Aux origines du livre, conférence à la BNF

minidanseDépart pour un lointain voyage avec une conservatrice de la Bibliothèque nationale de France … C’était mardi dernier, et il y en aura d’autres …

Attention ! avertit d’emblée Annie Berthier, l’histoire du livre n’est pas celle de l’écriture : point de livre sans support répondant à des critères précis.
Mais tout le monde est d’accord : il a bien fallu commencer par l’écriture avant d’inventer le livre.

L’écriture est née en Mésopotamie et en Egypte autour de 3300/3200 av. J.-C.
C’est alors l’un des éléments d’une série d’innovations majeures, au nombre desquelles la sédentarisation, le développement des villes, de l’architecture, etc. : le début de la civilisation historique.

L’histoire du livre – on y arrive – c’est ensuite et surtout celle du support du livre. A cet égard, l’invention du livre est caractérisée par des invariants. Le premier est que, pour fabriquer un livre, on se sert de ce qu’on a autour de soi.
Dans le bassin méditerranéen, ce sera le papyrus, fait avec la moelle du roseau aquatique du même nom.
Certes, on a pu d’abord graver sur des stèles. Mais une stèle gravée n’est pas un livre : on ne peut pas la porter !

C’est quoi, alors, un livre ? Un livre (en grec, on dira biblion, en latin liber), c’est : un assemblage portatif d’éléments présentant une surface plane sur laquelle il peut être écrit de façon durable.

Le texte était d’abord écrit sur des tablettes recouvertes de cire, sur lesquelles on gravait à l’aide d’un stylet. Il était ensuite recopié à l’encre sur le papyrus.
Le livre a eu ainsi d’abord la forme du rouleau.
Le parchemin , peau d’animal dépilée et effleurée, est arrivé très tôt aussi, à Pergame (d’où l’origine du nom). On a tendance à croire que le parchemin a remplacé le papyrus. En réalité, les deux ont coexisté pendant très longtemps.
La forme a ensuite évolué. Du rouleau, on est passé au codex : le livre est formé de feuilles pliées et assemblées en un ou plusieurs cahiers cousus et couvert d’une reliure.
C’est la forme que nous connaissons aujourd’hui.

Si le papyrus, le livre et la bibliothèque – avec la célèbre Bibliothèque d’Alexandrie qui en –50 contenait 700 000 volumes – viennent du Proche-Orient, le papier est en revanche un apport de l’Orient : la Chine a inventé le papier au X° siècle avant J.-C., et l’a utilisé dès le Ier siècle de notre ère. De ce point de vue, « l’avance » de l’Orient est énorme : en Occident, au Moyen-Age, on en était encore au parchemin…


La question de Mag :

Le support est-il important ? François Weyergans a fait cette sage réponse à un journaliste qui lui demandait avec affolement son avis sur le « livre électronique »:
« On a lu sur des parchemins, on a lu sur des peaux de chèvres, on pourra bien lire sur un livre électronique. Personnellement, je préfère le papier, mais je ne vais pas imposer mon amour du papier à la terre entière. Ce qui compte, ce n’est pas sur quoi on lit, c’est ce qui se passe dans la tête du lecteur au moment où il lit. »

Oui. Mais si on s’est mis au papier avec tellement de retard, peut-être peut-on profiter encore un peu de sa douceur … et laisser aux Chinois la primeur du livre électronique ?

Tous les renseignements sur les conférences sont sur le site de la BNF

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L'histoire de l'amour – Nicole Krauss

histoiredelamourA New-York, Léo, vieil immigré juif de Pologne, vit seul dans son appartement exigu.
Il pense à son passé, douloureux, à ses années cachées pendant la guerre ; à son amour de jeunesse, définitivement perdu ; mais aussi à son fils, Isaac, écrivain célèbre, qu’il n’a pas connu.

Réchauffé de la seule amitié de son ami d’enfance, Bruno, il attend la mort arriver, tour à tour animé d’angoisse puis de résignation.
Certains jours il veut être vu, remarqué, exister : vivre encore un peu de cette vie ratée.

