Du côté de chez Swann. Albert Bloch.

proust2Dans Du côté de chez Swann, le narrateur, tout jeune adolescent, devient l’ami d’un camarade plus âgé que lui, Albert Bloch.

Ce jeune bourgeois s’exprime dans un style ampoulé, un véritable jargon en réalité et joue un personnage antique et littéraire ridicule. Il a sur le narrateur beaucoup d’ascendant.

L’évocation de ce personnage est souvent l’occasion de goûter des scènes d’un grand comique.

C’est sur un ton sarcastique qu’il m’avait demandé de l’appeler « cher maître » et qu’il m’appelait lui-même ainsi. Mais en réalité nous prenions un certain plaisir à ce jeu, étant encore rapprochés de l’âge où on croit qu’on crée ce qu’on nomme.

L’admiration du narrateur pour Bloch ne sera guère partagée par sa famille, qui reprochera au jeune homme son manque de simplicité, de sincérité, d’éducation et plus encore ses « transports momentanés, ardents et stériles », jugés néfastes pour leur enfant.

Première visite de Bloch. Interrogé par le père du narrateur au sujet du temps qu’il fait, voici sa réponse :

Monsieur je ne puis absolument vous dire s’il a plu. Je vis résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier.

Arrivé en retard, il ne trouve rien de plus original à avancer que :

Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de l’atmosphère ni par les divisions conventionnelles du temps. Je réhabiliterais volontiers l’usage de la pipe d’opium et du kriss malais, mais j’ignore celui de ces instruments infiniment plus pernicieux et d’ailleurs platement bourgeois, la montre et le parapluie.

Mais Bloch jouera un grand rôle dans le développement du jeune narrateur. C’est lui qui lui fera connaître le fameux auteur Bergotte, au détour d’un exposé dans le style « blochéen » néo-homérique le plus pur :

Ils m’ont été signalés à la décharge de ces deux maladrins par un article de mon très cher maître, le père Leconte, agréable aux Dieux immortels. A propos, voici un livre que je n’ai pas le temps de lire en ce moment, qui est recommandé, paraît-il par cet immense bonhomme. Il tient, m’a-t-on dit, l’auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils ; et bien qu’il fasse preuve, des fois, de mansuétudes assez mal explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a écrit Bhagavat et le Lévrier de Magnus a dit vrai, par Appolon, tu goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l’Olympos.

C’est encore lui qui évoquera les femmes sous un angle suffisamment nouveau et – bien qu’assez faux – particulièrement encourageant pour le jeune adolescent. A cette occasion d’ailleurs, le sort de Bloch est définitivement réglé aux yeux de la famille du narrateur.

Et on l’aurait encore reçu à Combray si, après ce dîner, comme il venait de m’apprendre – nouvelle qui plus tard eu beaucoup d’influence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus malheureuse – que toutes les femmes ne pensaient qu’à l’amour et qu’il n’y en a pas dont on ne pût vaincre les résistances, il ne m’avait assuré avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma grand’tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue. Je ne puis me tenir de répéter ces propos à mes parents, on le mit à la porte quand il revint et quand je l’abordais ensuite dans la rue, il fut extrêmement froid pour moi.

Bonne lecture et bon week-end à tous …

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A la recherche du temps perdu. L'imagination

proust2Place est aujourd’hui réservée à la demande de Sola sur « l’imagination » dans l’œuvre de Proust (commentaire du billet Un amour de Swann du 19 janvier dernier).

Dans La Recherche, l’imaginaire est omniprésent : il n’est pas seulement un thème, il est une voûte céleste qui recouvre l’ensemble de l’oeuvre.

La puissance d’imagination du narrateur le conduit d’ailleurs souvent à rencontrer de terribles déceptions.

Ce sera le cas, par exemple, lorsqu’il découvrira enfin le fameux tympan de l’église de Balbec, dont il n’attendait rien de moins que de la magie : il n’éprouve alors qu’une tiède sensation face aux sculptures pourtant connues pour être splendides.

La même situation se produira lorsque l’occasion lui sera donnée d’aller au théâtre admirer la célébrissime Berma, moment fort désiré, dont il s’était fait une joie longtemps à l’avance.
A la fin de la représentation tant espérée, il n’est ébloui qu’à moitié, ce qui est bien peu en considération de ce qu’il avait imaginé.
Le lendemain, la presse, les personnes « autorisées » affirmeront pourtant qu’il s’agissait non seulement d’une interprétation de Phèdre tout à fait exceptionnelle, mais en outre l’interprétation la plus émouvante que la divine comédienne ait jamais donnée.
Le narrateur est alors bien perplexe.
Cependant, quelques temps plus tard, lorsqu’il sera loin de la réalité des planches, il fera, dans sa vie intérieure, « le chemin inverse » : en revivant le spectacle dans son souvenir, il va lui (re)trouver valeur et majesté :

