Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s'est donnée … Victor Hugo

drouetJulienne Gauvain (Juliette Drouet) est née le 10 avril 1806 à Faugères.
Elle n’a pas 2 ans lorsque ses parents, artisans-tailleurs, la laissent orpheline.

Son oncle la recueille et l’emmène avec lui à Paris ; puis la place au couvent de Sainte-Madeleine, rue Saint-Jacques.
Elle y restera 5 années.

Elle est une adolescente âgée de 15 ans à peine lorsque elle en sort pour faire à Paris l’apprentissage de la liberté.

En 1825, la belle jeune femme elle devient le modèle et la maîtresse du sculpteur James Pradier. De cette courte liaison naîtra Claire son unique enfant.

Très vite, celle qui prend alors le nom de Mlle Juliette décide de devenir comédienne, faisant ses débuts sur les planches au Théâtre du Parc à Bruxelles. Encouragée par la critique, elle revient rapidement à Paris.
Au début de l’année 1833, elle interprète la princesse Negroni dans la pièce de Victor Hugo Lucrèce Borgia au théâtre de la Porte Saint-Martin : l’auteur est complètement sous le charme de Juliette, alors âgée de 27 ans.
Le dramaturge et la comédienne deviennent amants dans la nuit du 16 ou 17 février 1833.

Du premier billet « Viens me chercher ce soir chez Mme K. Je t’aimerai jusque là pour prendre patience – et ce soir oh ! ce soir ce sera tout ! Je me donnerai à toi toute entière. » et de la première nuit s’ensuivront cinquante années de passion et cinquante années de correspondance ininterrompue, dont témoignent les 20 000 lettres écrites par Juliette Drouet à l’écrivain.

A travers l’exposition organisée à la maison Victor Hugo autour de lettres, gravures, dessins, peintures (de Manet, Redouté, Corot, Champmartin …), sculptures, costumes, c’est avant tout le destin d’une amoureuse qui nous est restitué.
Mais c’est également de celui de Victor Hugo – car toute la vie de Juliette Drouet aura été indissociable de celle de l’écrivain – et à travers lui, d’une partie de l’histoire du XIX° siècle dont le couple illégitime à la longévité exceptionnelle témoigne.

A la suite de son échec retentissant dans le rôle de Jane dans Marie Tudor, Mlle Juliette tente en vain durant 5 années de jouer de nouveau .
Mais en 1839 à la demande de Hugo, elle abandonne définitivement la carrière théâtrale, se retire du monde et se voue à l’adoration de l’écrivain.

De femme de scène, la muse de Victor Hugo devient femme « de lettres » : l’écriture destinée à son amant devient son activité quotidienne :

12 septembre 1851. vendredi après-midi 2 h ½
O mon Dieu inspirez-moi la confiance puisque vous ne pouvez pas m’ôter l’amour. Faites que je croie en lui puisque je ne peux cesser de l’aimer (…) vous savez ce que je vous dis à vous seul,ô mon Dieu, avec toutes les larmes de mes yeux, avec toutes les tendresses de mon cœur, avec toutes les adorations de mon âme. Faites qu’il soit heureux, n’importe avec qui, n’importe comment pourvu qu’il le soit, et faites de moi ce que vous voudrez (…)

Elle sera aussi sa première lectrice, toujours attentive, admirative, passionnée, « vivant » véritablement les romans de Victor Hugo :

J’ai eu toutes les peines de m’endormir (…). Je ressens toutes les atroces tortures de ce pauvre « Jean Tréjean » (1) et je pleure malgré moi sur le sort de ce pauvre martyr, car je ne connais rien de plus navrant que cette pauvre Fantine et de plus douloureux que ce pauvre être abruti de « Champmathieur ». (…) Je partage leurs douleurs comme s’ils étaient de vrais personnages en chair et en os et tant tu les as faits nature. (…)

Ecrit-elle le 3 février 1848 après que l’écrivain lui a fait lecture à voix haute de passages des Misérables.

Mais le dévouement, l’adoration exclusive de Juliette pour Hugo ne sera pas qu’enfermement ; l’amoureuse passionnée partagera la vie de l’homme de lettres et de l’homme politique dans ses pérégrinations et ses combats.

A suivre demain.

(1) nom de Valjean à cette époque de la rédaction du roman qui avait alors pour titre Les Misères.

Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s’est donnée … Victor Hugo
Maison de Victor Hugo
Hôtel de Rohan-Guéménée
6, place des Vosges
Paris – 4ème
Tél. : 01 42 72 10 16
Jusqu’au 18 mars 2007
Tlj de 10 h à 18 h sauf lundi et jours fériés
Entrée : 7 € (TR : 5,5 € et 3,5 €)
Catalogue de l’exposition : 34 €

Facebooktwittergoogle_plus

Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s'est donnée … Victor Hugo (suite et fin)

drouet 2La vie que Juliette Drouet, immense amoureuse de Victor Hugo, dédie tout entière à l’écrivain n’est pas pour autant une vie cloîtrée.
Pendant plusieurs années, durant l’été, le couple part régulièrement en Normandie, en Bretagne, en Belgique, dans le Nord de la France, au bord du Rhin. Ces voyages sont source d’inspiration pour Victor Hugo ; il évoquera les paysages, en particulier la mer dans ses poèmes mais aussi ses peintures et dessins.

De son côté, Juliette attend avec impatience ces escapades estivales :

3 juin 1839, matin
Je sens couver en moi la la maladie du voyage et je suis sûre même que ce que j’attribue à l’effet de la vaccine vient de la fièvre périodique du voyage. Et je ne crois pas qu’il y ait d’autre ordonnance pour ce genre de maladie qu’un passeport, d’autre pharmacie que des auberges, d’autres émollients ou cataplasmes que les banquette de diligence ou de cabriolet. Qu’en dites-vous ? Moi j’en dis que je vous adore.
Juliette

Viendront ensuite les combats politiques : lors de la tourmente de 1848, Juliette Drouet tient un journal de l’insurrection que Hugo retranscrit parfois mot pour mot.
Puis, en 1851, c’est elle qui l’aide à quitter clandestinement Paris.
Durant les 19 années d’exil, elle restera fidèle à son amour, le suivant partout, s’installant près de lui à Guernesey.
Elle lui apportera un soutien sans faille :

Guernesey. 24 février 1870 jeudi matin 8 h
Bonjour, mon cher grand bien-aimé adoré, et salut à la République dont le 22ème anniversaire se lève aujourd’hui. Puisse-t-il te rendre à ta chère France cette année, afin que tu lui apportes tout ce qui lui manque depuis que tu l’as quittée : Lumière, Honneur, Paix et Bonheur. C’est le voeu héroïque et désintéressé de mon mon coeur (…)
Juliette

Après le retour à Paris en 1870, Juliette demeurera aux côté de Hugo, l’aidant, l’assistant, veillant sur le foyer comme une épouse, continuant à l’adorer comme l’amante qu’elle n’a jamais cessé d’être, poursuivant son écriture malgré la fatigue de l’âge :

Paris 11 juillet 1882 mardi matin 7 h ½
(…) Je ne sais quand, ni comment cela finira, mais je souffre tous les jours de plus en plus et je m’affaiblis d’heure en heure. En ce moment, c’est à peine si j’ai la force de tenir ma plume et j’ai grand peine à garder la conscience de ce que je t’écris. Je me cramponne cependant à la vie de toute la puissance de mon amour pour ne pas te laisser trop longtemps sans moi sur la terre. Mais hélas ! La nature regimbe et ne veut pas (…)
Juliette

Elle s’éteindra en 1883 ; Victor Hugo deux ans plus tard seulement.

L’homme infidèle aura été pour Juliette le poète fidèle :

Quand deux coeurs en s’aimant ont doucement vieilli,
Oh ! quel bonheur profond, intime, recueilli !
Amour ! hymen d’en haut ! ô pur lien des âmes !
Il garde ses rayons même en perdant ses flammes.
Ces deux coeurs qu’il a pris jadis n’en font plus qu’un.
Il fait, des souvenirs de leur passé commun,
L’impossibilité de vivre l’un sans l’autre.
(Juliette, n’est-ce pas, cette vie est la nôtre !)
Il a la paix du soir avec l’éclat du jour,
Et devient l’amitié tout en restant l’amour !

Victor Hugo, Toute la lyre, VI, 64 (1ère publication en 1897)

A la fin de l’exposition, un très beau et émouvant tableau représentant Juliette Drouet au soir de sa vie (image), fait écho aux portraits de la jeune Juliette exposés au début du parcours : celui de Champmartin, représentant Juliette toute fraîche, rebondie, belle, et celui de Léon Noël qui souligne l’ovale parfait du visage, ses grands yeux noirs, ses cheveux bruns et épais, ses épaules en courbes, ses lèvres charnues.
Juliette Drouet est désormais une vieille femme, ses longs cheveux sont devenus blancs, sa peau est ridée.
Mais ses yeux noirs ont la même profondeur, expriment le même mélange de résignation, de calme, de pugnacité et d’ardeur.
Comme si son amour fidèle avait conservé son énigmatique beauté, imprimé en elle une présence passionnée à la vie, gardé intacte, visible alors dans la seule expression du regard, une éternelle jeunesse.

Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée,
Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour,
Dis-toi, si dans ton coeur ma mémoire est fixée :
Le monde a sa pensée, moi, j’avais son amour !

Victor Hugo. Dernière Gerbe LXIX
Épitaphe de Juliette Drouet

Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s’est donnée … Victor Hugo
Maison de Victor Hugo
Hôtel de Rohan-Guéménée
6, place des Vosges
Paris – 4ème
Tél. : 01 42 72 10 16
Jusqu’au 18 mars 2007
Tlj de 10 h à 18 h sauf lundi et jours fériés
Entrée : 7 € (TR : 5,5 € et 3,5 €)
Catalogue de l’exposition : 34 €

Facebooktwittergoogle_plus

Grammaire des Arts Décoratifs. De la Renaissance au post-modernisme

grammairePour ceux qui ont aimé le Musée des Arts décoratifs, ceux qui n’y connaissent rien et le regrettent parfois, ceux qui ont quelques notions éparses des différents styles et souhaitent les préciser et/ou en acquérir une vision d’ensemble, pour ceux, enfin, nombreux, qui se trouvent intimidés au seuil d’une échoppe d’Antiquités, voici un précieux ouvrage : la Grammaire des Arts Décoratifs.

Ce très beau livre devrait combler affamés et curieux : de la Renaissance au post-modernisme, il fait le tour des courants esthétiques majeurs sur une période de plus de 500 ans.

Baroque, Rococo, néo-classicisme, Arts & Crafts, Art Nouveau, Art Déco, Art contemporain … chaque chapitre, après une introduction fort utile qui place le mouvement dans son contexte et en donne les principales lignes, présente un panorama du mobilier, des arts du verre, de la céramique, du textile, papier peint, orfèvrerie …

Illustrée d’une abondante et riche iconographie, la Grammaire présente en outre l’intérêt d’offrir une vision internationale des arts décoratifs. Ainsi, les productions des pays européens les plus dynamiques dans ce domaine, ainsi que les Etats-Unis sont autant représentés que les créations françaises.

Un bel ouvrage à avoir chez soi, à consulter au fil des ans …

A signaler également : les éditions Le Robert ont publié récemment le Dictionnaire des mobiliers et objets d’art du Moyen Age au XXIème siècle. On y retrouve la qualité qui a fait le succès des dictionnaires Le Robert. L’ordre alphabétique permet de proposer une foultitude de notions, y compris les plus techniques. Mais pour une approche plus généraliste et initiatique, le dictionnaire est également aéré de dossiers thématiques sur les principaux courants qui ont marqué les arts décoratifs.

La Grammaire et le Dictionnaire : deux ouvrages de référence qui se complètent parfaitement.

Grammaire des Arts Décoratifs. De la Renaissance au post-modernisme
Noël Rilay, Patricia Bayer
Flammarion
545 p., 70 €

Dictionnaire des mobiliers et objets d’art. Du Moyen Age au XXIème siècle
Anne Lovreglio, Aurélia Lovreglio
Le Robert
480 pages, 42 €

Facebooktwittergoogle_plus

La vie des autres (Das Leben der Anderen)

rdaUn soir, au théâtre, la décision est prise en quelques minutes, un échanges de regards, 3 ou 4 phrases : le dramaturge Dreyman – jusque là plus blanc que blanc aux yeux du gouvernement – est devenu suspect : il faut le surveiller, trouver une faille et s’en débarrasser.

Le motif réel est abject. Nous sommes en 1984 en R.D.A. La politique servait à tout ; couvrait toutes les salades.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Dreyman – qui partage sa vie avec une belle comédienne – est mis sous écoutes serrées ; un agent de la Stasi, Wiesler, s’installe dans le galetas au dessus de leur appartement et écoute, note tout ce qui s’y dit et s’y fait.
A son visage, l’immuable expression du fonctionnaire zélé, l’insupportable satisfaction de celui qui fait son effroyable devoir – et celle, moins supportable encore, d’y prendre quelque plaisir.
En dessous, dans l’appartement, la vie des artistes comme elle va sous un régime communiste : on essaie de ne pas trop se faire remarquer pour pouvoir continuer à travailler ; mais un ministre vient vous chercher des poux alors que vous dansez avec votre belle ; mais un de vos amis meurt de ne plus pouvoir s’exprimer …
Alors, le silence, les compromis, jusqu’à quand ?…
Wiesler, lui, le premier de la classe du régime, est toujours au dessus, à tout écouter, noter …
Tout ?
Peut-être pas vraiment. Pourquoi ?
C’est toute l’histoire du film.