Alma a quatorze ans. Son père était son idole ; il est mort il y a plusieurs années. Sa mère continue à vivre sans son mari comme elle peut, traduisant des livres ; aimant ses enfants ; les élevant à sa façon.
Alma a donc du temps : pour penser ; regarder le monde ; aimer, son petit frère si différent des autres petits garçons, et aimer, aussi, un jeune homme de son âge.

Ces deux être si différents, le vieillard et la jeune fille, qui ne se connaissent pas, racontent tour à tour leurs doutes, leur désespoir, leurs luttes. Solitaires, les mains vides, ils regardent ceux qui les entourent et le monde ; et l’interrogent à leur façon. Ils plongent dans leurs souvenirs et, loin d’être résignés, cherchent au présent quelque chose de ce passé qui pourrait les aider, ou aider ceux qu’ils aiment.

Au milieu de ces deux histoires, il y a ce livre que la mère d’Alma traduit de l’espagnol L’histoire de l’amour

Par la voix de chacun des deux personnages, puis celle du frère d’Alma, le si attachant petit Bird, Nicole Krauss conte de magnifiques et poignantes histoires d’amour, dont le lien qui se dessine peu à peu au fil des pages est celui d’un livre dont le titre est …

La mort, les amours fous de la jeunesse dont il ne reste que le souvenir, les déchirures dont on ne peut guérir, la perte d’un père, l’absence d’un fils : dans ces douleurs, ce sont peut-être les mots qu’on n’a pas dits, les instants loupés, qui pèsent le plus.

Le roman de Nicole Krauss, à l’écriture fluide, directe, enlevée et poétique est un hymne à la littérature, qui nous donne à croire qu’elle peut sauver quelque chose du temps perdu, des manques, de l’absence, de tous ces moments qu’on pas vécus.

« Une seule fois quelqu’un était mort dans mes bras. (…) Son corps était tordu et convulsé. Je l’ai prise dans mes bras. Je crois que je peux dire qu’il n’y avait aucun doute, dans son esprit comme dans le mien, sur ce qui allait se passer. Elle avait un enfant. je le savais parce que je l’avais vu un jour en visite avec son père. Un petit garçon avec des chaussures vernies et un manteau à boutons dorés. Tout le temps de la visite, il était resté assis à jouer avec une voiture miniature, ignorant sa mère sauf quand elle lui parlait. Sans doute était-il mécontent d’être laissé seul avec son père pendant si longtemps. Lorsque j’ai regardé le visage de la femme, c’est à lui que j’ai pensé, au garçon qui allait grandir sans savoir comment se pardonner. J’ai senti un certain soulagement, une certaine fierté, de la supériorité même, à accomplir une tâche qu’il ne pouvait pas accomplir. Et ensuite, moins d’un un plus tard, ce fils dont la mère est morte sans lui, c’était moi. » (Léopold)

L’histoire de l’amour
Nicole Krauss
Gallimard
356 p., 21 €
Second roman de Nicole Krauss, L’histoire de l’amour est son premier livre traduit en français. Elle vit à New-York avec son mari le romancier Jonathan Safran Foer.

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Les sœurs de Prague – Jérôme Garcin

garcinLe roman commence par une cinglante lettre d’insultes bien soignée adressée par une certaine Klara à un « cher petit grand con ».

Le « cher petit grand con » en question, c’est le narrateur. Ecrivain, il mène sa vie d’habitudes à l’abri des passions. Un peu indécis, il est un garçon rangé et propre.

