Film Socialisme. Jean-Luc Godard

Film socialisme, Jean-Luc GodardNul besoin d’un récit au sens traditionnel, nul besoin de tout comprendre pour aimer.
Pendant 1 h 40, Jean-Luc Godard montre des images et donne à entendre des mots, des bruits, de la musique, voire des dialogues entiers. D’abord sur un paquebot de croisière, où l’enchaînement des images (magnifiques) est tel qu’il évoque un clip : c’est la première partie, intitulée Des choses comme ça. Puis il s’attarde auprès de la famille Martin, dans le garage qu’elle tient et dans sa maison : c’est Notre Europe, où il donne largement la parole aux enfants. Enfin, reprise d’un rythme plus rapide dans Nos humanités, avec des pans d’histoires et d’Histoire (la nuance semble l’objet même de l’interrogation de Godard) autour de l’Egypte, la Palestine, Odessa, Hellas, Naples et Barcelone. Autant d’étapes de la croisière en Méditerranée du début, la boucle se boucle. Et aussi cette mention, parmi les textes du film, selon laquelle il y eut un groupe de Résistants près de Toulouse, dont le nom était Martin.

La part absconse de Film Socialisme faite, son propos ne saurait totalement échapper. Et ce discours-là n’est pas seulement dénonciation d’un monde gouverné par l’argent ("Les hommes ont inventé l’argent pour ne pas avoir à se regarder dans les yeux" fait-il dire à l’économiste Bernard Maris), d’une Histoire chargée de crimes commis par les régimes totalitaires et de mensonges. Jean-Luc Godard tient aussi un propos tourné vers l’avenir, passant le micro aux plus jeunes pour demander quelques comptes à leurs aînés et les secouer de questions, notamment "Quo vadis Europa ?". En eux, il concentre la musique, la lecture (Florine lit Les illusions perdues de Balzac appuyée contre la pompe à essence, un lama à ses côtés), la peinture (son petit frère peint un paysage de Renoir). La liaison avec le passé est très présente tout au long du film. La multitude d’images, l’époustouflant montage, tous les choix de Godard font lien avec l’Histoire. Celle des origines de notre civilisation autour du bassin méditerranéen, l’Egypte, Jérusalem, la Grèce antique, mais aussi la Renaissance, mais aussi le XXème siècle. Vision du monde bien sûr ; l’entassement de personnages de toutes nationalités sur le paquebot de croisière est un médium fort efficace pour l’embrasser, montrer sa globalisation qui ne fait ni unité ni égalité.

Tout cela, Godard l’ancre formidablement dans l’époque d’aujourd’hui. Sa mise en scène est à cet égard une signature de son approche contemporaine. Toutes sortes d’images s’entremêlent : des siennes en haute et basse définition aux images prises avec appareil photo ou récupérées sur Internet, des images d’une grande pureté aux images les plus floues, de l’enchaînement trépidant aux longs plans séquences, des extraits de télévision aux films d’archives… Godard dresse un état des lieux, un état de l’art de l’image et il semble que lui seul pouvait le faire. Comme lui seul ramasse en un seul film le poids des médias, des écrans individuels et du numérique ; l’héritage culturel, la philosophie et les sciences ; la France pays où l’on ne peut plus dire être mais seulement avoir ; l’Europe qui se cherche ; l’Afrique oubliée ; l’argent ; le vent, le soleil et les arts, Joan Baez et Alain Bashung. Rien de moins qu’une vision du monde, brillante, captivante.

Film Socialisme
Réalisé par Jean-Luc Godard
Avec Catherine Tanvier, Christian Sinniger, Agatha Couture
Durée 1 h 42

Facebooktwittergoogle_plus

Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard. Alain Fleischer

Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, Alain FleischerLorsqu’on annonce Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, on voit les yeux de ses interlocuteurs s’arrondir comme sous l’effet d’une trouble frayeur. Si le cinéaste a sa renommée, l’homme a aussi la sienne, et elle moins flatteuse que la première. Alain Fleischer n’en a eu cure, qui est allé "s’y coller", recueillir auprès du grand maître, à sa demande, ses réflexions sur le cinéma et l’image.

