L'Arracheuse de temps. Fred Pellerin

Fred Pellerin, L'Arracheuse de temps à l'EuropéenDécouvert hier soir sur la scène de L’Européen à Paris : Fred Pellerin, un Quebecois de 33 ans qui exerce le joli et singulier métier de conteur. Conteur pour adultes : chez Monsieur Pellerin, ça veut dire emporter, faire rire et émouvoir. Et Fred est aussi musicien et chanteur.
La disproportion entre le talent de l’artiste et l’exiguïté de la salle saute vite aux oreilles et aux yeux. Autant dire que l’ambiance était chaleureuse, avec sans doute quelques compatriotes attendris aux premiers rangs : cet ancien étudiant en littérature est devenu une star au Québec et on comprend pourquoi.
L’Arracheuse de temps est son quatrième spectacle ; il y conte une histoire fabuleuse tissée de légendes de son village, entendues depuis sa tendre enfance de la bouche de sa grand-mère, de son père et des vieux du coin. Dès la première phrase, on est suspendu à ses lèvres et à son sacré accent québécois, et, captivé, on ne lâche pas la corde pendant près d’une heure et demie. La pièce mélange personnages hauts en couleurs rudement bien croqués et fantastique des contes de fées, avec, pour le frisson, une Camarde qui ne manque pas de souffle… Le tout débordant d’humour (talent comique indéniable et jeux de mots en tout genre), d’inventions (néologismes adorables), de poésie et d’imagination.
Parfois ce très sympathique garçon pousse la chansonnette, empoigne la guitare ou la mandoline, si ce n’est l’harmonica, tandis que ses pieds battent le rythme avec éclat : là aussi, on sent que, justement, il en a "sous le pied". Il ne s’économise pas, et il n’en a pas besoin : du talent, il en a à revendre.

L’Arracheuse de temps
Fred Pellerin
L’Européen
5, rue Biot, Paris 17e
M°Place-de-Clichy. Tél. : 01-43-87-97-13
Du 1er au 6 juin samedi à 20 h 30 et dimanche à 17 heures
Places de 25 € à 30 €.

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Charles Avery – Onomatopoeia, part 1

Charles Avery, Le Plateau, Stone mouse sellers

Un planisphère, un serpent à bras, un objet exhumé d’un grenier : ainsi s’ouvre l’exposition de l’Écossais Charles Avery présentée au Plateau jusqu’au 8 août prochain.
Elle nous plonge dans le monde inventé par cet artiste de 37 ans aux multiples talents – sculpture, dessin, écriture – qui depuis 2004 dédie son œuvre a une seule entreprise The Islanders, archipel énigmatique dont Onomatopeia est la cité.

La visite s’apparente à la découverte de l’île mystérieuse. Des noms poétiques s’étalent sur le planisphère (Océan analytique, Mer de la clarté), des appellations étranges désignent de magnifiques bustes de bronze coiffés de chapeaux géométriques en papier ou en carton. Surtout, des dessins de très grand format nous racontent ce monde. Un des plus impressionnants présente le port d‘Onomatopoeia. Sur 2 m 40 de hauteur par 5 m 10 de large, s’entremêlent une foule abondante et variée, des animaux curieux, un vendeur de moules / œufs, des bâtiments plus ou moins désaffectés… Fourmillant de détails, le dessin s’examine à loisir dans tous ses recoins. Le trait est brillant, satirique, parfois très dur. Dans ses dessins magistralement composés comme dans ses sculptures, l’artiste allie les lignes souples et libres, réservées aux êtres vivants, aux formes géométriques, très présentes avec les énigmatiques chapeaux et l’architecture de la cité.

Ses textes nous en apprennent davantage sur son monde éclectique, contemporain et inquiétant : à quelques détails de science-fiction près, il ressemble beaucoup au nôtre, avec son Histoire (colonisation par les puissants, élimination des minorités, assimilation au groupe modèle dominant), société stratifiée, asservissement et stigmatisation des étrangers, pauvreté, création de valeur par la marchandisation, spéculation, addictions… Le tout dans un contexte de tourisme de masse moutonnier.

Mais si les extraits de récits d’explorateur (passionnants) de Charles Avery viennent éclairer ses créations graphiques et plastiques, leur lecture n’est pas un préalable nécessaire : les plaisirs de l’intrigue et de l’imagination n’en seront que plus grands en parcourant l’exposition du Plateau, la première exposition personnelle en France de Charles Avery. Un nom facile à retenir et une œuvre à découvrir… absolument.

