Sargent, Sorolla. Peintres de la lumière (suite et fin)

SorollaPoursuite de la visite de l’exposition Sargent et Sorolla au Petit-Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, avec les œuvres de Joaquin Sorolla.

Dès ses premiers tableaux, de grandes peintures réalistes, on mesure le goût évident de l’artiste pour le travail de la lumière.

L’écume, la toile écrue de la voile du bateau gonflée par le vent, celle des chemises, se prêtent merveilleusement bien au jeu de lumière dans Le retour de la pêche. Ou encore dans Le transport du raisin : scène partie à l’ombre, partie au soleil ; l’artiste joue avec les cotonnades claires, avec le vert et le doré du raisin …

Il poussera plus avant cette recherche avec En cousant la voile : dans cette grande composition géométrique, géraniums aux tons verts et roses vifs encadrent une grande voile à terre, autour de laquelle hommes et femmes s’affairent. Sous le reflet du feuillage, l’immense tissu blanc hésite entre ordre et désordre, ombre et plein soleil.

Soleil plus désirable encore lorsque Sorolla se met à peindre des scènes – de loisirs cette fois – au bord de la mer. Les modèles en sont l’épouse et les filles de l’artiste. L’angle photographique semble plus spontané, la peinture prise sur le vif, impressions que renforcent le naturel des fillettes, les couleurs belles et gaies, tout en mauves et dorés.

Bien qu’il s’en défende (« Moi, un peintre du portrait ? » disait-il avec ironie), Sorolla fut également un grand portraitiste.
Le travail d’exposition réalisé par le Petit-Palais permet d’établir une intéressante comparaison avec les portraits de Sargent.
Si l’Américain peignait en « verticalité », les portraits de Sorolla sont au contraire très pulpeux ; les teintes d’ocres et bruns magnifiques, l’angle parfois audacieux (Maria convalescente).
Les visages sont très expressifs, les yeux noirs impriment une présence, les traits « naturels » : visiblement, Sorolla cherchait à montrer « l’humanité » de ses sujets. A cet égard, son Autoportrait, dont le visage ressort avec force d’un éclatant col blanc, a quelque chose de fascinant.

Les oeuvres tardives de l’artiste sont, comme celles de Sargent, les plus personnelles.
Sorolla donne libre cours à son admiration pour les jardins arabo-andalous. Végétation luxuriante et organisée, fontaines, lumière et couleurs naturelles : Sorolla restitue dans ces tableaux l’ambiance calme et tout esthétique des décors hispano-mauresques.

La dernière salle présente des portraits marqués par l’évolution qu’a connue alors la peinture, mais aussi l’expérience et l’audace du peintre ; le cadrage s’enhardit, les détails réalistes l’obsèdent moins.
On sent que Joaquin Sorolla se régale.

Le visiteur aussi ; il est même un peu surpris de prendre autant de plaisir devant les oeuvres de ces peintres de la lumière qu’on avait un peu enterrés, mais tout à fait à tort.

Peintres de la lumière. Sargent / Sorolla
Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Avenue Winston-Churchill – Paris 8ème
Jusqu’au 13 mai 2007
Tlj sauf lundi et jours fériés de 10 h à 18 h
Nocturne le mardi jusqu’à 20 h
Tarif 9 € (TR 4,50 € et 6 €)
Catalogue de l’exposition 49 €, Petit Journal 2 €

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Du côté de chez Swann. Albert Bloch.

proust2Dans Du côté de chez Swann, le narrateur, tout jeune adolescent, devient l’ami d’un camarade plus âgé que lui, Albert Bloch.

Ce jeune bourgeois s’exprime dans un style ampoulé, un véritable jargon en réalité et joue un personnage antique et littéraire ridicule. Il a sur le narrateur beaucoup d’ascendant.

L’évocation de ce personnage est souvent l’occasion de goûter des scènes d’un grand comique.

C’est sur un ton sarcastique qu’il m’avait demandé de l’appeler « cher maître » et qu’il m’appelait lui-même ainsi. Mais en réalité nous prenions un certain plaisir à ce jeu, étant encore rapprochés de l’âge où on croit qu’on crée ce qu’on nomme.

