Bella Figura. Yasmina Reza

Il y a trois ans, on avait beaucoup aimé, du même auteur, Comment vous racontez la partie  vue dans ce même théâtre du Rond-Point à Paris. Le propos y était corrosif, la mise en scène efficace, le jeu des acteurs excellent.

Sur un thème fort différent, ces trois ingrédients de réussite sont à nouveau réunis dans cette nouvelle mise en scène par la célèbre dramaturge de l’une de ses propres pièces. Le cadre reste la province et, si on a quitté le milieu culturo-médiatique de Comment vous racontez…, Yasmina Reza nous invite une fois de plus à examiner les relations sociales. Mais ici, pas de chocs de milieux, on est dans la même marmite. Et ça bout, du début à la fin.

La situation de départ est des plus triviales : un couple illégitime s’engueule sur un parking, lui petit entrepreneur aux manières plutôt goujates, elle préparatrice en pharmacie un brin hystérique perchée sur talons vermillons, le tout « au cul » d’une voiture de sport vulgaire. Mais très vite, l’irruption accidentelle (c’est le moins qu’on puisse dire) de trois autres personnages va permettre de dépasser cette entame vaudevillesque pour dévoiler un tableau que l’auteur des Dieux du carnage excelle toujours à brosser : celui de ces petites misères humaines que la vie en société nous oblige en temps ordinaire à dissimuler.

Pour procéder à cette entreprise, Yasmina a une arme fatale : le personnage d’Andrea, très brillamment interprété par Emmanuelle Devos, aussi douée sur les planches que sur grand écran. C’est elle qui dérange, d’abord son amant Boris (parfait Louis-Do de Lencquesaing), puis les amis de celui-ci (interprétés tout aussi bien par Micha Lescot et Camille Japy). Tous, sauf la vieille mère Yvonne (délicieuse Josiane Stoléru), la pressent sans cesse de sortir, sans jamais y parvenir. Elle parle trop et trop fort, rit et s’enthousiasme de même. Exubérante, inconvenante, Andrea dit ce qui ne se dit pas et fait ce qui ne fait pas. Sans compter son statut de maîtresse, qui est tour à tour objet d’attraction pour le parfum de liberté qu’elle répand et de condamnation pour la trahison qu’elle incarne.

Autour d’elle, dans une atmosphère devenue étouffante et tendue à l’extrême, chacun des personnages sent le sol tanguer sous ses pieds, Boris-le-sans-vaillance vacille sous la menace d’une liquidation judiciaire, Yvonne la veuve a toujours peur d’avoir perdu son sac devenu, avec son petit calepin dedans, son (seul) compagnon. Quant au couple d’amis, il finit par céder aussi, abandonnant son souci du prochain et sa bien-séance de bon aloi, remuant la vieille mère, jetant le dessert du grand restaurant, se dessoudant un instant… La Bella figura finit par craquer de toute part. Seule Andrea, assurément la plus esseulée de tous, parvient, grâce à son apparence de légèreté et de fantaisie, à continuer à faire Belle figura. Et apparaît en définitive comme la plus lucide de tous.

Belle figura, à voir au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 31 décembre 2017

A 21h du mardi au samedi, à 15 h le dimanche – durée 1h30

Une pièce écrite et mise en scène par Yasmina Reza, avec Emmanuelle Devos, Josiane Stoléru, Camille Japy, Louis-Do de Lencquesaing, Micha Lescot

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Comment vous racontez la partie. Yasmina Reza

COMMENT VOUS RACONTEZ LA PARTIE

On découvre en ce moment à Paris la dernière pièce de Yasmina Reza, créée en Allemagne et rodée en province avant d’y poursuivre sa tournée fin 2014-début 2015.
On se demande d’ailleurs si l’accueil est différent, dans ces villes de province, dont l’une d’entre elles – fictive en son nom ,Vilan-en-Volène, mais partout réelle – est le lieu de la pièce. Car dans la salle Renaud-Barrault du théâtre du Rond-Point à Paris, pourtant comble, le public est de bout en bout figé. Endormi ou pétrifié ? On l’ignore, mais cette sorte d’indifférence a du mal à s’expliquer tant la pièce, plus corrosive qu’elle n’y paraît, fait mouche. Et rire.

Yasmina Reza, qui assure également la mise en scène, y montre une écrivaine célèbre, Nathalie Oppenheim (Zabou Breitman) qui se rend à Vilan-en-Volène pour participer à une rencontre littéraire organisée en son honneur par Roland (Romain Cottard) jeune responsable culturel local. Nathalie est interviewée par Rosanna (Dominique Reymond), critique littéraire très en vue et originaire du bourg en question. Le maire (Michel Bompoil ce soir du 14) apparaît au moment du pot qui conclut la soirée. Quatre rôles aux dialogues ciselés que l’excellence de leur interprétation rendent délectables.

Tout dans le jeu des comédiens comme dans la mise en scène bien tenue contribue à la mise en relief de ce texte mordant. Car c’est la réalité que l’on croit voir en découvrant les joutes entre Rosanna la journaliste et Nathalie l’écrivaine. Rosanna apparaît en effet comme la star davantage que ne l’est l’artiste. Ou comment le brillant et le creux l’emportent sur la pensée et la création. C’est que, snob et suffisante, Rosanna veut avoir la vedette et ne s’en prive pas. Tics de langage en vogue (comme elle dit : « Nathalie Oppenheim, … », en accentuant le grave de sa voix, la virgule et le silence qui suivent…), prononciation prétentieuse (cette manière de dire « thriller » ou « Philip Roth »…), façon de regarder le public en coin pour créer avec lui une (fausse) complicité, détournement, en définitive, de l’interview pour en faire un moment d’auto-promotion de sa culture et de sa célébrité… Rosanna semble la parfaite synthèse de différentes personnes vues et entendues dans le monde médiatique réel.

