A l'ombre des jeunes filles en fleurs – Albertine

proust2Dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur part en villégiature à Balbec, sur la côte, avec sa grand-mère.
Il y aperçoit un groupe de jeunes filles sportives et enjouées.
Elles le fascinent, il les attend, les guette ; tombe amoureux d’elles toutes à la fois.
Mais bientôt, l’une d’entre elles l’obsédera tout particulièrement : il s’agit d’Albertine.
Avant que ne débute véritablement cette longue histoire d’amour, il faudra que cette jeune fille, d’abord avec son groupe d’amies, lui soit présentée, par son ami le peintre Elstir.
La description qu’il fait de ce moment est aussi comique qu’universelle.

Je n’en aimais aucune, les aimant toutes, et pourtant leur rencontre possible était pour mes journées le seul élément délicieux, faisait naître en moi de ces espoirs où on briserait tous les obstacles, espoirs souvent suivis de rage.

Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avide de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentions que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle, que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sables des chemins, où pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan -, les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste, si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux.

Et cet atelier paisible avec son horizon rural s’était rempli d’un surcroît délicieux, comme il arrive d’une maison où un enfant se plaisait déjà et où il apprend que, en plus, par générosité qu’ont les belles choses et les nobles gens à accroître indéfiniment leurs dons, se prépare pour lui un magnifique goûter. Elstir me dit qu’elle s’appelait Albertine Simonet et me nomma aussi ses autres amies que je lui décrivis avec assez d’exactitude pour qu’il n’eût guère d’hésitation.

Sentant qu’il était inévitable que la rencontre entre elles et nous se produisit, et qu’Elstir allait m’appeler, je tournai le dos comme un baigneur qui va recevoir la lame ; je m’arrêtai net et, laissant mon illustre compagnon poursuivre son chemin, je restai en arrière penché, comme si j’étais subitement intéressé par la vitrine du marchand d’antiquités devant lequel nous passions en ce moment ; je n’étais pas fâché d’avoir l’air de penser à autre chose qu’à ces filles, et je savais déjà obscurément que, quand Elstir m’appellerait pour me présenter, j’aurais la sorte de regard interrogateur qui décèle non la surprise, mais le désir d’avoir l’air surpris – tant chacun est un mauvais acteur, ou le prochain, un bon physiognomoniste – que j’irais même jusqu’à indiquer ma poitrine avec mon doigt pour demander : « c’est bien moi que vous appelez ? » et accourir vite, la tête courbée par l’obéissance et la docilité, le visage dissimulant froidement l’ennui d’être arraché à la contemplation de vieilles faïences pour être présenté à des personnes que je ne souhaitais pas connaître.

Bonne lecture et bon week-end à tous !

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