Élisabeth Louise Vigée Le Brun enfin exposée

Elisabeth Vigée Le Brun, Autoportrait au chapeau de paille
Elisabeth Vigée Le Brun, Autoportrait au chapeau de paille

Les amateurs de belle peinture ne passeront pas à côté de la première exposition monographique jamais consacrée à Élisabeth Louise Vigée Le Brun (1755-1842), à voir au Grand Palais à Paris jusqu’au 11 janvier 2016.

Comptant parmi les plus grands portraitistes de son temps, elle fut aussi la seule femme que notre époque a gardé en mémoire.
Elle avait du talent à revendre, a beaucoup travaillé (elle a peint quelques 670 tableaux), a su s’entourer, faire connaître son art… Elle a dû aussi beaucoup voyager. C’est peut-être ce qui explique qu’aujourd’hui ses tableau sont un peu partout, en Europe bien sûr, mais aussi de l’autre côté de l’Atlantique, dans des collections publiques et privées, comme en témoignent les origines des près de 130 œuvres, pour l’essentiel des peintures, mais aussi quelques admirables pastels, fusains et sanguines réunis sur deux niveaux des galeries du Grand Palais.
Une vaste exposition, donc, bien faite, qui conduit le visiteur à découvrir l’ensemble de l’œuvre de la portraitiste, de manière chronologique et thématique, et se faisant, suivre sans vie dans son contexte historique. Car le destin d’Élisabeth Louise Vigée Le Brun est pour grande partie lié à l’évolution du régime en France.
Fille d’un pastelliste reconnu, le premier à reconnaître ses dons, à l’instruire et à l’encourager dans son art, Élisabeth Vigée doit dès l’âge de 12 ans lorsqu’elle perd son père poursuivre son apprentissage en se tournant vers d’autres proches, les ateliers et les tableaux de maître. Mais son talent de portraitiste lui vaut rapidement le succès, qui reçoit son couronnement lorsqu’elle devient peintre officiel de la reine Marie-Antoinette en 1778.
Elisabeth Vigée Le Brun, La Paix ramenant l'Abondance
Elisabeth Vigée Le Brun, La Paix ramenant l’Abondance

Particulièrement habile dans cet « art du portrait à la Française », elle sait à la fois respecter une certaine ressemblance tout en amendant « la nature » de ce qu’il faut pour que modèle soit flatteusement représenté. Courtisane, petite bourgeoise ayant accédé aux plus hautes strates de la société grâce à son art, ses connaissances et celles de son époux Le Brun, marchand d’art, ses ambitions n’en sont pas pour autant artistiques. Elle aime surprendre (elle enfreint les conventions en représentant la Reine en robe de « de gaulle », c’est-à-dire en simple robe d’intérieur de coton blanc). Elle aspire aussi à dépasser les limites du portrait pour accéder à la peinture d’histoire, noble entre toutes, qui n’était guère accessible aux femmes peintres. Pourtant, c’est avec une belle allégorie (La paix ramenant l’abondance, Louvre) qu’elle est admise, en 1783, à l’Académie royale de peinture et de sculpture.

Elisabeth Vigée Le Brun, La Reine et ses enfants
Elisabeth Vigée Le Brun, La Reine et ses enfants

En 1787, alors que la popularité de la Reine est en berne, elle est chargée de réaliser un grand tableau la montrant entourée de ses enfants. Il faut dire que l’année précédente elle avait livré un très émouvant autoportrait avec sa fille, dans une composition rappelant les vierges à l’enfant de Raphaël – un des nombreux tableaux où, dans la veine rousseauiste de l’époque, Élisabeth Vigée Le Brun a parfaitement su saisir la fraîcheur de l’enfance et la tendresse du lien maternel. Mais l’impressionnant tableau La Reine et ses enfants ne convainc pas à l’époque : pas assez d’amour maternel sur le visage d’une reine encore entachée par l’affaire du collier. En 1789, Vigée Le Brun, artiste de cour, se trouve en mauvaise posture. Début octobre, elle fuit Paris pour rejoindre l’Italie. Pour quelques mois pense-t-elle. Mais les événements sont ceux qu’ils sont et, d’Italie, elle se rend à Vienne, puis de Vienne à Saint-Pétersbourg… son exil durera plus de douze ans. Partout cependant, elle parvient à se faire une clientèle dans les cercles choisis et à vivre de son art jusqu’à son retour en France. Sous l’Empire, elle continuera à peindre les portraits de l’aristocratie européenne et, au soir de sa vie, couchera sur le papier d’épais Souvenirs.

