Robert Frank. Paris / Les Américains

Robert Frank, exposition Les Americains, Jeu de PaumeFuyant le confort bourgeois de sa famille installée en Suisse, Robert Frank arrive aux Etats-Unis en 1947, pour y découvrir un monde dominé par l’argent. Embauché pour Harper’s Bazaar, il reçoit quelques années plus tard une bourse de la fondation Guggenheim avec pour objectif d’explorer la civilisation américaine. S’en suit un voyage de près de deux ans, entre 1955 et 1956, au cours duquel il prend quelques vingt mille clichés. Il en sélectionnera quatre-vingt trois (tous exposés ici), réunis dans un livre, Les Américains, édité d’abord en France, puis aux Etats-Unis.

C’était en 1958 et le pays croyait en son rêve de modernité, d’uniformisation des modes de vie, de progrès matériel. Le travail de street photography de Robert Frank choqua cette société toute empreinte du modèle de l‘American way of life, en présentant des images de bords de route, de rues, de cafés, où les sujets semblent se traîner d’ennui, attendre quoi et n’espérer rien. Point de paillettes ni de stars, mais des gens simples, des lieux parfois presque déserts, dans un univers d’immobilité et de silence.
Cinquante ans après, le climat de ces photos touche toujours, tant les sentiments de vide et de résignation qui s’en dégagent peuvent résonner encore aujourd’hui. Les cadrages – admirables – scandalisèrent à l’époque, trop éloignés du canon de la belle photographie léchée. Au contraire, Robert Frank a travaillé sur le vif, d’où des prises de vue et des perspectives audacieuses, dont la spontanéité n’empêche pas de superbes nuances de noir et de blanc.

La deuxième partie de l’exposition présente un aspect totalement différent de l’oeuvre de Robert Frank, avec une cinquantaine de tirages de clichés pris à Paris entre 1949 et 1952. Ici, contrairement aux photos américaines, les contrastes s’estompent, l’ambiance est brumeuse et onirique, et fait ressortir un Paris d’aspect fort ancien. Les rues sont occupées par des petits marchands, de journaux et surtout de fleurs. Des fleurs qui reviennent très souvent dans ces images, comme les petits cailloux d’une promenade personnelle, émue et toute poétique. Comme si le photo-reportage n’était pas encore à l’ordre du jour, mais l’œil, la sensibilité et la singularité déjà tout à fait en place.

Robert Frank. Un regard étranger. Paris / Les Amécains
Jusqu’au 22 mars 2009
Galerie nationale du Jeu de Paume
1, place de la Concorde – Paris 1er
Du mer. au ven. de 12 h à 19h, mar. jusqu’a 21 h
Sam. et dim. de 10 h à 19 h
Entrée 6 € (Tarif réduit 4 €)

Image : Detroit, 1955, Robert Frank © Robert Frank, from The Americans

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Amédée (ou Comment s'en débarrasser). Théâtre Silvia Monfort

Amédée ou comment s'en débarrasser, Roger Planchon, Sylvia MonfortVoici quinze ans qu’Amédée et Marguerite se tiennent enfermés dans cet appartement sans jamais voir personne.
Lui est écrivain mais ne parvient plus à écrire – seulement deux répliques au cours de ces quinze dernières années -, elle est standardiste, travaille dans un coin de l’appartement et fait bouillir la marmite.
Le couple ne se supporte plus, se chine à tout propos, ne cesse de se lancer des reproches.
Il faut dire qu’ils sont un poids sur les bras, ou du moins dans la chambre : un cadavre dont Amédée ne parvient à se débarrasser. Il les encombre, leur fait redouter toute visite, occupe leurs disputes mais aussi les occupe tout court.