Charles Avery – Onomatopoeia, part 1
Le Plateau – FRAC Ile-de-France
Place Hannah Arendt, à l’angle de la rue Carducci et de la rue des Alouettes
Paris 19ème
M° Jourdain (11) ou Buttes-Chaumont (7bis), bus 26 – arrêt Jourdain
Du mer. au ven. de 14 h à 19 h et les sam. et dim. de 12 h à 20 h
Jusqu’au 8 août 2010
Entrée libre

Charles Avery, Le Plateau, The bar of the one armed snake

Né en 1973 à Oban, en Écosse, Charles Avery vit et travaille à Londres. Il expose régulièrement dans des galeries en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Italie et à participé à de nombreuses expositions collectives, dont Altermodern pour la 4ème Triennale de la Tate et Walk in your mind à la Hayward Gallery, à Londres en 2009. Son travail a été présenté à la Biennale de Venise et à la Biennale de Lyon en 2007.

Rendez-vous au Plateau :
Chaque dimanche à 16 h visite guidée et gratuite de l’exposition
Jeudi 17 juin à 19 h 30, rencontre avec Charles Avery. Il s’entretiendra avec Nicolas Bourriaud, critique d’art et commissaire de l’exposition Altermodern de la Tate Triennal en 2009 et proposera une lecture de ses textes, récits d’expédition se rapportant au projet The Islanders.
Dimanche 27 juin à 18 h, visite avec Xavier Franceschi, commissaire de l’exposition

Images : Charles Avery Untitled (Stone Mouse sellers) 96 x 132,5 cm et Charles Avery Untitled (The Bar of the One Armed Snake), 2009 Pencil and gouache on board 124 x 164 cm Courtesy Pilar Corrias Gallery Photo Andy Keate

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Copie conforme. Abbas Kiarostami

Copie Conforme, le film

Arezzo, Italie. James Miller, britannique, vient présenter son essai sur la valeur, supérieure selon lui, de la copie sur l’original en art. Une Française, jouée par Juliette Binoche et que le film ne nomme pas, y tient une galerie d’art. Elle suit la conférence, puis emmène James dans un petit village de la campagne toscane.
Ils y passeront tout leur dimanche, et le spectateur avec, suivant mot à mot leurs échanges, seul ressort du film, en tant que tel dépourvu de narration, mais contenant un récit – celui de ce couple – totalement captivant.
De la galerie d’art à Arezzo au petit village, le couple se rend dans un musée, puis dans un café, puis au pied d’une statue, dans un restaurant, dans une église et enfin dans une chambre d’hôtel – avec une fin très ouverte dans celle-ci.
Le tout sur fond de noce quasi-continu, ce village étant un défilé de mariages, un arbre (œuvre d’art du musée) y étant réputé porter bonheur.
Cette succession de lieux structure fondamentalement le film : à chaque étape correspond une nouvelle avancée dans le récit du couple.

Au départ, l’on a affaire à un homme et une femme qui semblent ne pas se connaître, se découvrant au prétexte d’une conversation sur la copie et l’original, lui dans les ressorts classiques de la séduction (brin de philosophie, humour, histoires à raconter), elle davantage dans l’échange, l’argumentation, la construction.
Et puis à un moment très précis, la situation bascule : elle et lui se mettent à parler comme s’ils formaient un vrai couple, marié depuis quinze ans. Le système se met en place comme un jeu, dont le point de départ est l’apparence ; il devient progressivement de plus en plus sérieux, au point que l’illusion semble devenir la réalité des personnages, le spectateur se trouvant alors embarqué à son tour dans le balancement et les interrogations sur l’original et la copie. Paroxysme de cette implication, à la fin du film, les protagonistes semblent chacun à un certain moment s’adresser au spectateur en regardant directement la caméra.