Pourtant, très vite, il va tomber sous la coupe de Klara, agent artistique à l’ambition dévorante, aussi puissante qu’elle est séduisante.
Le roman raconte l’ascension de l’agence de Klara, à laquelle s’est jointe sa soeur Hilda, puis de sa chute vertigineuse, et des « dommages collatéraux » qu’elles feront sur le narrateur…

Dans quel état notre « petit écrivain » sortira-t-il de cet ouragan ? Certainement dévasté, mais ce n’est pas si simple.
N’avoue-t-il pas : « J’ignore ce qui me lie à ce destin brisé et pourquoi il me tient éveillé, alors que j’ai tout abdiqué. Je ne sais pas davantage d’où vient que j’aie le sentiment de lui être redevable. Elle ne m’a pourtant apporté, depuis notre première rencontre, que des déconvenues (…) Mais elle m’a aussi révélé, le voulait-elle seulement, la part la plus noire de mon âme. Elle m’a sauvé du confort, elle a griffé ma bonhomie, elle m’a dessillé. En somme, je lui dois de ne pas m’être assoupi. »

Dans sa façon de décrire par le détail de menus gestes quotidiens, dans sa manière d’installer l’intrigue autour d’une mystérieuse blonde aux yeux verts … il y a du Jean Echenoz dans cette plume-là.
On retrouve vite, toutefois, le pays d’Auge, Stendhal, les chevaux, l’écriture léchée et un peu mélancolique qui signent bien leur auteur, celui de Théâtre intime et de Cavalier seul.

C’est avec un vif plaisir qu’on découvre l’ironie de Jérôme Garcin lorsqu’il croque sans complaisance le petit-bourgeois et l’hypocrisie de certains milieux artistiques.
Mais il y a aussi beaucoup de bonheur à retrouver, au fil des pages, la bienveillance de Jacques Chessex, le génie de Kundera, la légèreté des Demoiselles de Rochefort… et l’irrésistible douceur de certaines journées d’automne.

Les sœurs de Prague
Jérôme Garcin
Gallimard
175 p., 14,50 €
Lire les bonnes feuilles

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Le Musée des Arts décoratifs

lanvinLe Musée des Arts décoratifs a rouvert récemment, après une totale réhabilitation.
Le résultat est très réussi et mérite une bonne visite.

En suivant le parcours chronologique, on embrasse en quelques heures l’évolution des arts décoratifs du Moyen-Age aux années 2000.

L’équipe du musée a fait des choix d’exposition (6 000 pièces sur les 150 000 que comptent les collections), évitant ainsi de surcharger les salles, ce qui accroît la limpidité et le plaisir de la visite.

Toutes les périodes sont bien représentées ; mais, évidemment, une grande place est faite au magnifique dix-huitième siècle, particulièrement fécond.
Certaines salles méritent vraiment une pause : notamment celle consacrée à l’inénarrable style « Rocaille ». Sous le règne de Louis XV, il brise le carcan du style « Grand Siècle » de Louis XIV : tout à coup, les lignes prennent vie, ondulent, on ose l’asymétrie, l’exubérance ; des motifs de fleurs, de coquillages se posent ça et là … Un style un peu chargé mais dont on apprécie la fantaisie, dont on s’amuse à observer les détails.

Au fil du parcours, des « period rooms » donnent une idée de l’ensemble du décor d’une pièce à une époque donnée : de la chambre à coucher d’un aristocrate de la fin du XV° siècle, qui était alors un véritable lieu de vie et de réception, avec lit imposant et coffre sculpté, tapisseries … à l’appartement de Jeanne Lanvin dans les années 20 (photo), tout de soie, stuc, marbre, cristal avec son petit boudoir à vitrines, en passant par le goût néo-renaissance d’une chambre Louis Philippe… que de chemin parcouru !


Les coups de coeur Mag :

Bien sûr, de très belles pièces Art Nouveau et Art Déco.
Mais aussi les Chinoiseries, qui suscitent l’engouement en France sous Louis XVI : d’adorables petits meubles se parent de panneaux de laque, et deviennent de véritables « peintures », la porcelaine est finement décorée de scènes de la vie chinoise ; délicatesse des formes, des motifs, des couleurs … un véritablement ravissement face à ces « petites choses » qu’on ne se lasse pas de détailler.

