Le lièvre de Patagonie. Claude Lanzmann

Le lièvre de patagonie, LanzmannLe lièvre de Patagonie est une pierre précieuse aux facettes multiples.
On dévore les Mémoires de Claude Lanzmann comme on est pris, sans pouvoir s’arrêter, dans les très bons romans. Et ce que l’on y trouve surprend à chaque page.

Il y a d’abord le « montage » du livre (son auteur n’est pas un grand cinéaste pour rien), dont on se demande comment il est fait, à la fois thématique et globalement chronologique, mais avec des bonds en avant et en arrière d’une souplesse telle que la lecture s’effectue avec une constante fluidité. Lanzmann a l’agilité de l’animal qu’il semble avoir choisi pour totem et sous le signe duquel il a placé ses Mémoires.

Agilité, mais pas seulement. Claude Lanzmann est aussi doué d’une énergie, d’une robustesse (de combien d’accidents s’est-il remis ?), d’une opiniâtreté et d’un courage à toute épreuve. Ses engagements en sont la démonstration.

Car Lanzmann – et c’est ici l’un des intérêts du livre – né en 1925, a traversé le XXème siècle les yeux grands ouverts sur le monde, l’esprit en alerte et le corps en mouvement. Son histoire se confond bien souvent avec la grande Histoire.
Pendant l’Occupation, étudiant à Clermont-Ferrand, il a à peine 18 ans quand il s’engage dans la Résistance. De retour à Paris, il se plonge dans les lettres au lycée Louis-le-Grand, côtoie les grandes figures intellectuelles de l’après-guerre, dont Gilles Deleuze, Michel Tournier… Jean Cau son grand ami lui fait rencontrer Jean-Paul Sartre lorsqu’il en devient le secrétaire. Simone de Beauvoir n’est pas loin ; c’est le coup de foudre et le début d’une vie conjugale passionnée (la seule que Simone de Beauvoir ait connue) de sept années, avant de se transformer en une profonde et indéfectible amitié.

Devenu journaliste en écrivant un reportage fouillé à la suite d’un long séjour à Berlin, entré dans le giron d’Hélène et Pierre Lazareff qui régnaient alors sur la presse, mais s’en s’interdire de travailler en même temps, à l’invitation de Sartre, pour les Temps Modernes (dont il est aujourd’hui le directeur), il exerce son métier en allant systématiquement se rendre compte par lui-même. Et, voyageur infatigable, il examine toujours ses propres engagements à la lumière de ce qu’il voit et entend. Signataire du Manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission pendant la guerre d’Algérie, il prendra ensuite ses distances avec le FLN. En Chine, en Corée du Nord, en Israël, en Egypte, il n’a cessé d’aller au devant des gens et de les écouter.

Car Claude Lanzmann est avant tout – autre point qui rend ses Mémoires si passionnants – un amoureux de l’humain. Ce sont les pionniers d’Israël qui lui ont fait aimer Israël. C’est parce qu’un ministre le lui a demandé et qu’il était épris d’une Allemande vivant en Israël qu’il a décidé de se lancer dans Shoah, même si le film qu’il a en définitive réalisé ne tient qu’à la vision qu’il en avait lui-même. La dernière centaine de pages du livres, consacrée à cette entreprise qu’il a portée pendant douze ans, constituent à elles-seules un document captivant.

Si sa sensibilité et son humanité se lisent à chaque page, elles éclatent de façon bouleversante lorsqu’il évoque sa sœur Evelyne, comédienne d’une intelligence vive, très belle mais mal aimée, suicidée à 36 ans ; ou encore sa mère, avec qui les relations n’ont pas toujours été simples mais à qui il rend dans ces lignes un très bel hommage. Ou quand il parle de Sartre, à qui il a voué une amitié et une admiration sans faille malgré l’éloignement idéologique à partir de la fin des années 1960, et plus encore de Simone de Beauvoir, dont il dit « L’écoute la transfigurait, son visage se faisait humanité pure, comme si sa capacité à se concentrer sur les problèmes de l’autre la délivrait de son souci, de sa propre angoisse et de la fatigue de vivre qui ne la quitta pas après la mort de Sartre ».

C’est une énième brillante facette de ces Mémoires : ces portraits personnels, qui n’ont rien d’hagiographies, mais auxquels au contraire on croit comme si on avait soi-même connu ces grands aujourd’hui disparus. En cela, Le lièvre de Patagonie constitue aussi un magnifique témoignage, dont l’écriture est, de surcroît, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, d’une finesse et d’une précision tout à fait remarquables.

Le lièvre de Patagonie
Claude Lanzmann
Gallimard, 2009 (558 p., 25 €)

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