Mon intérêt pour le jeu de la Berma n’avait cessé de grandir depuis que la représentation était finie parce qu’il ne subissait plus la compression et les limites de la réalité (…)

Mais le plus fort des rêveries du narrateur va très vite se porter sur les femmes.
Toutes les femmes qui le marquent commencent par le hanter sur le terrain fertile de son imagination, à partir d’une simple vision, alors qu’il ne les connaît pas réellement. C’est justement le fait qu’une femme lui soit inconnue qui la rend désirable à ses yeux. Lorsqu’il fait enfin la connaissance de la femme convoitée, celle-ci perd immédiatement une partie de sa puissance d’attraction.
Pour qu’elle continue à l’obséder, il faut qu’elle conserve une part de mystère : ainsi, dans cette place cachée, son imagination s’engouffre, s’emballe, ne cesse de « se raconter des histoires ».
Ce sera le cas avec Albertine: s’il en demeure amoureux, c’est uniquement – affirme-t-il en tout cas à certains moments – parce que sa jalousie (donc son imagination) est excitée à l’idée de ce que son amie peut faire lorsqu’elle sort sans lui. Pourtant, au lieu de l’accompagner dans ses sorties qu’il ne peut empêcher, le narrateur reste dans sa chambre, mettant en place une foule de scenarii … et souffre.

Laisser Albertine aller seule dans un grand magasin par tant de gens qu’on frôle, pourvu de tant d’issues qu’on peut dire qu’à la sortie on n’a pas réussi à trouver sa voiture qui attendait plus loin, j’étais bien décidé à n’y pas consentir, mais j’étais surtout malheureux. (…) Heureux ceux qui le comprennent assez tôt pour ne pas trop prolonger une lutte inutile, épuisante, enserrée de toutes part par les limites de l’imagination et où la jalousie se débat si honteusement que le même qui jadis, si seulement les regards de celle qui était toujours à côté de lui se portaient un instant sur un autre, imaginait une intrigue, éprouvait combien de tourments, se résigne plus tard à la laisser sortir seule, quelquefois avec celui qu’il sait son amant et préfère à l’inconnaissable cette torture du moins connue !

Bon week-end à tous ; bonne lecture !

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Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s'est donnée … Victor Hugo (suite et fin)

drouet 2La vie que Juliette Drouet, immense amoureuse de Victor Hugo, dédie tout entière à l’écrivain n’est pas pour autant une vie cloîtrée.
Pendant plusieurs années, durant l’été, le couple part régulièrement en Normandie, en Bretagne, en Belgique, dans le Nord de la France, au bord du Rhin. Ces voyages sont source d’inspiration pour Victor Hugo ; il évoquera les paysages, en particulier la mer dans ses poèmes mais aussi ses peintures et dessins.

De son côté, Juliette attend avec impatience ces escapades estivales :

3 juin 1839, matin
Je sens couver en moi la la maladie du voyage et je suis sûre même que ce que j’attribue à l’effet de la vaccine vient de la fièvre périodique du voyage. Et je ne crois pas qu’il y ait d’autre ordonnance pour ce genre de maladie qu’un passeport, d’autre pharmacie que des auberges, d’autres émollients ou cataplasmes que les banquette de diligence ou de cabriolet. Qu’en dites-vous ? Moi j’en dis que je vous adore.
Juliette

Viendront ensuite les combats politiques : lors de la tourmente de 1848, Juliette Drouet tient un journal de l’insurrection que Hugo retranscrit parfois mot pour mot.
Puis, en 1851, c’est elle qui l’aide à quitter clandestinement Paris.
Durant les 19 années d’exil, elle restera fidèle à son amour, le suivant partout, s’installant près de lui à Guernesey.
Elle lui apportera un soutien sans faille :

Guernesey. 24 février 1870 jeudi matin 8 h
Bonjour, mon cher grand bien-aimé adoré, et salut à la République dont le 22ème anniversaire se lève aujourd’hui. Puisse-t-il te rendre à ta chère France cette année, afin que tu lui apportes tout ce qui lui manque depuis que tu l’as quittée : Lumière, Honneur, Paix et Bonheur. C’est le voeu héroïque et désintéressé de mon mon coeur (…)
Juliette

Après le retour à Paris en 1870, Juliette demeurera aux côté de Hugo, l’aidant, l’assistant, veillant sur le foyer comme une épouse, continuant à l’adorer comme l’amante qu’elle n’a jamais cessé d’être, poursuivant son écriture malgré la fatigue de l’âge :

Paris 11 juillet 1882 mardi matin 7 h ½
(…) Je ne sais quand, ni comment cela finira, mais je souffre tous les jours de plus en plus et je m’affaiblis d’heure en heure. En ce moment, c’est à peine si j’ai la force de tenir ma plume et j’ai grand peine à garder la conscience de ce que je t’écris. Je me cramponne cependant à la vie de toute la puissance de mon amour pour ne pas te laisser trop longtemps sans moi sur la terre. Mais hélas ! La nature regimbe et ne veut pas (…)
Juliette

Elle s’éteindra en 1883 ; Victor Hugo deux ans plus tard seulement.

