A l'ombre des jeunes filles en fleurs. L'adolescence

proust2Dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur est fasciné par les jeunes adolescentes dont il fait la connaissance à Balbec (dont, évidemment, Albertine).

Ce bouleversement est pour lui l’occasion d’apprécier avec poésie les charmes de cet âge particulier :

Mais l’adolescence est antérieure à la solidification complète et de là vient qu’on éprouve auprès des jeunes filles ce rafraîchissement que donne le spectacle des formes sans cesse en train de changer, de jouer en une instable opposition qui fait penser à cette perpétuelle récréation des éléments primordiaux de la nature qu’on contemple devant la mer.

Il évoque sa propre adolescence avec radicalité – et peut-être lucidité :

Mais la caractéristique de l’âge ridicule que je traversais – âge nullement ingrat, très fécond – est qu’on n’y consulte pas l’intelligence et que les moindres attributs des êtres semblent faire partie indivisible de leur personnalité. Tout entouré de monstres et de dieux, on ne connaît guère le calme. Il n’y a presque pas un des geste qu’on a faits alors, qu’on ne voudrait plus tard pouvoir abolir. Mais ce qu’on devrait regretter au contraire, c’est de ne plus posséder la spontanéité qui nous les faisait accomplir. Plus tard on voit les choses d’une façon plus pratique, en pleine conformité avec le reste de la société, mais l’adolescence est le seul temps où l’on ait appris quelque chose.

Lors de conversations avec son ami le peintre Elstir, le narrateur recueille l’avis éclairé de l’homme mûr sur la jeunesse et ses erreurs, passages obligés vers la sagesse, qui est "un point de vue sur les choses" :

Il n’y a pas d’homme si sage qu’il soit, me dit-il, qui n’ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles ou même mené une vie, dont le souvenir lui soit désagréable et qu’il souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu’il ne peut être assuré d’être devenu un sage, dans la mesure où cela est possible, que s’il a passé par toutes incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder cette dernière incarnation-là. Je sais qu’il y a des jeunes gens, fils et petits-fils d’hommes distingués, à qui leurs précepteurs ont enseigné la noblesse de l’esprit et l’élégance morale dès le collège. Ils n’ont peut-être rien à retrancher de leur vie, ils pourraient publier et signer tout ce qu’ils ont dit, mais ce sont de pauvres esprits, descendants sans force de doctrinaires, et de qui la sagesse est négative et stérile. On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que vous trouvez nobles, n’ont pas été disposées par le père de famille ou le précepteur, elles ont été précédées de débuts bien différents, ayant été influencées par ce qui régnait autour d’elles de mal ou de banalité. Elles représentent un combat et une victoire. Je comprends que l’image de ce que nous avons été dans une période première ne soit plus reconnaissable et soit en tout cas déplaisante. Elle ne doit pas être reniée pourtant, car elle est un témoignage que nous avons vraiment vécu, que c’est selon les lois de la vie, de la vie des ateliers, des coteries artistiques s’il s’agit d’un peintre, extrait quelque chose qui les dépasse.

Bon week-end à tous, et bonne lecture …

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Azul. Oscuro casi negro. Daniel Sanchez Arévalo

azulA Madrid, Jorge est sur le point de terminer ses études.

Ses journées commencent tôt et finissent tard : outre son emploi de gardien d’immeuble, il doit aussi s’occuper de son père handicapé. Celui-ci est en effet cloué dans un fauteuil et n’a plus toute sa tête depuis l’attaque cardiaque qu’il a subie, il y a sept ans, précisément lorsque Jorge a tenté de fuir le domicile familial afin de ne pas finir comme son père … gardien d’immeuble.

Mais Jorge mène cette vie sombre avec dignité, et non sans espoir : son diplôme enfin en poche, il se met en quête d’un travail qui le sortirait des poubelles de l’immeuble et des couches de son père.
Et Natalia, l’amie d’enfance pour qui il en pince depuis des années, revient habiter dans l’immeuble …
Sur ce chemin qui pourrait bientôt s’éclairer, surgit son frère Antonio, libéré de prison ; les retrouvailles sont chaleureuses. Mais il demande à Jorge un service pour le moins délicat : faire un enfant à sa petite amie Paula restée en prison.
Le très sincère Jorge (trop sincère selon une réplique du film) hésite …

Azul est le premier long-métrage de Daniel Sánchez Arévalo ; il n’évite pas quelques maladresses, dont celles de vouloir trop en dire, d’accumuler les scènes et d’opter pour un montage compliqué.
Il aurait pu, par exemple, faire l’économie de l’histoire sur l’homosexualité d’Israël, l’ami de Jorge.
C’est dommage, le film aurait certainement gagné en fluidité et sobriété.
D’autant que ses personnages principaux (notamment Jorge, son père, Paula) sont véritablement incarnés et formidablement bien interprétés, les rapports père/fils joliment dessinés. La relation entre Jorge et Paula sonne juste.
Daniel Sánchez Arévalo a su créer un univers propre, dans un décor de banlieue, loin des images connues de Madrid.
L’ambiance créée par le bleu de la photo n’a rien d’artificiel, en particulier dans les scènes montrant le monde carcéral.