Très bien fait, bien joué – tous les rôles, principaux comme secondaires sont magnifiquement interprétés – le film a des moments extrêmement forts,qui sonnent très juste ; en particulier tous ceux qui ont trait au rapport de Dreyman avec son ami metteur en scène ; et aussi ceux qui concernent la comédienne, la compagne du dramaturge.

Peut-être l’épilogue donne-t-il l’impression de n’être pas tout à fait nécessaire – pour le spectateur français en tout cas -, donne au film un caractère un peu trop démonstratif dans les bons sentiments.

Qu’importe, après avoir vu La vie des autres, on pense aux metteurs en scène qui se sont suicidés parce qu’on les a empêchés de travailler ; aux machines à écrire qui ne sont pas passées à l’Est, à celles qu’on a fait passer vainement ; aux mots qui n’ont pu être écrits, à ceux qui n’ont pu être lus.
Tout ce silence laisse un poids sur l’estomac, estompe la fiction de « l’homme bon », et laisse, tenace, une affreuse envie de vomir.

La vie des autres
Florian Henckel von Donnersmarck
Allemagne, 2006
Avec : Ulrich Mühe (Wiesler), Sebastian Koch (Dreyman), Martina Gedeck
Durée : 2 h 17
Site officiel du film

Facebooktwittergoogle_plus

Mains. Basil Pao

mainsLes mains touchent, travaillent, offrent …

Ici, elles glissent sur le clavier, tiennent le stylo, tournent une page.

Ailleurs, que font-elles ?

Basil Pao a eu une belle idée : faire le tour des continents pour présenter, dans un magnifique recueil, des photos de mains d’hommes et de femmes de tous pays.

Sur la page de droite, une paire de mains est zoomée en grand format ; à gauche, une photo plus petite et un texte court éclairent le lieu et le contexte où les mains ont été vues.

Au delà de l’esthétique couleur très « National Geographic », l’intérêt de l’ouvrage est de montrer, parfois très loin de nous, à quoi les mains sont occupées : que fait l’Homme en ce vaste monde en somme.
Les mains travaillent bien sûr, mais aussi elles croient – lorsqu’elles tiennent une corne de chèvre destinée au sacrifice en hommage à Abraham – s’ornent, attendent, créent, recueillent l’eau, la nourriture, pétrissent, paient, tiennent une arme … les mains lisent aussi, enfin.


Mag et la plume  :

La main est avant tout ce qui permet de toucher ; et ce livre est une ode à la sensualité : contempler la photo d’un oiseau, d’une poule au creux d’une paire de mains, c’est éprouver aussitôt la douceur de la plume contre les siennes…

Mains. Basil Pao
Préface de Michaël Palin
National Geographic
400 p., 29,90 €

Facebooktwittergoogle_plus

Les estampes japonaises. La collection de Claude Monet

estampeClaude Monet débuta sa collection d’estampes (1) japonaises en 1871 en achetant ses premières gravures Ukiyo-e chez un marchand hollandais.

Dans ce dernier tiers du XIX° siècle, le Japonisme était en plein essor : artistes, collectionneurs, industriels s’entichaient pour tout ce qui venait du Japon. L’engouement, parfois raillé, dura un demi siècle.
L’exposition Katagami, a été l’occasion de mesurer l’influence des motifs et lignes japonaises sur l’architecture et les arts décoratifs, manifestée dans les mouvements apparus en Europe et aux Etats-Unis à la fin du XIXème siècle, diversement désignés mais unanimement connus sous l’appellation d’Art nouveau.

Claude Monet fit ainsi installer un petit pont japonais dans son jardin de Giverny, qu’il a peint à toutes les heures, sous toutes ses lumières, en faisant un véritable objet d’étude.

Sa collection d’estampes, riche de plus de 200 pièces, fruit d’une véritable passion, est à découvrir sans délai au Musée Mamottan Monet.

La première salle est consacrée aux œuvres de Kitagawa Utamaro (1753-1806) représentant des maisons de geisha. Faute d’équivalent en occident, la « traduction » retenue est celle de maisons de « courtisanes ».
Les jeunes filles y étaient éduquées pour devenir de jeunes femmes élégantes, jusque dans leur démarche et leur maintien, mais aussi cultivées dans les différents domaines de l’art. Elles devaient savoir danser, chanter et tenir une conversation : le rôle de la geisha était de divertir.
Ces estampes, trait noir sur fond écru, teintes délavées de verts et de beige, donnent une idée de l’élégance des costumes – drapés de kimonos superposés, aux imprimés variés – mais aussi de celle des mouvements : beaucoup de scènes devant le miroir, au cours desquelles s’élaboraient des coiffures compliquées.
Peu d’expression sur les visages, comme si l’estampeur avait traduit l’impassibilité, l’égale humeur dont les geisha devaient faire montre en toutes circonstances.
Et souvent, même dans les scènes d’intérieur, l’artiste a pris soin de place un élément naturel, fleur ou animal venant compléter le charme de l’adorable tableau.