L’homme infidèle aura été pour Juliette le poète fidèle :

Quand deux coeurs en s’aimant ont doucement vieilli,
Oh ! quel bonheur profond, intime, recueilli !
Amour ! hymen d’en haut ! ô pur lien des âmes !
Il garde ses rayons même en perdant ses flammes.
Ces deux coeurs qu’il a pris jadis n’en font plus qu’un.
Il fait, des souvenirs de leur passé commun,
L’impossibilité de vivre l’un sans l’autre.
(Juliette, n’est-ce pas, cette vie est la nôtre !)
Il a la paix du soir avec l’éclat du jour,
Et devient l’amitié tout en restant l’amour !

Victor Hugo, Toute la lyre, VI, 64 (1ère publication en 1897)

A la fin de l’exposition, un très beau et émouvant tableau représentant Juliette Drouet au soir de sa vie (image), fait écho aux portraits de la jeune Juliette exposés au début du parcours : celui de Champmartin, représentant Juliette toute fraîche, rebondie, belle, et celui de Léon Noël qui souligne l’ovale parfait du visage, ses grands yeux noirs, ses cheveux bruns et épais, ses épaules en courbes, ses lèvres charnues.
Juliette Drouet est désormais une vieille femme, ses longs cheveux sont devenus blancs, sa peau est ridée.
Mais ses yeux noirs ont la même profondeur, expriment le même mélange de résignation, de calme, de pugnacité et d’ardeur.
Comme si son amour fidèle avait conservé son énigmatique beauté, imprimé en elle une présence passionnée à la vie, gardé intacte, visible alors dans la seule expression du regard, une éternelle jeunesse.

Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée,
Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour,
Dis-toi, si dans ton coeur ma mémoire est fixée :
Le monde a sa pensée, moi, j’avais son amour !

Victor Hugo. Dernière Gerbe LXIX
Épitaphe de Juliette Drouet

Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s’est donnée … Victor Hugo
Maison de Victor Hugo
Hôtel de Rohan-Guéménée
6, place des Vosges
Paris – 4ème
Tél. : 01 42 72 10 16
Jusqu’au 18 mars 2007
Tlj de 10 h à 18 h sauf lundi et jours fériés
Entrée : 7 € (TR : 5,5 € et 3,5 €)
Catalogue de l’exposition : 34 €

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Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s'est donnée … Victor Hugo

drouetJulienne Gauvain (Juliette Drouet) est née le 10 avril 1806 à Faugères.
Elle n’a pas 2 ans lorsque ses parents, artisans-tailleurs, la laissent orpheline.

Son oncle la recueille et l’emmène avec lui à Paris ; puis la place au couvent de Sainte-Madeleine, rue Saint-Jacques.
Elle y restera 5 années.

Elle est une adolescente âgée de 15 ans à peine lorsque elle en sort pour faire à Paris l’apprentissage de la liberté.

En 1825, la belle jeune femme elle devient le modèle et la maîtresse du sculpteur James Pradier. De cette courte liaison naîtra Claire son unique enfant.

Très vite, celle qui prend alors le nom de Mlle Juliette décide de devenir comédienne, faisant ses débuts sur les planches au Théâtre du Parc à Bruxelles. Encouragée par la critique, elle revient rapidement à Paris.
Au début de l’année 1833, elle interprète la princesse Negroni dans la pièce de Victor Hugo Lucrèce Borgia au théâtre de la Porte Saint-Martin : l’auteur est complètement sous le charme de Juliette, alors âgée de 27 ans.
Le dramaturge et la comédienne deviennent amants dans la nuit du 16 ou 17 février 1833.

Du premier billet « Viens me chercher ce soir chez Mme K. Je t’aimerai jusque là pour prendre patience – et ce soir oh ! ce soir ce sera tout ! Je me donnerai à toi toute entière. » et de la première nuit s’ensuivront cinquante années de passion et cinquante années de correspondance ininterrompue, dont témoignent les 20 000 lettres écrites par Juliette Drouet à l’écrivain.

A travers l’exposition organisée à la maison Victor Hugo autour de lettres, gravures, dessins, peintures (de Manet, Redouté, Corot, Champmartin …), sculptures, costumes, c’est avant tout le destin d’une amoureuse qui nous est restitué.
Mais c’est également de celui de Victor Hugo – car toute la vie de Juliette Drouet aura été indissociable de celle de l’écrivain – et à travers lui, d’une partie de l’histoire du XIX° siècle dont le couple illégitime à la longévité exceptionnelle témoigne.

