La prisonnière. Albertine : le baiser du soir

Marcel Proust La RechercheDans La prisonnière, le bonheur qu’apporte au narrateur sa vie avec Albertine n’est que l’apaisement momentané de souffrances chroniques, de doutes et de jalousies.

Les questions que temps à autre il ne peut s’empêcher de poser sur l’emploi du temps réel de sa compagne conduisent à des disputes.

Mais aller se coucher sans avoir fait la paix avec son amie est pour le narrateur une véritable torture. Il se débrouille alors pour obtenir d’elle un baiser, qui pourtant ne suffit pas à le consoler :

Ce n’était plus l’apaisement du baiser de ma mère à Combray que j’éprouvais auprès d’Albertine, ces soirs-là, mais, au contraire, l’angoisse de ceux où ma mère me disait à peine bonsoir, ou même ne montait pas dans ma chambre, soit qu’elle fût fâchée contre moi ou retenue par ses invités.

Les souffrances que ces soirées de fâcherie lui évoquent sont non seulement anciennes mais encore s’accentuent avec le temps :

Cette angoisse elle-même, qui un temps s’était spécialisée dans l’amour … semblait … redevenue indivise, de même que dans mon enfance, comme si tous mes sentiments, qui tremblaient de ne pouvoir garder Albertine auprès de mon lit à la fois comme une maîtresse, comme une soeur, comme une fille, comme une mère aussi du bonsoir quotidien de laquelle je recommençais à éprouver le puéril besoin, avaient commencé de se rassembler, de s’unifier dans le soir prématuré de la vie, qui semblait devoir être aussi brève qu’un jour d’hiver.

Alors il ferait n’importe quoi pour obtenir d’Albertine un autre baiser :

Mais, ce soir, son baiser, d’où elle-même était absente, et qui ne me rencontrait pas, me laissait si anxieux que … je voulais m’élancer sur les pas d’Albertine, je sentais qu’il n’y aurait plus de paix pour moi avant que je l’eusse revue …

Il se rend dans le couloir espérant qu’elle sortirait de sa chambre et l’appellerait, mais en vain ; il cherche, dans sa propre chambre, un mouchoir que sa compagne aurait pu oublier et qui aurait pu lui manquer, afin de trouver un prétexte pour la visiter, mais …

Non, rien. Je revenais me poster devant sa porte, mais dans la fente de celle-ci il n’y avait plus de lumière. Albertine avait éteint, elle était couchée, je restais là immobile, espérant je ne sais quelle chance qui ne venait pas ; et longtemps après, glacé, je revenais me mettre sous mes couvertures et pleurais tout le reste de la nuit.

Très bonnes lectures et très bon week-en à tous.

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La vie avec Albertine. Le poids de l'habitude

Marcel Proust La RechercheEn observant les amours de ses amis, celui de Swann pour Odette, celui de Saint-Loup pour Rachel, le narrateur, à de nombreuses occasions, a mesuré l’importance de l’habitude dans la persistance d’une histoire amoureuse.

Dans La prisonnière, partageant sa vie avec Albertine, il se rend compte, dans son propre cas cette fois, que sa situation demeure ce qu’elle est avec son amie, à savoir en partie insatisfaisante mais durable, en raison du poids des habitudes.

Par exemple, la continuelle jalousie qu’il éprouve à l’égard d’Albertine le pousse à chercher des explications sans relâche ; cela étant, il ne les demande pas, par peur de la fâcher. Il s’aperçoit à quel point il a pris l’habitude de ne pas satisfaire immédiatement ses désirs. Dans ce passage, il se remémore les désirs passés et présents qu’il s’est promis d’assouvir sans le faire jamais, comme ce soir-là il n’a pas satisfait celui d’interroger Albertine :

