Alcina au Théâtre des Champs-Elysées

Est-il une occasion plus merveilleuse de découvrir Alcina, de Haendel, que dans une telle production ? Difficile à imaginer.  Le Théâtre des Champs-Elysées était plein à craquer ce vendredi soir pour cette deuxième représentation (sur quatre seulement), et le dense public n’a pas été déçu.

Pourtant, comme lors de la première, la distribution a dû être un peu « aménagée », le rôle de Morgana, attribué à Julie Fuchs a été partagé entre celle-ci (dont la voix, nous fut-il dit, demandait grâce) mais qui pouvait assurer le rôle sur scène, et Emöke Baràth, « sa » voix dans la fosse. Cet ingénieux dispositif s’est surtout avéré très convaincant. Animée, enjouée, contrastée, bref actrice hors pair, Julie Fuchs incarnait le personnage à la perfection, tandis que, souple et cristallin, montant de l’orchestre comme une grâce, le chant de Emöke Baràth enchantait l’oreille. On se réjouit à l’avance de retrouver la soprano hongroise au mois de mai, cette fois sur la scène, dans une autre pépite, Orfeo ed Euridice de Gluck. Elle sera alors aux côtés de Patricia Petibon et de Philippe Jaroussky dans les rôles titres…

Un Philippe Jaroussky qui, pour en revenir à ce mémorable Alcina, partageait l’affiche avec l’immense star du lyrique Cecilia Bartoli. La belle romaine impressionna par une interprétation tout en subtilité de cette reine cruelle, particulièrement émouvante en amoureuse abandonnée par son amant dans le superbe « Ah, mio cor ! ». L’amant en question, Ruggiero, n’était autre que Philippe Jaroussky soi-même. Sa célèbre voix de contre-alto, d’une virtuosité époustouflante, séduit tant dans les solos que dans les ensembles avec les voix féminines, dont il faut signaler la mezzo Varduhi Abrahamyan dans le rôle de sa promise, Bradamante. Jouant d’abord un rôle d’homme pour dissimuler à Alcina sa véritable identité, elle révèle ensuite à Ruggiero qui elle l’est et le convainc de la suivre et d’abandonner la terrible Alcina. La plasticité et la suavité de sa voix la mettaient parfaitement à sa place au sein d’une distribution si enlevée.

La magnifique partition était entre les mains expertes d’Emmanuelle Haïm qui dirigeait sa formation, le Concert d’Astrée, avec le talent qu’on lui connaît. Fougue et calme semblent les caractéristiques contrastées qui vont le mieux à cette chef d’orchestre du baroque. Jamais de la musique ou des voix l’une l’emportait sur l’autre. C’était comme les pièces d’un puzzle finement ciselées et assemblées au millimètre près.

La mise en scène de Christof Loy créée à Zurich a visiblement séduit la presse au plus haut point. Un point de vue que l’on n’est pas obligé de partager. De ce que certains voient comme la mise en évidence limpide de la dramaturgie du livret (Alcina la magicienne rattrapée par la réalité), d’autres peuvent ne percevoir qu’une sorte de bric-à-brac qui, sans être désagréable, donne une impression un peu brouillonne. Mais franchement, il ne s’agit alors que d’un détail, et encore epsilonesque, quand les rôles sont aussi bien incarnés et les oreilles à ce point comblées.

Alcina

De Georg Friedrich Haendel

Direction, Emmanuelle Haïm, mise en scène, Christof Loy

Théâtre des Champs-Elysées, Paris (tel. 01 49 52 50 50)

Jusqu’au 20 mars 2018

(durée 4 heures)

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De l'Allemagne, 1800-1939. De Friedrich à Beckmann

Carl Gustav Carus, Haute MontagneDe l’Allemagne : le titre, emprunté à celui d’un ouvrage de Mme de Staël annonce clairement l’intention de l’exposition. Il s’agit, à travers la présentation d’œuvres picturales significatives du XIXème et du début du XXème siècles, d‘étudier les spécificités de l’art germanique. Le visiteur est là autant pour comprendre et apprendre que pour regarder et éventuellement admirer.

Une démarche intellectuelle, dont le visiteur profane se demande les parts respectives qu’elle emprunte à la vision française de l’art allemand et à la perception de l’art propre au peuple germanique.
Toujours est-il que cette approche, au demeurant fort intéressante et instructive, laisse assez peu de place aux notions d’esthétique, de style, de représentation et de technique, bref aux questions directement liées à la peinture.