Dire que ce film est passionnant est encore peu dire.
Ce qu’il exprime sur l’homme, la femme, le couple a une force et une résonance universelles. Les deux acteurs, dont William Shimell qui à la base n’est pas comédien mais un célèbre baryton, portent les dialogues avec une évidence époustouflante.
Mais au delà des mots, le travail que leur a fait conduire le metteur en scène iranien passe tout autant par les gestes et les corps. Sur ses hauts talons, dans sa robe tournoyante, Juliette Binoche, ultra-féminine semble en permanence en mouvement, à la recherche de l’équilibre perdu, en quête d’ancrage. Ce qu’elle parvient à rendre de son personnage évoque davantage l’incarnation que l’interprétation, tant son registre en termes d’émotions, de combativité et d’abandon est confondant de naturel. Autour du geste, se joue un jeu copie/original vertigineux avec la statue sur la place, une copie, mais dont l’original a l’humain pour modèle, et à laquelle la femme voudrait que l’homme se conforme dans son geste de protection, et qu’en outre l’homme d’un couple d’âge mûr, de façon paternelle, invite James à imiter.

Les jeux de l’illusion et du miroir sont infinis, tant métaphoriquement que visuellement, avec notamment un renvoi à tous les âges du couple : des nouveaux mariés, des jeunes retraités et enfin des très âgés pouvant à peine marcher – tous des couples très unis – vont successivement se manifester devant nos deux protagonistes.
Ici et là l’on suit les reflets, des édifices dans le pare-brise de la voiture – quelle beauté, de la statue sur la place dans le miroir d’un antiquaire (que l’homme évitera aussi soigneusement qu’il évite la statue elle-même), et enfin, dans l’un des touts derniers plans, reflet de James dans le miroir, tendu du coup au spectateur aussi. Que voit l’homme quand il se regarde dans la glace ? Mystère. Mais dehors sonnent les clochent, baignées dans une lumière toscane magnifique, et prolongées d’une vibration merveilleuse, qui semble ne finir jamais.

Copie conforme
Un film de Abbas Kiarostami
Avec Juliette Binoche, William Shimell
Durée 1 h 46

Juliette Binoche a reçu le prix d’interprétation féminine pour son rôle dans Copie conforme au festival de Cannes clôturé ce dimanche 23 mai 2010.

Photo © MK2 Diffusion

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Lola. Brillante Mendoza

Lola, Brillante Mendoza

La pluie tombe à seaux, dégouline partout sur Manille, rejoint le fleuve boueux. Une grand-mère (lola en philippin), haute comme trois pommes, toute plissée, menue, avance le long des trottoirs, tenant un petit garçon par l’épaule, un pauvre sac au bras, un parapluie de l’autre main. Il se retourne sans cesse sous le vent, on a mal pour elle. Mais elle continue, décidée, obstinée. Enfin elle s’arrête, on ne sait où dans la rue, près d’un mur. Tente d’allumer une bougie. Avec ce qui tombe, avec ce qui souffle, avec ce petit garçon plus curieux de regarder les autres enfants que d’aider sa grand-mère. Elle finit par y arriver, comment, on se le demande, cependant on a compris que c’est l’endroit où son petit-fils a été assassiné.
Mais lola Sepa n’a pas le temps de s’arrêter ni de s’écouter davantage ; il faut continuer, s’occuper du cercueil, des papiers. C’est difficile, il faut de l’argent, il faut savoir lire aussi parfois, il faut les mots.
Démunie, lola Sepa a pour toute richesse sa famille, ou ce qui lui en reste, et des amis, ou plutôt des voisins, enfin d’autres un peu moins pauvres qu’elle. Ils l’aident comme ils peuvent. Et puis aussi son obstination à accomplir ce qu’elle doit accomplir : organiser les funérailles de son petit-fils et lui rendre justice en faisant condamner le jeune homme qui l’a tué.
Celui-ci est déjà arrêté, en prison, il n’est peut-être pas un grand criminel ; il n’y a sans doute eu qu’une altercation de rue, un vol de téléphone portable qui a mal tourné. En tout cas, sa grand-mère à lui, l’autre lola du film, Puring, pense qu’il est bon garçon. Aussi opiniâtre que Sepa, tout ce qu’elle veut est porter de la nourriture à son petit-fils emprisonné et surtout trouver un arrangement avec lola Sepa pour éviter procès et condamnation. Elle tente de réunir l’argent nécessaire, dont le montant n’est jamais prononcé, mais dont on comprend qu’il est très élevé pour cette famille de vendeurs de légumes des rues de Manille.