Daniel Sanchez Arévalo fait mouche sur le thème du déterminisme social et réussit un émouvant mélange d’humour et de gravité, d’espoir et de désespoir, qui rend ce premier film très attachant.

Azul. Oscuro Casi Negro
Daniel Sanchez Arévalo
Avec Qim Gutierrez, Marta Etura, Antonio de la Torre, Eva Pallarés …
Durée 1h45
Espagne, 2006
Distribution MK2

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Bernard Guillot. Le Jardin des simples.

guillotBernard Guillot est un photographe de la nature. Son oeil capte la poésie d’un arbre, d’un oiseau, d’une eau tranquille. Il en réalise des tirages en noir et blanc argentiques clairs et éthérés.

Le choix des prises des vues renforce l’impression d’étrangeté, l’artiste privilégiant ce que la nature a gardé de sauvage : les rives des cours d’eaux, des étangs, où les végétaux poussent dans le désordre et forment un écrin flou onirique.

C’est un regard affranchi du présent qu’il nous offre lorsque son objectif gagne les bords de Seine, ou le delta du Nil. Dans les pas des peintres du XIX° siècle, il intitule l’une de ses photos des rives du Nil Déjeuner sur l’herbe (image) ; une autre est prise Chez Monnet à Giverny : un fouillis végétal qui a naturellement sa place dans Le Jardin des simples impressionniste de Bernard Guillot.

Certaines photos sont retravaillées à la gouache ou à l’encre de Chine : le trait ondule, sculpte, évoque le contours des feuilles, accentue le travail de composition photographique pour un rendu à la fois architectural et très libre.

Outre les photos et dessins, la Galerie Frédéric Moisan présente également des peintures a tempera, permettant ainsi au visiteur d’embrasser l’ensemble des techniques explorées par cet artiste singulier.

Le jardin des simples. Bernard Guillot
Galerie Frédéric Moisan
72, rue Mazarine – Paris 6ème
Du mardi au samedi de 11 h à 19 h
Jusqu’au 17 mars 2007
Entrée libre

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Sargent, Sorolla. Peintres de la lumière (1/2)

Lady AgnewJohn Singer Sargent (1856-1925) et Joaquin Sorolla (1863-1923) ont tous deux rencontré le succès de leur vivant mais sont peu connus aujourd’hui.

L’exposition se propose – avec succès – de mettre en avant le travail sur la lumière de ces deux artistes du XIX° siècle post-impressionnisme.

Sargent est né à Florence dans une famille américaine aisée ; il a reçu une éducation toute européenne.

Sorolla, né à Valence en Espagne, vient d’un milieu beaucoup plus modeste.
C’est en Espagne précisément que leurs inspirations se sont croisées, où les deux jeunes artistes ont été très impressionnés par la peinture de Velasquez, admiration très visible dans certaines de leurs oeuvres.
Le Petit-Palais , musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris avait donc plus d’un motif pour effectuer un rapprochement, qui n’a effectivement rien d’artificiel, entre les deux peintres.

Le parcours, à la fois chronologique et thématique, est étayé de commentaires simples et opportuns. L’éclairage des oeuvres, parfois naturel, est particulièrement réussi.

D’emblée, l’oeil est surpris avec les premiers tableaux d’intérieurs et portraits de Sargent : Robert Louis Stevenson et sa femme et Le verre de Porto : on est loin de l’académisme de la scène d’intérieur. Sargent peint ces couples appartenant aux classes sociales élevées avec une audacieuse humanité : sur les deux tableaux, chacun des époux regarde de son côté. Une porte ouverte sépare Stevenson de sa femme, curieuse sensation …

Sargent ne manquera d’ailleurs pas de choquer à Paris : le portrait de Virginie Goutreau Madame X, montrant le modèle les épaules nues dans une pose alors considérée provocante, exposé au Salon en 1884 va susciter un scandale qui le conduira à s’expatrier à Londres l’année suivante.
Cet épisode ne lui aura pas porté malchance, bien au contraire : dans la haute société britannique, il deviendra rapidement le portraitiste le plus demandé de son époque.
Dans ses peintures de groupe et portraits d’apparat, le rapprochement, comme pour Sorolla, avec Les Ménines de Velasquez est évident. Mais ses portraits sont aussi caractérisés par patte qui lui est toute personnelle, celle d’une certaine « verticalité ».
Les visages blancs, les vêtements pourpres ressortent des décors sombres, l’équilibre couleurs/composition est très séduisant.