L’admiration du narrateur pour Bloch ne sera guère partagée par sa famille, qui reprochera au jeune homme son manque de simplicité, de sincérité, d’éducation et plus encore ses « transports momentanés, ardents et stériles », jugés néfastes pour leur enfant.

Première visite de Bloch. Interrogé par le père du narrateur au sujet du temps qu’il fait, voici sa réponse :

Monsieur je ne puis absolument vous dire s’il a plu. Je vis résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier.

Arrivé en retard, il ne trouve rien de plus original à avancer que :

Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de l’atmosphère ni par les divisions conventionnelles du temps. Je réhabiliterais volontiers l’usage de la pipe d’opium et du kriss malais, mais j’ignore celui de ces instruments infiniment plus pernicieux et d’ailleurs platement bourgeois, la montre et le parapluie.

Mais Bloch jouera un grand rôle dans le développement du jeune narrateur. C’est lui qui lui fera connaître le fameux auteur Bergotte, au détour d’un exposé dans le style « blochéen » néo-homérique le plus pur :

Ils m’ont été signalés à la décharge de ces deux maladrins par un article de mon très cher maître, le père Leconte, agréable aux Dieux immortels. A propos, voici un livre que je n’ai pas le temps de lire en ce moment, qui est recommandé, paraît-il par cet immense bonhomme. Il tient, m’a-t-on dit, l’auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils ; et bien qu’il fasse preuve, des fois, de mansuétudes assez mal explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a écrit Bhagavat et le Lévrier de Magnus a dit vrai, par Appolon, tu goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l’Olympos.

C’est encore lui qui évoquera les femmes sous un angle suffisamment nouveau et – bien qu’assez faux – particulièrement encourageant pour le jeune adolescent. A cette occasion d’ailleurs, le sort de Bloch est définitivement réglé aux yeux de la famille du narrateur.

Et on l’aurait encore reçu à Combray si, après ce dîner, comme il venait de m’apprendre – nouvelle qui plus tard eu beaucoup d’influence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus malheureuse – que toutes les femmes ne pensaient qu’à l’amour et qu’il n’y en a pas dont on ne pût vaincre les résistances, il ne m’avait assuré avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma grand’tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue. Je ne puis me tenir de répéter ces propos à mes parents, on le mit à la porte quand il revint et quand je l’abordais ensuite dans la rue, il fut extrêmement froid pour moi.

Bonne lecture et bon week-end à tous …

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Lettres d'Iwo Jima (Letters from Iwo Jima). Clint Eastwood

lettresAvec Mémoires de nos pères, Clint Eastwood a réalisé l’an dernier un film bouleversant dont le point de départ est la prise de l’Ile d’Iwo Jima par les Américains en 1945.

A peine débarqués, les Marines plantent le drapeau américain sur l’île. Un photographe immortalise l’instant ; la photo fait la Une des journaux. Afin de lever les capitaux dont le pays a besoin, le gouvernement s’en empare, exhibe les "héros". Mais aux aux yeux des intéressés, les véritables héros étaient au contraire leurs jeunes compagnons d’armes morts à Iwo Jima.

Clint Eastwood avait magnifiquement filmé les sentiments d’imposture et d’injustice ; le dégoût que les mises en scène patriotiques dont ils faisaient l’objet leur inspirait, y compris celui de soi-même .

C’était un film profondément touchant, terriblement humain.

Lors de la sortie de Mémoire de nos pères, Clint Eastwood annonçait qu’il avait d’ores et déjà tourné un autre film sur cet épisode de la guerre du Pacifique, mais vu du côté japonais.

Du premier au dernier plan, Lettres d’Iwo Jima se déroule sur cet affreux bout de rocher, "où il fait chaud, où il n’y a rien d’autre que du sable noir, des bestioles, et même pas d’eau", comme le dit l’un des personnages principaux, tout jeune soldat, au début du film.
Le nouveau commandant, héros très eastwoodien, organise les préparatifs de la bataille avec vigueur. Lorsque les Américains lancent l’offensive, les japonais sont prêts à tout pour défendre leur "terre sacrée".

