A la recherche du temps perdu. L'imagination

proust2Place est aujourd’hui réservée à la demande de Sola sur « l’imagination » dans l’œuvre de Proust (commentaire du billet Un amour de Swann du 19 janvier dernier).

Dans La Recherche, l’imaginaire est omniprésent : il n’est pas seulement un thème, il est une voûte céleste qui recouvre l’ensemble de l’oeuvre.

La puissance d’imagination du narrateur le conduit d’ailleurs souvent à rencontrer de terribles déceptions.

Ce sera le cas, par exemple, lorsqu’il découvrira enfin le fameux tympan de l’église de Balbec, dont il n’attendait rien de moins que de la magie : il n’éprouve alors qu’une tiède sensation face aux sculptures pourtant connues pour être splendides.

La même situation se produira lorsque l’occasion lui sera donnée d’aller au théâtre admirer la célébrissime Berma, moment fort désiré, dont il s’était fait une joie longtemps à l’avance.
A la fin de la représentation tant espérée, il n’est ébloui qu’à moitié, ce qui est bien peu en considération de ce qu’il avait imaginé.
Le lendemain, la presse, les personnes « autorisées » affirmeront pourtant qu’il s’agissait non seulement d’une interprétation de Phèdre tout à fait exceptionnelle, mais en outre l’interprétation la plus émouvante que la divine comédienne ait jamais donnée.
Le narrateur est alors bien perplexe.
Cependant, quelques temps plus tard, lorsqu’il sera loin de la réalité des planches, il fera, dans sa vie intérieure, « le chemin inverse » : en revivant le spectacle dans son souvenir, il va lui (re)trouver valeur et majesté :

Mon intérêt pour le jeu de la Berma n’avait cessé de grandir depuis que la représentation était finie parce qu’il ne subissait plus la compression et les limites de la réalité (…)

Mais le plus fort des rêveries du narrateur va très vite se porter sur les femmes.
Toutes les femmes qui le marquent commencent par le hanter sur le terrain fertile de son imagination, à partir d’une simple vision, alors qu’il ne les connaît pas réellement. C’est justement le fait qu’une femme lui soit inconnue qui la rend désirable à ses yeux. Lorsqu’il fait enfin la connaissance de la femme convoitée, celle-ci perd immédiatement une partie de sa puissance d’attraction.
Pour qu’elle continue à l’obséder, il faut qu’elle conserve une part de mystère : ainsi, dans cette place cachée, son imagination s’engouffre, s’emballe, ne cesse de « se raconter des histoires ».
Ce sera le cas avec Albertine: s’il en demeure amoureux, c’est uniquement – affirme-t-il en tout cas à certains moments – parce que sa jalousie (donc son imagination) est excitée à l’idée de ce que son amie peut faire lorsqu’elle sort sans lui. Pourtant, au lieu de l’accompagner dans ses sorties qu’il ne peut empêcher, le narrateur reste dans sa chambre, mettant en place une foule de scenarii … et souffre.

Laisser Albertine aller seule dans un grand magasin par tant de gens qu’on frôle, pourvu de tant d’issues qu’on peut dire qu’à la sortie on n’a pas réussi à trouver sa voiture qui attendait plus loin, j’étais bien décidé à n’y pas consentir, mais j’étais surtout malheureux. (…) Heureux ceux qui le comprennent assez tôt pour ne pas trop prolonger une lutte inutile, épuisante, enserrée de toutes part par les limites de l’imagination et où la jalousie se débat si honteusement que le même qui jadis, si seulement les regards de celle qui était toujours à côté de lui se portaient un instant sur un autre, imaginait une intrigue, éprouvait combien de tourments, se résigne plus tard à la laisser sortir seule, quelquefois avec celui qu’il sait son amant et préfère à l’inconnaissable cette torture du moins connue !

Bon week-end à tous ; bonne lecture !

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A l'ombre des jeunes filles en fleurs. L'écrivain Bergotte

proust2L’occasion est un jour donnée au narrateur de rencontrer Bergotte, l’écrivain qu’il porte aux nues.

Voici le portrait qu’il en fait et les merveilleuses réflexions qu’il lui inspire.