De cette pièce sombre sur le couple, Roger Planchon a réalisé une mise en mise en scène très réussie ; sous des airs très légers, elle ne masque en rien la gravité du texte.
Au contraire, ses choix font d’autant mieux ressortir la cruauté du couple qu’ils mettent en valeur la joie des amours débutantes et l’attachement qui malgré le temps perdure.
L’appartement-prison d’Amédée et de Marguerite a certes les murs rayés et il y pousse de plus en plus de champignons – au moins autant que le cadavre s’allonge – mais il est aussi décoré gaiement, tout de blanc, de rose et de lilas frais.
Le couple se jette injures et assiettes, mais de joyeuses et douces chansons des beaux temps anciens viennent régulièrement, façon comédie musicale, imposer une trêve à ces déchirements, pour quelques instants de magie, de souvenirs et de rêve.
A ces intermèdes musicaux, Roger Planchon ajoute encore de petites séquences vidéo qui n’ont rien d’un artifice. Petits zooms sur les difficultés et les discussions d’Amédée et de Marguerite pour "s’en débarasser", elles soulignent astucieusement l’intimité du couple, ce qui se passe et se dit à l’abri des regards.
Quant à l’interprétation de ces deux très grands comédiens, Roger Planchon et Colette Dompiétrini, énergiques, drôles et convaincants, elle tient le spectateur en haleine jusqu’au bout de cette pièce grinçante, touchante et ici bordée d’humour d’une délicieuse façon.

Amédée (ou Comment s’en débarrasser). Eugène Ionesco
Mise en scène Roger Planchon
Avec Colette Dompiétrini, Roger Planchon, Patrick Séguillon
Théâtre Silvia-Monfort
Mardi, vendredi, samedi 20 h 30
Mercredi et jeudi à 19 h, dimanche à 16 h
Surtitrages pour les sourds et malentendants les 19, 22, 24, mars, 8 et 10 avril
Durée : 1 h 40
Jusqu’au 19 avril 2009
Places de 15 € à 22 €

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Gran Torino. Clint Eastwood

Gran Torino, film de Clint EastwoodWalt Kowalski, vieil homme à l’ancienne, droit comme un i (incarné par Clint Eastwood soi-même), planté de longue date dans ses principes, enterre son épouse.
La descendance se tient à distance de ce caractère inflexible, tout en guettant l’héritage, qui le divan, qui la maison, qui la Ford Gran Torino – déesse faite automobile, que Walt entretient savamment, polit jalousement.

Veuf, Walt Kowalski se retrouve désormais seul, au fil de journées sans surprise. Ses travaux de bricolage terminés, il s’assied devant sa porte, sa chienne Daisy et sa glacière à ses côtés, et là, il boit des bières, fume et fulmine.
Et lorsqu’il voit débarquer dans la maison voisine une famille asiatique de plus, ses souffrances d’ancien combattant de la guerre de Corée, son amertume et son racisme s’exacerbent contre ces ‘faces de citrons" exécrées.

Pourtant, c’est pour d’autres motifs que Walt ressortira sa vieille arme.
Car au dessus de ses petites haines ordinaires, il y a la haine de la violence faite aux enfants et aux femmes, y compris le mal qu’il a lui-même commis et qu’il ne se pardonne pas.

Gran Torino commence tranquillement, avec ses personnages bien posés, son scénario que l’on sent sûr de ses arrières.
Mais, petit à petit, Clint Eastwood se met à nous "promener", à nous surprendre en dessinant des personnages de plus en plus attachants.
Sa mise en scène, indémodable, son épure, qui est la marque de son style, ne font pas pour autant de son film un cinéma prévisible – la fin nous le rappelera si besoin est. Quant à l’humour et l’auto-dérision, ils viennent rappeler que cet immense cinéaste sait ne pas se prendre au sérieux et insufflent à ce drame un souffle de tendresse irrésistible.

Clint Eastwood ramasse dans ce film les thématiques qui lui sont chères avec une incroyable efficacité. Il évoque à nouveau la rédemption, bien sûr ; mais il s’obstine surtout, et visiblement sans aucune fatigue, à dénoncer les injustices, toujours les mêmes, comme si le cœur de l‘Impitoyable ne prenait pas une ride.
Film après film, et en suscitant toujours autant d’émotion, il ne cesse d’explorer aussi le thème de la transmission, pour atteindre dans Gran Torino un sommet final qui touche au génie.