Musée des Arts décoratifs
107, rue de Rivoli – Paris 1er
Du mardi au vendredi de 11h à 18h
Samedi et dimanche de 10h à 18 h
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h
M° Palais-Royal, Pyramides, Tuileries
Tarif : 8 € (TR : 6,5 €)

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Autour de 1900 : un ensemble Art nouveau. La donation Rispal

rispalcobra Antonin Rispal fut un passionné à qui les amateurs d’Art Nouveau peuvent dire un grand merci !

Une gratitude qui vaut aussi pour son épouse et sa fille, qui ont fait donation au Musée d’Orsay, deux après sa mort, de 300 pièces de son exceptionnelle collection.

Auvergnat venu en 1945 à Paris où il réussit dans l’hôtellerie, Antonin Rispal (1920-2003) s’éprend d’objets et meubles "style 1900" et commence très vite à les collectionner.

Ainsi, dans les années 1960, il va s’attacher à défendre un Art Nouveau, qui en avait alors bien besoin.

Ce style d’art décoratif, né à la fin du XIX° siècle, associé à la ligne courbe, sinueuse, asymétrique ; à l’emploi de formes organiques ou naturelles et à des structures géométriques, était en effet tombé dans le mépris dès les années 1910.

Pour accueillir la donation, le Musée d’Orsay organise une exceptionnelle exposition.

Le public découvrira ainsi une rare table à ouvrage en marqueterie de Dielh, présentée à l’Exposition universelle de 1878, ornée de petites tortues et sauterelles en bronze ; une cheminée élancée en bois sculptée qui n’est pas sans rappeler les célèbres entrées en fonte du métro parisien dessinées par Guimard, dont on verra, un peu plus loin, un modèle de plaque en plâtre satiné.

On admirera le mobilier de Pérol, aux formes courbes, en acajou orné de cuivre doré, celui de Bugatti, qui allie des formes géométriques et légères à un travail de marqueterie d’os et d’incrustation d’étain, presque d’inspiration andalouse, la vitrine Orchidées de Majorelle, un bureau de dame de Gallé, de magnifiques vases en verre translucide bleu et violet de Jean, aux lignes douces en volutes et corolles…

Dans le dernier espace, consacré au souvenir de Sarah Bernardt, une verrière à quatre panneaux déploie ses couleurs, un très beau lampadaire en métal patiné s’orne de roseaux et libellules…

Une exposition exemplaire des arts décoratifs de style 1900, qui avaient été inspirés par le désir de rompre avec les styles antérieurs, avec un objectif nouveau : rendre les arts décoratifs accessibles à des classes sociales plus étendues…


Le coup de coeur Mag :

Des sculptures de verre, oeuvres de Josette Rispal, fille du collectionneur, émaillent l’exposition. Ainsi, dans le 2ème espace, de surprenantes Fleurs lunaires et Fleurs intérieures sont posées à même le sol en un émouvant bosquet en verre de Murano, aux couleurs bleu, rouge, violet, vert, toutes magnifiques.
Un ensemble floral devant lequel on reste longtemps, fasciné par ce troublant mélange de force et de fragilité, de matière et de poésie, de naturel et de sophistication…
Une vraie découverte.

Musée d’Orsay 1 rue de la Légion d’Honneur Paris 7ème
Jusqu’au 28 janvier, TLJ sauf le lundi, de 9h30 à 18h et le jeudi jusqu’à 21h45
Tarif : 7,50 € (le dimanche : 5,50 €)
Gratuit le 1er dimanche du mois
Catalogue de l’exposition : 60 €
Photo : Presse-papier de Jean Dunand

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Proust : Un amour de Swann

proust&Dans le premier volume de la Recherche, Proust brosse le portrait de Charles Swann, être raffiné, cultivé, discret, reçu dans les milieux les plus élevés.

N’est-il pas celui qui a cette phrase merveilleuse :

"Ce que je reproche aux journaux, c’est de nous faire faire attention tout les jours à des choses insignifiantes, tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a les choses essentielles."