Peut-être que l’habitude que j’avais prise de garder au fond de moi certains désirs, désir d’une jeune fille du monde comme celles que je voyais passer de ma fenêtre suivies de leur institutrice, et plus particulièrement de celle dont m’avait parlé Saint-Loup, qui allait dans les maisons de passe, désir de belles femmes de chambres, et particulièrement celle de Mme Putbus, désir d’aller à la campagne au début du printemps revoir des aubépines, des pommiers en fleurs, des tempêtes, désir de Veise, désir de me mettre au travail, désir de mener la vie de tout le monde, – peut-être l’habitude de conserver en moi, sans assouvissement, tous ces désirs, en me contentant de la promesse faite à moi-même de les satisfaire un jour – peut-être cette habitude, vieille de tant d’années, de l’ajournement perpétuel, de ce que M. de Charlus flétrissait sous le nom de procrastination, était-elle devenue si générale en moi qu’elle s’emparait aussi de mes soupçons jaloux et, tout en me faisant prendre mentalement note que je ne manquerais pas un jour d’avoir une explication avec Albertine au sujet de la jeune fille (peut-être des jeunes filles, cette partie du récit était confuse, effacée, autant dire indéchiffrable, dans ma mémoire) avec laquelle (ou lesquelles) Aimé l’avait rencontrée, me faisait retarder cette explication.

Souffrant le plus souvent, de sa jalousie précisément, il envisage régulièrement de rompre avec Albertine. Mais il ne le fait pas. Il lui semble savoir pourquoi. Cette raison, à savoir l’habitude, le consterne :

On donne sa fortune, sa vie pour un être, et pourtant cet être, on sait bien qu’à dix ans d’intervalle, plus tôt ou plus tard, on lui refuserait cette fortune, on préfèrerait garder sa vie. Car alors l’être serait détaché de nous, seul, c’est-à-dire nul. Ce qui nous attache aux être, ce sont ces milles racines, ces fils innombrables que sont les souvenirs de la soirée de la veille, les espérances de la matinée du lendemain ; c’est cette trame continue d’habitudes dont nous ne pouvons nous dégager.

Excellentes lectures, excellent week-end à tous et à bientôt

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La prisonnière. Le sommeil d'Albertine

Marcel Proust La RechercheDans La prisonnière, le narrateur vit avec Albertine à Paris.

La nuit, tandis qu’elle dort, lui la contemple.

Et fait bien d’autres choses aussi.

Comme par exemple, « s’embarquer sur le sommeil d’Albertine » :

Alors, sentant que son sommeil était dans dans son plein, que je ne me heurterais pas à des écueils de conscience recouverts maintenant par la pleine mer du sommeil profond, délibérément je sautais sans bruit sur le lit, je me couchais au long d’elle, je prenais sa taille d’un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et sur mon coeur, puis, sur toutes les parties de son corps, ma seule main restée libre et qui était soulevée aussi, comme les perles, par la respiration de la dormeuse ; moi-même, j’étais déplacé légèrement par son mouvement régulier : je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine.

Ou encore, il porte son regard sur la poche du kimono d’Albertine, qui pourrait recéler bien des secrets :

Quelquefois, quand elle avait trop chaud, elle ôtait, dormant déjà presque, son kimono, qu’elle jetait sur un fauteuil. Pendant qu’elle dormait, je me disais que toutes ses lettres étaient dans la poche intérieur de ce kimono, où elle les mettait toujours. Une signature, un rendez-vous donné eût suffi pour prouver un mensonge ou dissiper un soupçon. Quand je sentais le sommeil d’Albertine bien profond, quittant le pied de son lit où je la contemplais depuis longtemps sans faire un mouvement, je hasardais un pas, pris d’une curiosité ardente, sentant le secret de cette vie offert, floche et sans défense, dans ce fauteuil. Peut-être faisais-je ce pas aussi parce que regarder dormir sans bouger finit par devenir fatigant. Et ainsi, tout doucement, me retournant sans cesse pour voir si Albertine ne s’éveillait pas, j’allais jusqu’au fauteuil. Là, je m’arrêtais, je restais longtemps à regarder le kimono comme j’étais resté longtemps à regarder Albertine. Mais (et peut-être j’ai eu tort) jamais je n’ai touché au kimono, mis la main dans la poche, regardé les lettres. A la fin, voyant que je ne me déciderais pas, je repartais à pas de loup, et venais près du lit d’Albertine et me remettais à la regarder dormir, elle qui ne me disait rien alors que je voyais sur le bras du fauteuil ce kimono qui peut-être m’eût dit bien des choses.