La visite de l’exposition est un éblouissement. Transparence et éclat des carnations, fraîcheur des chairs, expression des regards, soin apporté au traitement des étoffes, splendeur des couleurs, élégance, sensualité, tendresse… face à chaque portrait c’est une personne que l’on voit, malgré l’aspect évidemment très présent de tout ce qui fait les « attributs » de la personne (et qui marque son rang dans l’échelle sociale). Et si elle réussissait merveilleusement les portraits de femmes et d’enfants, elle n’était pas moins douée pour représenter les hommes. Pour n’en citer qu’un, le superbe portrait du peintre Joseph Vernet. Enfin, ses nombreux autoportraits témoignent de la beauté de Mme Vigée Le Brun, une beauté qu’Augustin Pajou a parfaitement restituée en un magnifique buste en terre cuite (Louvre).
Élisabeth Louise Vigée Le Brun
Jusqu’au 11 janvier 2016
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L'Antiquité rêvée au Louvre

Fragonard, Le grand prêtre Corésus se sacrifie pour sauver Callirhoé

C’est un XVIII° siècle tout en contrastes que l’on parcourt au fil de la riche exposition présentée au Louvre jusqu’au 14 février prochain. Sculptures, peintures, gravures et même mobilier s’y côtoient pour montrer les différents aspects de cet engouement pour l’Antique que l’on a trop souvent, à tort, réduit au "Néo-classicisme".

Longtemps associé aux fouilles de Pompéi et d’Herculanum à partir de 1738, le retour au style de l’art Antique leur est en réalité antérieur, né de la volonté, au début du XVIII° de repousser le style Rocaille, jugé peu sérieux : après ses errements fantaisistes, il est temps de retrouver les canons esthétiques et les lignes architecturales de l’art gréco-romain, ce qui est l’occasion de revenir aussi à son inépuisable source de sujets mythologiques.

Des sculpteurs comme Edmé Bouchardon, Augustin Pajou, Johan Tobias Sergel réinterprètent ainsi les grandes figures du panthéon classique.
L’Amour taillant son arc dans la massue d’Hercule de Bouchardon s’impose par la douceur de son expression, ses textures soignées (le rendu des plumes des ailes donne envie de les toucher), sa pose délicate, l’harmonie de l’ensemble.

Les artistes de l’époque ont presque tous fait leur Grand Tour en Italie, certains s’y sont même installés de nombreuses années, et cela se voit.
Du coup, leurs œuvres, loin d’être toutes néo-classiques, sont pour certaines aussi bien marquées par le baroque. On pense beaucoup au Bernin, face au Neptune de Pajou ou à la Venus marine du britannique John Deare…

Hormis les motifs mythologiques, les peintres se plaisent à figurer les chefs d’œuvre emblématiques de la Rome antique : Hubert Robert a peint le Panthéon, montrant d’ailleurs un intérieur assez curieux, plus ovale que rond, et très éclairé… Il a aussi mis en scène la découverte du Laocoon, en plaçant le célèbre groupe dans une belle et immense galerie sans rapport avec le site sur lequel il a été découvert. Le titre de l’exposition, L’Antiquité rêvée prend tout son sens.

Mais en peinture également, la multiplicité des styles reste le plus frappant : ici chez Greuze pointe l’influence de Poussin (dont est exposé Le Testament d’Eudamides venu de Copenhague), là avec David éclate l’exaltation des vertus classiques (Le serment des Horaces), alors que Füssli et son célèbre Cauchemar annoncent avec quelques autres la tentation du sublime et du fantastique du XIX°.

Où classer dans tout cela le grandiose tableau de Fragonard Le grand prêtre Corésus se sacrifie pour sauver Callirhoé ? A sa propre et magnifique place où, sur un autel délimité par de larges colonnes antiques, Fragonard raconte la légende de Corésus, grand prêtre du temple de Dionysos qui préfère se donner la mort plutôt que de sacrifier la jeune fille qu’il aime. Lors de sa recension du Salon de 1765, Diderot a longuement évoqué cette œuvre, dans des termes tout à fait oniriques.
Il est vrai qu’avec sa composition époustouflante, sa théâtralité, son étonnante lumière, la délicatesse de ses teintes, la variété et la force de ses expressions, deux siècles et demi après, le tableau ne finit pas de fasciner, tant il est dense de littérature, et d’une richesse picturale inouïe.

L’Antiquité rêvée. Innovations et résistances au XVIIIe siècle
Musée du Louvre
Hall Napoléon
TLJ sf mardi, de 9 h à 18 h, les mercredi et vendredi de 9 h à 22 h
Jusqu’au 14 février 2011
Catalogue, Gallimard/Musée du Louvre, 504 p., 45 €

Jean-Honoré Fragonard (Grasse, 1732 – Paris, 1806), Le grand prêtre Corésus se sacrifie pour sauver Callirhoé, Salon de 1765 © Musée du Louvre/A. Dequier – M. Bard

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