D’une mise en scène magnifique, impeccable, servie par une photo noir et blanc nuancée, accompagnée d’une musique sobre, Clint Eastwood signe ici encore un film extrêmement humain.
Il y a un moment où on comprend à quel point son projet est réussi, où Lettres d’Iwo Jima répond véritablement à Mémoires de nos pères. C’est celui où les combats éclatent : les balles sifflent, le sable noir vole sous les tirs, les nuages de fumée se propagent. On tremble pour les japonais terrés dans les tunnels, et on se souvient avoir vu la même scène dans le premier volet du dyptique, et avoir alors tremblé de la même façon pour les Américains.

Là est aussi l’immense talent, la maîtrise totale d’Eastwood : il s’empare d’un sujet, la défaite des Japonais sur Iwo Jima, ce qui est en soi inédit ; et il adopte le regard des Japonais, il est complètement avec eux.
Le film a d’ailleurs été très bien accueilli au Japon où cet épisode douloureux était resté enterré, avec ses 20 000 morts, sur l’île-mémorial.

Avec Lettres d’Iwo Jima, Clint Eastwood poursuit la quête qu’il a entreprise depuis plusieurs films : celle du souvenir, de la mémoire, de l’importance de sa transmission.
Transmission qui se fait ici encore grâce à des lettres, les lettres que les pères ont écrites et laissées aux « enfants ».
Et sur ce thème, Eastwood demeure obstinément magistral ; le dernier plan du film est à couper le souffle.

Lettres d’Iwo Jima (Letters from Iwo Jima).
Clint Eastwood
Etats-Unis, 2006
Durée 2 h 19
A lire : la très bellle interview de Clint Eastwood
dans le numéro de février des Cahiers du Cinéma DVD : Ce film est sorti en dvd

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A la recherche du temps perdu. L'imagination

proust2Place est aujourd’hui réservée à la demande de Sola sur « l’imagination » dans l’œuvre de Proust (commentaire du billet Un amour de Swann du 19 janvier dernier).

Dans La Recherche, l’imaginaire est omniprésent : il n’est pas seulement un thème, il est une voûte céleste qui recouvre l’ensemble de l’oeuvre.

La puissance d’imagination du narrateur le conduit d’ailleurs souvent à rencontrer de terribles déceptions.

Ce sera le cas, par exemple, lorsqu’il découvrira enfin le fameux tympan de l’église de Balbec, dont il n’attendait rien de moins que de la magie : il n’éprouve alors qu’une tiède sensation face aux sculptures pourtant connues pour être splendides.

La même situation se produira lorsque l’occasion lui sera donnée d’aller au théâtre admirer la célébrissime Berma, moment fort désiré, dont il s’était fait une joie longtemps à l’avance.
A la fin de la représentation tant espérée, il n’est ébloui qu’à moitié, ce qui est bien peu en considération de ce qu’il avait imaginé.
Le lendemain, la presse, les personnes « autorisées » affirmeront pourtant qu’il s’agissait non seulement d’une interprétation de Phèdre tout à fait exceptionnelle, mais en outre l’interprétation la plus émouvante que la divine comédienne ait jamais donnée.
Le narrateur est alors bien perplexe.
Cependant, quelques temps plus tard, lorsqu’il sera loin de la réalité des planches, il fera, dans sa vie intérieure, « le chemin inverse » : en revivant le spectacle dans son souvenir, il va lui (re)trouver valeur et majesté :

Mon intérêt pour le jeu de la Berma n’avait cessé de grandir depuis que la représentation était finie parce qu’il ne subissait plus la compression et les limites de la réalité (…)

Mais le plus fort des rêveries du narrateur va très vite se porter sur les femmes.
Toutes les femmes qui le marquent commencent par le hanter sur le terrain fertile de son imagination, à partir d’une simple vision, alors qu’il ne les connaît pas réellement. C’est justement le fait qu’une femme lui soit inconnue qui la rend désirable à ses yeux. Lorsqu’il fait enfin la connaissance de la femme convoitée, celle-ci perd immédiatement une partie de sa puissance d’attraction.
Pour qu’elle continue à l’obséder, il faut qu’elle conserve une part de mystère : ainsi, dans cette place cachée, son imagination s’engouffre, s’emballe, ne cesse de « se raconter des histoires ».
Ce sera le cas avec Albertine: s’il en demeure amoureux, c’est uniquement – affirme-t-il en tout cas à certains moments – parce que sa jalousie (donc son imagination) est excitée à l’idée de ce que son amie peut faire lorsqu’elle sort sans lui. Pourtant, au lieu de l’accompagner dans ses sorties qu’il ne peut empêcher, le narrateur reste dans sa chambre, mettant en place une foule de scenarii … et souffre.

