Raymond Depardon, Un moment si doux

Même si l’espace de la galerie Sud-Est, aménagé tout en longs halls, est davantage propice à l’accueil d’un public nombreux qu’à la confidentialité, c’est une approche intimiste du travail de Raymond Depardon que le Grand Palais propose juqu’au 10 février prochain.

En 150 tirages, dont quelques très grands formats, le parcours montre le travail en couleurs du célèbre photographe-documentariste français, permettant de revisiter quelques cinquante ans de carrière autour de moments forts.

Autoportrait au Rolleiflex (posé sur un mur) 1er scooter de marque Italienne « Rumi », étiquette de presse sur le garde-boue, Ile Saint-Louis. Paris, 1959 ©Raymond Depardon/Magnum Photos

 

La couleur l’accompagne dès ses débuts : le Garet, à Villefranche-sur-Saône, ferme familiale où il a grandi. « J’ai photographié les canards, le berger allemand, tout ce qui m’entourait. Ma maman aussi, mais pas ou très peu mon père », se souvient-il. Bien plus tard, il reviendra dans ces petites exploitations de moyenne montagne et, dans ses films documentaires, donnera la parole à ses habitants, comme Marcel Privat, dont on voit une photo ici, à côté de celles du Garet.

Il débarque à Paris en 1958. Il a seize ans. Très vite, il photographie Edith Piaf, des starlettes de l’époque, dont certaines sont depuis devenues des stars, comme Catherine Deneuve. Puis viendront les reportages, le Sahara au début des années 1960, le Chili pour le premier anniversaire de l’élection du président Salvador Allende en 1971, Beyrouth en pleine guerre civile en 1978, Glasgow en 1980.

« De la fin des années 50 au début des années 80, je faisais de la couleur parce qu’il fallait faire de la couleur mais je ne pensais pas en couleurs. J’ai laissé partir ces images dans un flux et disparaître. J’ai eu la révélation de la couleur en 1984, au moment de la mission de la DATAR qui avait pour objectif de dresser un portrait de la France. J’ai accepté en hommage à mon père et en repensant à la souffrance qu’il éprouva lors de la construction de l’autoroute qui allait amputer la ferme du Garet d’une partie de ses terres et anéantir le travail de toute une vie. Il y avait dans la cour de la ferme le tracteur rouge de mon frère et la mobylette bleue de Nathalie, ma nièce. Et tout à coup, la couleur m’est apparue comme une évidence », explique-t-il.

Délaissant ensuite la couleur, il n’y reviendra que dans les années 2000, à l’occasion de commandes pour la Fondation Cartier pour l’art contemporain, dont la dernière Terre natale, ailleurs commence ici est évoquée avec le cliché de deux jeunes amazoniennes, commenté par le photographe : « Elles se sont placées face à la caméra, dans leur langue, elles ont dit le bien-être de la forêt, de la rivière, de la pêche, des poissons sains pour leurs enfants. Elles ont parlé de leur colère contre les gens d’ailleurs qui arrivent avec tous leurs déchets. En quelques minutes, elles avaient tout dit, il n’y avait rien à rajouter ».

On peut ajouter à ces travaux celui sur la France, mené à partir de 2004 (La France de Depardon, exposé à la BNF en 2010), auquel la photographie d’un commerce à la grille tirée, à Nérac dans le Lot-et-Garonne fait forcément penser.

C’est à l’occasion de ces reportages que Raymond Depardon s’est plu à photographier en couleurs des lieux sans événement, et des personnes qui s’y trouvaient : une jeune fille sans domicile qui prend le soleil en Argentine, des femmes dans leurs tenues colorées au Tchad, une terrasse de café bien rouge à Paris… Il aime capturer les couleurs de ce et ceux qu’il croise au fil de ses pérégrinations solitaires. C’est ce plaisir-là qu’il qualifie de « moment si doux », et qui donne son titre à cette exposition si personnelle.