Excellent week-end et excellente lecture à tous.

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La prisonnière. Albertine à Paris

Marcel Proust La RechercheDe Balbec, le narrateur a emmené Albertine à Paris et l’a aussitôt installée chez lui.

Très épris, il se rend compte que cet amour tient en grande partie au souvenir du désir qu’il en a éprouvé lorsqu’il fit sa connaissance au bord de la mer.

Elle n’était alors à ses yeux que fraîcheur et liberté et lui était parfaitement désemparé.

N’était-elle pas, en effet (elle au fond de qui résidait de façon habituelle une idée de moi si familière qu’après sa tante j’étais peut-être la personne qu’elle distinguait le moins de soi-même) la jeune fille que j’avais vue la première fois, à Balbec, sous son polo plat, avec ses yeux insistants et rieurs, inconnue encore, mince comme une silhouette profilée sur le flot ? Ces effigies gardées intactes dans la mémoire, quand on les retrouve, on s’étonne de leur dissemblance d’avec l’être qu’on connaît ; on comprend quel travail de modelage accomplit quotidiennement l’habitude. Dans le charme qu’avait Albertine à Paris, au coin de mon feu, vivait encore le désir que m’avait inspiré le cortège insolent et fleuri qui se déroulait le long de la plage et, comme Rachel gardait pour Saint-Loup, même quand il la lui eut fait quitter, le prestige de la vie de théâtre, en cette Albertine cloîtrée dans ma maison, loin de Balbec d’où je l’avais précipitamment emmenée, subsistait l’émoi, le désarroi social, la vanité inquiète, les désirs errants de la vie de bains de mer.

A la fréquenter ainsi quotidiennement, il réalise que son caractère a changé et s’est enrichi, que sa personnalité est désormais infiniment plus difficile à appréhender qu’elle ne semblait l’être lorsqu’il avait fait sa connaissance sur la plage : c’est de très près qu’il mesure l’épaisseur du mystère de la belle Albertine.

Je la voyais aux différentes années de ma vie, occupant par rapport à moi des positions différentes qui me faisaient sentir la beauté des espaces interférés, ce long temps révolu où j’étais resté sans la voir, et sur la diaphane profondeur duquel la rose personne que j’avais devant moi se modelait avec de mystérieuses ombres et un puissant relief. Il était dû, d’ailleurs, à la superposition non seulement des images successives qu’Albertine avait été pour moi, mais encore des grandes qualités d’intelligence et de coeur, des défauts de caractère, les uns et les autres insoupçonnés de moi, qu’Albertine, en une germination, une multiplication d’elle-même, une efflorescence charnue aux sombres couleurs, avait ajoutés à une nature jadis à peu près nulle, maintenant difficile à approfondir. Car les êtres, même ceux auxquels nous avons tant rêvé qu’ils ne nous semblaient qu’une image, une figure de Benozzo Gozzoli se détachant sur un fond verdâtre, et dont nous étions disposés à croire que les seules variations tenaient au point où nous étions placés pour les regarder, à la distance qui nous éloignait, à l’éclairage, ces êtres-là, tandis qu’ils changent par rapport à nous, changent aussi en eux-mêmes ; et il y avait eu enrichissement, solidification et accroissement de volume dans la figure jadis simplement profilée sur la mer.

Très bon week-end et très bonnes lectures à tous.

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La prisonnière. Albertine

Marcel Proust La RechercheDans Le côté de Guermantes, le narrateur fait d’Albertine sa maîtresse, après l’avoir longuement et intensément désirée à Balbec dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs.

La prisonnière s’ouvre sur une situation totalement bouleversée : profitant de l’absence de ses parents, le narrateur a installé Albertine chez lui.

Il n’en revient pas d’être parvenu à ce qu’il croit acquis, ou plutôt à ce qu’il croit retrouvé : la tendresse de sa mère.