Laisser Albertine aller seule dans un grand magasin par tant de gens qu’on frôle, pourvu de tant d’issues qu’on peut dire qu’à la sortie on n’a pas réussi à trouver sa voiture qui attendait plus loin, j’étais bien décidé à n’y pas consentir, mais j’étais surtout malheureux. (…) Heureux ceux qui le comprennent assez tôt pour ne pas trop prolonger une lutte inutile, épuisante, enserrée de toutes part par les limites de l’imagination et où la jalousie se débat si honteusement que le même qui jadis, si seulement les regards de celle qui était toujours à côté de lui se portaient un instant sur un autre, imaginait une intrigue, éprouvait combien de tourments, se résigne plus tard à la laisser sortir seule, quelquefois avec celui qu’il sait son amant et préfère à l’inconnaissable cette torture du moins connue !

Bon week-end à tous ; bonne lecture !

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La Revue des deux mondes. Février 2007

revuefevrierLa Revue des deux mondes, fondée en 1829, régulièrement citée par Proust … existe toujours, animée par un comité de rédaction prestigieux.
Voit paraître son dernier numéro est toujours une promesse de richesse.

On apprécie tout particulièrement le Journal littéraire de son rédacteur en chef, Michel Crépu.
Les écrivains qui l’occupent sont classieux, parfois énigmatiques (ce mois-ci, il y est question de F. Sureau, J. Garcin, mais aussi d’un certain Jean de Pange) ; il attire l’attention sur des auteurs auxquels on ne pensait pas, des livres dont on ignorait l’existence. Ses textes sont savants, l’homme est cultivé.
On imagine la bibliothèque avec un grand B. L’ambiance cosy d’un bureau anglais.
Mais le Journal de Michel Crépu fait aussi office de carnet de voyage : son auteur ne résiste pas au plaisir de nous livrer les impressions qu’il ramène de ses pérégrinations. Ce mois-ci, nous voici embarqués au beau milieu d’une cérémonie liturgique orthodoxe à Riga, en Lettonie : « flammes jaunes, fleurs blanches, voix du pope (à peine 30 ans, l’air d’un adolescent à qui l’on viendrait d’annoncer qu’il est Charlemagne), tuba des profondeurs »…

Une grande partie de la Revue est consacrée aux Etudes et réflexions, notamment celle de Marin de Viry. Indépendamment des opinions qu’il exprime, on goûte ses textes fins, clairs, éclairés, ciselés, imagés, réjouissants.
Dans la livraison de février, ses réflexions ont pour point de départ le livre de Marc Lambron sur Ségolène Royal (Mignonne, allons voir …, chez Grasset).

A l’occasion d’un dossier « Comment va la France ? », la Revue publie la première partie des actes du colloque « les Etats de la France » qui s’est tenu à la Sorbonne à l’automne dernier. Autour de la table : Olivier Duhamel, Nicolas Baverez, Ezra Suleiman notamment. Les analyses mettent en perspective la politique française avec la situation dans différents pays étrangers. Eclairant, passionnant.
La suite des débats sera publiée dans les prochains numéros.

En fin de revue, dans le cahier Critiques, on retrouve notamment Catherine Soullard pour une rubrique cinéma ; au programme ce mois-ci La vie des autres et Le Dernier des fous.
Puis les Notes de lecture : on les termine cette fois avec une évocation, bien tentante, des Mille et une Nuits dans la Bibliothèque de la Pléiade …

Politique intérieure, internationale, diplomatie, économie, histoire, philosophie, littérature, poésie, cinéma, musique, histoire de l’art : la Revue des Deux Mondes fournit des matériaux solides pour garder l’esprit ouvert, prendre du recul, nourrir sa culture et sa réflexion, et éventuellement poursuivre le débat ailleurs… Promesse de richesse tenue.