Gran Torino. Clint Eastwood
Avec Clint Eastwood, Bee Vang, Ahney Her
Durée 1 h 55

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Journée de la Femme : femmes de lettres

Mme Riccobono, Histoire de M. le marquis de CressyOn aime cette série de la collection Folio 2 € (qui propose, pour le prix d’un café, des textes de haute tenue et faciles à emporter), intitulée Femmes de lettres : elle nous a déjà permis de découvrir de jolis petits romans comme Pauline de George Sand ou Les amants d’Avignon d’Elsa Triolet.

A l’occasion de la Journée de la Femme, Gallimard a préparé une nouvelle livraison de textes introuvables ou délaissés écrits par des auteurs féminins des XVIIème, XVIIIème et XIXème siècles.
Des noms célèbres comme Mme de Sévigné ou Mme de Lafayette côtoient ici des écrivaines moins connues.

Le moment est donc venu de lire, par exemple, Mme Riccoboni (1713-1792), longtemps actrice à la Comédie-Française, amie de Diderot, et dont les romans rencontrèrent à l’époque un très grand succès.

Dans Histoire de M. le marquis de Cressy, elle raconte l’existence galante et mondaine d’un jeune homme des plus ambitieux qui, pour élever sa fortune, sacrifie la tendresse d’une pure énamourée, avant de piétiner le profond amour d’une très digne femme.
"L’apparence des vertus est bien plus séduisante que les vertus elles-mêmes, et celui qui feint de les avoir a bien de l’avantage sur celui qui les possède" : en dénonçant la redoutable efficacité de l’hypocrisie et de la belle figure, Marie-Jeanne Riccoboni souligne le mal que peut faire à deux nobles âmes un homme empreint de "fausseté".

Face à ce charmant marquis de Cressy, la sincérité et la pureté des sentiments vrais et durables viennent se heurter en permanence au jeu, à la bassesse et à la manipulation : "il affectait un air attendri, pénétré, l’entretenait avec feu d’une ardeur déjà refroidie, et dont les faibles restes n’avaient pour objet que lui-même"

Porté par le français raffiné et musical du XVIIIème, entre descriptions psychologiques, conversations galantes et billets secrets, ce court roman ne manque ni de saveur :
"Cette espèce de commerce où le caprice et la liberté, tenant la place du sentiment, ôtent à l’amour toutes ces erreurs aimables dont il se nourrit, en font une sorte de goût où le cœur ne prend jamais de part, et qui donne moins de plaisir qu’il ne produit de regret"
…ni d’aphorisme :
"En maltraitant M. de Cressy, elles croyait remplir son devoir ; mais les démarches que la raison nous conseille ne sont pas celles qui donnent le plus de satisfaction à notre cœur"
…encore moins de morale :
"Il fut grand, il fut distingué ; il obtient tous les titres, tous les honneurs qu’il avait désirés : il fut riche, il fut élevé ; mais il ne fut point heureux".

Histoire de M. le marquis de Cressy
Marie-Jeanne Riccoboni
144 p., Folio 2 € Gallimard
Egalement parus en mars 2009, dans la série Femmes de lettres :
Madame d’Agoult Premières années
Madame de Lafayette Histoire de la princesse de Montpensier et autres nouvelles
Madame de Sévigné Je vous écris tous les jours… Premières lettres à sa fille
Madame de Staël Trois nouvelles

Chaque volume de la série Femmes de lettres est présenté par Martine Reid, diplômée de Yale aux Etats-Unis et professeur à l’université de Lille-III.
Le 20 mars prochain, elle organisera à la BNF François Mitterrand une journée d’étude consacrée à la place des femmes dans le discours critique et l’histoire littéraire.
Renseignements sur le site de la Bibliothèque nationale de France.

