Bien sûr, il nous faut accepter de lire ce français étrange, image de l’acadien du XVIIIème siècle, qui fait toute la saveur du Goncourt 1979, si on veut en apprécier toute la richesse. Il faudra renoncer à comprendre tous les mots tout de suite, et patienter en comptant sur la répétition pour saisir le sens de « bâsir », « devanteau » ou « dumeshui ». La plupart de ces mots toutefois se laisse découvrir aisément (« asteur », « obstineux », « défricheter »).
Pélagie-la-Charrette entreprend un voyage qui va durer dix ans, depuis la Géorgie américaine où elle a échoué au cours du Grand Dérangement, jusqu’à son pays d’origine, l’Acadie, sur la côte est du Canada. En 1755, les Anglais, qui avaient gagné ces terres à la France en ont purement et simplement déporté les habitants vers le sud, spécifiquement la Louisiane. Veuve, Pélagie, vingt- cinq ans après, organise le retour en compagnie de plusieurs familles à bord de charrettes tirées par des bœufs.
La traversée n’est pas sans risques, et si les familles connaissent mariages et naissances, la Charrette de la Mort les accompagne aussi, contée par le nonagénaire Bélonie, autre personnage majeur du roman. Une des fortes scènes, parmi les nombreuses aventures de la troupe, met en parallèles le sauvetage d’une charrette enlisée dans les marais et la lutte de Bélonie face aux juments de la Mort. Car les contes que les générations d’Acadiens se transmettent font partie intégrante de l’histoire.
Les personnages sont hauts en couleur, tel le capitaine de bateau Beausoleil, l’amoureux de Pélagie : « Des yeux ! Les gens de la mer ont une propension au bleu, c’est vieux comme le monde, et une tendance à creuser du regard, comme s’ils n’avaient jamais fini de fouiller l’horizon ou le firmament ». Telle la Catoune, jeune sauvageonne recueillie à bord de la charrette : « Pourquoi affubler de raison un être tout pétri d’instinct et d’intuition ? Catoune savait sans l’avoir appris qu’une pomme est une pomme, un homme un homme, et qu’un cercle carré, c’est le néant ».
Dans l’histoire du Goncourt la Canadienne Antonine Maillet inaugure le couronnement d’une œuvre écrite en français de l’étranger. Un français que l’on prend beaucoup de plaisir à lire, dont les mots inhabituels constituent une part de rêve de notre langue : « Et dans sa poche de devanteau, elle enfouit aussi des mots, des mots anciens aveindus a cru de la goule de ses pères et qu’elle ne voulait point laisser en hairage à des gots étrangers ; elle y enfouit des légendes et des contes merveilleux, horrifiques ou facétieux, comme se les passait son lignage depuis le début des temps ».
Andreossi
Pélagie- la-Charrette, Antonine Maillet
C’est dans la tête de Sigismond Pons que se passe presque toute l’action de ce roman prix Goncourt 1967. Sigismond déambule dans le quartier « des putes » de Barcelone, durant quarante huit heures, a une relation avec l’une d’entre elles, entre dans les bars, restaurants, lieux de prostitution, qu’il nous décrit avec beaucoup de détails.
Le Goncourt 1953 n’est pas un roman mais un recueil de six histoires qui ont pour point commun des relations entre hommes et animaux. Le propos est explicite dans les toutes dernières pages du livre : « A chaque instant la bête peut changer : nous sommes à la lisière. Il y le cheval dément, le mouton rage, le rat savant, l’ours impavide, sortes d’états seconds qui nous ouvrent l’enfer animal et où nous retrouvons, dans l’étonnement de la fraternité, notre propre face tourmentée, comme dans un miroir griffu ».
Merci Jean-Yves de nous faire partager cette soirée unique !
Sans doute l’euphorie de la Libération a prévalu dans l’attribution du Goncourt 1945 : il n’est pas certain que la littérature ait beaucoup gagné dans ce choix. D’une part la série de portraits villageois ne dépasse guère l’esquisse caricaturale, d’autre part les choix stylistiques d’écriture ont du mal à être appréciés par le lecteur d’aujourd’hui.
Ce n’est pas pour l’intrigue qu’on lira le Goncourt 1930, mais pour toutes ses qualités qui témoignent de la passion de Fauconnier pour un pays qu’il a découvert et qu’il veut nous faire connaître au plus intime. Ce n’est que dans les cinquante dernières pages que le lecteur peut se trouver pris par les péripéties d’un événement tragique qui permet au livre d’entrer complètement dans la catégorie « roman ». Et encore l’auteur s’amuse-t-il avec le genre : « Je ne sais pourquoi je raconte ces histoires de fourmis. Si j’écrivais un roman ce serait mieux à sa place au début. Mais je veux fixer ces derniers souvenirs de ma vie de planteur, sans doute parce que ce sont les derniers ».
Nêne est une jeune femme célibataire qui devient servante chez Corbier, agriculteur veuf, père de deux jeunes enfants. Nêne s’attache beaucoup à ces enfants et pense même, assez vaguement, que si elle se mariait avec le maître… Mais celui-ci est follement amoureux d’une belle couturière du village, Violette, aguicheuse d’homme s, dont le propre frère de Nêne, lequel, victime d’un accident du travail perd tout espoir de conquérir Violette.
La Grande Guerre était terminée depuis un mois lorsque le Goncourt 1918 a été attribué à Georges Duhamel, médecin engagé comme chirurgien juste à l’arrière du front. Seize chapitres constituent autant d’histoires racontées par un narrateur différent mais dont le trait commun est sa présence auprès de blessés et agonisants, parce qu’il est brancardier, soldat à la morgue, ou bien blessé lui-même.
C’est toujours avec beaucoup de plaisir que l’on revient à ImageSingulières, le festival de photographie documentaire organisé tous les ans à Sète. Commencer par découvrir le regard porté sur la ville par l’artiste invité à résidence, présenté à la Chapelle du Quartier Haut, demeure une belle entrée en matière.
Ici une vieille dame – que l’on retrouve d’ailleurs un peu plus loin dans un café – là un homme dont on ne voit pas le visage arborant son tatouage. Mais aussi un boucher en plein effort, des pêcheurs, un couple qui danse dans un bal de rue… Le format carré est identique, le noir et blanc fait ressortir de splendides jeux de lumières, le cadrage est libre de toute convention. Une beauté formelle loin de tourner à vide : tous ces personnages débordent de naturel, de simplicité, de sincérité, dans le droit fil d’une photographie humaniste qu’on aime retrouver.
Certains des clichés d’Anne Rearick ne sont pas sans rappeler le reportage effectué en 1931 par François Kollar, « La France travaille », exposé à la nouvelle Maison de l’Image Documentaire. Publiées à partir de 1932 en quinze fasicules, ces photos nous montrent avec une grande humanité également des hommes et des femmes en plein effort – ouvriers, paysans, repasseuses… – ou encore lors d’un moment de répit. Ce qui frappe le plus dans cet ample et très beau travail documentaire est le calme, la concentration mais aussi la dignité dont sont empreints les personnages.
A découvrir également à côté de bien d’autres propositions, l’aboutissement du projet participatif « La France vue d’ici » mené depuis trois ans en partenariat avec Mediapart, qui réunit plusieurs centaines de photos prises par plus de trente de photographes. De quoi suivre longuement le fil rouge de ce festival ImageSingulières 2017 : la France.