Il me semblait bien pourtant que ce fût lui qui eût écrit les livres que j’avais tant aimés, car Mme Swann ayant cru devoir lui dire mon goût pour l’un d’eux, il ne montra nul étonnement qu’elle en eût fait part à lui plutôt qu’à un autre convive, et ne sembla pas voir là l’effet d’une méprise ; mais emplissant la redingote qu’il avait mise en l’honneur de tous ces invités, d’un corps avide du déjeuner prochain, ayant son attention occupée d’autres réalités importantes, ce ne fut que comme à une épisode révolu de sa vie antérieure, et comme si on avait fait allusion à un costume du duc de Guise qu’il eût mis une mis une certaine année à un bal costumé, qu’il sourit en se reportant à l’idée de ses livres, lesquels aussitôt déclinèrent pour moi (entraînant dans leur chute toute la valeur du Beau, de l’univers, de la vie) jusqu’à n’avoir été que quelque médiocre divertissement d’homme à barbiche. Je me disais qu’il avait dû s’y appliquer, mais que, s’il avait vécu dans une île entourée de bancs d’huîtres perlières, il se fût, à la place, livré avec succès au commerce des perles. Son oeuvre ne semblait plus aussi inévitable. Et alors je me demandais si l’originalité prouve vraiment que les grands écrivains soient des dieux régnant chacun dans un royaume qui n’est qu’à lui, ou bien s’il n’y avait pas dans tout cela un peu de feinte, si les différences entre les oeuvres ne seraient pas le résultat du travail, plutôt que l’expression d’une différence radicale d’essence entre les diverses personnalités.

Enfin, la qualité toujours rare et neuve de ce qu’il écrivait se traduisait dans sa conversation par une façon si subtile d’aborder une question, en négligeant tous ses aspects déjà connus, qu’il avait l’air de la prendre par un petit côté, d’être dans le faux, de faire du paradoxe, et qu’ainsi ses idées semblaient le plus souvent confuses, chacun appelant idées claires celles qui sont au même degré de confusion que les siennes propres.

Mais l’instinct du constructeur était trop profond chez Bergotte pour qu’il ignorât que la seule vérité, résidait dans la joie que son œuvre lui avait donnée, à lui d’abord, et aux autres ensuite. Seulement, bien des années plus tard, quand il n’eut plus de talent, chaque fois qu’il écrivit quelque chose dont il n’était pas content, pour ne pas l’effacer comme il aurait dû, pour le publier, il se répéta, à soi-même cette fois : « Malgré tout, c’est assez exact, ce n’est pas inutile à mon pays ». De sorte que la phrase murmurée jadis devant ses admirateurs par une ruse de sa modestie, le fut, à la fin, dans le secret de son coeur, par les inquiétudes de son orgueil. Et les mes mots qui avaient servi à Bergotte d’excuse superflue pour la valeur de ses premières œuvres, lui devinrent comme une inefficace consolation de la médiocrité de ses dernières.(…) Si, pourtant, malgré tant de correspondances que je perçus dans la suite entre l’écrivain et l’homme, je n’avais pas cru au premier moment, chez Mme S., que ce fût Bergotte, que ce fût l’auteur de tant de livres divins qui se trouvât devant moi, peut-être n’avais-je pas eu absolument tort, car lui-même (au vrai sens du mot) ne le « croyait » pas non plus. Il ne le croyait pas puisqu’il montrait un grand empressement envers des gens du monde (sans être d’ailleurs snob), envers des gens de lettres, des journalistes, qui lui étaient bien inférieurs. Certes, maintenant il avait appris par le suffrage des autres qu’il avait du génie, à côté de quoi la situation dans le monde et les positions officielles ne sont rien. Il avait appris qu’il avait du génie mais il ne le croyait pas puisqu’il continuait à simuler la déférence envers des écrivains médiocres pour arriver à être prochainement académicien, alors que l’Académie ou le faubourg St-Germain n’ont pas plus à voir avec la part de l’Esprit éternel, laquelle est l’auteur des livres de Bergotte, qu’avec le principe de causalité ou l’idée de Dieu.

Excellente lecture, excellent week-end à tous.

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Gilberte, le premier amour

proust2Dans Du côté de chez Swann et A l’ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur tombe amoureux de la fille de Charles Swann, Gilberte.

Il l’aperçoit pour la première fois à Combray, c’est le coup de foudre.

Il la reverra ensuite régulièrement à Paris, sur les Champs Elysées, où tous les deux vont jouer. Il finit par gagner son amitié, peut-être même son amour.

Mais, souffrant sans relâche, il préfère mettre un terme à sa relation avec Gilberte.