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L'Oratorio d'Aurélia au théâtre du Rond-Point

L'oratorio d'AureliSœur de James Thierrée, Aurélia Thierrée, faut-il le préciser, est la fille de Victoria Chaplin et de Jean-Baptiste Thierrée, les créateurs du Cirque invisible.
Si Aurélia a les grands yeux de sa mère et l’incroyable fantaisie de son illustre famille, elle possède une grâce qui n’appartient qu’à elle.

Le spectacle qu’elle présente jusqu’au 14 mars au théâtre du Rond-Point tient de la danse (son partenaire, Julio Monge est tout aussi doué et magnifique), de la majestueuse acrobatie et du mime enjoué.
Elle plie et ondule son corps, bouscule les objets et les rôles pour inventer un monde où le réveil sonne pour donner le signal du coucher, où les pétales des fleurs, tiges en l’air, trempent dans l’eau du vase et où les costumes deviennent des personnages.
Avec la complicité de Victoria Chaplin, dont la miraculeuse patte se devine entre toutes, les étoffes se transforment, le rouge et le noir magnifient la scène, les rideaux font tour à tour des robes ou des flocons de neige.

L’humour, toujours prêt à titiller le spectateur, l’imagination, sans cesse invitée à s’emballer, l’intimité des objets quotidiens détournés font de cette soirée un grand moment de plaisir, de douceur et de poésie.

L’Oratorio d’Aurélia
Conception et mise en scène Aurélia Thierrée
Avec Aurélia Thierrée et Julio Monge
Jusqu’au 14 mars 2009
A 20 h 30, représentations supplémentaires les mercredis et samedis à 15 h
Durée 1 h 20
Théâtre du Rond-Point
2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt – Paris 8ème

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Voix off. Denis Podadydès

Denis Podalydès, Voix off au Mercure de FranceTant de voix font un homme ; et peut-être plus de voix encore forment un comédien.
Les convoquant toutes, Denis Podalydès trace, au filet de ses voix, une manière d’autobiographie, toute en ondulations.

Au commencement, il y a la voix familiale, celle de sa grand-mère maternelle, de sa mère et de ses frères, qui est aussi la sienne lorsqu’il se trouve embarrassé, intimidé, emprunté. Une voix qui monte haut, se réfugie dans les aigus jusque dans le nez.
De la voix de sa grand-mère aussi respectée que crainte lui reviennent ces déjeuners hebdomadaires dans l’immeuble familial versaillais et son positionnement, dès l’enfance, dans la fratrie : il est déjà l’amateur de belles lettres, l’esprit nourri et délicat des quatre garçons.

De la bibliothèque (où il "règne une nostalgie féconde et radieuse, une douceur d’arrière saison, avec cette lame de soleil qui traverse à l’horizontale le salon, à cinq heures du soir au début de l’automne, une douceur de buffet garni, de vieux livres de la NRF…") à la librairie de son aïeule, le jeune Denis ne quitte guère le monde des livres, mais c’est au lycée, auprès d’un camarade de classe lui faisant découvrir Proust dans un passage d‘Albertine disparue ("Que le jour est lent à mourir par ces soirs démesurés de l’été"), qu’il découvre le plaisir incommensurable de poser sa voix dans la littérature et la littérature dans sa voix. S’installe alors en lui, pour ne plus le quitter, le besoin de dire, pour mieux les savourer, les textes aimés.

Si les voix des auteurs classiques ont alimenté et modelé sa voix intérieure, c’est avec celles des grands comédiens qu’il a exercé et trouvé sa voix de scène. Ses écoutes, empreintes d’autant d’attention que d’admiration, ses propres répétitions et imitations ont été et demeurent inlassables. Les évoquer à l’écrit serait vain si elles n’étaient pas perçues et restituées avec la sensibilité de Denis Podalydès, dont on connaît, depuis Scènes de la vie d’acteur, son premier ouvrage, la plume finement travaillée. Les descriptions de voix qu’il nous livre ici sont délicieuses de précisions métaphoriques et soulignent à merveille l’insaisissable matérialité, la puissance d’évocation et les réserves de séduction contenues dans une voix :