A la suite de son échec retentissant dans le rôle de Jane dans Marie Tudor, Mlle Juliette tente en vain durant 5 années de jouer de nouveau .
Mais en 1839 à la demande de Hugo, elle abandonne définitivement la carrière théâtrale, se retire du monde et se voue à l’adoration de l’écrivain.

De femme de scène, la muse de Victor Hugo devient femme « de lettres » : l’écriture destinée à son amant devient son activité quotidienne :

12 septembre 1851. vendredi après-midi 2 h ½
O mon Dieu inspirez-moi la confiance puisque vous ne pouvez pas m’ôter l’amour. Faites que je croie en lui puisque je ne peux cesser de l’aimer (…) vous savez ce que je vous dis à vous seul,ô mon Dieu, avec toutes les larmes de mes yeux, avec toutes les tendresses de mon cœur, avec toutes les adorations de mon âme. Faites qu’il soit heureux, n’importe avec qui, n’importe comment pourvu qu’il le soit, et faites de moi ce que vous voudrez (…)

Elle sera aussi sa première lectrice, toujours attentive, admirative, passionnée, « vivant » véritablement les romans de Victor Hugo :

J’ai eu toutes les peines de m’endormir (…). Je ressens toutes les atroces tortures de ce pauvre « Jean Tréjean » (1) et je pleure malgré moi sur le sort de ce pauvre martyr, car je ne connais rien de plus navrant que cette pauvre Fantine et de plus douloureux que ce pauvre être abruti de « Champmathieur ». (…) Je partage leurs douleurs comme s’ils étaient de vrais personnages en chair et en os et tant tu les as faits nature. (…)

Ecrit-elle le 3 février 1848 après que l’écrivain lui a fait lecture à voix haute de passages des Misérables.

Mais le dévouement, l’adoration exclusive de Juliette pour Hugo ne sera pas qu’enfermement ; l’amoureuse passionnée partagera la vie de l’homme de lettres et de l’homme politique dans ses pérégrinations et ses combats.

A suivre demain.

(1) nom de Valjean à cette époque de la rédaction du roman qui avait alors pour titre Les Misères.

Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s’est donnée … Victor Hugo
Maison de Victor Hugo
Hôtel de Rohan-Guéménée
6, place des Vosges
Paris – 4ème
Tél. : 01 42 72 10 16
Jusqu’au 18 mars 2007
Tlj de 10 h à 18 h sauf lundi et jours fériés
Entrée : 7 € (TR : 5,5 € et 3,5 €)
Catalogue de l’exposition : 34 €

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Dans le scriptorium. Paul Auster

scriptoriumUn vieil homme est assis au bord d’un lit dans une chambre.
Toutes les secondes, une photo enregistre ses gestes et un micro le moindre de ses bruits.

Il ne sait pas où se trouve cette chambre ; ni pourquoi il y est enfermé. Il n’est d’ailleurs pas tout à fait sûr d’être enfermé, même si tout porte à croire que la porte de la chambre est – comme la fenêtre – verrouillée.

Affaibli physiquement, amoindri par les médicaments, il ignore pratiquement tout de son passé.
Mais lorsqu’il ferme les yeux, une armée de spectres apparaît et une insupportable bouffée de culpabilité l’envahit.
Un lourd procès semble lui être réservé.

L’auteur décide d’appeler Mr. Blank cet homme qui ignore qui il est.
Blank. Comme blank.

Dans sa chambre se trouve un bureau ; et sur ce bureau sont disposés : des photos ; un « manuscrit dactylographié » ; un stylo ; un carnet.

Lorsque des personnes lui téléphonent ou lui rendent visite, il note leurs noms sur le carnet.
Puis il commence à lire le manuscrit. Arrivé au bout, il se met en colère : le récit n’est pas fini.
Un docteur lui demande « pour le traitement » d’en imaginer la fin …

Alors Mr. Blank se met à raconter la fin, qu’il invente au fur et à mesure.

Le récit dans le récit (au minimum), l’inquiétante étrangeté, la chambre, l’enfermement, la surveillance permanente mettant les personnages en proie à la volonté – mystérieuse et angoissante – d’autrui, Paul Auster réunit ici les thèmes qu’il poursuit, avec un immense talent, de roman en roman.

Mais avec Dans le scriptorium, il va plus loin : d’une écriture parfaitement asséchée, il s’amuse à mettre en place un jeu subtil d’écrivain avec son personnage et son lecteur … qu’il déroute avec malice et délice.

C’est un roman à lire absolument, une essence pure : de l’extrait de Paul Auster à 100 %.