 

Raymond Depardon, Un moment si doux

Grand Palais, Galerie Sud-Est – entrée av. W. Churchill – Paris 8ème

TLJ sf le mar. de 10 h à 20 h, nocturne le mer. jsq 22 h

Entrée 11 euros (tarif réduit 8 euros)

Jusqu’au 10 février 2014

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Journal de France. Claudine Nougaret et Raymond Depardon

Journal de France, Raymond Depardon, Claudine Nougaret

Claudine Nougaret présente Journal de France comme une fiction : "On a reconstitué le voyage de Raymond lorsqu’il est parti photographier la France et on raconte en parallèle une histoire avec des bouts inédits de ses films, qui étaient stockés dans une cave. Pour nous, le documentaire est une rencontre en son direct avec des gens et ce n’est pas le cas ici. On s’est servi de notre matériel, de notre vie pour raconter une histoire". (1)
Pour le spectateur, cette histoire-là a bien un parfum de vérité, celle de cet extraordinaire photo-journaliste qui depuis des décennies va chercher des images, photos ou films, partout dans le monde y compris en France, pour toujours nous montrer un état du monde : les pays en guerre, les exclus, les minorités, les citoyens face aux institutions, les hommes politiques, les paysans… jusqu’à La France, tout simplement. Dans ce dernier travail (2010), Raymond Depardon n’a pas montré des gens, mais des lieux : la France d’aujourd’hui, en ce qu’elle est encore la subsistance de celle d’hier, celle des années 1950 de sa jeunesse, mais pas seulement, car la France d’aujourd’hui est aussi celle des ronds-points et des petites zones commerciales. C’est "la France des sous-préfectures" comme aime à la qualifier le photographe (lire le billet sur la France de Raymond Depardon).

Journal de France est d’abord la chronique de ce travail-là, reconstitué par Depardon soi-même et celle qui est à la fois sa compagne de vie et de travail documentaire (au son) depuis 25 ans : Claudine Nougaret.
L’on y voit le photographe à l’œuvre et c’est passionnant. A première vue, c’est bien peu de choses, pourtant, un homme qui conduit un fourgon sur les routes départementales de la Nièvre ou de l’Hérault pour s’arrêter, quand l’humeur le lui commande, photographier une boucherie ou un tabac-presse les plus ordinaires possibles. Mais c’est que si l’on connaît la qualité de son travail, il est formidable de découvrir le chemin qui l’y conduit car ce chemin-là est tout en cohérence avec le résultat : solitude, curiosité, patience, observation, sensibilité. Ce que montre merveilleusement Claudine Nougaret à travers cette chronique est la multitude de désirs qui sont à la source de cette entreprise : désir de connaître ("Je m’aperçois que je connais mieux le Tchad que la Meuse"), désir de rencontres (voir les merveilleuses scènes où il fait parler un coiffeur, ou des octogénaires qu’il retrouve exactement au même endroit 10 ou 20 ans après les avoir photographiés), désir de rendre hommage (en utilisant la technique à la chambre pour obtenir une image de très belle définition), désir de prendre le temps enfin – la France par ses petites routes, c’est long… de même que le procédé à la chambre pour prendre une photo, c’est de l’artisanat.

La chronique de ce reportage est entrecoupée de séquences de beaucoup de films de Raymond Depardon (pas tous toutefois) : on mesure alors si besoin est l’ampleur de l’œuvre du photographe-documentariste. L’on découvre certains documentaires, en retrouve d’autres, mais toujours à travers des passages inédits car il ne s’agit que de chutes de ses films qui dormaient dans sa cave.
On admire, on sourit, on s’émeut au fil de ses séquences, avec à l’arrivée une seule envie : celle de voir ou de revoir tous ses films documentaires, tant le travail de Raymond Depardon est celui d’un homme qui a su, en suscitant la confiance et/ou la confidence tout en se faisant oublier, tirer le meilleur de ses sujets pour laisser leur vérité éclater. Et Dieu sait si cela peut être instructif et, bien souvent, poignant.

Journal de France, Depardon, Nougaret

Journal de France
Un film de Claudine Nougaret et Raymond Depardon
Durée 1 h 40
Sorti en salles le 13 juin 2012

(1) Trois Couleurs, juin 2012

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Correspondance New Yorkaise. Depardon à l'Alcazar

Exposition Correspondance New-yorkaise à l'Alcazar, Raymond Depardon

L’Alcazar rue Mazarine à Paris, hier cabaret mythique, aujourd’hui élégant restaurant repensé par Terence Conran accueille jusqu’au 5 mars 2012 une courte mais exceptionnelle exposition de photos de Raymond Depardon.
Certes, ce n’est pas toujours pratique de se faufiler entre les tables pour les regarder, mais en y allant entre deux services, le matin ou l’après-midi, le champ y est assez dégagé pour profiter de chacune des 33 photographies.