Voix de Jean-Louis Trintignant.
Avance à plat jusqu’à la finale, d’un mouvement décisif, régulier, faisant converger la phrase et la mélodie vers le même noeud de sens, qui lui donne sa charge et sa sensualité. Le petit repli délicat, au bout de la dernière syllabe, dit la pointe d’accent du Midi, et délivre en même temps la nuance ironique, amusée, tendre, qui gît dans la voix de Jean-Louis Trintignant. Son mordant est vivace, sa cruauté, infiniment précise, lorsque le rôle réclame qu’il libère les chiens féroces, trop longtemps contenus, de son timbre puissant. (…). Voix tapie prête à bondir, articulée dans une concentration qui parvient à résonner sans sécheresse, voluptueuse.

Voix off
Denis Podalydès
Mercure de France
Collection Traits et portraits
Livre + CD, 250 p., 25 €

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Florence, la célébration du Printemps

Botticelli, Le Printemps, OfficesAller à Florence hors saison, c’est entrer à la Galerie des Offices comme en son palais, arpenter les salles de la Galerie Palatine dans un silence d’église, n’avoir qu’à choisir sa table pour s’installer à la terrasse d’un café.

Car en février, le froid hiver toscan réserve de belles journées ensoleillées qui donnent tout à coup l’idée du printemps.

Le poète disait, paraît-il, dans la voix de Paul Valéry : "On doit toujours s’excuser de parler de peinture". On s’en s’abstient pourtant le plus souvent, tant la peinture touche qui a envie de voir, tant elle fait surgir des sentiments d’ordinaire enfouis sous la précipitation des "activités" : chacun prend la liberté de parler de peinture parce que la contemplation d’un tableau, rencontre d’un individu avec une œuvre, est toujours singulière.

Mais pourquoi un tableau nous touche-t-il davantage qu’un autre ? Sa beauté ? Certes, mais parfois, plus encore, sa richesse. On a souvent envie de s’attarder devant les peintures qui ne se révèlent pas au premier regard. On aime qu’un tableau nous séduise par sa beauté mais aussi, et tout autant, qu’il nous intrigue. Siri Hustvedt a brillamment mis en évidence ce phénomène dans son essai, déjà évoqué, Le mystère du rectangle.

C’est peut-être ce qui explique qu’à Florence, dans la salle des Offices où sont réunis les Botticelli, la contemplation du Printemps s’avère plus passionnante encore que celle de la splendide Naissance de Venus.
Est-ce la multiplicité des personnages et des allégories possibles, est-ce l’incertitude quant à leurs rôles respectifs qui nous attirent dans ce tableau ? Est-ce le décor végétal naturel qui semble comme suspendu dans les airs sur son tapis de fleurs ? Est-ce cette expression rêveuse et un peu équivoque sur le visage et dans les yeux de Flore couverte de fleurs ?
Sur tout cela à la fois, il y va de ce que l’on voit et de ce de que l’on imagine, du désigné et de l’invisible, et de toutes ces intrigues qui se superposent à une composition d’une beauté remarquable, aux couleurs et aux détails si délicats.

Mais ici, on pense aussi à la magie du lien entre le geste d’un artiste, vieux de plus de cinq siècles, et notre regard de visiteur d’un jour ; ce geste qui rejoint et réunit la communauté d’hommes de tous horizons et de toutes époques qui, chacun à sa manière, en peignant, en parlant, en écrivant, ou juste en regardant et en respirant aiment célébrer encore et toujours l’éternel retour du Printemps.

Galleria degli Uffizi

Primavera, Sandro Botticelli, vers 1482, peinture (tempera) sur panneau de bois, 203 × 314 cm, Galerie des Offices

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L'Autre

L'Autre, avec Dominique BlancL’Autre est d’abord l’occasion de retrouver à l’écran la magnifique Dominique Blanc, justement récompensée pour ce rôle au festival de Venise.

