Les ombres errantes. Pascal Quignard

les-ombres-errantesRevoici un billet maglm, avec le 21ème épisode des Goncourt. Cette semaine : Pascal Quignard ! Merci à Andreossi pour ce très beau billet !

Mag

PS  : et si vous aussi affectionnez cet auteur singulier et passionnant, n’hésitez pas à lire les billets sur deux autres des écrits de Pascal Quignard : Inter et Triomphe du temps.

Le prix Goncourt 2002 n’est pas un roman. « Les ombres errantes » est un livre composé d’un ensemble de réflexions (quelquefois développées par de petits contes), dispersées en cinquante- cinq chapitres. Le volume est le premier de la série nommée « Dernier royaume ». Pourquoi ces titres ? L’auteur s’en explique : « A Paris Richelieu fit venir son luthiste et lui demanda d’interpréter la chaconne intitulée Le dernier Royaume. Puis il joua les Ombres qui errent, pièce dont François Couperin reprit le thème principal sous le nom Ombres errantes dans son dernier livre pour clavecin ».

La phrase citée est exemplaire des œuvres (lorsqu’elles ne sont pas des romans) de cet auteur : érudition, histoires du passé, et… incertitude sur la véracité historique de ce qui nous est conté. Mais nous ne devons pas oublier que nous sommes dans la littérature et non dans l’histoire, aussi ce jeu avec le passé constitue l’intérêt même de ses livres, et lorsque nous sont racontées de « belles histoires », la question de l’authenticité ne se pose plus.

Nous lisons donc des variations sur ce thème des ombres, manifestations discrètes du monde qui intéresse Pascal Quignard, pour lequel l’obstacle majeur à la visibilité des événements premiers sont les images. Il s’appuie, pour suggérer la présence de ses ombres qui errent, sur le corpus dans lequel il a l’habitude de puiser : « Le passé, les tombes, la mémoire, les histoires, les langues anciennes, les livres qui furent rédigés autrefois, les traditions religieuses, politiques, artistiques, individuelles, qui furent délaissées, arrachés à l’entrain légendaire qui les avait mis les uns après les autres au jour, sont à jamais disjoints du réel ».

Ce travail pour faire approcher un univers dont les apparitions sont fugaces, qui est resté à l’écart du projet moderne, aussi éloigné que possible des thèses du progrès, l’écriture peut le réaliser : « Eprouver en pensant ce qui cherche à se dire avant même de connaître, c’est sans doute cela, le mouvement d’écrire ». L’explicite, la conscience, la clarté de l’image, autant de moyens qui ne permettent pas d’accéder au sens.

On a le sentiment que domine finalement le regret de la naissance, autant individuelle que celle de l’humanité, dans la nostalgie d’un jadis antérieur à la présence humaine : « Une espèce d’empire social et violent, technique, de grande amplitude, de longue durée, bavard, plein de déchets et de ruines, né de l’imitation des animaux pourchassés et de l’observation puis de la mise à contribution des phénomènes de la nature, s’est substituée peu à peu au règne biologique, erratique, de petite amplitude, immédiat, presque autonettoyant des espèces végétales et animales sur la terre ».

Si le paradis perdu est celui de la nature, et si un écrivain se consacre à révéler quelques traces de la vie humaine dont le souvenir est tout de même à conserver, faisons profit de rêveries avec lui.

Andreossi

Les ombres errantes, Pascal Quignard (Gallimard)

 

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Inter. Pascal Quignard

Inter, Pascal Quignard, Argol-dans la friche ni silence
ni fracas

Dans les gorges sauvages, ce n’est NI
Le SILENCE, ni le tumulte

(dans l’ouvert. Silence : non,
tumulte : non.)

Ces trois citations sont extraites des traductions d’un même texte latin :
(In saltibus. NON SILEN- TIUM, non tumultus.)

Mais il ne s’agit pas d’un poème d’un auteur ancien. Car c’est Pascal Quignard qui a publié Inter aerias fagos il y a 35 ans. Le livre d’aujourd’hui présente plusieurs textes autour de ce poème, dont 7 traductions par 7 auteurs différents.
Mais on a aussi l’histoire de l’aventure de cette publication par son initiatrice, Bénédicte Gorrillot, et la lettre envoyée à cette dernière par Pascal Quignard, qui revient avec précision sur le « monde intérieur » qui lui a permis d’écrire le poème. Elle avait prévu de l’interroger en face à face sur ce texte, mais il n’a pu répondre de vive voix : « vous avez pu le constater par vous-même, je ne puis affronter en direct ma vie ».