Exposée pour la première fois hors les murs de l’agence Magnum, le reporter-photographe avait réalisé cette chronique new-yorkaise pour Libération au cours de l’été 1981.
Chaque jour, du 2 juillet au 7 août, il envoyait au journal une photo légendée de sa main. A l’époque, sans internet, il fallait s’organiser pour tirer et envoyer les photos quotidiennement. Sur place, il s’est appuyé sur l’aide logistique de la grande presse new-yorkaise. Quand il arrive dans les bureaux du New-York Times, personne ne connaît évidemment notre Libé français. Un jour il finit par trouver "le seul exemplaire de Libération de la ville" afin de le leur montrer. Mais assez vite, le picture director du journal lui dit qu’il ne peut continuer à travailler dans les bureaux… Le Times magazine prend alors le relais. Il se rend aussi au magazine américain Geo, où il photographie les lavabos des toilettes pour dames devant une grande baie vitrée donnant sur des gratte-ciels. Vertigineux. Le commentaire de Depardon l’est tout autant : "J’ai envie de faire des photos "à la chambre". J’ai envie de faire ma famille dans la Dombes. Je pense à la campagne… ça doit être la moisson maintenant !".
Depuis, on a vu le travail documentaire, les films de Raymond Depardon sur le monde paysan. Mais en 1981, il n’avait pas encore fait un tel "retour" et lire ces lignes écrites à cette époque et à New-York est extrêmement émouvant. Assurément, ces photos s’admirent (elles sont toutes superbes) autant qu’elles se lisent.

Correspondance New-Yorkaise, Depardon à l'AlcazarEn quelques lignes manuscrites, parfois deux, parfois dix, Depardon raconte l’atmosphère new-yorkaise : le 4 juillet, jour de l’Indépendance, il pleut, il n’y a presque personne. Visite de convenance à la Statue de la Liberté (atmosphère fort palpable sur le cliché pris sur le bateau pour s’y rendre).
Il y évoque sa solitude, les longs silences avec ses contacts locaux, car son anglais est bien pauvre. Alors qu’il indique "avoir dès le départ refusé de planifier comme un professionnel ou de visiter comme un touriste" et avoir "laissé les choses se faire au hasard des jours", le travail qu’il rend est remarquable : scènes ordinaires, mais ô combien typiques de New-York, cadrages à tomber, détails qui tuent, personnages qu’on a envie de connaître davantage…
Et toujours ce décalage immense. Il pense au Tchad, il pense à son film à poursuivre, il pense à un autre, qui serait tourné dans le désert, "un film épique, avec des châteaux forts et plein de figurants". En voyant les Unes des journaux locaux titrant sur les faits divers, il réfléchit à la violence, à l’image, au cinéma. Au Guggenheim, il pense au Guernica de Picasso, qui est (alors) encore au MoMA.
Surtout, ce qui revient le plus sous sa plume, c’est le vide, la tristesse de la ville en ce mois d’été, qui le renvoient à son isolement. Sentiment qui atteint son paroxysme sur les lieux de jeux, symboles du néant et de la misère humaine.

Après le 7 août, rentré en France, il retourne à la ferme du Garet de son enfance. Il fait du vélo avec sa petite-nièce, va voir les vaches. Va au cimetière sur la tombe de son père avec sa vieille mère. Ces photos font partie de l’exposition. On est à peine surpris, tellement Depardon est tout cela à la fois, grand reporter partout dans le monde et éternel enfant de sa terre.

« Correspondance New Yorkaise »
Raymond Depardon
L’Alcazar
62, rue Mazarine – 75006 Paris
Tel. : 01 53 10 19 99
Jusqu’au 5 mars 2012
Entrée libre

A lire aussi sur maglm, les chroniques sur :
Le film  »La vie moderne » de Raymond Depardon
L’exposition  »Terre natale » de Raymond Depardon et Paul Virilio
L’exposition "La France" de Raymond Depardon

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La France de Raymond Depardon. BNF

La France de Raymond Depardon, BNF

Qui d’autre que Raymond Depardon aurait pu photographier ce qui n’est jamais montré dans les expositions ni les livres, le "silencieux", l’ordinaire, que l’on voit mais ne regarde pas ?

Pendant des décennies, Raymond Depardon a donné la parole à ceux que l’on n’entend pas, dans des films irremplaçables, sur l’institution psychiatrique, le milieu judiciaire, les peuples menacés d’extinction, les paysans (lire le billet sur La vie moderne).