Elle y incarne Anne-Marie, une assistante sociale divorcée de quarante-sept ans, qui entend enfin "vivre sa vie". Cette raison, précisément, l’amène à rompre – presque joyeusement – avec Alex, son jeune et bel ami du moment qui, lui, souhaite s’engager dans une relation maritale.
Peu de temps après, celui-ci annonce à Anne-Marie qu’il a retrouvé "quelqu’un". Cette fois, le désir de vie commune est partagé.

Peut-être Anne-Marie entre-t-elle dans le cercle infernal de la jalousie au moment où, pressé par ses questions, Alex lui apprend que sa nouvelle compagne a le même âge qu’elle. A cet instant, la si légère et assurée Anne-Marie se trouble ; un voile se déchire et un souffle irrésistible l’attire vers cette Autre dont Alex refuse de dire le nom. Le chemin que prend alors Anne-Marie va la mener à une descente aux enfers, où la connaissance de cette femme devient une obsession. Que fait-elle, où habite-t-elle, comment vit-elle,… qui est-elle ?? Le monde d’Anne-Marie se referme sur cette quête. Dans son appartement hautement sécurisé, la femme moderne, indépendante, qui "contrôle tout", se met à perdre complètement les pédales.
Mais, au bout de sa folie, réalise-t-elle que cette rivale traquée sans relâche n’est peut-être autre qu’elle-même ? Comme si, à travers sa soif de tout savoir de cette congénère il y avait l’attrait – autant que la répugnance – pour soi-même ?

Dominique Blanc, dont le talent excède la mesure du prêt-à-jouer, endosse ce rôle de haute-couture avec une maestria époustouflante. Elle révèle petit à petit la jalousie et l’angoisse qui peuvent surgir sans crier gare derrière la tranquillité d’un individu apparemment tout à fait à l’aise dans ses baskets.
La mise en scène porte cette traversée de façon magistrale, filmant la banlieue parisienne d’une façon nouvelle, loin de tout cliché, s’attardant sur les architectures modernes, bureaux et appartements hauts perchés, centre commercial devenu refuge des moments d’intimité, y compris pour écouter un morceau de piano, RER, arrêts de bus, voies périphériques empruntées sans cesse. Les cinéastes en font un monde à part entière, l’univers – comme un autre, mais qui en constitue un de bien précis – dans lequel leurs personnages travaillent, vivent, aiment. Aucun jugement, mais des glissements de caméra dans la nuit et les lumières qui, sur une très belle photo, invitent tour à tour à la poésie ou à l’inquiétude. Quant à la dimension fantastique, souvent frôlée pour mieux évoquer le trouble d’Anne-Marie, elle contribue à conférer une ambiance singulière à ce film ambitieux, brillant et tenu de bout en bout.

L’Autre
Un film de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic
Avec Dominique Blanc, Cyril Gueï
Durée 1 h 37

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Fugitives. Alice Munro

Fugitives, Alice Munro, Editions de l'OlivierIl existe mille manières de partir. Mais toujours, au départ, il y a cet appel vers l’inconnu ; ou la rencontre de l’inconnu, qui donne envie de tout planter là, et transforme le chemin en fugue.

Tel est le fil qui relie ces huit nouvelles, dans lesquelles Alice Munro fait de chacune de ses héroïnes des fugitives.
L’inconnue de Carla, éleveuse de chevaux n’est autre que sa voisine, Sylvia. Celle-ci deviendra vite l’amie qui l’aidera à fuir un mari inattentif. Mais la véritable inconnue de Carla est peut-être Carla elle-même : elle ne saura ce qu’elle veut vraiment qu’une fois l’autobus parti.

L’inconnu de Juliet, jeune professeur de grec ancien est un homme rencontré dans un train, le premier à s’intéresser à elle, même lorsqu’elle se met à parler de mythologie. Mais inconnu il ne restera pas ; et ici aussi la révélation est au bout de la fugue.