A partir de ce poème d’une cinquantaine de lignes étalées sur 11 pages, on a donc 9 traductions : soit sous forme poétique soit sous forme de commentaires.

La lecture en est passionnante parce que les questions sur la nature de la poésie sont ici clairement posées. Par exemple, on saisit bien que la poésie que l’on lit essaye de garder ou de réveiller le souvenir de l’oralité. Le poète a utilisé les ressources de la typographie pour animer le texte de respirations, d’effets de voix basse ou de voix forte (parenthèses, gras, majuscules). Les traducteurs ont reproduit ou pas ces consignes. Mais ils ont dû faire aussi avec les slash, les guillemets, l’espacement des mots, des paragraphes.

Au total, les partis pris de chacun aboutissent à des textes très différents, par la traduction des mots, par leur disposition, mais ils gardent leur cohérence interne, car chaque membre de phrase s’inscrit dans une totalité, une tonalité, qui caractérise l’auteur. Au-delà des quelques uns et quelques unes qui joueront à donner leur version à partir de l’original, le livre plaira à tous ceux et celles qui aiment retourner l’histoire de l’écriture : oublier que l’écrit se lit dans le silence, et faire ressurgir la voix, le cri, l’exclamation, toutes les expressions du verbe avant qu’il ne se soit figé dans la page.

INTER
Inter aerias fagos
Pascal Quignard
Traductions de Pierre Alferi, Eric Clémens, Michel Deguy, Bénédicte Gorillot, Emmanuel Hocquard, Christian Prigent
Argol, Janvier 2011, 170 pages (19 €)

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Triomphe du temps. Quatre contes. Pascal Quignard

triomphe du tempsLes contes s’enchaînent sans aucune frontière matérielle.

La première phrase est « Dans chaque maison, tout recoin a ses larmes ».

Le conteur dit l’histoire d’un homme qui tomba amoureux de la fille de son meilleur ami – La jeune fille elle-même peu à peu s’enflamma d’amour pour cet homme qui l’aimait avec tant de passion. Elle n’y eut aucun mal : son père l’admirait tellement -, l’épousa, lui fit un enfant, la quitta dès que sa mère arriva, la retrouva trente et un an après, et ne la quitta plus.

Dans un autre, Virgile depuis le monde des morts visite Jean Racine enfant qui étudie avec son percepteur Hamon, lequel s’endort au coin de la table, puis se permet de gronder l’enfant.

Nous sommes si peu nombreux à être morts, reprit Virgile. Ce ne serait pas une bonne chose que ce secret fût éventé. Je pense que cela assombrirait les jours de ceux qui vous entourent.
– Je n’éventerai pas votre secret, dit l’enfant. De toute façon, l’éventerais-je que je doute que je fusse cru.
Virgile était assis devant le feu, sur la pierre chaude de l’âtre.
Il étendit les jambes. Il se frotta le gras des genoux.
Il dit encore :
– Et les vivants sont-ils toujours aussi rares sur la terre?
Je ne saurais dire s’ils vivent ; ils dorment sur le coin des tables, murmura Jean Racine.
Mon enfant, d’une part il faut oublier qu’il y a si peu d’ombre chez les ombres. Et d’autre part il faut avoir en mémoire qu’il n’y a pas beaucoup de vivants chez ceux qui vivent sur toute l’étendue où portent les rayons du soleil.

Puis une femme est battue à mort par son mari pour avoir accueilli un mendiant qui revenait du monde des morts, et lui avoir offert de quoi faire le voyage pour apporter des vêtements chauds à sa mère morte qui craignait le froid.

C’était un temps où on disait Monsieur aux mendiants et où on témoignait du respect pour les morts.
Même, il arrivait qu’on leur fît dire des prières.
Même, on rêvait qu’allongés dans la vie éternelle ils reposent.

Triomphe du temps. Quatre contes. Pascal Quignard
Galilée, collection Lignes Fictives
74 p., 15 €
Août 2006

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