Rien n’est dit, raconté ; Brillante Mendoza se contente de montrer, se tenant au plus près de ses personnages, caméra à l’épaule, tout près de cette ville pauvre, grisâtre. Il n’annonce jamais mais nous plonge immédiatement dans cette histoire, d’abord en intrigant le spectateur puis en le happant par la découverte progressive des personnages et de leurs ressorts. Découverte de la ville aussi, exotique dirait-on, mais dont les fonctionnements marchands, administratifs et politiques ne le sont pas tant que cela.
Au milieu de ce monde compliqué, les Lola font ce qu’elles peuvent. Opposées au début – comment pourrait-il en être autrement ? -, elles finiront par entrer en contact, et, comme toutes les grand-mères fatiguées du monde, à se parler, de leur santé, de choses comme ça ; tellement humaines, ces si simples Lola.

Lola
Un film de Brillante Mendoza
Avec Anita Linda, Rustica Carpio, Tanya Gomez
Durée : 1 h 50

Photo © Equation

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Crime et châtiment. Musée d'Orsay

Crime et châtiment, exposition au Musée d'Orsay, Robert Badinter et Jean ClairDeux mois après son inauguration, le souvenir de l’exposition demeure encore vif.
Comment oublier cette guillotine et ces grands tableaux accrochés les uns contre les autres montrant le sang versé, les corps mutilés, la tête qui roule : le meurtre et son implacable sanction ?
Ces meurtres privés et ces assassinats prescrits par nos lois, inlassablement livrés à la contemplation publique, de la Révolution jusqu’à la fin des années 30 (1) ?

Crime et châtiment, titre emprunté au roman de Dostoïevski se propose de mettre en lumière les approches artistiques du crime et de la peine de mort tout au long du XIX° et au début du XX° siècles.
Il apparaît assez rapidement que, plus encore que l’homme, la femme meurtrière a inspiré très largement les peintres, bien qu’elle fût tout à fait minoritaire parmi les assassins. La douzaine de tableaux du meurtre de Marat par Charlotte Corday et la section consacrée à la figure de la sorcière prouvent à quel point les fantasmes des artistes mêlaient violence, mort et érotisme.

Des tableaux de haut vol signés Géricault, Delacroix, Ingres, Goya, Moreau, Munch, Picasso… aux coupures de presse totalement terrifiantes (elles étaient faites pour), en passant par dessins et sculptures, cette exposition riche, dense, érudite s’avère bien à la hauteur de ses ambitions. Elle réalise la démonstration éclatante de la fascination que la mort de l’homme par l’homme exerce sur les artistes et le public, tous avides de gros plans et de détails.
Parmi les vitrines consacrées aux approches scientifiques, l’on retrouve avec effroi les fameux travaux physiognomiques de l’Italien Cesare Lombroso tentant d’établir avec forces études le lien irréfutable entre la forme du crâne, les traits du visage et la propension au crime, théories dont Degas (passionné par le crime en général) était friand, comme le montre sa Petite danseuse de quatorze ans présentée par l’artiste comme un parfait exemple de dangereuse dégénérée.

L’art interroge, met à distance, sublime. Mais ne fait pas écran au fond. On n’oubliera pas non plus la "Justitia" ni le "Ecce, le Pendu", bouleversants dessins à l’encre de Victor Hugo, ni cette porte de prison gravée dans les derniers instants du condamné, tout comme cette fameuse guillotine de noir habillée. L’immense Robert Badinter – l’initiateur de Crime et châtiment – et Jean Clair – son talentueux commissaire, à qui l’on devait la magnifique Mélancolie au Grand-Palais – y tenaient. Ils ont cherché cette machine infernale avec une opiniâtreté égale à celle qu’ils ont dû déployer pour faire accepter leur exposition. On rêverait de pouvoir y trouver un point final : hélas comme la chaise électrique d’Andy Warhol vient le rappeler, le châtiment suprême dans bien des Etats, y compris parmi les dits modernes, est encore d’actualité.

Crime et châtiment
Un projet de Robert Badinter
Commissariat général Jean Clair, de l’Académie française, conservateur général du patrimoine
Musée d’Orsay
Du mar. au dim. de 9 h 30 à 18 h, le jeu. jusqu’à 21 h 45
Jusqu’au 27 juin 2010
Entrée 9,50 € (TR 7 €)

(1) Contrairement à la période inaugurée avec la Révolution et ses exécutions sur la place qui portait son nom, devenue place de la Concorde, de 1939 à la fin des années 1970, les exécutions se sont déplacées à l’ombre des prisons.