Quand je pense que maintenant que mon amie était venue, à notre retour de Balbec, habiter à Paris sous le même toit que moi, qu’elle avait renoncé à l’idée d’aller faire une croisière, qu’elle avait sa chambre à vingt pas de la mienne, au bout de couloir, dans le cabinet à tapisseries de mon père, et que chaque soir, fort tard, avant de me quitter, elle glissait dans ma bouche sa langue, comme un pain quotidien, comme un aliment nourrissant et ayant le caractère presque sacré de toute chair à qui les souffrances que nous avons endurées à cause d’elle ont fini par conférer une sorte de douceur morale, ce que j’évoque aussitôt par comparaison, ce n’est pas la nuit que le capitaine Borodino me permit de passer au quartier, par une faveur qui ne guérissait en somme qu’un malaise éphémère, mais celle où mon père envoya maman dormir dans le petit lit à côté du mien. Tant la vie, si elle doit une fois de plus nous délivrer, contre toute prévision, de souffrances qui paraissaient inévitables, le fait dans des conditions différentes, opposées parfois, jusqu’au point qu’il y a presque un sacrilège apparent à constater l’identité de la grâce octroyée !

Il pense alors épouser Albertine ; mais n’en est pas pour autant convaincu…

Alors, convalescent affamé qui se repaît déjà de tous les mets qu’on lui refuse encore, je me demandais si me marier avec Albertine ne gâcherait pas ma vie, tant en me faisant assumer la tâche trop lourde pour moi de me consacrer à un autre être qu’en me forçant à vivre absent de moi-même à cause de sa présence continuelle et en me privant à jamais des joies de la solitude.

Très bon week-end, à bientôt.

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Le côté de Guermantes. Albertine, premier baiser

proust2A la moitié du volume Le côté de Guermantes, le troisième de La Recherche, le narrateur évoque pour la première fois un moment amoureux avec une femme, l’une de ces femmes qui l’a longuement obsédé : Albertine.

Cet instant sera précédé de multiples observations, d’ordre visuel, imaginatif ou purement sensuel :

Mais en laissant mon regard glisser sur le beau globe rose de ses joues, dont les surfaces doucement incurvées venaient mourir aux pieds des premiers plissements de ses beaux cheveux noirs qui couraient en chaînes mouvementées, soulevaient leurs contreforts escarpés et modelaient les ondulations de leurs vallées, je dus me dire : « Enfin, n’y ayant pas réussi à Balbec je vais savoir le goût de la rose inconnue que sont les joues d’Albertine. Et puisque les cercles que nous pouvons faire traverser aux choses et aux êtres, pendant le cours de notre existence, ne sont pas bien nombreux, peut-être pourrai-je considérer la mienne comme en quelque manière accomplie, quand, ayant fait sortir de son cadre lointain le visage fleuri que j’avais choisi entre tous, je l’aurai amené dans ce plan nouveau, où j’aurai enfin de lui la connaissance par les lèvres ».

De longues réflexions pour aboutir soudain au constat :

Mais hélas ! – car pour le baiser, nos narines et nos yeux sont aussi mal placés que nos lèvres, mal faites – tout d’un coup, mes yeux cessèrent de voir, à son tour mon nez, s’écrasant, ne perçut plus aucune odeur, et sans connaître pour cela davantage le goût du rose désiré, j’appris, à ces détestables signes, qu’enfin j’étais en train d’embrasser la joue d’Albertine.

Le narrateur en est tout étonné, puisque lors d’une première tentative d’obtenir d’elle un baiser, à Balbec, Albertine s’était vivement refusée.

Ce fut tout le contraire. Déjà, au moment où je l’avais couchée sur mon lit et où j’avais commencé à la caresser, Albertine avait pris un air que je ne lui connaissais pas, de bonne volonté docile, de simplicité presque puérile. Effaçant d’elle toutes préoccupations, toutes prétentions habituelles, le moment qui précède le plaisir, pareil en cela à celui qui suit la mort, avait rendu à ses traits rajeunis comme l’innocence du premier âge. Et sans doute tout être dont le talent est soudain mis en jeu, devient modeste, appliqué et charmant ; surtout si, par ce talent, il sait nous donner un grand plaisir, il en est lui-même heureux, veut nous le donner bien complet.