Sa passion pour Odette de Crécy, « cocotte » qui deviendra sa femme, va l’emmener à fréquenter assidûment les mercredi de Mme Verdurin, cercle réunissant quelques artistes, médecins, milieu petit bourgeois où il n’aurait jamais mis les pieds s’il n’avait voulu Odette pour lui tout seul.

Morceaux choisis de cet amour fou.

L’émotion de l’attente :

Et il s’était si bien dédoublé que l’attente de l’instant imminent où il allait se retrouver en face d’elle le secoua d’un de ces sanglots qu’un beau vers ou une triste nouvelle provoquent en nous, non pas quand nous sommes seuls, mais si nous les apprenons à des amis en qui nous nous apercevons comme un autre dont l’émotion probable les attendrit.

L’anxiété et la jalousie:

Il la voyait mais n’osait pas rester de peur de l’irriter en l’ayant l’air d’épier les plaisirs qu’elle prenait avec d’autres et qui – tandis qu’il rentrait solitaire, qu’il allait se coucher anxieux comme je devais l’être moi-même quelques années plus tard les soirs où il viendrait dîner à la maison, à Combray lui semblaient illimités parce qu’il n’en avait pas vu la fin.

L’aveuglement :

Swann comme beaucoup de gens avait l’esprit paresseux et manquait d’invention. Il savait bien comme une vérité générale que la vie des êtres est pleine de contrastes, mais, pour chaque être en particulier, il imaginait toute la part de sa vie qu’il ne connaissait pas comme identique à la partie qu’il connaissait. Il imaginait ce qu’on lui taisait à l’aide de ce qu’on lui disait.

Le désespoir lorsque Odette lève le voile sur ses « quelques » tromperies :

Swann avait envisagé toutes les possibilités. La réalité est donc quelque chose qui n’a aucun rapport avec les possibilités, pas plus qu’un coup de couteau que nous recevons avec les légers mouvements des nuages au dessus de notre tête, puisque ces mots « deux ou trois fois » marquèrent à vif une sorte de croix dans son coeur.

Les grandes lignes des rapports que le narrateur lui-même établira plus tard avec les femmes, notamment Gilberte, la fille de Swann, sont peut-être tracées …

Bon week-end à tous !

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La ferme africaine – Karen Blixen

afrique.gifLes éditions Gallimard viennent de publier dans la collection Quarto un appétissant volume Afrique dans lequel sont rassemblés pour la première fois tous les textes, dont certains inédits en français, que Karen Blixen (1885-1962) consacra à l’Afrique : des lettres, des poèmes, et bien sûr La Ferme Africaine.

C’est l’occasion de découvrir ou redécouvrir (dans la récente traduction d’Alain Gnaedig) ce superbe récit.

Karen Blixen, arrivée en Afrique Orientale anglaise en 1914, y raconte sa vie quotidienne dans la plantation de café qu’elle exploite dans les montagnes Ngong.

Il s’agit avant tout d’une histoire d’amour, celle que Blixen éprouve pour ce pays, où elle espérait finir ses jours, alors qu’elle le quittera en 1931, contrainte de vendre sa ferme, le coeur serré.

L’auteur évoque ses rencontres, ses attachements : « ses gens », serviteurs fidèles, qu’elle traitait avec infiniment d’équité et dont elle apprenait beaucoup ; les tribus indigènes dont elle réussissait à régler les inextricables conflits ; ses amis blancs, qui venaient à la ferme parler de littérature et partager du bon vin dans ses verres en cristal.

Indigènes et colons, tous sont des hommes blessés, cabossés, un peu fous, presque des personnages de tragédie qui trouvent dans la ferme un havre de paix.