 

Avant que l’on ne tente de me discréditer en attirant l’attention sur ces taches dans mon dossier, c’est de mon plein gré que je prends les devants pour proclamer au monde ma culpabilité. Nous vivons une époque dangereuse et je sais avec quelle facilité les perceptions peuvent être déformées par un seul mot glissé dans la mauvaise oreille. Contestez le caractère d’un homme et tout ce que fera cet homme en deviendra douteux, suspect, lourd de motivations ambiguës.

M. Blank pousse un long soupir de lassitude. Non, dit-il avec une pointe de sarcasme dans la voix, je n’ai pas envie de la remettre. J’en ai marre, de ces foutues chaussures. Ce que j’aimerais, c’est enlever l’autre aussi.
Au moment où ces mots lui échappent, Mr. Blank se sent réconforté par l’idée qu’une telle action est du domaine des possibilités, qu’en cette unique et dérisoire occurrence, il peut prendre lui-même les choses en main.

Ce que je voudrais que vous fassiez, c’est me raconter la suite de l’histoire. A partir de l’endroit où votre lecture s’est arrêtée, racontez-moi ce qui devrait se passer selon vous jusqu’au dernier paragraphe, au dernier mot. Vous avez le début. Maintenant je voudrais que vous me donniez le milieu et la fin.
C’est quoi, ça, un jeu de société ?
Si vous voulez. Je préfère en parler comme un exercice de raisonnement imaginatif.
Jolie expression, docteur. Raisonnement imaginatif. Depuis quand l’imagination a-t-elle quelque chose à voir avec la raison ?

 

Dans le scriptorium. Paul Auster
Traduit de l’américain par Christine Le Boeuf
ACTES SUD (on peut y lire les première pages)
147 p., 15 €

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A l'ombre des jeunes filles en fleurs. L'écrivain Bergotte

proust2L’occasion est un jour donnée au narrateur de rencontrer Bergotte, l’écrivain qu’il porte aux nues.

Voici le portrait qu’il en fait et les merveilleuses réflexions qu’il lui inspire.

Il me semblait bien pourtant que ce fût lui qui eût écrit les livres que j’avais tant aimés, car Mme Swann ayant cru devoir lui dire mon goût pour l’un d’eux, il ne montra nul étonnement qu’elle en eût fait part à lui plutôt qu’à un autre convive, et ne sembla pas voir là l’effet d’une méprise ; mais emplissant la redingote qu’il avait mise en l’honneur de tous ces invités, d’un corps avide du déjeuner prochain, ayant son attention occupée d’autres réalités importantes, ce ne fut que comme à une épisode révolu de sa vie antérieure, et comme si on avait fait allusion à un costume du duc de Guise qu’il eût mis une mis une certaine année à un bal costumé, qu’il sourit en se reportant à l’idée de ses livres, lesquels aussitôt déclinèrent pour moi (entraînant dans leur chute toute la valeur du Beau, de l’univers, de la vie) jusqu’à n’avoir été que quelque médiocre divertissement d’homme à barbiche. Je me disais qu’il avait dû s’y appliquer, mais que, s’il avait vécu dans une île entourée de bancs d’huîtres perlières, il se fût, à la place, livré avec succès au commerce des perles. Son oeuvre ne semblait plus aussi inévitable. Et alors je me demandais si l’originalité prouve vraiment que les grands écrivains soient des dieux régnant chacun dans un royaume qui n’est qu’à lui, ou bien s’il n’y avait pas dans tout cela un peu de feinte, si les différences entre les oeuvres ne seraient pas le résultat du travail, plutôt que l’expression d’une différence radicale d’essence entre les diverses personnalités.

Enfin, la qualité toujours rare et neuve de ce qu’il écrivait se traduisait dans sa conversation par une façon si subtile d’aborder une question, en négligeant tous ses aspects déjà connus, qu’il avait l’air de la prendre par un petit côté, d’être dans le faux, de faire du paradoxe, et qu’ainsi ses idées semblaient le plus souvent confuses, chacun appelant idées claires celles qui sont au même degré de confusion que les siennes propres.