Revue des Deux mondes
Mensuel
En kiosque et sur abonnement, 11 €
Pour lire l’historique de la revue, le sommaire complet, l’éditorial et des articles des derniers numéros :
le site de la Revue des Deux Mondes

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Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s'est donnée … Victor Hugo

drouetJulienne Gauvain (Juliette Drouet) est née le 10 avril 1806 à Faugères.
Elle n’a pas 2 ans lorsque ses parents, artisans-tailleurs, la laissent orpheline.

Son oncle la recueille et l’emmène avec lui à Paris ; puis la place au couvent de Sainte-Madeleine, rue Saint-Jacques.
Elle y restera 5 années.

Elle est une adolescente âgée de 15 ans à peine lorsque elle en sort pour faire à Paris l’apprentissage de la liberté.

En 1825, la belle jeune femme elle devient le modèle et la maîtresse du sculpteur James Pradier. De cette courte liaison naîtra Claire son unique enfant.

Très vite, celle qui prend alors le nom de Mlle Juliette décide de devenir comédienne, faisant ses débuts sur les planches au Théâtre du Parc à Bruxelles. Encouragée par la critique, elle revient rapidement à Paris.
Au début de l’année 1833, elle interprète la princesse Negroni dans la pièce de Victor Hugo Lucrèce Borgia au théâtre de la Porte Saint-Martin : l’auteur est complètement sous le charme de Juliette, alors âgée de 27 ans.
Le dramaturge et la comédienne deviennent amants dans la nuit du 16 ou 17 février 1833.

Du premier billet « Viens me chercher ce soir chez Mme K. Je t’aimerai jusque là pour prendre patience – et ce soir oh ! ce soir ce sera tout ! Je me donnerai à toi toute entière. » et de la première nuit s’ensuivront cinquante années de passion et cinquante années de correspondance ininterrompue, dont témoignent les 20 000 lettres écrites par Juliette Drouet à l’écrivain.

A travers l’exposition organisée à la maison Victor Hugo autour de lettres, gravures, dessins, peintures (de Manet, Redouté, Corot, Champmartin …), sculptures, costumes, c’est avant tout le destin d’une amoureuse qui nous est restitué.
Mais c’est également de celui de Victor Hugo – car toute la vie de Juliette Drouet aura été indissociable de celle de l’écrivain – et à travers lui, d’une partie de l’histoire du XIX° siècle dont le couple illégitime à la longévité exceptionnelle témoigne.

A la suite de son échec retentissant dans le rôle de Jane dans Marie Tudor, Mlle Juliette tente en vain durant 5 années de jouer de nouveau .
Mais en 1839 à la demande de Hugo, elle abandonne définitivement la carrière théâtrale, se retire du monde et se voue à l’adoration de l’écrivain.

De femme de scène, la muse de Victor Hugo devient femme « de lettres » : l’écriture destinée à son amant devient son activité quotidienne :

12 septembre 1851. vendredi après-midi 2 h ½
O mon Dieu inspirez-moi la confiance puisque vous ne pouvez pas m’ôter l’amour. Faites que je croie en lui puisque je ne peux cesser de l’aimer (…) vous savez ce que je vous dis à vous seul,ô mon Dieu, avec toutes les larmes de mes yeux, avec toutes les tendresses de mon cœur, avec toutes les adorations de mon âme. Faites qu’il soit heureux, n’importe avec qui, n’importe comment pourvu qu’il le soit, et faites de moi ce que vous voudrez (…)

Elle sera aussi sa première lectrice, toujours attentive, admirative, passionnée, « vivant » véritablement les romans de Victor Hugo :

J’ai eu toutes les peines de m’endormir (…). Je ressens toutes les atroces tortures de ce pauvre « Jean Tréjean » (1) et je pleure malgré moi sur le sort de ce pauvre martyr, car je ne connais rien de plus navrant que cette pauvre Fantine et de plus douloureux que ce pauvre être abruti de « Champmathieur ». (…) Je partage leurs douleurs comme s’ils étaient de vrais personnages en chair et en os et tant tu les as faits nature. (…)

Ecrit-elle le 3 février 1848 après que l’écrivain lui a fait lecture à voix haute de passages des Misérables.