Image : Théodore Géricault, Étude de pieds et de mains, 1818-1819, Montpellier, Musée Fabre © Musée Fabre de Montpellier Agglomération photo Frédéric Jaulmes

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Visage, mappemonde de l'au-delà. Yves Simon

Yves Simon, visageDans les pages Débats du quotidien Le Monde daté de ce jeudi 13 mai, l’auteur-compositeur-interprète et écrivain Yves Simon se place résolument, dans les ondulations actuelles du niqab et de la burqa, du côté du visage découvert.

Il le fait de la manière la plus élégante et poétique qui soit, en signant en un quart de page une ode au visage, de toute beauté, pleine de références et plus encore d’humanité.

A lire absolument et à faire partager.

Extraits :

Les visages sont des aimants, comment ne pas être tout simplement heureux de se délecter à une terrasse de café de les voir défiler comme au théâtre, sous nos yeux, deviner les gammes de sentiments et de tourments qui les envahissent, une naissance, une souciance, une jalousie, s’en repaître et se sentir en concordance avec eux – reliés -, en choisir un pour aussitôt l’oublier, ou alors y repenser, cette planète nous a touchés, on aurait pu, on aurait dû, appeler, courir, les choses vont si vite, et Proust qui s’émeut : "Ce regard avec lequel un jour de départ on voudrait emporter le paysage qu’on va quitter pour toujours." (…)
Les visages se rident, ils sourient, ils ravissent ou effraient, ils racontent au monde leur monde, ils sont Hermès sculpté par Praxitèle, Périclès par Crésilas, la Mélancolie, de Dürer, et la Séphora, de Botticelli, les effarés du Tres de Mayo, de Goya, et l’adolescent Rimbaud photographié par Carjat, ils nous percutent, ils nous hantent, ils nous émeuvent. (…).
Chaque visage est un morceau d’univers, un zeste de divinité, une parcelle de Dieu qui à Lui seul serait tous les visages. "Le visage est le lieu du sacré par excellence", dit l’anthropologue David Le Breton. Regarder un seul visage, c’est voir l’humanité tout entière, c’est entrevoir le ciel et les étoiles, se laisser happer par l’infini cosmos "dans un pur arrachement au quotidien, sans plus de référence au religieux".

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Edvard Munch jouera les prolongations

Pinacothèque de Paris, exposition Munch prolongée

On a dit ici tout le bien que l’on pensait de l’exposition « Edvard Munch ou l’anti-Cri » présentée à la Pinacothèque de Paris depuis fin février (lire le billet du 14 mars 2010).
Initialement prévue jusqu’au 18 juillet, l’exposition sera finalement prolongée jusqu’au 8 août 2010.
Au cours de ses deux premiers mois, l’exposition a attiré quelque 180 000 visiteurs, venus découvrir des œuvres présentées au public pour la première fois.
Ce succès a d’ailleurs suscité des demandes de reprises à l’étranger ; elles se concrétiseront à la Kunsthal de Rotterdam, où l’exposition sera présentée du 18 septembre 2010 au 21 février 2011.

Edvard Munch ou l’anti-Cri
Pinacothèque de Paris
28, place de la Madeleine – 75008 Paris
M° Madeleine, lignes 8, 12 et 14
Jusqu’au 8 août 2010
TLJ de 10 h 30 à 18 h (de 14 h à 18 h le 14 juillet)
Nocturne tous les mercredis jusqu’à 21h
Entrée 10 € (TR 8 € – tarif groupe 9,50 € avec audiophones)

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Equi'Wok

Equi'Wok designEn matière de fast-food, l’offre ne manque pas à Paris. Mais si on cherche à concilier rapidité et plaisir du palais, on a vite fait de tourner en rond et en vain, avec des choses insipides, artificielles, trop caloriques ou bien peu nourrissantes – l’un n’excluant hélas pas l’autre.
Il n’empêche, rythme de vie urbain et contexte économique de plus en plus serrés aidant, la vente à emporter ou à avaler sur un coin de table a explosé ces dernières années.

Conjuguer gastronomie et fast-food, tel est l’objectif de la nouvelle enseigne ouverte tout récemment rue Montorgueil : Equi’Wok propose de vrais plats cuisinés – neuf recettes plus le plat du moment, auxquels s’ajoutent trois salades et six desserts – le tout pour retrouver le goût du "fait maison". Le principe : des produits frais tous les jours, la préparation à l’avance des ingrédients qui doivent l’être (agneau mitonné, pâtes al dente…) et la réalisation du plat en une ou deux minutes à la commande grâce à la cuisson au wok. C’est bluffant (vraiment ultra rapide), diététique (les sucs sont déglacés au bouillon de volaille pour éviter d’ajouter du gras au moment de la saisie), facile à emporter et à déguster (fourchette ou baguettes et box blanche jetable), tout simplement bon.