Mais l’instinct du constructeur était trop profond chez Bergotte pour qu’il ignorât que la seule vérité, résidait dans la joie que son œuvre lui avait donnée, à lui d’abord, et aux autres ensuite. Seulement, bien des années plus tard, quand il n’eut plus de talent, chaque fois qu’il écrivit quelque chose dont il n’était pas content, pour ne pas l’effacer comme il aurait dû, pour le publier, il se répéta, à soi-même cette fois : « Malgré tout, c’est assez exact, ce n’est pas inutile à mon pays ». De sorte que la phrase murmurée jadis devant ses admirateurs par une ruse de sa modestie, le fut, à la fin, dans le secret de son coeur, par les inquiétudes de son orgueil. Et les mes mots qui avaient servi à Bergotte d’excuse superflue pour la valeur de ses premières œuvres, lui devinrent comme une inefficace consolation de la médiocrité de ses dernières.(…) Si, pourtant, malgré tant de correspondances que je perçus dans la suite entre l’écrivain et l’homme, je n’avais pas cru au premier moment, chez Mme S., que ce fût Bergotte, que ce fût l’auteur de tant de livres divins qui se trouvât devant moi, peut-être n’avais-je pas eu absolument tort, car lui-même (au vrai sens du mot) ne le « croyait » pas non plus. Il ne le croyait pas puisqu’il montrait un grand empressement envers des gens du monde (sans être d’ailleurs snob), envers des gens de lettres, des journalistes, qui lui étaient bien inférieurs. Certes, maintenant il avait appris par le suffrage des autres qu’il avait du génie, à côté de quoi la situation dans le monde et les positions officielles ne sont rien. Il avait appris qu’il avait du génie mais il ne le croyait pas puisqu’il continuait à simuler la déférence envers des écrivains médiocres pour arriver à être prochainement académicien, alors que l’Académie ou le faubourg St-Germain n’ont pas plus à voir avec la part de l’Esprit éternel, laquelle est l’auteur des livres de Bergotte, qu’avec le principe de causalité ou l’idée de Dieu.

Excellente lecture, excellent week-end à tous.

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Jeune fille. Anne Wiazemsky

jeunefilleAnne a 17 ans au milieu des années 60. Elle est une jeune fille comme les autres : timide, maladroite, peu assurée dans son corps et dans sa tête.
Elle est d’autant moins épanouie que depuis quelques années elle vit dans la tristesse qui l’a envahie à la mort de son père. Ses relations avec sa mère ne sont pas simples. Elle ne trouve compréhension et chaleur qu’auprès de son grand-père François Mauriac.

Une amie présente Anne à Robert Bresson, alors à la recherche de la comédienne qui tiendra le rôle de Marie pour Au hasard Balthazar. L’adolescente est d’emblée fascinée par le cinéaste, cet homme déjà âgé, qui de sa voix, de son regard l’enveloppe d’une attention toute particulière. Aussi lui obéit-elle parfaitement lorsqu’il lui demande de faire un essai de lecture « à plat » : elle ne joue pas. Elle est toute neuve. Elle est vraie. Il est immédiatement et totalement séduit.
S’ensuit un inoubliable été de tournage, où la toute jeune Anne, fraîche, spontanée, ignorante, va, sous et malgré la coupe de Bresson s’épanouir, prendre son indépendance, de l’assurance, et, bouleversée, se transformer.

C’est un livre magnifique sur la rencontre, magique littéralement, entre une jeune fille et une homme qui, en la comprenant, en lui portant un regard plein d’amour, la fait exister, la révèle à elle-même.
En cela, malgré ses excès, sa tyrannie, le personnage de Robert Bresson devient à son tour très attachant : il aura joué, finalement, un très beau rôle lui aussi.

La plume n’est pas celle d’une femme mûre évoquant ses souvenirs ; il s’agit du récit, qu’on lit au passé mais qu’on croirait écrit au présent, d’une jeune fille décrivant avec une merveilleuse fraîcheur les bouleversements qui, d’une adolescente bredouillante, ont fait d’elle une jeune femme.

Une nouvelle existence m’attendait, dont j’ignorais tout, mais qui allait modifier profondément le cours de ma vie, je le savais, je le voulais. Autour de moi, des vacanciers insouciants parlaient plages, météo, sorties en mer. En les regardant, en écoutant leurs propos, j’avais maintenant l’impression d’appartenir à un autre monde. Dans mon sac, il y avait une carte de Robert Bresson datée du 10 juillet : « Je vous attends. Je suis sûr que tout ira merveilleusement bien. A jeudi. » Plus tard, je comprendrais que j’avais, ce jour-là, commencé à tourner définitivement le dos à mon enfance.

Sa confiance absolue en lui, en son œuvre, me fit tressaillir d’émotion. Il ne lâcha pas tout de suite ma main et quelque chose de mystérieux se transmettait de lui à moi et me faisait voir différemment les deux enfants et au-delà d’eux, le monde. Il me semblait qu’auprès de lui j’apprenais à regarder et à entendre. Et ce que j’éprouvais pour lui, à cet instant, juste avant qu’il ne crie : « Moteur ! », c’était un inextricable mélange d’amour, d’admiration et de gratitude.

Depuis que je suis rentrée chez moi, j’ai le sentiment d’être une étrangère en visite. Ma vie n’est pas vraiment là. Ni auprès de Robert Bresson, ni auprès de l’équipe du film, comme je l’avais cru durant l’été : cela aussi est terminé. Je l’avais compris en les voyant retrouver leur femme ou leur petite amie. Ma vie, ce serait encore autre chose.