La visite se poursuit avec un grand nombre de scènes d’extérieur, notamment les paysages de Utagawa Hiroshige : l’occasion pour les artistes de représenter la nature, dont ils étaient fous visiblement. Les éléments choisis étaient plus ou moins toujours les mêmes, ceux des paysages qu’ils avaient sous les yeux, certainement, ou peut-être ceux dont ils rêvaient : abondance de montagnes, rivières, cascades, ponts, plages, océan.
Ils adoraient représenter la lune, les saisons, en particulier l’hiver : ils excellaient à peindre la neige, dont ces dames se protégeaient à l’aide de fines ombrelles …
Les teintes sont bleues et briques, dans des harmonies surprenantes et très vivantes. Le plaisir qu’on éprouve à contempler ces estampes vient peut-être aussi de l’agréable sentiment que l’on a, avec chacune d’entre elles, de pénétrer dans un petit monde en soi – petit univers qui nous est si lointain.

Beaucoup d’expressions et d’hommes en revanche dans la petite salle est consacrée aux scènes de théâtre (les femmes ont été interdites de scène en 1600) : costumes extravagants, mimiques et gestuelles exagérées jusqu’au grotesque, la jubilation du théâtre et des estampeurs est palpable !

Plus d’un siècle après sa découverte, l’exotisme du Japon – du moins dans ses représentations traditionnelles, empreintes de raffinement, de calme et d’esthétisme – continue de nous charmer. Si le trait noir et les motifs stylisés nous sont devenus familiers, la magnifique collection de Claude Monet révèle une palette chromatique bleutée qui n’est pas sans rappeler les couleurs qu’affectionnèrent les « preneurs de lumière », les peintres du paysage que furent les impressionnistes.

(1) image imprimée au moyen d’une planche gravée de bois ou de cuivre (eau-forte, taille-douce …) ou par lithographie.

Les estampes japonaises. La collection de Claude Monet
Musée Mamottant Monet
2, rue Louis-Boilly – Paris 16ème
Prolongée jusqu’au 18 mars 2007
De 10 h à 18 h tlj sauf le lundi
Tarif : 8 € (TR : 4,5 €)

Facebooktwittergoogle_plus

Cabu et Paris

cabuCabu a débarqué à Paris en 1956 et, depuis plus de 50 ans, entre celui qui a publié ses premiers dessins à Châlons-en-Champagne à l’âge de 15 ans – alors signés K-BU – et la capitale, c’est une véritable histoire d’amour.

De cette conquête quotidienne, sont nés d’innombrables dessins.
Quoi de plus naturel que ce soit l’Hôtel de Ville de Paris qui consacre à Cabu sa première exposition personnelle.

Accompagnés de commentaires bien sentis ; ses croquis font mouche.
Fouillés, parfois fouillis en apparence, ils regorgent de détails et d’annotations. Il faut prendre le temps de « lire » le trait et le texte pour les savourer.

Car il ne s’agit pas, avec Cabu, de rire aux éclats, mais de goûter le talent du caricaturiste-reporter, qui observe et pointe du crayon ce qui irrite : une part de modernité que décidément on n’accepte pas tout à fait, lorsqu’elle est synonyme de toujours plus de boutiques et de moins de poésie.
Bref, lorsqu’on trouve que Paris perd son âme. Car la plume de Cabu porte l’histoire de la capitale, celle de son décor, celle de ses habitants, celle dont notre imaginaire était déjà chargé, lorsque, comme lui, on a débarqué un beau jour sur les quais de Paris.

Paris qui émerveille toujours au détour d’une rue, sur la banquette d’un café, au bord d’un comptoir. Paris qui amuse, avec ses petites japonaises en goguette viuttonisées ; qui surprend lorsque le métro se fait soudain aérien, émeut inlassablement lorsqu’au regard s’offre la Seine.
La Seine, en éternel énamouré, Cabu n’en finit pas de la dessiner. Il traverse, retraverse, prend l’eau, le ciel, les ponts, les monuments, les lumières.

Alors, sous son trait sarcastique – qui relève pour nous, tel un comptable, toutes les mutations de Paris – se cache, mais à peine, une immense tendresse.