Wok d'Equi'Wok, rue Montorgueil, ParisNourrissant et goûteux, le Paris Paris associe jambon blanc toasté, œufs brouillés, farfalles, fèves, champignons blancs et dés d’emmenthal ; le Nordik est élaboré à partir de saumon et de haddock fumés et d’orge bio ; le Mumbaï avec de l’épaule d’agneau confite, du riz basmati, du radis noir et du naan au fromage.

Si on veut compléter par un dessert, on peut choisir des poirées pochées à la verveine et cardamone ; de petites brochettes de fruits croustillantes ; ou encore, plus gourmande, la mousse au chocolat blanc et noix de Pécan… Le tout dans un joli cocon blanc moderne signé du designer Mathieu Lehanneur et orchestré par Antoine Magnier, conseiller culinaire qui a passé douze ans chez Ducasse. Miam.

Equi’Wok
84, rue Montorgueil – Paris 2ème
Woks à partir de 7,40 €, formule à 8,90 €

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Des hommes. Laurent Mauvignier

Des hommes, Laurent Mauvignier, Editions de MinuitLe roman commence par l’anniversaire de Solange, soixante ans, dans la salle des fêtes du village. Description minutieuse, lente, d’une scène qui va agir comme un détonateur : Bertrand, surnommé Feu-de-bois parce qu’il en porte l’odeur âcre à laquelle s’ajoutent celles de l’alcool et de la crasse, un marginal haineux et entretenu offre à sa soeur Solange un bijou dont tous se demandent comment il a pu le payer.
Réactions hostiles du groupe, méfiant et jaloux à la fois, gêne de Solange, la seule peut-être à connaître les tenants secrets de ce geste – sentiments de son frère, origine lourde de l’argent.
Contre-réaction agressive de Bertrand, qui s’en prend à un ami de Solange, Chefraoui : "Et lui… Il a le droit d’être là… le bougnoule".

Cette montée en tension souverainement menée par Mauvignier fait resurgir à la surface d’autres tensions, d’autres haines et d’autres souffrances trop superficiellement enfouies : celles de la guerre d’Algérie, à laquelle ont participé Rabut, le narrateur de la fête, son cousin Bertrand – le fameux Feu-de-bois – et un certain Février, plus tard narrateur à son tour.
Comment restituer la force destructrice que les douleurs passées, non dites et non reconnues irradient plusieurs décennies après ? Laurent Mauvignier – mû par une quête personnelle autour du suicide de son père (1) – le fait de façon bouleversante dans ce très grand roman.
De la fête, l’on glisse dans ce terrible après-fête, dont l’épisode de la broche a sonné l’ouverture, avec les sombres pensées, l’inquiétude, le silence et les pauvres mots. De cet aujourd’hui raconté au passés l’on passe à la Guerre d’Algérie. Racontée au présent. Peur, fatigue, questionnement, tout est là : Il pense que parmi les hommes et les femmes qu’ils croisent dans la rue certains veulent sa mort, à lui et à tous ceux qui portent l’uniforme. Mais en même temps tout ça lui paraît faux parce que le soleil et la ville sont là, qu’on entend des conversations de rien, des rires, de la vie, c’est toute une ville qui bat, le bruit des moteurs des voitures et des scooters, un homme assis devant sa petite boucherie qui regarde des enfants jouant au foot sur une placette, les pieds nus, avec une boîte de conserve qui roule dans un bruit affreux et parfois s’arrête en silence dans les cartables et les chandails qui servent de filet. Est-ce que c’est ça, la guerre ?. Plus loin : La vérité, c’est l’humiliation, et puis, venant conclure un long paragraphe digne de Céline : Voilà ce qu’on veut, qu’on en finisse.