Jeune Fille
Anne Wiazemsky
Gallimard, 217 p., 17 €

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A l'ombre des jeunes filles en fleurs. M. de Norpois. Bergotte.

proust2 Très jeune, le narrateur fait part à ses parents de son projet de devenir d’écrivain.

Son père, désireux de le voir entreprendre quelque travail, fut-il littéraire – on a vu comment le narrateur avait renoncé, sur un coup de cœur, à la carrière diplomatique – lui conseille d’en parler à l’une de ses relations professionnelles, M. de Norpois :

« Je le ramènerai dîner un de ces soirs en sortant de la Commission. Tu causeras un peu avec lui, pour qu’il puisse t’apprécier. Ecris quelque chose de bien que tu puisses lui montrer ; il est très lié avec le directeur de la Revue des Deux Mondes, il t’y fera entrer, il réglera cela, c’est un vieux malin ; et, ma foi, il a l’air de trouver que la diplomatie, aujourd’hui ! … »

M. de Norpois vient donc dîner à la maison ; la mère du narrateur est pleine de respect et d’admiration :

Ma mère s’émerveillait qu’il fût si exact quoique si occupé, si aimable quoique si répandu, sans songer que les « quoique » sont toujours des « parce que » méconnus, et que (de même que les vieillards sont étonnants pour leur âge, les rois pleins de simplicité et les provinciaux au courant de tout) c’étaient les mêmes habitudes qui permettaient à M. de Norpois de satisfaire à tant d’occupations et d’être si ordonné dans ses réponses, de plaire dans le monde et d’être aimable avec nous. De plus, l’erreur de ma mère, comme celle de toutes les personnes qui ont trop de modestie, venait de ce qu’elle mettait les choses qui la concernaient au-dessous, et par conséquent en dehors des autres.

Le narrateur montre à M. de Norpois le petit écrit qu’il avait préparé et lui fait part de son immense admiration pour l’écrivain Bergotte.

Voici la réponse qu’il reçoit de la bouche du diplomate :

« Bergotte est ce que j’appelle un joueur de flûte ; il faut reconnaître d’ailleurs qu’il en joue agréablement quoique avec bien du maniérisme, de l’afféterie. Mais enfin, ce n’est que cela, et cela n’est pas grand’chose (…)au total, tout cela est bien mièvre, bien mince, et bien peu viril. Je comprends mieux maintenant, en me reportant à votre admiration tout à fait exagérée pour Bergotte, les quelques lignes que vous m’avez montrées tout à l’heure et sur lesquelles j’aurais mauvaise grâce à ne pas passer l’éponge, puisque vous avez dit vous même, en toute simplicité, que ce n’était qu’un griffonnage d’enfant (je l’avais dit, en effet, mais je n’en pensais pas un mot). A tout pêché miséricorde et surtout aux pêchés de jeunesse. (…) Il n’empêche que chez lui l’œuvre est infiniment supérieure à l’auteur (…) Vulgaire par moments, parlant à d’autres comme un livre, et même pas comme un livre de lui, mais comme un livre ennuyeux, ce qu’au moins ne sont pas les siens, tel est ce Bergotte. »

Tel est ce Bergotte ? à suivre …
Bon week-end
Bonne lecture.

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Coma. Pierre Guyotat

coma Pierre Guyotat a reçu le prix Décembre 2006 pour « Coma », texte dans lequel il fait le récit de la dépression qu’il a traversée.

Une perte du désir de vivre, un désamour de soi dans lequel se lit la poésie d’un écrivain confronté à une réalité devenue trop brutale : au delà de la poésie, de l’esthétique, Guyotat nous entraîne dans l’ultra-sensibilité qui l’a fait plonger dans la dépression.

Le texte qu’il nous livre est à l’image de l’épreuve qu’il traverse : violent, radical, douloureux, chaotique, mais tenu par un fil.
Celui de la quête qu’il entreprend pour, dans sa chute vertigineuse, retrouver un peu d’équilibre.

Il décrit cette recherche de façon très physique : sa peur de soi est telle qu’il voudrait ne devenir qu’Autre ; mais il se trouve toujours confronté à son propre contour : son corps.

La veille de l’anesthésie générale, un interne trace au feutre violet, avec désinvolture et maladresse, sur l’arrière de mes jambes, le dessin des incisions. Ce tatouage sur le dessus de ce qui sera le lendemain creusé à l’intérieur entre les muscles et les nerfs, s’il me rappelle à la réalité de l’écriture – où est la plus grande vérité, où est la plus grande beauté, dans les mots qui les suivent en surface comme des détecteurs, ou, dans la profondeur de notre vie intérieure, de notre art intérieur ? – renforce l’humiliation dans laquelle je vis sans vivre, mais sans laquelle on ne peut oser penser.