Celle que l’amoureux éprouve pour la belle, qu’à force d’arpenter, tracer, croquer, moquer, il a fait sienne.
Lui qui se dit, désormais, Parisien.

Cabu et Paris
Salon d’accueil de l’Hôtel de Ville
29, rue de Rivoli – Paris 4ème
Jusqu’au 24 mars 2007
De 10 h à 19 h tlj sauf dimanches et fêtes
Entrée libre

Facebooktwittergoogle_plus

A l'ombre des jeunes filles en fleurs. L'écrivain Bergotte

proust2L’occasion est un jour donnée au narrateur de rencontrer Bergotte, l’écrivain qu’il porte aux nues.

Voici le portrait qu’il en fait et les merveilleuses réflexions qu’il lui inspire.

Il me semblait bien pourtant que ce fût lui qui eût écrit les livres que j’avais tant aimés, car Mme Swann ayant cru devoir lui dire mon goût pour l’un d’eux, il ne montra nul étonnement qu’elle en eût fait part à lui plutôt qu’à un autre convive, et ne sembla pas voir là l’effet d’une méprise ; mais emplissant la redingote qu’il avait mise en l’honneur de tous ces invités, d’un corps avide du déjeuner prochain, ayant son attention occupée d’autres réalités importantes, ce ne fut que comme à une épisode révolu de sa vie antérieure, et comme si on avait fait allusion à un costume du duc de Guise qu’il eût mis une mis une certaine année à un bal costumé, qu’il sourit en se reportant à l’idée de ses livres, lesquels aussitôt déclinèrent pour moi (entraînant dans leur chute toute la valeur du Beau, de l’univers, de la vie) jusqu’à n’avoir été que quelque médiocre divertissement d’homme à barbiche. Je me disais qu’il avait dû s’y appliquer, mais que, s’il avait vécu dans une île entourée de bancs d’huîtres perlières, il se fût, à la place, livré avec succès au commerce des perles. Son oeuvre ne semblait plus aussi inévitable. Et alors je me demandais si l’originalité prouve vraiment que les grands écrivains soient des dieux régnant chacun dans un royaume qui n’est qu’à lui, ou bien s’il n’y avait pas dans tout cela un peu de feinte, si les différences entre les oeuvres ne seraient pas le résultat du travail, plutôt que l’expression d’une différence radicale d’essence entre les diverses personnalités.

Enfin, la qualité toujours rare et neuve de ce qu’il écrivait se traduisait dans sa conversation par une façon si subtile d’aborder une question, en négligeant tous ses aspects déjà connus, qu’il avait l’air de la prendre par un petit côté, d’être dans le faux, de faire du paradoxe, et qu’ainsi ses idées semblaient le plus souvent confuses, chacun appelant idées claires celles qui sont au même degré de confusion que les siennes propres.

Mais l’instinct du constructeur était trop profond chez Bergotte pour qu’il ignorât que la seule vérité, résidait dans la joie que son œuvre lui avait donnée, à lui d’abord, et aux autres ensuite. Seulement, bien des années plus tard, quand il n’eut plus de talent, chaque fois qu’il écrivit quelque chose dont il n’était pas content, pour ne pas l’effacer comme il aurait dû, pour le publier, il se répéta, à soi-même cette fois : « Malgré tout, c’est assez exact, ce n’est pas inutile à mon pays ». De sorte que la phrase murmurée jadis devant ses admirateurs par une ruse de sa modestie, le fut, à la fin, dans le secret de son coeur, par les inquiétudes de son orgueil. Et les mes mots qui avaient servi à Bergotte d’excuse superflue pour la valeur de ses premières œuvres, lui devinrent comme une inefficace consolation de la médiocrité de ses dernières.(…) Si, pourtant, malgré tant de correspondances que je perçus dans la suite entre l’écrivain et l’homme, je n’avais pas cru au premier moment, chez Mme S., que ce fût Bergotte, que ce fût l’auteur de tant de livres divins qui se trouvât devant moi, peut-être n’avais-je pas eu absolument tort, car lui-même (au vrai sens du mot) ne le « croyait » pas non plus. Il ne le croyait pas puisqu’il montrait un grand empressement envers des gens du monde (sans être d’ailleurs snob), envers des gens de lettres, des journalistes, qui lui étaient bien inférieurs. Certes, maintenant il avait appris par le suffrage des autres qu’il avait du génie, à côté de quoi la situation dans le monde et les positions officielles ne sont rien. Il avait appris qu’il avait du génie mais il ne le croyait pas puisqu’il continuait à simuler la déférence envers des écrivains médiocres pour arriver à être prochainement académicien, alors que l’Académie ou le faubourg St-Germain n’ont pas plus à voir avec la part de l’Esprit éternel, laquelle est l’auteur des livres de Bergotte, qu’avec le principe de causalité ou l’idée de Dieu.