Cette fois, il a laissé son micro pour réaliser, durant cinq ans, un travail auquel il pensait et tenait depuis longtemps : photographier la France. Ni celle du monde rural qu’il connaît bien, ni celle des grandes villes qu’il a aussi déjà montrées (sur ce sujet, et celui des peuplades minoritaires, voir le billet du 15 janvier 2009). Mais la France des villes moyennes et des villages, dont les "paysages" sont les premiers qu’il a découverts lorsque, dans sa jeunesse, il s’éloignait de sa ferme familiale du Garet dans le Rhône. Les photographier maintenant, avant de les oublier.

Volontairement, il s’est peu intéressé aux gens. Il avait besoin de silence, de solitude, de temps. Grâce aux soutiens des mécène et des collectivités territoriales, il a pu travailler dans ces conditions-là, dans la liberté absolue à laquelle il aspirait. Des années donc, de 2004 à 2010, dans un fourgon aménagé, à faire le tour de 21 régions, à différentes saisons, faisant des repérages avec un Polaroïd, annotant dans des cahiers, avant d’imprimer, enfin, son regard.
Le procédé photographique lui-même est dans la veine des conditions de son périple : simplicité et isolement, puisqu’il a choisi la technique ancienne de la chambre photographique, que l’on croyait, à tort, désormais inusitée.

Les photographies, dont 36 en très grands formats sont exposées à la BNF jusqu’au 9 janvier prochain, dans un accrochage paysager des plus réussis (et plus de 300 réunies dans un beau livre) sont étonnantes.
La netteté de l’image, le traitement égalitaire des gros plans et des détails, la douceur de la lumière, l’éclat des couleurs surprennent au premier chef.
Mais surtout, on admire ce qu’il nous soumet : on est séduit par ce que on voit et cette séduction-là, on a bien du mal à se l’expliquer. Ici une boucherie-charcuterie à Albi, là un monteur de pneus dans le Jura, plus loin une boutique de souvenirs dans les Alpes ou encore un angle de rue avec son tabac-presse dans l’Hérault. Il y a aussi des plages désertes hors-saison, un pavillon et ses géraniums au bord d’une route…
Volontairement non légendées, ces photos pourraient montrer, indifféremment, telle ou telle région. Quelle différence entre une petite zone commerciale aux abords d’un bourg et une autre ? Quelle différence entre telle et telle plage une fois désertée de ses estivants ?
Ce nivellement fait partie du propos de Raymon Depardon : montrer que le paysage français a une unité, constitutive de son identité. Et ce qui saute aux yeux, c’est que cette carte identitaire est faite tout à la fois de moderne, de vieux et de très ancien.
Cela n’empêche pas le spectateur de s’amuser à deviner les départements, en déchiffrant les affichettes sur les vitrines des commerçants, annonçant un loto ou un artiste en pente douce dans tel patelin, en observant les n° des plaques d’immatriculation, délivrant alors encore un indice local. On reconnaît aussi parfois des lieux, comme la petite église de Varengeville-sur-mer.

La seconde partie de l’exposition est riche de clés : outre la reprise des images cette fois légendées, elle montre les influences de Raymond Depardon, avec des photos de Walker Evans et de Paul Strand, les premières photographies de Depardon prises à la ferme du Garet lorsqu’il avait 12 ans (où l’on voit que le sens du cadrage et de la composition était déjà là), mais aussi les travaux préparatoires à ce projet, ses cahiers, son matériel… : tout y est absolument passionnant.

La France de Raymond Depardon
Bibliothèque Nationale de France
Site François-Mitterrand / Grande Galerie
Jusqu’au 9 janvier 2011
Mardi – samedi de 10 h à 1 9h
Dimanche de 13 h à 19 h
Fermé lundi et jours fériés
Entrée 7 € (TR 5 €)

Livre La France de Raymond Depardon, 30 x 27 cm, relié sous coffret, 336 pages, 315 illustrations, Coédition Bibliothèque nationale de France / Seuil (59 €)

Image : « La France de Raymond Depardon » © Raymond Depardon / Magnum photos / CNAP

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Raymond Depardon – Paul Virilio. Terre natale

terre_natale_ailleurs_commence_iciQue sont nos racines devenues ? Pourront-elles résister encore demain ?

Dans ses trois documentaires (dont le dernier en date La vie moderne) consacrés au monde paysan, Raymond Depardon montrait des éleveurs de moyenne montagne en voie de disparition.