En trois parties successives, les commissaires se sont attachés à mettre en lumière les trois grandes thématiques qui ont travaillé l’art allemand au fil de cette longue période qui va des derniers rayons du XVIIIème siècle au sombre entre-deux-guerre du XXème siècle : les rapports à l’histoire, à la nature, à l’humain. Si globalement l’on part du fameux tableau exécuté en 1786-1787 par Tischbein, Goethe dans la campagne romaine, prêt du Städel Museum de Francfort, pour finir avec ceux de Beckmann à la fin des années 1930, le parcours n’est pas purement chronologique, car les deux premières thématiques ont transcendé les recherches artistiques allemandes tout au long du XIXème siècle.

Ce qui frappe le plus à la visite de l’exposition est la recherche d’une identité nationale qui semble avoir obsédé les peuples germaniques longtemps politiquement morcelés (le statut d’Etat-Nation ne date que de 1871), et ce particulièrement à travers l’art.

Cette quête passe en premier lieu par l’interrogation continuelle de l’histoire afin d’y retrouver le creuset de la culture germanique : Grèce classique, catholicisme romain, peinture italienne, Moyen-Age vu comme l’époque de l’unité religieuse d’avant la Réforme et symbolisée par la cathédrale gothique, maîtres anciens allemands. Ce retour aux origines réelles ou supposées se retrouve – outre le tableau d’ouverture déjà cité, assez programmatique – dans des tableaux religieux, mythologiques, des scènes présentant de glorieux chevaliers, ou encore des ruines antiques.

Mais la recherche de l’unité nationale passe aussi par une approche très particulière de la nature et une grande réflexion autour de la peinture de paysage. Pour certains, la peinture doit refléter la connaissance scientifique de la nature. Pour d’autres, les artistes doivent représenter le paysage allemand dans sa spécificité, ce qui passe par la représentation d’une nature portant les traces du passé commun : forêt abritant les héros mythiques, fleuve, tombes druidiques… Pour tous, l’importance accordée au paysage est en soi une marque de l’identité germanique.

Après les tableaux tantôt "scientifiques", tantôt sublimes (dispute aux sommets enneigés de Friedrich, Koch et Carus), tantôt romantiques des paysagistes allemands, la dernière partie de l’exposition, intitulée Ecce homo (allusion à l’ouvrage de Nietzsche mais aussi aux nombreuses représentations de la Passion du Christ entreprises à partir de la première Guerre mondiale) ramène à de tristes réalités. Le nationalisme allemand a débouché sur la Grande guerre (au départ souhaitée par certains artistes à titre de souveraine Apocalypse), ses atrocités et ses conséquences durables. Puis à la faveur de la dépression économique ajoutant à l’humiliation de la défaite, le nazisme est venu se nourrir de ce penchant nationaliste pour aboutir aux conséquences que l’on sait.
Les œuvres issues de ces périodes font froid dans le dos. Partout, le sacrifice voire le martyre, partout des gueules cassées, des corps estropiés, des âmes perdues. Le noir et blanc domine ; les couleurs ne sont plus qu’au service de la violence.

Dans la première salle, l’on avait admiré la douceur du carton d’Overbeck Italia et Germania, la solide tranquillité d’un Apollon parmi les bergers de Schick, la grâce italienne d’une Vierge à l’enfant de Carolsfeld. Dans la dernière, c’est L’enfer des oiseaux de Beckmann, l‘Ecce homo de Corinth, la terrible série de gravures sur le thème de la guerre d’Otto Dix. Et, encadrant le tout, dans la rotonde qui à la fois introduit et clôt l’exposition, une monumentale gravure sur bois d’Anselm Kiefer.
Tout cela est le plus souvent aussi magnifique qu’impressionnant, mais empreint d’un sérieux tel que cette gravité-même risque d’apparaître comme la caractéristique essentielle de l’art allemand.

De l’Allemagne, 1800-1939. De Friedrich à Beckmann
Musée du Louvre
TLJ sf le mardi de 9 h à 18 h, nocturnes les mercredi et vendredi jusqu’à 21h45
Entrée exposition, 12 €, billet jumelé collections permanentes et exposition, 15 €
Jusqu’au 24 Juin 2013

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