolation ne réussit guère. Heureusement l’humour est là et sauve le récit de toutes les situations scabreuses. Même le vautour domestique et la tortue, qui vivent dans la cuisine, y mettent du leur.

Les personnages ne manquent pas de pittoresque, en premier lieu le père de Jacques, homme d’affaires particulièrement inventif mais d’une incompétence totale à réaliser ses projets, et Monsieur Cabillaud, auprès duquel le jeune héros prend conseil, et qui se révèle redoutable philosophe : « Quand on a prévu le pire, comme il n’est pas toujours certain, on est tout flatté par la survenue d’un petit meilleur de rien du tout ».

C’est la société d’avant la guerre de 14-18 qui nous est décrite au moment où bien des choses vont basculer : l’érosion progressive de la classe des petits rentiers, le remplacement des chevaux par les moteurs d’automobiles, les difficultés croissantes des mâles bourgeois à profiter d’une vie érotique sans conséquences. Mais l’auteur ne se prend guère au sérieux, et nous donne quelques conseils de lecture de son roman : « Il ne demande aucun effort pour être lu. Que tu l’ouvres par le milieu, il te sera aussi intelligible que si tu l’abordes au premier chapitre. Pareil à l’éternité, il n’a ni commencement ni fin, mais il est moins long ».

De ci de là la lecture aérienne est arrêtée par d’heureuses trouvailles, du type : « alors que l’aube brouillée et livide épuise les yeux las » ; ou encore : « il mit un complet sombre et une cravate sévère, aux tons amortis de minerai pas encore entièrement extrait d’une carrière nouvelle ». Et puis, contre toute attente qui pourrait faire penser à la description d’une vie parisienne, l’histoire se passe à Marseille.

Andreossi

Ecrit sur de l’eau, Francis de Miomandre

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Le Feu. Henri Barbusse.

lefeuAujourd’hui maglm lance un nouveau feuilleton littéraire, signé Andreossi : celui des prix Goncourt ! Episode n° 1 : « Le Feu », prix Goncourt 1916.

C’est parti…

De 1914 jusqu’en 1918, chaque année le prix Goncourt est attribué à une œuvre dont le thème est la Grande Guerre.

Le plus célèbre est resté Le Feu, écrit à l’hôpital par Barbusse, qui s’est engagé à l’âge de 41 ans et a vécu la vie des tranchées comme brancardier. Même si le livre est sous-titré « Journal d’une escouade », il s’agit bien d’un roman, qui a immédiatement frappé les consciences par son caractère extrêmement réaliste : Barbusse avait Zola pour modèle. Les dialogues sont rapportés dans la langue des soldats, avec leurs régionalismes, leur argot.

La consécration de cette œuvre par un prix Goncourt, juste au milieu d’une guerre que l’on imagine d’ambiance très patriotique, étonne aujourd’hui. Car le contenu du roman est loin d’être patriote  au sens traditionnel du terme. Les Français n’ont pas attendu la fin du conflit pour se rendre compte de l’horreur des combats : alors que la censure voulait éviter la démoralisation des troupes et de l’arrière en surveillant les lettres des poilus, la littérature à la Barbusse ne cachait rien, ni de la terrible boucherie ni des injustices vécues par les combattants.

Les descriptions des champs de bataille veulent choquer le lecteur : « Tout près de moi une tête a été rattachée à un corps agenouillé, avec un vague lien, et lui pend sur le dos » ; « Des fémurs sortent d’amas de loques agglutinées par de la boue rougeâtre, ou bien, d’un trou d’étoffes effilochées et enduites d’une sorte de goudron, émerge un fragment de colonne vertébrale ». Mais la guerre n’est pas que cela pour l’écrivain, c’est le terrain aussi où se déploient les plus grandes injustices.

Les soldats de l’escouade font partie de la masse des hommes que d’autres envoient au front, qui eux se protègent, sont « planqués ». La critique de la guerre n’épargne aucune question. Un camarade du narrateur lui montre un piquet : « C’est là, dit-il, qu’on a fusillé le soldat du 204, ce matin (…) Il avait voulu couper aux tranchées ; pendant la relève, il était resté en arrière, puis était rentré en douce au cantonnement. Il n’a rien fait autre chose : on a voulu, sans doute, faire un exemple ». Mais les copains ont taillé dans le bois une croix de guerre et ont porté la mention : « A Cajard, mobilisé depuis août 1914, la France reconnaissante ».