Très bon week-end à tous.

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Le côté de Guermantes. Albertine, l'après-première fois

proust2Dans Le côté de Guermantes, le narrateur obtient d’Albertine à Paris ce qu’il avait fortement désiré en vain à Balbec.

A cette première étreinte se succèdent des réactions bien différentes.

Albertine :

Elle semblait gênée de se lever tout de suite après ce qu’elle venait de faire, gênée par bienséance, comme Françoise, quand elle avait cru, sans avoir soif, devoir accepter avec une gaîté décente le verre de vin que Jupien lui offrait, n’aurait pas osé partir aussitôt la dernière gorgée bue, quelque devoir impérieux qui l’eût appelée. Albertine – et c’était peut-être, avec une autre que l’on verra plus tard, une des raisons qui m’avaient à mon insu fait la désirer – était une des incarnations de la petite paysanne française dont le modèle est en Pierre à Saint-André-des-Champs. De Françoise, qui devait pourtant bientôt devenir sa mortelle ennemie, je reconnus en elle la courtoisie envers l’hôte et l’étranger, la décence, le respect de la couche.

Quand est-ce que je vous revois ? ajouta-t-elle comme n’admettant pas que ce que nous venions de faire, puisque c’en est d’habitude le couronnement, ne fût pas au moins le prélude d’une amitié plus grande, d’une amitié préexistante et que nous nous devions de découvrir, de confesser, et qui seule pouvait expliquer ce à quoi nous nous étions livrés.

Comme les courtes relations que nous avions eues tout à l’heure ensemble étaient de celles auxquelles conduisent parfois une intimité absolue et un choix du cœur, Albertine avait cru devoir improviser et ajouter momentanément aux baisers que nous avions échangés sur mon lit, le sentiment dont ils eussent été le signe pour un chevalier et sa dame tels que pouvait les concevoir un jongleur gothique.

Quant au narrateur, voici ce que cette nouvelle situation lui inspire :

C’est la terrible tromperie de l’amour qu’il commence par nous faire jouer avec une femme non du monde extérieur, mais avec une poupée intérieure à notre cerveau, la seule d’ailleurs que nous ayons toujours à notre disposition, la seule que nous posséderons, que l’arbitraire du souvenir, presque aussi absolu que celui de l’imagination, peut avoir faite aussi différente de la femme réelle que du Balbec réel avait été pour moi le Balbec rêvé ; création factice à laquelle peu à peu, pour notre souffrance, nous forcerons la femme réelle à ressembler.

Très bon week-end à tous.

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A l'ombre des jeunes filles en fleurs. L'adolescence

proust2Dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur est fasciné par les jeunes adolescentes dont il fait la connaissance à Balbec (dont, évidemment, Albertine).

Ce bouleversement est pour lui l’occasion d’apprécier avec poésie les charmes de cet âge particulier :

Mais l’adolescence est antérieure à la solidification complète et de là vient qu’on éprouve auprès des jeunes filles ce rafraîchissement que donne le spectacle des formes sans cesse en train de changer, de jouer en une instable opposition qui fait penser à cette perpétuelle récréation des éléments primordiaux de la nature qu’on contemple devant la mer.

Il évoque sa propre adolescence avec radicalité – et peut-être lucidité :

Mais la caractéristique de l’âge ridicule que je traversais – âge nullement ingrat, très fécond – est qu’on n’y consulte pas l’intelligence et que les moindres attributs des êtres semblent faire partie indivisible de leur personnalité. Tout entouré de monstres et de dieux, on ne connaît guère le calme. Il n’y a presque pas un des geste qu’on a faits alors, qu’on ne voudrait plus tard pouvoir abolir. Mais ce qu’on devrait regretter au contraire, c’est de ne plus posséder la spontanéité qui nous les faisait accomplir. Plus tard on voit les choses d’une façon plus pratique, en pleine conformité avec le reste de la société, mais l’adolescence est le seul temps où l’on ait appris quelque chose.