Karen Blixen émeut mieux que quiconque en évoquant, la foi chrétienne chevillée au corps, la beauté de l’iguane, la grâce de l’antilope, la tristesse de la girafe, la résignation du boeuf. Elle se souvient des soirées passées sous la voûte étoilée lors des safari : « Je ne faisais plus qu’un avec le monde, j’étais l’herbe et le brin d’herbe, les montagnes invisibles et les boeufs épuisés, je respirais au rythme du vent dans les arbres. »

L’Afrique que raconte Blixen c’est aussi le sang versé, le miel qui apaise, la beauté des guerriers aux maxilaires saillantes et aux pomettes de soie ; le brûlé de l’encens qui embaume les huttes ; l’ocre, le carmin, le safran et l’indigo.
C’est aussi toutes les magies, celle du silence, celle de la parole, celle de l’écriture.


Les coups de coeur Mag :

A bord du bateau qui l’amène en Afrique, elle rencontre d’autres grands voyageurs :

Un soir, alors que nous jouions aux cartes, le voyageur anglais nous parla du Mexique et nous raconta qu’une Espagnole très âgée, qui vivait dans une propriété isolée dans les montagnes, ayant appris la venue d’un étranger, l’avait prié de venir la voir et de lui apprendre ce qui s’était passé de nouveau dans le monde. « Aujourd’hui les hommes peuvent voler, Madame, avait-il dit. – Oui, j’en ai entendu parler, et je me suis disputée à ce sujet avec mon curé. Vous allez pouvoir nous départager. Dites-moi, les hommes volent-ils les jambes repliées, comme les moineaux, ou allongées en arrière, comme les cigognes? »

Et aussi, l’enterrement de son ami Denys dans la montagne, à l’endroit même qu’il avait choisi, à l’abri du vent, avec vue sur le Mont Kenya et le Kilimandjaro. Des dispositions que Karen respectera à la lettre et de tout son coeur. Un enterrement de rêve.

Afrique de Karen Blixen
"Quarto" Gallimard
1136 p., 25 €
La Ferme africaine en Folio, 7 €

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Au temps des cubistes 1910-1920

cubisteEn 1907, Picasso et Braque initient le cubisme, impressionnés par les oeuvres de Cézanne.

Le peintre d’Aix-en-Provence en rétablissant son importance au modelé, qui avait été « sacrifié » par l’impressionnisme, a en effet contribué à l’avènement de ce mouvement.
« Le cubisme descend de Cézanne, qui disait que tout est cylindre ou cube » écrit Henri Matisse.

L’idée de ses fondateurs est de rendre compte du réel, sans chercher à imiter le visible. Pour ce faire, ils coupent les plans, bouleversent les perspectives. Ils transforment totalement la représentation.

Ce qui ne les empêchent pas de revenir à des principes classiques tels que la géométrie, la solidité des volumes, la discipline constructive.

Si les oeuvres cubistes de Picasso et Braque sont connues, on ignore en revanche qu’un grand nombre de peintres ont suivi ce mouvement et y ont contribué de manières variées.

C’est ce que prouve le formidable travail réalisé par la galerie Berès, réunissant, dans ses deux espaces, des peintres cubistes de sensibilités très différentes.
C’est un ensemble de 250 oeuvres qui est ainsi exposé : de très belles gouaches et aquarelles, mais aussi des dessins au fusain et à l’encre de Chine, regroupés dans une salle en une harmonie de noirs, gris et blancs très réussie.

Du trait géométrique d’Albert Gleizes au raffinement et la sobriété de Marcoussis, des toiles à la gamme chromatique restreinte, en camaïeux de beiges et gris de Henri Laurens, Jacques Lipchitz, et surtout de Juan Gris, au travail sur la couleur de Delaunay, en passant par un très beau pastel de Franz Kupka, mais aussi des oeuves de Fernand Léger, Picasso et bien d’autres, l’harmonie des formes et des couleurs, l’impression de cohérence sont toujours présentes.

On est séduit par ces découvertes, par ce cubisme-là, fécond, varié. C’est une exposition rare, à ne surtout pas manquer.