Excellente lecture, excellent week-end à tous.

Facebooktwittergoogle_plus

Dans le scriptorium. Paul Auster

scriptoriumUn vieil homme est assis au bord d’un lit dans une chambre.
Toutes les secondes, une photo enregistre ses gestes et un micro le moindre de ses bruits.

Il ne sait pas où se trouve cette chambre ; ni pourquoi il y est enfermé. Il n’est d’ailleurs pas tout à fait sûr d’être enfermé, même si tout porte à croire que la porte de la chambre est – comme la fenêtre – verrouillée.

Affaibli physiquement, amoindri par les médicaments, il ignore pratiquement tout de son passé.
Mais lorsqu’il ferme les yeux, une armée de spectres apparaît et une insupportable bouffée de culpabilité l’envahit.
Un lourd procès semble lui être réservé.

L’auteur décide d’appeler Mr. Blank cet homme qui ignore qui il est.
Blank. Comme blank.

Dans sa chambre se trouve un bureau ; et sur ce bureau sont disposés : des photos ; un « manuscrit dactylographié » ; un stylo ; un carnet.

Lorsque des personnes lui téléphonent ou lui rendent visite, il note leurs noms sur le carnet.
Puis il commence à lire le manuscrit. Arrivé au bout, il se met en colère : le récit n’est pas fini.
Un docteur lui demande « pour le traitement » d’en imaginer la fin …

Alors Mr. Blank se met à raconter la fin, qu’il invente au fur et à mesure.

Le récit dans le récit (au minimum), l’inquiétante étrangeté, la chambre, l’enfermement, la surveillance permanente mettant les personnages en proie à la volonté – mystérieuse et angoissante – d’autrui, Paul Auster réunit ici les thèmes qu’il poursuit, avec un immense talent, de roman en roman.

Mais avec Dans le scriptorium, il va plus loin : d’une écriture parfaitement asséchée, il s’amuse à mettre en place un jeu subtil d’écrivain avec son personnage et son lecteur … qu’il déroute avec malice et délice.

C’est un roman à lire absolument, une essence pure : de l’extrait de Paul Auster à 100 %.

 

Avant que l’on ne tente de me discréditer en attirant l’attention sur ces taches dans mon dossier, c’est de mon plein gré que je prends les devants pour proclamer au monde ma culpabilité. Nous vivons une époque dangereuse et je sais avec quelle facilité les perceptions peuvent être déformées par un seul mot glissé dans la mauvaise oreille. Contestez le caractère d’un homme et tout ce que fera cet homme en deviendra douteux, suspect, lourd de motivations ambiguës.

M. Blank pousse un long soupir de lassitude. Non, dit-il avec une pointe de sarcasme dans la voix, je n’ai pas envie de la remettre. J’en ai marre, de ces foutues chaussures. Ce que j’aimerais, c’est enlever l’autre aussi.
Au moment où ces mots lui échappent, Mr. Blank se sent réconforté par l’idée qu’une telle action est du domaine des possibilités, qu’en cette unique et dérisoire occurrence, il peut prendre lui-même les choses en main.

Ce que je voudrais que vous fassiez, c’est me raconter la suite de l’histoire. A partir de l’endroit où votre lecture s’est arrêtée, racontez-moi ce qui devrait se passer selon vous jusqu’au dernier paragraphe, au dernier mot. Vous avez le début. Maintenant je voudrais que vous me donniez le milieu et la fin.
C’est quoi, ça, un jeu de société ?
Si vous voulez. Je préfère en parler comme un exercice de raisonnement imaginatif.
Jolie expression, docteur. Raisonnement imaginatif. Depuis quand l’imagination a-t-elle quelque chose à voir avec la raison ?

 

Dans le scriptorium. Paul Auster
Traduit de l’américain par Christine Le Boeuf
ACTES SUD (on peut y lire les première pages)
147 p., 15 €

Facebooktwittergoogle_plus

L'Evénement, les images comme acteurs de l'histoire (suite et fin)

evenement2Poursuite de la visite de l’exposition « L’Evénement » avec la salle L’Evénement à l’heure de la globalisation, consacrée à la couverture médiatique des attentats du 11 septembre 2001.
Il nous semble avoir vu trop d’images de ce drame, il nous semble trop les connaître. La raison de cette saturation ? « Des images en boucle, toujours les mêmes, bégayées par une armée de speakers » soulignait Jean-Luc Godard quelques mois après l’événement dans Libération.