Le premier mérite d’Alain Fleischer, cinéaste, photographe, écrivain et directeur de l’école d’art audiovisuel du Fresnoy à Tourcoing, qui n’ose pas appeler "film" son documentaire, est de n’avoir pas voulu retirer son pied, une fois glissé dans la porte de M. Godard. Le tournage a duré un an et demi, dans des conditions pas toujours faciles, avec un refus de la part de l’artiste de tout dispositif cinématographique autour de lui. L’image est donc brute, presque artisanale.

Mais le plus grand mérite de l’opiniâtre Fleischer est d’avoir réussi, malgré l’aspect parfois décousu de son film, et malgré les difficultés inhérentes au discours même de Godard, souvent plein de détours, à réaliser un documentaire passionnant même pour les non-initiés. Cette réussite tient sans doute à la distance, intellectuelle comme affective, que le réalisateur a su garder vis-à-vis de son personnage, évitant l’exercice d’admiration comme la facilité d’un portrait à charge.

Jean-Luc Godard est successivement dans sa maison et dans son studio en Suisse, puis au Fresnoy, visitant une exposition d’installations vidéos des étudiants de l’école, et enfin dans sa propre exposition (avortée) au Centre Pompidou en 2006.
Evidemment, il délivre sa vérité, fait la leçon à des étudiants tour à tour captivés et perplexes, martelant entre deux tétées de cigare que le cinéma est ce qui doit montrer ce que seule la caméra peut montrer ; que le cinéma doit révéler de l’Homme un aspect jusqu’alors inconnu à lui-même ; que la caméra n’est pas une certitude mais un doute, etc. Cahin-caha, il y a toujours à prendre et à apprendre chez cet immense théoricien.

Au cours de conversations avec le producteur Dominique Païni, les critiques Jean Narboni et Christophe Kantcheff, les cinéastes Jean-Marie Straub, Danièle Huillet et André S. Labarthe, l’on aime écouter le brillant orateur et penseur, l’on s’amuse aussi à relever ses contradictions ou son chic pour "botter en touche" sans en avoir l’air lorsqu’il se sent pris dans le filet de son interlocuteur.
Car en définitive, c’est un Godard très humain, voire émouvant qu’Alain Fleischer nous donne à voir et à entendre, doutant plus qu’il n’y paraît (malgré ses jugements tranchants), y compris de son propre travail ; ne cessant de réfléchir et de créer ; homme âgé constatant le passage à une époque qui ne lui appartient plus ; rendant hommage aux pionniers du cinéma et à l’Histoire ; et, à la toute fin du film, regrettant, dans les larmes, de n’avoir pas été suffisamment compris et "reconnu"

Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard
Filmés par Alain Fleischer
Durée 2 h 05
Photos et extraits sur www.editionsmontparnasse.fr

Au Reflet-Medicis – 3, rue Champollion – Paris 5°
Séance tous les soir jusqu’au 3 février
puis hebdomadaire du 4 février au 12 mars
Séance du jeudi suivie d’un débat pendant les 2 mois de programmation :
29 janvier : Arnaud des Pallières, cinéaste
5 février : André S. Labarthe, cinéaste
12 février : Catherine Millet et Jacques Henric, écrivains
19 février : Sarkis, artiste
26 février : Nicole Brenez, essayiste, réalisatrice et professeur de cinéma
5 mars : Alain Bergala, essayiste, réalisateur et professeur de cinéma
En mars : Jean Nouvel, architecte

Au Fresnoy à Tourcoing, semaine du 4 février

Au Cratère à Toulouse, semaine du 4 mars
rencontre prévue le 7 mars avec Dominique Païni et Alain Fleischer

A l’Institut de l’Image à Aix-en-Provence, séance spéciale le 9 mars
présentée par Marc Cerisuelo, professeur d’histoire et d’esthétique du cinéma à l’Université de Provence

A venir :
Au Concorde à Nantes Au Café des Images à Hérouville Saint-Clair
Au CNP Odéon à Lyon…

Facebooktwittergoogle_plus