C’est toute une pensée de la Grande Guerre qui se met en place avec ce roman : si les soldats sont des héros c’est parce qu’ils sont des victimes. Les dernières pages sont très explicites, et opposent « les brandisseurs de sabre, les profiteurs et les tripoteurs », les « monstrueux intéressés, financiers, grands et petits faiseurs d’affaires, cuirassés dans leurs banques ou leurs maisons qui vivent de la guerre(…) » « tous les prêtres qui cherchent à vous exciter et à vous endormir, pour que rien ne change, avec la morphine de leur paradis », aux « pauvres ouvriers innombrables des batailles , vous qui aurez fait toute la grande guerre avec vos mains, toute-puissance qui ne sert pas encore à faire le bien, foule terrestre dont chaque face est un monde de douleurs (…) ».

Le jeune prix Goncourt saluait la force d’une œuvre : sous le témoignage cru venu des tranchées surgissait la figure du Poilu sacrifié, image durable de la guerre de 14-18.

Andreossi

« Le Feu »

Henri Barbusse.

Prix Goncourt 1916.

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Artistes dans la grande guerre. Musée Paul Dupuy, Toulouse

Musée Paul Dupuy à Toulouse, Artistes dans la grande guerreLes musées n’ont pas seulement pour fonction de faire découvrir des œuvres qui méritent l’arrêt du visiteur.
Dans celui-ci, qui est aussi musée d’art graphique, on dresse le portrait d’une génération d’artistes dont les travaux auraient peut-être pu garnir le fonds du musée, si la guerre de 14-18 n’avait décimé les élèves de l’Ecole des Beaux Arts de Toulouse, comme elle a décimé toutes les professions (en Haute Garonne, 20% des jeunes hommes de 18 à 25 ans ont été tués).

Deux salles sont consacrées aux agrandissements de photographies de ces « poilus » dont le plus souvent l’épaisseur des moustaches ne permet pas de distinguer la nature de leur expression : fierté du « devoir », un mot qui revient au revers des photos, impassibilité de la résignation, ou ironie grinçante face à l’absurdité de la situation ? L’un d’entre eux, dans les quelques mots qui accompagnent sa photographie se défini comme « zigouilleur » à tel régiment d’infanterie.

On se demande alors si tel blessé dont la main disparaît sous les bandages pourra continuer à exercer son talent, et pour tel autre, amputé d’un bras, si celui qui lui reste était le bon pour travailler les couleurs.
Devant les photographies des morts, on méditera sur des expressions qui paraissent étranges (« tué à l’ennemi ») ou sur des circonstances insolites (« tué dans le déraillement d’un train de permissionnaires »).
Ces jeunes gens ont laissé leurs fusains réalisés à l’école avant de partir au front. Après, comme pour toute l’activité hors la guerre, les femmes sont plus nombreuses à suivre l’Ecole des Beaux Arts. On connaît même le portrait de la concierge de l’établissement.

Dans la dernière salle, la guerre est mise en images par des dessins de Dunoyer de Segonzac et des estampes de Jacques Bertrand, qui ont illustré le livre de Dorgelès « Le tombeau des poètes ». Les dessins semblent réalisés rapidement, presque à la sauvette : un visage presque d’enfant sous le casque, un fusil, un soldat debout affalé sur la tranchée, un blessé le front et les yeux bandés. Les estampes décrivent des scènes, des paysages. Les arbres sont calcinés, la terre a été bouleversée, ses formes n’ont plus rien de naturel, images d’une planète inconnue.

Une exposition de mémoire, comme on dit des lieux de mémoire, qui suggère que parmi tous ces morts presque anonymes certains auraient connu la gloire. Mais presque tous, sans doute, se seraient contentés de vivre, même anonymement.

Artistes dans la Grande Guerre
Musée Paul Dupuy
13 rue de la Pleau – Toulouse (31)
M° ligne A Esquirol / ligne B Carmes
Jusqu’au 5 janvier 2009
TLJ sf les mardis et jours fériés de 10 h à 17 h
Entrée 3 €, gratuit le 1er dimanche du mois

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