La reconquête de soi à laquelle il procède trouve sa voie dans l’écriture : une voie qui est ancienne, sienne ; et le terrorise :

Quoique j’aie devant moi la plaine la plus industrieuse et la plus lumineuse et, plus loin, la mer la plus chargée de mythes, la seule réalité, c’est, pour moi, la page où j’écris, plus réelle encore que le monde, les objets, les espaces fermés ou extérieurs, la lumière où je fais bouger mes figures.

Il est de ces lecteurs « sauvages » hors du milieu, pour lesquels les figures qu’on a créées sont des figures réelles et qu’en somme quand nous sautons de rocher en rocher dans l’entrecoupement des voix, ces figures qu’il nomme sont avec nous, même les plus modestes, les plus fugitives des livres (…) Bénédiction et terreur de créer des figures qui seront réelles au lecteur – et au juge.

La peinture guide ma main : toute ma création est dans mon regard intérieur : que cessent les tourments de ma vie et la voici devant moi : toutes les figues figures (1) de la fiction à faire, future, sont là, toutes devant moi avec tous les supports, tous les décors, toutes les lumières, tous les reliefs comme un tableau de la Création, à moi maintenant de les animer, de les faire parler sans en quitter une seule des yeux. Mais comment les faire parler depuis ma gorge muette ?

Le pouvoir de la pensée, celui de la parole, du Verbe, lui apparaissent comme les seuls pouvoirs possibles.
Il nous livre alors, au bout de ce temps long de l’écriture, et au delà de sa simple contemplation du monde, sa véritable captation, lente, son mouvement même, dont jaillit un rythme de vie étrange et beau : la langue de Guyotat, singulière, propre, inventée, d’une infinie poésie.

(1) Coquille initiale laissée apparente afin que le commentaire d’Andreossi conserve toute sa saveur.

Coma de Pierre Guyotat
Prix Décembre 2006
Mercure de France
240 p., 19 €
Lire le résumé

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A l'ombre des jeunes filles en fleurs – Albertine

proust2Dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur part en villégiature à Balbec, sur la côte, avec sa grand-mère.
Il y aperçoit un groupe de jeunes filles sportives et enjouées.
Elles le fascinent, il les attend, les guette ; tombe amoureux d’elles toutes à la fois.
Mais bientôt, l’une d’entre elles l’obsédera tout particulièrement : il s’agit d’Albertine.
Avant que ne débute véritablement cette longue histoire d’amour, il faudra que cette jeune fille, d’abord avec son groupe d’amies, lui soit présentée, par son ami le peintre Elstir.
La description qu’il fait de ce moment est aussi comique qu’universelle.

Je n’en aimais aucune, les aimant toutes, et pourtant leur rencontre possible était pour mes journées le seul élément délicieux, faisait naître en moi de ces espoirs où on briserait tous les obstacles, espoirs souvent suivis de rage.

Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avide de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentions que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle, que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sables des chemins, où pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan -, les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste, si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux.

Et cet atelier paisible avec son horizon rural s’était rempli d’un surcroît délicieux, comme il arrive d’une maison où un enfant se plaisait déjà et où il apprend que, en plus, par générosité qu’ont les belles choses et les nobles gens à accroître indéfiniment leurs dons, se prépare pour lui un magnifique goûter. Elstir me dit qu’elle s’appelait Albertine Simonet et me nomma aussi ses autres amies que je lui décrivis avec assez d’exactitude pour qu’il n’eût guère d’hésitation.

Sentant qu’il était inévitable que la rencontre entre elles et nous se produisit, et qu’Elstir allait m’appeler, je tournai le dos comme un baigneur qui va recevoir la lame ; je m’arrêtai net et, laissant mon illustre compagnon poursuivre son chemin, je restai en arrière penché, comme si j’étais subitement intéressé par la vitrine du marchand d’antiquités devant lequel nous passions en ce moment ; je n’étais pas fâché d’avoir l’air de penser à autre chose qu’à ces filles, et je savais déjà obscurément que, quand Elstir m’appellerait pour me présenter, j’aurais la sorte de regard interrogateur qui décèle non la surprise, mais le désir d’avoir l’air surpris – tant chacun est un mauvais acteur, ou le prochain, un bon physiognomoniste – que j’irais même jusqu’à indiquer ma poitrine avec mon doigt pour demander : « c’est bien moi que vous appelez ? » et accourir vite, la tête courbée par l’obéissance et la docilité, le visage dissimulant froidement l’ennui d’être arraché à la contemplation de vieilles faïences pour être présenté à des personnes que je ne souhaitais pas connaître.

Bonne lecture et bon week-end à tous !

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