Mais le dévouement, l’adoration exclusive de Juliette pour Hugo ne sera pas qu’enfermement ; l’amoureuse passionnée partagera la vie de l’homme de lettres et de l’homme politique dans ses pérégrinations et ses combats.

A suivre demain.

(1) nom de Valjean à cette époque de la rédaction du roman qui avait alors pour titre Les Misères.

Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s’est donnée … Victor Hugo
Maison de Victor Hugo
Hôtel de Rohan-Guéménée
6, place des Vosges
Paris – 4ème
Tél. : 01 42 72 10 16
Jusqu’au 18 mars 2007
Tlj de 10 h à 18 h sauf lundi et jours fériés
Entrée : 7 € (TR : 5,5 € et 3,5 €)
Catalogue de l’exposition : 34 €

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Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s'est donnée … Victor Hugo (suite et fin)

drouet 2La vie que Juliette Drouet, immense amoureuse de Victor Hugo, dédie tout entière à l’écrivain n’est pas pour autant une vie cloîtrée.
Pendant plusieurs années, durant l’été, le couple part régulièrement en Normandie, en Bretagne, en Belgique, dans le Nord de la France, au bord du Rhin. Ces voyages sont source d’inspiration pour Victor Hugo ; il évoquera les paysages, en particulier la mer dans ses poèmes mais aussi ses peintures et dessins.

De son côté, Juliette attend avec impatience ces escapades estivales :

3 juin 1839, matin
Je sens couver en moi la la maladie du voyage et je suis sûre même que ce que j’attribue à l’effet de la vaccine vient de la fièvre périodique du voyage. Et je ne crois pas qu’il y ait d’autre ordonnance pour ce genre de maladie qu’un passeport, d’autre pharmacie que des auberges, d’autres émollients ou cataplasmes que les banquette de diligence ou de cabriolet. Qu’en dites-vous ? Moi j’en dis que je vous adore.
Juliette

Viendront ensuite les combats politiques : lors de la tourmente de 1848, Juliette Drouet tient un journal de l’insurrection que Hugo retranscrit parfois mot pour mot.
Puis, en 1851, c’est elle qui l’aide à quitter clandestinement Paris.
Durant les 19 années d’exil, elle restera fidèle à son amour, le suivant partout, s’installant près de lui à Guernesey.
Elle lui apportera un soutien sans faille :

Guernesey. 24 février 1870 jeudi matin 8 h
Bonjour, mon cher grand bien-aimé adoré, et salut à la République dont le 22ème anniversaire se lève aujourd’hui. Puisse-t-il te rendre à ta chère France cette année, afin que tu lui apportes tout ce qui lui manque depuis que tu l’as quittée : Lumière, Honneur, Paix et Bonheur. C’est le voeu héroïque et désintéressé de mon mon coeur (…)
Juliette

Après le retour à Paris en 1870, Juliette demeurera aux côté de Hugo, l’aidant, l’assistant, veillant sur le foyer comme une épouse, continuant à l’adorer comme l’amante qu’elle n’a jamais cessé d’être, poursuivant son écriture malgré la fatigue de l’âge :

Paris 11 juillet 1882 mardi matin 7 h ½
(…) Je ne sais quand, ni comment cela finira, mais je souffre tous les jours de plus en plus et je m’affaiblis d’heure en heure. En ce moment, c’est à peine si j’ai la force de tenir ma plume et j’ai grand peine à garder la conscience de ce que je t’écris. Je me cramponne cependant à la vie de toute la puissance de mon amour pour ne pas te laisser trop longtemps sans moi sur la terre. Mais hélas ! La nature regimbe et ne veut pas (…)
Juliette

Elle s’éteindra en 1883 ; Victor Hugo deux ans plus tard seulement.

L’homme infidèle aura été pour Juliette le poète fidèle :

Quand deux coeurs en s’aimant ont doucement vieilli,
Oh ! quel bonheur profond, intime, recueilli !
Amour ! hymen d’en haut ! ô pur lien des âmes !
Il garde ses rayons même en perdant ses flammes.
Ces deux coeurs qu’il a pris jadis n’en font plus qu’un.
Il fait, des souvenirs de leur passé commun,
L’impossibilité de vivre l’un sans l’autre.
(Juliette, n’est-ce pas, cette vie est la nôtre !)
Il a la paix du soir avec l’éclat du jour,
Et devient l’amitié tout en restant l’amour !