L’exposition visible à la Fondation Cartier jusqu’au 15 mars 2009 permet de prolonger et d’élargir la réflexion sur le maintien des peuples minoritaires sur leur terre natale. Dans un documentaire de 33 minutes, le photographe et cinéaste (accompagné de Claudine Nougaret à la prise de son) a donné la parole à ceux qui, au Brésil, au Chili, en Bolivie, en Afrique et même en France, en Bretagne et en Occitanie (où l’on retrouve Raymond Privat) voient leur enracinement menacé, et par là même leur langue maternelle.

Le film est saisissant – son impact est en outre renforcé par le dispositif de projection sur un écran monumental de huit mètres sur dix -, donnant à voir des visages immenses au regard franc, et à entendre des langues auxquelles l’on ne comprend goutte mais à la portée universelle. Dans la forêt amazonienne, deux très jeunes femmes répètent « Je veux protéger ma terre-forêt ». Elles sont calmes et dignes, des victimes en résistance. Comme si elles puisaient leur force – impressionnantes de détermination – de leur terre et l’entretenaient avec leurs mots. Mais en creux, de façon poignante, on entend cette question : « Que nous restera-t-il si on nous enlève notre terre et notre langue ? ». Plus loin, au Chili, bout de continent battu par les vents, une femme mapuche, seule avec ses enfants raconte combien il est difficile pour elle de survivre, combien bien peu de son peuple sont encore près d’elle. Elle sourit, serre ses filles autour d’elle, et puis pleure, se tait, s’excuse : « Je n’ai plus de mots ». Et c’est, précisément, le plus bouleversant.

En écho à ces témoignages, la seconde partie de l’exposition est une interpellation de l’urbaniste et philosophe Paul Virilio sur les risques qui menacent à l’échelle planétaire. A travers des installations video, Paul Virilio dénonce l’importance des mouvements migratoires, actuels et plus encore des décennies à venir, liés à la mondialisation et aux changements climatiques. L’exode rural fait place à l’exode urbain, qui fait enfler les gares et les aéroports, lieux « d’outre-ville », de départs. Les villes moyennes disparaissent au profit de mégapoles de plusieurs dizaines de millions d’habitants. Les camps de réfugiés se multiplient et grossissent. « Le nomade est celui qui n’est nulle part chez lui », tandis que le sédentaire devient celui qui « très mobile, est partout chez lui, avec son téléphone mobile et son ordinateur portable ».

Ces réflexions entrent en résonance avec l’autre documentaire de Raymond Depardon présenté en première partie du parcours, montrant l’extraordinaire rapidité avec laquelle on peut faire le tour de la planète, en passant par ses grands centres urbains – pour y voir une uniformisation effrayante. Ou comment la question des racines est ici mise en perspective, de façon vertigineuse, avec celle des distances et du devenir de l’espace géographique même.

Raymond Depardon – Paul Virilio
Terre natale – Ailleurs commence ici
Jusqu’au 15 mars 2009
Fondation Cartier pour l’art contemporain
261, boulevard Raspail – 75014 Paris
TLJ sauf le lundi, de 11 h à 20 h, nocturne le mardi jusqu´à 22 h
M° 4 et 6, Raspail ou Denfert-Rochereau, bus 38 ou 68, RER B, Denfert-Rochereau
Entrée : 6,50 € (TR 4,50 €)
Accès libre pour les moins de 18 ans le mercredi de 14 h à 18 h

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La vie moderne. Raymond Depardon