Plus tard, ce sera au tour de Pénélope, la fille de Juliet, devenue jeune femme, de prendre la poudre d’escampette. L’inconnu qui l’appelle a pour nom "quête spirituelle". Il paraît que c’est la seule chose qui lui a manqué et qu’elle en était "affamée"

De ces histoires et de toutes les autres, Alice Munro fait des récits captivants. En quelques paragraphes elle intrigue le lecteur pour mieux l’immerger dans ces vies singulières, composées avec une efficacité redoutable, donnant ainsi à chacune de ses nouvelles la force et l’ampleur du roman.
Si ses personnages n’ont rien d’héroïques au départ, en se laissant séduire par l’inconnu elles se laissent entraîner sur la route inconfortable et excitante du mystère et de la découverte, pour trouver plus tard des réponses aux questions enfin révélées. Aucune ne reviendra strictement à son point initial. Car chez Alice Munro, la fuite est aussi l’art de faire changer les perspectives…

Fugitives
Alice Munro
Editions de l’Olivier (2008)
Traduit de l’anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
342 p., 22 €

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Blanche et Marie. Per Olov Enquist

Blanche et Marie, Actes SudDans le cœur du roman, on trouve ces deux phrases : « Pas non plus comme l’amour de Blanche pour Charcot, qui est en réalité le sujet que le Livre des Questions déclare traiter. Ce "en réalité" ! ».

Ce point d’exclamation contient la magie de la littérature.

Depuis des dizaines de pages, l’auteur nous promenait dans le Paris des années 1880 à 1910, autour de deux femmes d’importance : Blanche Wittman, bien connue comme la « reine des hystériques », malade favorite du Professeur Charcot, lequel fît une belle carrière de neurologue (entre autre), en exhibant ses patients et surtout patientes devant le public.
Marie Curie, scientifique mythique, qui découvrit le radium et autres éléments au péril de sa vie, dont l’œuvre considérable lui valut deux prix Nobel, et qui fut la première femme à obtenir une chaire à la Sorbonne.

Nous suivons nos héroïnes comme si nous étions dans l’Histoire : les amours de Charcot et Blanche, de Marie et Paul Langevin, autre physicien célèbre. Nous connaissons la peinture d’André Brouillet qui met en scène Blanche avec le Professeur, le scandale dont a été victime Marie pour sa relation avec un homme marié.

L’auteur, Suédois contemporain, met dans les premières pages tout en place pour nous convaincre qu’il s’appuie sur la réalité de carnets écrits par Blanche (« Livre des questions »). Le cœur de l’intrigue repose sur l’amitié émouvante entre Blanche, devenue assistante de la scientifique, et Marie : deux femmes dont la carrière se débat dans cette époque si mâle et si puritaine.

Mais de quelle réalité s’agit-il ? Il va être difficile aux historiens de rétablir leur vérité à eux : aucune preuve que Blanche ait seulement rencontré Marie, encore moins qu’elle ait été son assistante, personne ne semble avoir eu connaissance des « carnets » de Blanche hormis Per Olov Enquist… Un rapide voyage dans l’univers critique nous permet de constater à quel point les commentateurs ont adhéré à ces histoires comme Histoire, au point parfois de regretter le style (roman documentaire ! exposé journalistique en histoire des sciences !).

Heureusement, tout du récit est littérature, et donc tout est aussi « faux » que « vrai ».
Choisissons notre « réalité » : une très bonne évocation de la place des femmes dans cette société, des portraits splendides où ces hommes si puissants peuvent être bernés par des femmes qui savent les manipuler voire les tuer. Une société au nationalisme exacerbé qui voit en la « Polonaise » un danger pour tous les maris fidèles français. La grande proximité entre amour et pouvoir. Le lien entre femmes qui permet de résister aux épreuves.

Un beau roman qui doit nous faire soigneusement rester dans le registre de l’ambiguïté : des personnages ayant existé, certes, mais qui ont acquis la liberté de l’existence littéraire.

Blanche et Marie
Per Olov Enquist
Actes Sud 2006
Egalement en Livre de Poche

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