Est-ce à cause de la guerre et de ses horreurs que les deux cousins se battront à Oran dans un bal lors d’une permission, ou pour des histoires personnelles qui s’entremêleront à la Grande histoire ? Quarante ans après, que reste-t-il de tout cela ?
Et comme un con, moi, à soixante-deux ans, comme un gosse j’ai eu peur du noir, il m’a fallu allumer, me redresser et me relever et sortir de la chambre, passer de l’eau sur mon visage, se rafraîchir, oui se rafraîchir la mémoire aussi alors qu’enfin on voudrait juste que la mémoire nous foute la paix et qu’elle nous laisse dormir. J’ai repensé à tout ça, et je me disais, qu’est-ce qui m’a échappé ? Qu’est-ce que je n’ai pas compris ? Il faut bien que quelque chose soit passé tout près de moi, que j’ai vu, vécu, je ne sais pas, et que je n’ai pas compris.

Des hommes
Laurent Mauvignier
Les Éditions de Minuit, 2009, 288 p., 17,50 €

(1) Dans une interview pour le magazine Page de septembre 2009, Laurent Mauvignier se livrait ainsi :
"C’est très intime ce que je vais dire, mais ça participe de ce qui a fait naître ce livre -, il y a eu le suicide de mon père quand j’étais adolescent, et les questions qui sont venues plus tard : et si la guerre d’Algérie avait participé de sa mort ? Ces photos seront-elles toujours muettes, le seront-elles forcément toujours ? J’avais besoin de tourner autour de ce vide, qui n’est pas seulement personnel, mais que beaucoup d’autres ont connu. C’est quelque chose de la mémoire de nos pères, pour reprendre le titre d’un film d’Eastwood, que j’ai voulu aller chercher".

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Mammuth. Gustave Kervern et Benoît Delépine

Mammuth, Gérard Depardieu

Depuis longtemps, Gérard Depardieu ne nous avait autant ému. Sobre, simple, il est Serge Pilardosse dans le dernier film de Gustave Kervern et Benoît Delépine, les réalisateurs de Louise-Michel.

Les soixante ans sonnés, Mammuth (surnom de Serge, et aussi de sa moto) quitte son dernier lieu de travail, une entreprise de charcuterie dans laquelle il a passé dix ans. La scène inaugurale – Mammuth transportant un porc entier sur son épaule – impressionne et déjà surprend, à la fois par la pellicule qui renvoie à la photo des années 1970, et par la manière de filmer, très proche physiquement mais un peu décalée, presque poétique. S’en suit une désopilante scène de pot de départ en plan fixe, où un patron lit péniblement un discours consternant, mais fort réaliste, pendant que les collègues de Serge "scrunchent" des chips avec une régularité magnifique. C’est alors que, le discours enfin terminé, le chef dit devant les gobelets en plastique : "La fête peut commencer". En quelques minutes, sur le monde du travail, sur la manière dont on traite les salariés, beaucoup de choses sont dites.

Apparaît ensuite Yolande Moreau, Catherine l’épouse de Serge, et son travail à elle, employée d’un supermarché. Leur maison : petite. Leur relation : sans étoiles. Ce ton doux-amer, tragi-comique fera au fur et à mesure du film toute sa place à la cruauté du monde dans lequel Mammuth est livré. Serge a travaillé depuis plus de quarante ans mais comme il n’a pas toujours été déclaré par ses employeurs, il lui manque quelques bulletins de salaire pour faire valoir ses droits. Il s’en va chercher quelques papelards de remplacement sur sa moto et sur les routes des Charentes.

Mammuth n’a pu connaître que le travail, celui des exécutants, et n’en n’a pas tiré de honte. En chemin, on voit que son sort est celui des démunis à tous points de vue, de ceux qui sont et resteront faibles dans cette société dominée par les bien-nés et les malins.
C’est fort et douloureux, et aurait pu n’être que cela si les réalisateurs n’avaient pas suivi par ailleurs une autre veine : celle de l’histoire personnelle et affective de Serge, que l’on ne déflorera pas. Grâce à cet autre cheminement-là, dont l’intersection est la rencontre avec Mlle Ming (même nom à la ville, proprement prodigieuse), le seul personnage désigné comme anormal mais peut-être pas le plus déséquilibré quand on y songe, on verra Mammuth se réaliser, intérieurement, amoureusement, comme pour s’épanouir enfin, occuper toute la place dans son éléphantesque carcasse.

Mammuth
Un film de Gustave Kervern et Benoît Delépine
Avec Gérard Depardieu, Yolande Moreau, Anna Mouglalis, Isabelle Adjani, Miss Ming, Benoît Poelvoorde
Durée 1 h 32

N.B. : sur la mystérieuse Miss Ming, lire l’article de Libé

Photo © Ad Vitam

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