Le coup de coeur Mag :

Les toiles de Serge Ferat, souvent de dimensions modestes, au dessin finement travaillé et aux couleurs riches, qui dégagent une poésie et une fraîcheur inattendues. (ci-dessus, Nature morte au chapeau et au raisin).

Galerie Berès – 25 quai Voltaire et 35 rue de Beaune Paris 7ème
Jusqu’au 27 janvier, de 10h à 19h sauf dimanche et fêtes
Catalogue de l’exposition : 90 €
Affiche : 10 €
Entrée libre

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La petite madeleine de Proust

proust&En novembre 1913, Marcel Proust publie à compte d’auteur le premier volume de la Recherche, Du côté de chez Swann.

Les éditions Gallimard acceptent rapidement le deuxième volume, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, pour lequel il reçoit le prix Goncourt en 1919.

Le dernier volume, le Temps retrouvé, sera publié en 1927.

Le passage le plus fameux de son œuvre est celui de la petite madeleine qu’il déguste avec une cuillère de thé, saveur grâce à laquelle il va retrouver un doux souvenir.

C’est le tout début de la recherche du temps perdu, qu’il poursuivra sur plus de 3000 pages. Depuis près d’un siècle, cette quête, portée par une écriture incomparable, touche inlassablement le lecteur.

L’extrait de la petite madeleine, c’est la très chaleureuse invitation de Mag à lire ou relire, toutes affaires cessantes, l’oeuvre de Marcel Proust.

Bon week-end à tous.

« Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, finalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. (…)
Et tout à coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. (…) Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, les plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »

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Katagami, les pochoirs japonais et la japonisme

katagamiLes Katagami sont des pochoirs en papier utilisés au Japon dès le XIII° siècle pour décorer les tissus.

Les modèles en papier brun présentés dans la première partie de l’exposition nous donnent un aperçu de la variété des motifs choisis, qui puisaient leur source dans les mondes animal, végétal et plus particulièrement floral, avec une infinie poésie. Il n’y a d’ailleurs qu’à lire le nom de certains d’entre eux pour commencer à rêver : Feuilles de cerisier au fil de l’eau, Fleurs de prunier, motifs d’oxalides en arabesques

Des costumes, notamment des kimonos décorés à l’aide de ces pochoirs, avec leurs belles teintes profondes nous donnent une idée de l’élégance des réalisations rendues possibles grâce à cette technique.

Datant essentiellement des XVIII et XIX° siècles, âge d’or des Katagami, ils nous paraissent cependant d’une grande modernité.
La raison en est essentiellement que cette beauté épurée a plus tard séduit les Occidentaux : à la fin du XIX° et au début du XX° siècles, les mouvements Art nouveau puis Art déco vont trouver une formidable inspiration dans ce qu’on va alors appeler le japonisme : les volutes, courbes sinueuses et épurées, motifs stylisés inspirés de la nature seront repris dans l’architecture (Hoffmann à Vienne, Guimard à Paris), le mobilier, les arts décoratifs, les bijoux … Dans cette deuxième partie de l’expo, on admire meubles, afiches, frises de Gustav Klimt, couvertures de livres, mais aussi les splendeurs que, dans cette veine, Lalique a créées : vases en verre dépoli, bijoux aux lignes ondulées, d’un raffinement et d’une simplicité remarquables.


Le coup de coeur Mag :

A la finesse des motifs floraux de la première partie de l’exposition répond celle d’une écharpe de soie brodée simplement baptisée "Champ de marguerites", en teintes délicates et lumineuses. Du XVIII° siècle japonnais au XX° siècle européen : de superbes réinterprétations dont on ne peut que se réjouir.

Maison de la culture du Japon à Paris – 101 bis, quai Branly à Paris 15ème
Jusqu’au 20 janvier 2007, du mardi au samedi de 12h à 19h / Nocturne le jeudi jusqu’à 20h.
Tarif : 6 € (TR 4 €)
Catalogue de l’exposition : 30 €
M° Bir Hakeim/ Rer Champs de Mars Tour Eiffel

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