En face d’elle, Nathalie, qui habituellement fuit les interviews et les causeries, est très mal à l’aise pour répondre aux questions de la journaliste de plus en plus agressive au fur et à mesure que l’écrivaine résiste en quelque sorte à l’exercice malgré sa bonne volonté de pour une fois s’y soumettre. Que ce soit pour lire un extrait de son livre, pour le commenter ou pour parler d’elle-même, on voit bien la vanité, voire pire, qu’elle trouve à tout cela (ne s’écrit-elle pas dans un moment de découragement « Chaque fois que je parle de mon livre je l’affaiblis ! »).

Entre les deux, Roland, l’animateur culturel, est moins snob que le départ le laisser présumer. Il apparaît comme une victime – mais encore vibrante d’authenticité – de la mode (de pensée comme syntaxique) culturelle actuelle dans son mouvement de décentralisation et de démocratisation : ce qui à Vilan-en-Volène peut paraître comme précieux et prétentieux n’est en réalité que la déclinaison locale et récente d’un snobisme centralisé et ancien. Car en réalité Roland est avant tout un amoureux des lettres, admirateur de Nathalie et de bien d’autres, poète à ses heures et passionné par son travail de médiateur. On peut dire qu’entre lui et Nathalie, la rencontre a vraiment lieu. Avec le maire aussi, d’une certaine manière, dont une forme de mélancolie rejoint la solitude de Nathalie. Il incarne le terrien qui se réclame du bon sens et du bien être de ses administrés, et dont la sensibilité à la littérature, réelle, ne veut s’étaler. Forme de pudeur, ou de timidité.

Mais c’est finalement une autre forme d’art, plus populaire, qui réunira tout le monde, un peu enivré, fatigué, las, peut-être aussi et surtout lucide et enfin décomplexé dès lors qu’il est mis à nu : la chanson « Nathalie » à quatre voix, achevée dans une désopilante chorégraphie. Qui a dit que la salle polyvalente de Vilan-en-Volène était sinistre ?

Comment vous racontez la partie

Théâtre du Rond-Point

2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt – Paris 8°

Jusqu’au 6 décembre 2014

Puis en tournée

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L'aube le soir ou la nuit. Yasmina Reza

L'aube le soir ou la nuit Yasmina RezaCombien de temps a-t-il fallu à Yasmina Reza pour être séduite par Nicolas Sarkozy ? On ne le sait pas exactement.

En tout cas, à la page 40, elle semble déjà "cuite" : De temps en temps, il se tait et me détaille. Il a des yeux doux et rieurs
Cette phrase pourrait être extraite de n’importe quel roman d’amour, elle décrirait le moment où le lecteur est invité à comprendre que le narrateur commence à se sentir exister dans les yeux de l’autre.
Cette impression d’"histoire d’amour" (platonique), visiblement irrésistible conséquence de l’intimité qui se crée au fil de la campagne du candidat, dont l’auteur partage chaque instant, ne fera que se confirmer, l’auteur avouant, vers la fin du livre Pourtant, c’est souvent hors micro, hors caméra, livrant, sans y penser, la pleine mesure de sa liberté que je l’admire sans réserve.

On ne saurait dénier à Yasmina Reza l’authenticité de son intention artistique : connaître par soi-même ce personnage fascinant qu’est le probable futur président de la République, l’homme le plus médiatisé de France, celui qui fait couler le plus d’encre ("Je suis quand même une source inépuisable pour vos articles de merde !", aurait-il déclaré à des journalistes du Monde et du Figaro).

Donc, aller visiter les coulisses, faire de l’homme le sujet d’un roman, d’un récit, d’une pièce de théâtre, peu importe, le projet était excitant.
Et ne pouvait qu’être destiné à un colossal succès commercial compte tenu de la notoriété de l’auteur et de son sujet.

Mais le résultat révèle, hélas, bien peu de choses. Yasmina Reza fait de Nicolas Sarkozy un portrait attachant puisqu’elle souligne ce que le personnage a de profondément humain : l’enfance, la peur de la solitude, la peur du temps, de la mort… aspects dont on a pas attendu ce livre pour avoir un aperçu.

Seulement, en insistant sur l’humanité de l’animal politique extraordinairement puissant, ne commet-elle pas une hagiographie inespérée ?

Reste que Yasmina Reza avait une intention seconde (ou première) en entreprenant L’aube le soir ou la nuit : déceler chez Nicolas Sarkozy ce dans quoi elle pourrait se reconnaître : se regarder dans le miroir qu’il a accepté de lui tendre.
Le livre distille alors au fil des pages une sorte de quête de soi via le futur président, quête qui, dans ce cadre de référence, prend une ampleur incommensurable…

Malgré le talent et la finesse de Yasmina Reza, le résultat est sans surprise. Plus on avance dans l’ouvrage, plus on se demande "à quoi il sert."
Si on apprend quelques détails propres à satisfaire notre curiosité de grand public, d’un point de vue littéraire, ce journal de "l’accompagnatrice" est d’une vanité proche de l’absolu.

La fin en queue de poisson, où l’écrivain est censée avoir avec celui qui est désormais le nouveau président de la République sa première conversation réelle, mais dont elle affirme qu’elle ne peut rien tirer pour l’écriture a tendance à le confirmer furieusement.

L’aube le soir ou la nuit. Yasmina Reza
Flammarion (août 2007)
186 p., 18 €

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