Lors de conversations avec son ami le peintre Elstir, le narrateur recueille l’avis éclairé de l’homme mûr sur la jeunesse et ses erreurs, passages obligés vers la sagesse, qui est "un point de vue sur les choses" :

Il n’y a pas d’homme si sage qu’il soit, me dit-il, qui n’ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles ou même mené une vie, dont le souvenir lui soit désagréable et qu’il souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu’il ne peut être assuré d’être devenu un sage, dans la mesure où cela est possible, que s’il a passé par toutes incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder cette dernière incarnation-là. Je sais qu’il y a des jeunes gens, fils et petits-fils d’hommes distingués, à qui leurs précepteurs ont enseigné la noblesse de l’esprit et l’élégance morale dès le collège. Ils n’ont peut-être rien à retrancher de leur vie, ils pourraient publier et signer tout ce qu’ils ont dit, mais ce sont de pauvres esprits, descendants sans force de doctrinaires, et de qui la sagesse est négative et stérile. On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que vous trouvez nobles, n’ont pas été disposées par le père de famille ou le précepteur, elles ont été précédées de débuts bien différents, ayant été influencées par ce qui régnait autour d’elles de mal ou de banalité. Elles représentent un combat et une victoire. Je comprends que l’image de ce que nous avons été dans une période première ne soit plus reconnaissable et soit en tout cas déplaisante. Elle ne doit pas être reniée pourtant, car elle est un témoignage que nous avons vraiment vécu, que c’est selon les lois de la vie, de la vie des ateliers, des coteries artistiques s’il s’agit d’un peintre, extrait quelque chose qui les dépasse.

Bon week-end à tous, et bonne lecture …

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A la recherche du temps perdu. L'imagination

proust2Place est aujourd’hui réservée à la demande de Sola sur « l’imagination » dans l’œuvre de Proust (commentaire du billet Un amour de Swann du 19 janvier dernier).

Dans La Recherche, l’imaginaire est omniprésent : il n’est pas seulement un thème, il est une voûte céleste qui recouvre l’ensemble de l’oeuvre.

La puissance d’imagination du narrateur le conduit d’ailleurs souvent à rencontrer de terribles déceptions.

Ce sera le cas, par exemple, lorsqu’il découvrira enfin le fameux tympan de l’église de Balbec, dont il n’attendait rien de moins que de la magie : il n’éprouve alors qu’une tiède sensation face aux sculptures pourtant connues pour être splendides.

La même situation se produira lorsque l’occasion lui sera donnée d’aller au théâtre admirer la célébrissime Berma, moment fort désiré, dont il s’était fait une joie longtemps à l’avance.
A la fin de la représentation tant espérée, il n’est ébloui qu’à moitié, ce qui est bien peu en considération de ce qu’il avait imaginé.
Le lendemain, la presse, les personnes « autorisées » affirmeront pourtant qu’il s’agissait non seulement d’une interprétation de Phèdre tout à fait exceptionnelle, mais en outre l’interprétation la plus émouvante que la divine comédienne ait jamais donnée.
Le narrateur est alors bien perplexe.
Cependant, quelques temps plus tard, lorsqu’il sera loin de la réalité des planches, il fera, dans sa vie intérieure, « le chemin inverse » : en revivant le spectacle dans son souvenir, il va lui (re)trouver valeur et majesté :

Mon intérêt pour le jeu de la Berma n’avait cessé de grandir depuis que la représentation était finie parce qu’il ne subissait plus la compression et les limites de la réalité (…)

Mais le plus fort des rêveries du narrateur va très vite se porter sur les femmes.
Toutes les femmes qui le marquent commencent par le hanter sur le terrain fertile de son imagination, à partir d’une simple vision, alors qu’il ne les connaît pas réellement. C’est justement le fait qu’une femme lui soit inconnue qui la rend désirable à ses yeux. Lorsqu’il fait enfin la connaissance de la femme convoitée, celle-ci perd immédiatement une partie de sa puissance d’attraction.
Pour qu’elle continue à l’obséder, il faut qu’elle conserve une part de mystère : ainsi, dans cette place cachée, son imagination s’engouffre, s’emballe, ne cesse de « se raconter des histoires ».
Ce sera le cas avec Albertine: s’il en demeure amoureux, c’est uniquement – affirme-t-il en tout cas à certains moments – parce que sa jalousie (donc son imagination) est excitée à l’idée de ce que son amie peut faire lorsqu’elle sort sans lui. Pourtant, au lieu de l’accompagner dans ses sorties qu’il ne peut empêcher, le narrateur reste dans sa chambre, mettant en place une foule de scenarii … et souffre.

