Edvard Munch à la Pinacothèque de Paris
Par Mag le dimanche 14 mars 2010, 18:20 - Peinture et arts graphiques - Lien permanent
Après la merveilleuse
exposition
L'Âge d'or hollandais, de Rembrandt à Vermeer qui a attiré quelques
700000 visiteurs cet hiver, la Pinacothèque de Paris revient au tournant du
XXème siècle, la féconde période de l'éclosion du modernisme en peinture.
En exposant le peintre expressionniste Edvard Munch (1863-1944) sans le concours des musées d'Oslo, en renonçant à présenter Le cri, seul tableau connu du grand public, Marc Restellini, le directeur de l'institution privée de la place de la Madeleine n'a manqué ni d'audace ni d'ambition. La centaine de tableaux, lithographies et gravures issues de collections privées exposées jusqu'au 18 juillet prochain sont enfin l'occasion de découvrir et d'admirer à Paris la variété et la richesse de l'oeuvre du peintre et graveur Norvégien.
Après les premiers tableaux
d'inspiration naturaliste des années 1880, Munch apparaît dès le début des
années 1890 comme un grand novateur. Avec la magnifique Femme au chapeau
rouge sur le Fjord (1891), le peintre s'enhardit, brouille les pistes de
la perspective, créant une opposition entre l'aplat et la profondeur, une
confusion des dimensions qu'il ne cessera d'explorer, ouvrant avec d'autres la
voie à l'Avant-garde. Il joue avec la transparence et les touches (les grands
traits parallèles sont déjà visibles) et les couleurs : cette robe bleue
sur la mer bleue, qui pourrait aussi être le ciel, quelle idée... Nuit
d'été à Studenterlunden est de la même veine, mais la facture a encore
évolué, les lignes se font sinueuses, les chemins labyrinthiques, le sol n'est
jamais ferme. On retrouve le thème du couple s'embrassant dans Le
baiser, gravure de 1895, sur laquelle les visages disparaissent dans
l'union de leurs lèvres.
L'amour et la femme ne sont d'ailleurs jamais bien vus chez Munch. Thèmes
obsessionnels, ils apparaissent au mieux comme ambigus, au pire tout à fait
dangereux. La femme est souvent belle, voire iconique (quatre superbes
lithographies de la Madone) mais source de souffrance incommensurable
(sur les 1ère et 4ème de cette série, un petit personnage en bas à gauche
regarde la Femme d'un air malheureux). Dans La femme et le cœur, elle
saisit un gros cœur à bout de bras. Avec Vampire II, les longs cheveux
dégoulinant littéralement vampirisent. Et que dire du non moins explicite
Harpie, où la femme apparaît sous les traits d'un vautour aux ailes
immenses et noires, un cadavre d'homme à ses pieds ? Dans ces conditions,
le désir lui-même est évidemment effrayant : dans Les mains,
l'air menaçant des hommes s'approchant de l'ondoyante chevelure font craindre
pour la dame.
On s'émeut aussi grandement devant la très belle série de lithographies
L'enfant malade, même scène croquée en plans plus ou moins rapprochés,
dans un travail qui n'est pas sans évoquer la photographie ou le cinéma.
Aggravant le sujet, le hachuré employé par l'artiste tout autour du visage
apparaît comme le cerne de la mort qui, telle l'eau, approche
inexorablement.
Changement complet d'atmosphère avec les grands tableaux colorés des années
1900, où se lit l'admiration de Munch pour Gauguin, mais surtout ses propres
recherches autour de la matérialité de la peinture, comme avec Deux garçons
sur la plage où la peinture, tellement épaisse, est à peine étalée, ou, à
l'opposé, Mère et l'enfant où Munch a rendu la toile de jute presque à
brut. Un peu plus loin, on reste en arrêt devant l'étonnant Henrik Ibsen au
Grand Café du Grand hôtel, Kristiana à deux plans, le visage du dramaturge
en gros plan sur écran noir et, en fond, une scène de ville derrière un
grillage. Ultra-moderne et splendide.
L'alternance lithographies - toiles se poursuit tout au long du parcours.
L'ensemble de 22 lithographies Alpha et Omega de 1908-1909 dans un espace
aménagé en cabinet mérite aussi une pause. L'on y retrouve tous les thèmes
chers à l'artiste norvégien : la solitude, les rivages, l'enfant
malheureux, et bien sûr la femme tentatrice.
Edvard Munch ou l'Anti-Cri
Pinacothèque de
Paris
28, place de la Madeleine - 75008 Paris
M° Madeleine, lignes 8, 12 et 14
Jusqu'au 8 août 2010
TLJ de 10 h 30 à 18 h (de 14 h à 18 h les 1er mai et 14 juillet)
Nocturne tous les mercredis jusqu’à 21 h
Entrée 10 € (TR 8 € - tarif groupe 9,50 € avec audiophones)
Images : "Portrait d’August Strindberg" 1893 Crayon bleu et mine de plomb sur papier 17,7 x 19,3 cm Collection Pérez Simón, Mexico © The Munch-Museum / The Munch-Ellingsen Group / Adagp, Paris 2010 et "Femme au chapeau rouge sur le Fjord (Harmonies bleues – Le chapeau rouge)" 1891 Huile sur toile 99 x 65 cm Collection privée © The Munch-Museum / The Munch-Ellingsen Group / Adagp, Paris 2010