Histoire d’un fait divers, Jean-Jacques Gautier

La lecture du Goncourt 1946 nous montre comment l’interprétation de l’assassinat d’une épouse par son conjoint a évolué dans les esprits. Dans l’Histoire d’un fait divers Jean-Jacques Gautier s’évertue à faire comprendre la quasi légitimité de Lucien à tuer Fernande ! Pourtant le lecteur d’aujourd’hui peut découvrir ce que cet acte suppose de rapports asymétriques entre les hommes et les femmes.

L’auteur du roman, parti d’un fait divers réel, remonte le temps pour nous faire le portrait de Lucien, que l’on sait meurtrier dès le départ. Trois mariages se sont succédés pour lui : d’abord avec Léonie, qui a de l’ambition, qui entraîne le couple à Paris, mais l’union se termine dans la violence ; puis avec Germaine, dans une relation sans passion qui donne deux enfants, « Germaine la brave femme qu’il lui fallait, pas compliquée, pas méchante, courageuse, attentive à faire plaisir », mais qui meurt ; enfin avec Fernande, bien plus jeune que lui, avec laquelle la relation amoureuse est fondée surtout sur l’aspect physique.

Trois portraits de femmes différentes dont une seule a vraiment été choisie par Lucien, celle qu’il tue parce qu’elle lui échappe : l’auteur en fait une femme superficielle, qui veut une vie agréablement faite d’argent, et des toilettes et sorties qui vont avec. C’est le même Lucien avec les trois : modeste, ouvrier, pauvre type sans éducation. C’est en fait sa propre faiblesse devant la force de Léonie ou de Fernande qui le déstabilise. Léonie : « elle vous débite les arguments avec une facilité, une surabondance, une volubilité sèche qui, très vite, ahurit son mari ». Fernande le renvoie à sa petitesse sociale : « J’aimerais bien, pour peu que j’en ai les moyens, aller me balader, sortir, voir du monde, me faire faire les mains au lieu de me les esquinter à récurer les casseroles, moi aussi… seulement voilà… Monsieur rapporte juste de quoi manger ».

Jean-Jacques Gautier ne s’intéresse pas aux différences de place sociale qui distinguent les unes des autres, qui font qu’une femme docile est préférable à une femme ambitieuse. Il argumente selon le schéma classique de l’alliance entre la colère, élément psychologique de fond chez Lucien, et l’alcool, artifice qui devrait permettre de supporter ses faillites. Mais ce n’est pas seulement ce mélange qui pousse à l’assassinat, c’est la volonté de l’emprise sur l’autre qui veut vivre sa vie.

Si l’ambiance imaginaire du roman est de son époque, l’écriture est plutôt efficace et peut hélas entraîner le lecteur à davantage comprendre Lucien que ses compagnes.

Andreossi

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Rosa Candida. Audur Ava Ólafsdóttir

Rosa Candida, Zulma 2010Si vous vous interrogez sur les questions essentielles de l’existence, demandez à un moine, il vous prêtera des films qui vous aideront. Si vous apprenez que vous êtes le père d’un enfant conçu par hasard dans la douceur d’une serre, allez planter une rare rose dite à huit pétales dans un jardin à des milliers de kilomètres de chez vous. Si vous venez de perdre votre mère, à 22 ans, essayez de vous rappeler comment elle réussissait la soupe au flétan, ça peut servir à votre père.
Mais surtout, si la mère de votre enfant, relation d’un quart de nuit, vous rejoint pour vous faire garder Flora-Sol pendant qu’elle rédige son mémoire de génétique, attendez-vous à craquer complètement : d’abord pour l’enfant, car ce n’est pas forcément le parent qui fait l’enfant, mais l’enfant qui fait le parent ; ensuite pour la mère, car ce n’est pas le désir de vivre ensemble qui fait le couple, mais le couple qui construit la relation amoureuse.

Audur Ava Ólafsdóttir, romancière Islandaise, aime prendre à rebours les pensées les plus communes. Mais elle le fait avec une telle tranquillité, une telle évidence, avec une naïveté si désarmante (et sans nul doute fausse) que nous sommes (nous, les milliers de lectrices et lecteurs) proprement embarqués dans ce récit qui, s’il ne nous dit pas les noms des lieux, nous parle du mystère des relations entre humains, que l’on vive dans le froid d’une île nordique ou dans la douceur méditerranéenne.

Un des charmes du livre tient peut-être à ce paradoxe : c’est une femme qui fait parler, penser, réagir un jeune homme, car c’est lui le narrateur. Elle lui donne des compétences acquises grâce à sa mère, comme palper le tissu pour distinguer dralon et mousseline, ou l’amour des plantes, et des roses en particulier. Contagion des genres… Mais par ailleurs, le personnage le moins connu du roman, et aussi très attachant, est la jeune Anna, nouvelle mère et future généticienne. Comme s’il était plus facile, pour la romancière, d’imaginer ce que peut être un garçon d’aujourd’hui que de rendre compte de la complexité de la situation d’une jeune femme, dans ses rapports à un homme, à l’enfant, à son devenir professionnel. D’un côté, un père attaché à son jardin et à son enfant, dont on a suivi l’évolution logique, de l’autre une jeune femme face à un avenir ouvert, dont on ne peut que deviner les désirs : décidemment, Audur Ava Ólafsdóttir nous a bien embarqués.

Rosa Candida
Audur Ava Ólafsdóttir
Zulma (2010)
336 pages, 20 €

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