Laisser Albertine aller seule dans un grand magasin par tant de gens qu’on frôle, pourvu de tant d’issues qu’on peut dire qu’à la sortie on n’a pas réussi à trouver sa voiture qui attendait plus loin, j’étais bien décidé à n’y pas consentir, mais j’étais surtout malheureux. (…) Heureux ceux qui le comprennent assez tôt pour ne pas trop prolonger une lutte inutile, épuisante, enserrée de toutes part par les limites de l’imagination et où la jalousie se débat si honteusement que le même qui jadis, si seulement les regards de celle qui était toujours à côté de lui se portaient un instant sur un autre, imaginait une intrigue, éprouvait combien de tourments, se résigne plus tard à la laisser sortir seule, quelquefois avec celui qu’il sait son amant et préfère à l’inconnaissable cette torture du moins connue !

Bon week-end à tous ; bonne lecture !

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A l'ombre des jeunes filles en fleurs – Albertine

proust2Dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur part en villégiature à Balbec, sur la côte, avec sa grand-mère.
Il y aperçoit un groupe de jeunes filles sportives et enjouées.
Elles le fascinent, il les attend, les guette ; tombe amoureux d’elles toutes à la fois.
Mais bientôt, l’une d’entre elles l’obsédera tout particulièrement : il s’agit d’Albertine.
Avant que ne débute véritablement cette longue histoire d’amour, il faudra que cette jeune fille, d’abord avec son groupe d’amies, lui soit présentée, par son ami le peintre Elstir.
La description qu’il fait de ce moment est aussi comique qu’universelle.

Je n’en aimais aucune, les aimant toutes, et pourtant leur rencontre possible était pour mes journées le seul élément délicieux, faisait naître en moi de ces espoirs où on briserait tous les obstacles, espoirs souvent suivis de rage.

Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avide de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentions que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle, que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sables des chemins, où pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan -, les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste, si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux.

Et cet atelier paisible avec son horizon rural s’était rempli d’un surcroît délicieux, comme il arrive d’une maison où un enfant se plaisait déjà et où il apprend que, en plus, par générosité qu’ont les belles choses et les nobles gens à accroître indéfiniment leurs dons, se prépare pour lui un magnifique goûter. Elstir me dit qu’elle s’appelait Albertine Simonet et me nomma aussi ses autres amies que je lui décrivis avec assez d’exactitude pour qu’il n’eût guère d’hésitation.

Sentant qu’il était inévitable que la rencontre entre elles et nous se produisit, et qu’Elstir allait m’appeler, je tournai le dos comme un baigneur qui va recevoir la lame ; je m’arrêtai net et, laissant mon illustre compagnon poursuivre son chemin, je restai en arrière penché, comme si j’étais subitement intéressé par la vitrine du marchand d’antiquités devant lequel nous passions en ce moment ; je n’étais pas fâché d’avoir l’air de penser à autre chose qu’à ces filles, et je savais déjà obscurément que, quand Elstir m’appellerait pour me présenter, j’aurais la sorte de regard interrogateur qui décèle non la surprise, mais le désir d’avoir l’air surpris – tant chacun est un mauvais acteur, ou le prochain, un bon physiognomoniste – que j’irais même jusqu’à indiquer ma poitrine avec mon doigt pour demander : « c’est bien moi que vous appelez ? » et accourir vite, la tête courbée par l’obéissance et la docilité, le visage dissimulant froidement l’ennui d’être arraché à la contemplation de vieilles faïences pour être présenté à des personnes que je ne souhaitais pas connaître.

Bonne lecture et bon week-end à tous !

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