La vie moderne, Raymond DepardonCe sont des routes désertées, au milieu de paysages magnifiques mais qui ne sont pas là pour ça. Au bout du bout, ce sont des hameaux de pierre qui semblent avoir été toujours là.
Le jour tombe, Marcel rentre ses brebis, appelle sa chienne en patois ; comme hier, comme avant-hier, comme chaque soir depuis combien de temps ?
Il est l’aîné des deux frères Privat, quatre-vingt ans bien sonnés chacun, restés à la ferme du Villaret dans les Cévennes après leurs parents, et restés célibataires aussi.
Leur neveu Alain vient de se marier avec Cécile, venue du Pas-de-Calais. Active et souriante, elle dit bien s’adapter ; sa fille Camille, quinze ans, taiseuse, se tient bien sur la roue du tracteur et pourrait devenir agricultrice plus tard. La relève assurée, enfin ? Les choses ne vont pas de soi. "Conflit de génération ?" demande Depardon. "Non !", s’exclame Raymond, le cadet des deux oncles, à la fois passionné et réfléchi. "Le métier a évolué. je me souviens de ma mère qui se levait à 6 heures du matin pour faire le feu et préparer le café. Il n’y avait pas d’électricité. On n’était pas bien moins que les autres. C’était comme ça chez tout le monde. Alors elle se levait à 6 heures et elle allumait le feu. Nos parents, c’était autre chose."
Ainsi Raymond Privat répond à Raymond Depardon sur la question du conflit des générations : pas à côté, mais "de côté". A l’image de la façon dont Depardon le filme, magnifique : en léger contre-champ, de trois-quart, assis à la table de la cuisine. Son frère Marcel est en face de lui, un peu de biais aussi. Plus "rouscagneur" que bavard, il est plus direct aussi, plus à vif : "Je n’aime pas qu’on me marche sur les pieds et les gens qui n’aiment pas qu’on leur marche sur les pieds. Voilà." Toujours au sujet de la belle-nièce toute neuve. Ce sera à peu près tout pour Marcel.
Depardon questionne encore : "Et la succession ?" "C’est là que le bât blesse" résume Raymond. "C’est là que le bât blesse" répète-t-il.
C’est dire le climat de confiance qui s’est installé entre le documentariste et ces paysans de moyenne montagne, dans les Cévennes ou en Haute-Loire, là ou les terrains accidentés ne permettent que l’élevage. Depardon les a parcourus pendant dix ans pour aller à la rencontre de ces hommes et de ces femmes qui vivent "loin de tout", mais si présents à leur terre, à leur bétail, à leurs pierres.

Raymond Depardon vient de ce monde-là, l’a quitté à l’âge de seize ans, est devenu reporter et a parcouru le monde. Plus de quarante ans après, alors que ses parents ne sont plus, il revient vers leur/son milieu. Et s’il filme ce qui évolue dans ce monde à part, il filme aussi ce qui n’a pas changé. Au Villaret par exemple, où il revient à différentes saisons, il montre à plusieurs reprises le perron de la maison : trois-quatre marches de pierres, une porte ouverte. De longs plans fixes, sans personne ou avec l’un des frères ou encore la chienne qui passe. Cela suffit pour se dire que depuis quatre-vingt et quelques années, chaque jour, plusieurs fois par jour, Raymond et Marcel ont marché sur ces pierres, ont franchi ce seuil. Tous les jours, depuis si longtemps.
"Apaisé" confie Raymond Depardon en conclusion de son documentaire. Il a tant bougé ; comme tant de gens au cours de ce XXème siècle. L’exode rural a bien continué. Mais il s’en est trouvé qui sont restés, et il en restera encore peut-être demain. Même si Marcel, à la fin du film, ne peut plus sortir ses brebis : il a quatre-vingt-huit ans, il est malade ; il ne peut plus. "C’est comme ça, dit-il, c’est pour tout le monde pareil, quand on ne peut pas, on ne peut pas." Toujours laconique, sans gras.

En filmant les frères Privat et bien d’autres tout aussi passionnants à écouter, Depardon a trouvé la distance et les mots justes pour les faire parler avec naturel, en demeurant toujours à mille lieux du folklore ou du pittoresque.
Il était à la recherche de quelque chose qu’il connaissait, qu’il avait peut-être peur d’avoir oublié mais qu’il a su retrouver, avec obstination et délicatesse, et surtout un respect infini.
Alors, après le déchirement de voir Marcel ne plus pouvoir sortir ses bêtes et sa vie peut-être bientôt se conclure, Depardon, dans la scène finale, très belle, montre la silhouette de Raymond, au loin sur le col, qui, lui, est encore là-haut ; on pense aussi aux enfants, prêts à reprendre plus tard.
La caméra de Depardon s’éloigne, c’est un au-revoir. On aime et on croit en cet "apaisé" ; on aime par dessus tout chez lui ce qu’il semble avoir inventé, qui pourtant ne s’invente pas, et qui a pour nom la finesse. Et il en fallait pour réaliser ces deux Profils paysans puis cette Vie moderne, des oeuvres rares, précieuses qui avec beaucoup de silences en disent bien long.

La vie moderne
Un documentaire de Raymond Depardon
Durée 1 h 30

Les deux premiers volets de cette trilogie sur le monde paysan sont Profils paysans – L’approche (2001) et Profils paysans – La vie quotidienne (2005)

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