Victor Hugo, Toute la lyre, VI, 64 (1ère publication en 1897)

A la fin de l’exposition, un très beau et émouvant tableau représentant Juliette Drouet au soir de sa vie (image), fait écho aux portraits de la jeune Juliette exposés au début du parcours : celui de Champmartin, représentant Juliette toute fraîche, rebondie, belle, et celui de Léon Noël qui souligne l’ovale parfait du visage, ses grands yeux noirs, ses cheveux bruns et épais, ses épaules en courbes, ses lèvres charnues.
Juliette Drouet est désormais une vieille femme, ses longs cheveux sont devenus blancs, sa peau est ridée.
Mais ses yeux noirs ont la même profondeur, expriment le même mélange de résignation, de calme, de pugnacité et d’ardeur.
Comme si son amour fidèle avait conservé son énigmatique beauté, imprimé en elle une présence passionnée à la vie, gardé intacte, visible alors dans la seule expression du regard, une éternelle jeunesse.

Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée,
Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour,
Dis-toi, si dans ton coeur ma mémoire est fixée :
Le monde a sa pensée, moi, j’avais son amour !

Victor Hugo. Dernière Gerbe LXIX
Épitaphe de Juliette Drouet

Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s’est donnée … Victor Hugo
Maison de Victor Hugo
Hôtel de Rohan-Guéménée
6, place des Vosges
Paris – 4ème
Tél. : 01 42 72 10 16
Jusqu’au 18 mars 2007
Tlj de 10 h à 18 h sauf lundi et jours fériés
Entrée : 7 € (TR : 5,5 € et 3,5 €)
Catalogue de l’exposition : 34 €

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Grammaire des Arts Décoratifs. De la Renaissance au post-modernisme

grammairePour ceux qui ont aimé le Musée des Arts décoratifs, ceux qui n’y connaissent rien et le regrettent parfois, ceux qui ont quelques notions éparses des différents styles et souhaitent les préciser et/ou en acquérir une vision d’ensemble, pour ceux, enfin, nombreux, qui se trouvent intimidés au seuil d’une échoppe d’Antiquités, voici un précieux ouvrage : la Grammaire des Arts Décoratifs.

Ce très beau livre devrait combler affamés et curieux : de la Renaissance au post-modernisme, il fait le tour des courants esthétiques majeurs sur une période de plus de 500 ans.

Baroque, Rococo, néo-classicisme, Arts & Crafts, Art Nouveau, Art Déco, Art contemporain … chaque chapitre, après une introduction fort utile qui place le mouvement dans son contexte et en donne les principales lignes, présente un panorama du mobilier, des arts du verre, de la céramique, du textile, papier peint, orfèvrerie …

Illustrée d’une abondante et riche iconographie, la Grammaire présente en outre l’intérêt d’offrir une vision internationale des arts décoratifs. Ainsi, les productions des pays européens les plus dynamiques dans ce domaine, ainsi que les Etats-Unis sont autant représentés que les créations françaises.

Un bel ouvrage à avoir chez soi, à consulter au fil des ans …

A signaler également : les éditions Le Robert ont publié récemment le Dictionnaire des mobiliers et objets d’art du Moyen Age au XXIème siècle. On y retrouve la qualité qui a fait le succès des dictionnaires Le Robert. L’ordre alphabétique permet de proposer une foultitude de notions, y compris les plus techniques. Mais pour une approche plus généraliste et initiatique, le dictionnaire est également aéré de dossiers thématiques sur les principaux courants qui ont marqué les arts décoratifs.

La Grammaire et le Dictionnaire : deux ouvrages de référence qui se complètent parfaitement.