Cette partie de l’exposition propose une édifiante démonstration de l’uniformisation de la presse, en particulier dans ses représentations iconographiques.

L’alignement de Unes de journaux américains presque toutes identiques illustre les résultats d’une étude statistique menée à partir d’un corpus de 400 Unes des 11 et 12 septembre 2001 : celle-ci met en évidence que, malgré le très gros volume de productions photographiques alors disponibles, pas plus de 5 ou 6 types d’images ont été choisis.
A elle seule, l’image de de la boule de feu produite par l’explosion des réservoirs d’hydrocarbure du vol 175 lorsqu’il percuta la tour Sud est présente sur près de la moitié de ces unes.
Puis vient celle du nuage de fumé qui s’est élevé peu après dans le ciel clair de Manathan ; le lendemain, les journaux ont favorisé les images de ruine ; l’avion s’approchant des tours juste avant l’impact ; les scènes de panique dans la rue (toujours les mêmes également).
Une image acquerra dans les semaines suivantes une grande importance commémorative : celle des trois pompiers hissant le drapeau américain dans les décombres encore fumants du Word Trade Center. Elle n’est pas sans rappeler, évidemment, la célèbre photo des soldats américains hissant le drapeau sur l’île d’Iwo Jima (voir le dernier film de Clint Eastwood, dont le thème de départ est cette fameuse photo).

Le paradoxe laisse perplexe : l’événement le plus photographié de l’histoire de l’humanité semble avoir reçu le traitement médiatique le moins diversifié …

Cette uniformisation découle en grande partie de l’extraordinaire concentration qui s’est opérée dans le monde médiatique depuis une vingtaine d’années : en 1983, l’industrie médiatique était contrôlée par une cinquantaine d’entreprises – seulement !
Mais aujourd’hui, 5 conglomérats possèdent à eux seuls la plupart des magazines, chaînes de télévision ou de radio, maisons d’éditions, studios de cinéma, fournisseurs d’accès à Internet …
Selon certaines études, cette concentration s’accompagnerait d’une baisse de la qualité du contenu éditorial.
Il est évident, en tout état de cause, que les journaux appartenant aux grands groupes, approvisionnés aux mêmes sources, soumis à la même logique, appliquant les mêmes recettes marketing, finissent pas se ressembler étrangement …

L’explication vaut pour l’image également, et la France n’y échappe pas. Les agences disparaissent, fusionnent, ou sont rachetées par de grands groupes financiers. Aux Etats-Unis, le traitement immédiat des attentats du 11 septembre s’est fait aux ¾ à travers l’œil de l’Associated Press.

Comment s’étonner, dans ce contexte, de cette impression – qui est une réalité – de déjà vu, de trop vu, presque d’écœurement, face à la représentation d’événements tragiques qui pourtant devraient nous émouvoir en ce qu’ils sont avant tout des drames humains ?

L’espace aménagé au centre de la salle vient nous rappeler qu’on est loin d’avoir tout vu du drame de Word Trade Center. et qu’il existe une autre façon de porter son iconographie à notre connaissance : la reconstitution de l’exposition Here is New York, a Democracy of Photographs, organisée en 2002 et regroupant une sélection des innombrables photographies d’amateurs qui avaient été prises. Enfin, nous voyons des personnes, des hommes, des femmes, des enfants. Un homme noir est assis, penché en avant, sur une chaise à même la rue, on sent l’épuisement physique et moral, tandis qu’un homme blanc plus âgé, avec un tuyau d’arrosage, le nettoie des cendres qui le recouvrent. Tout à coup, la détresse, tout à coup l’aide, le silence, l’humanité.
On se surprend à regarder un long moment ces photos accrochées de-ci de là sans plan ni priorité, scènes de vies après l’horreur, certaines en noir et blanc, les autres en couleurs, toutes différentes.
Enfin la diversité, celle dont l’événement a été vécu, celle dont cet événement a été saisi dans l’objectif.
A ce moment-là seulement, l’image nous donne à croire qu’on a vu, peut-être un peu "connu", quelque chose de ce drame.

L’Evénement, les images comme acteurs de l’histoire
Jeu de Paume – Concorde
1, place de la Concorde – Paris 8ème
Jusqu’au 1er avril 2007
Ouvert tlj sauf le lundi de 12h à 19h, le week-end dès 10h et le mardi jusqu’à 21h.
Entrée 6 € (TR 3 €)
Catalogue de l’exposition : 30 €

Facebooktwittergoogle_plus