Et ce « deuil » prématuré qu’il s’inflige ne se fait pas aussi facilement qu’il l’aurait voulu …

« Tout à coup, je m’arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne s’adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perspectives plus profondes et dispose de notre être tout entier. » (la première fois qu’il aperçoit Gilberte)

« Je revins à la maison. Je venais de vivre le premier janvier des hommes vieux, qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu’on ne leur donne plus d’étrennes, mais parce qu’ils ne croient plus au nouvel an. Des étrennes j’en avais reçu, mais non pas les seules qui m’eussent fait plaisir et qui eussent été un mot de Gilberte. J’étais jeune encore tout de même puisque j’avais pu lui en écrire un par lequel j’espérais, en lui disant les rêves solitaires de ma tendresse, en éveiller de pareils en elle. La tristesse des hommes qui ont vieilli c’est de ne pas même songer à écrire de telles lettres dont ils ont appris l’inefficacité. »

« C’est de même en vue de Gilberte et pour ne pas la quitter que j’avais décidé de ne pas entrer dans les ambassades. Ce n’est jamais qu’à cause d’un état d’esprit qui n’est pas destiné à durer qu’on prend des résolutions définitives. »

« Nous sommes tous obligés, pour rendre la réalité supportable, d’entretenir en nous quelques petites folies. Or mon espérance restait plus intacte – tout en même temps que la séparation s’effectuerait mieux – si je ne rencontrais pas Gilberte. Si je m’étais trouvé face à face avec elle chez sa mère, nous aurions peut-être échangé des paroles irréparables qui eussent rendu définitive notre brouille, tué mon espérance et, d’autre part, en créant une anxiété nouvelle, réveillé mon amour et rendu plus difficile ma résignation. »

« Mais j’étais encore bien loin de cette mort du passé. J’aimais toujours celle qu’il est vrai que je croyais détester. Chaque fois qu’on me trouvait bien coiffé, ayant bonne mine, j’aurais voulu qu’elle fût là. J’étais irrité du désir que beaucoup de gens manifestèrent à cette occasion de me recevoir et chez lesquels je refusais d’aller. Il y eût une scène à la maison parce que je n’accompagnais pas mon père à un dîner officiel où il devait y avoir les Bontemps avec leur nièce Albertine, petite jeune fille presque encore une enfant. Les différentes périodes de notre vie se chevauchent ainsi l’une l’autre. On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu’on aime et qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal aujourd’hui, qu’on aimera demain, qu’on aurait peut-être pu, si on avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrégé vos souffrances actuelles, pour les remplacer, il est vrai, par d’autres. ».

Où la petite Albertine est évoquée pour la première fois … à suivre.

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Proust : Un amour de Swann

proust&Dans le premier volume de la Recherche, Proust brosse le portrait de Charles Swann, être raffiné, cultivé, discret, reçu dans les milieux les plus élevés.

N’est-il pas celui qui a cette phrase merveilleuse :

"Ce que je reproche aux journaux, c’est de nous faire faire attention tout les jours à des choses insignifiantes, tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a les choses essentielles."

Sa passion pour Odette de Crécy, « cocotte » qui deviendra sa femme, va l’emmener à fréquenter assidûment les mercredi de Mme Verdurin, cercle réunissant quelques artistes, médecins, milieu petit bourgeois où il n’aurait jamais mis les pieds s’il n’avait voulu Odette pour lui tout seul.

Morceaux choisis de cet amour fou.

L’émotion de l’attente :

Et il s’était si bien dédoublé que l’attente de l’instant imminent où il allait se retrouver en face d’elle le secoua d’un de ces sanglots qu’un beau vers ou une triste nouvelle provoquent en nous, non pas quand nous sommes seuls, mais si nous les apprenons à des amis en qui nous nous apercevons comme un autre dont l’émotion probable les attendrit.

L’anxiété et la jalousie:

Il la voyait mais n’osait pas rester de peur de l’irriter en l’ayant l’air d’épier les plaisirs qu’elle prenait avec d’autres et qui – tandis qu’il rentrait solitaire, qu’il allait se coucher anxieux comme je devais l’être moi-même quelques années plus tard les soirs où il viendrait dîner à la maison, à Combray lui semblaient illimités parce qu’il n’en avait pas vu la fin.

L’aveuglement :

Swann comme beaucoup de gens avait l’esprit paresseux et manquait d’invention. Il savait bien comme une vérité générale que la vie des êtres est pleine de contrastes, mais, pour chaque être en particulier, il imaginait toute la part de sa vie qu’il ne connaissait pas comme identique à la partie qu’il connaissait. Il imaginait ce qu’on lui taisait à l’aide de ce qu’on lui disait.

Le désespoir lorsque Odette lève le voile sur ses « quelques » tromperies :

Swann avait envisagé toutes les possibilités. La réalité est donc quelque chose qui n’a aucun rapport avec les possibilités, pas plus qu’un coup de couteau que nous recevons avec les légers mouvements des nuages au dessus de notre tête, puisque ces mots « deux ou trois fois » marquèrent à vif une sorte de croix dans son coeur.

Les grandes lignes des rapports que le narrateur lui-même établira plus tard avec les femmes, notamment Gilberte, la fille de Swann, sont peut-être tracées …

Bon week-end à tous !

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