Grammaire des Arts Décoratifs. De la Renaissance au post-modernisme
Noël Rilay, Patricia Bayer
Flammarion
545 p., 70 €

Dictionnaire des mobiliers et objets d’art. Du Moyen Age au XXIème siècle
Anne Lovreglio, Aurélia Lovreglio
Le Robert
480 pages, 42 €

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La vie des autres (Das Leben der Anderen)

rdaUn soir, au théâtre, la décision est prise en quelques minutes, un échanges de regards, 3 ou 4 phrases : le dramaturge Dreyman – jusque là plus blanc que blanc aux yeux du gouvernement – est devenu suspect : il faut le surveiller, trouver une faille et s’en débarrasser.

Le motif réel est abject. Nous sommes en 1984 en R.D.A. La politique servait à tout ; couvrait toutes les salades.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Dreyman – qui partage sa vie avec une belle comédienne – est mis sous écoutes serrées ; un agent de la Stasi, Wiesler, s’installe dans le galetas au dessus de leur appartement et écoute, note tout ce qui s’y dit et s’y fait.
A son visage, l’immuable expression du fonctionnaire zélé, l’insupportable satisfaction de celui qui fait son effroyable devoir – et celle, moins supportable encore, d’y prendre quelque plaisir.
En dessous, dans l’appartement, la vie des artistes comme elle va sous un régime communiste : on essaie de ne pas trop se faire remarquer pour pouvoir continuer à travailler ; mais un ministre vient vous chercher des poux alors que vous dansez avec votre belle ; mais un de vos amis meurt de ne plus pouvoir s’exprimer …
Alors, le silence, les compromis, jusqu’à quand ?…
Wiesler, lui, le premier de la classe du régime, est toujours au dessus, à tout écouter, noter …
Tout ?
Peut-être pas vraiment. Pourquoi ?
C’est toute l’histoire du film.

Très bien fait, bien joué – tous les rôles, principaux comme secondaires sont magnifiquement interprétés – le film a des moments extrêmement forts,qui sonnent très juste ; en particulier tous ceux qui ont trait au rapport de Dreyman avec son ami metteur en scène ; et aussi ceux qui concernent la comédienne, la compagne du dramaturge.

Peut-être l’épilogue donne-t-il l’impression de n’être pas tout à fait nécessaire – pour le spectateur français en tout cas -, donne au film un caractère un peu trop démonstratif dans les bons sentiments.

Qu’importe, après avoir vu La vie des autres, on pense aux metteurs en scène qui se sont suicidés parce qu’on les a empêchés de travailler ; aux machines à écrire qui ne sont pas passées à l’Est, à celles qu’on a fait passer vainement ; aux mots qui n’ont pu être écrits, à ceux qui n’ont pu être lus.
Tout ce silence laisse un poids sur l’estomac, estompe la fiction de « l’homme bon », et laisse, tenace, une affreuse envie de vomir.

La vie des autres
Florian Henckel von Donnersmarck
Allemagne, 2006
Avec : Ulrich Mühe (Wiesler), Sebastian Koch (Dreyman), Martina Gedeck
Durée : 2 h 17
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Mains. Basil Pao

mainsLes mains touchent, travaillent, offrent …

Ici, elles glissent sur le clavier, tiennent le stylo, tournent une page.

Ailleurs, que font-elles ?

Basil Pao a eu une belle idée : faire le tour des continents pour présenter, dans un magnifique recueil, des photos de mains d’hommes et de femmes de tous pays.

Sur la page de droite, une paire de mains est zoomée en grand format ; à gauche, une photo plus petite et un texte court éclairent le lieu et le contexte où les mains ont été vues.

Au delà de l’esthétique couleur très « National Geographic », l’intérêt de l’ouvrage est de montrer, parfois très loin de nous, à quoi les mains sont occupées : que fait l’Homme en ce vaste monde en somme.
Les mains travaillent bien sûr, mais aussi elles croient – lorsqu’elles tiennent une corne de chèvre destinée au sacrifice en hommage à Abraham – s’ornent, attendent, créent, recueillent l’eau, la nourriture, pétrissent, paient, tiennent une arme … les mains lisent aussi, enfin.


Mag et la plume  :

La main est avant tout ce qui permet de toucher ; et ce livre est une ode à la sensualité : contempler la photo d’un oiseau, d’une poule au creux d’une paire de mains, c’est éprouver aussitôt la douceur de la plume contre les siennes…

Mains. Basil Pao
Préface de Michaël Palin
National Geographic
400 p., 29,90 €

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