On retrouve ici un contraste qu’on avait admiré plus avant du parcours : après son séjour en Espagne, Sargent, marqué également par la peinture de Goya, a réalisé des tableaux de scènes typiquement hispaniques montrant qu’il a su réinterpréter l’influence des maîtres qui l’ont inspiré : la magnifique Gitane ou encore La danse espagnole mettent en scène un clair/obscur parfaitement apprivoisé.

Plus personnelles sont ses oeuvres tardives : l’aquarelle autorise un coup de pinceau vif, enlevé, qui capte la lumière et rend la transparence. Avec Venise, il se place au niveau de l’eau pour saisir les gondoliers dans un tableau très vivant, magnifiquement coloré de verts et de bleus. Mêmes teintes et beaucoup de naturel avec Femme turque au bord d’une rivière : les vêtements du modèle étendu se fondent avec l’eau et les végétaux qui l’entourent, pour une impression de repos et de symbiose avec la nature est très réussi.
Preuve que John Singer Sargent a su déployer son talent dans des oeuvres de styles extrêmement différents.

Poursuite de la visite des Peintres de la lumière demain en compagnie de Joaquin Sorolla

Peintres de la lumière. Sargent / Sorolla
Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Avenue Winston-Churchill – Paris 8ème
Jusqu’au 13 mai 2007
Tlj sauf lundi et jours fériés de 10 h à 18 h
Nocturne le mardi jusqu’à 20 h
Tarif 9 € (TR 4,50 € et 6 €)
Catalogue de l’exposition 49 €, Petit Journal 2 €

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Sargent, Sorolla. Peintres de la lumière (suite et fin)

SorollaPoursuite de la visite de l’exposition Sargent et Sorolla au Petit-Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, avec les œuvres de Joaquin Sorolla.

Dès ses premiers tableaux, de grandes peintures réalistes, on mesure le goût évident de l’artiste pour le travail de la lumière.

L’écume, la toile écrue de la voile du bateau gonflée par le vent, celle des chemises, se prêtent merveilleusement bien au jeu de lumière dans Le retour de la pêche. Ou encore dans Le transport du raisin : scène partie à l’ombre, partie au soleil ; l’artiste joue avec les cotonnades claires, avec le vert et le doré du raisin …

Il poussera plus avant cette recherche avec En cousant la voile : dans cette grande composition géométrique, géraniums aux tons verts et roses vifs encadrent une grande voile à terre, autour de laquelle hommes et femmes s’affairent. Sous le reflet du feuillage, l’immense tissu blanc hésite entre ordre et désordre, ombre et plein soleil.

Soleil plus désirable encore lorsque Sorolla se met à peindre des scènes – de loisirs cette fois – au bord de la mer. Les modèles en sont l’épouse et les filles de l’artiste. L’angle photographique semble plus spontané, la peinture prise sur le vif, impressions que renforcent le naturel des fillettes, les couleurs belles et gaies, tout en mauves et dorés.

Bien qu’il s’en défende (« Moi, un peintre du portrait ? » disait-il avec ironie), Sorolla fut également un grand portraitiste.
Le travail d’exposition réalisé par le Petit-Palais permet d’établir une intéressante comparaison avec les portraits de Sargent.
Si l’Américain peignait en « verticalité », les portraits de Sorolla sont au contraire très pulpeux ; les teintes d’ocres et bruns magnifiques, l’angle parfois audacieux (Maria convalescente).
Les visages sont très expressifs, les yeux noirs impriment une présence, les traits « naturels » : visiblement, Sorolla cherchait à montrer « l’humanité » de ses sujets. A cet égard, son Autoportrait, dont le visage ressort avec force d’un éclatant col blanc, a quelque chose de fascinant.

Les oeuvres tardives de l’artiste sont, comme celles de Sargent, les plus personnelles.
Sorolla donne libre cours à son admiration pour les jardins arabo-andalous. Végétation luxuriante et organisée, fontaines, lumière et couleurs naturelles : Sorolla restitue dans ces tableaux l’ambiance calme et tout esthétique des décors hispano-mauresques.

La dernière salle présente des portraits marqués par l’évolution qu’a connue alors la peinture, mais aussi l’expérience et l’audace du peintre ; le cadrage s’enhardit, les détails réalistes l’obsèdent moins.
On sent que Joaquin Sorolla se régale.

Le visiteur aussi ; il est même un peu surpris de prendre autant de plaisir devant les oeuvres de ces peintres de la lumière qu’on avait un peu enterrés, mais tout à fait à tort.

Peintres de la lumière. Sargent / Sorolla
Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Avenue Winston-Churchill – Paris 8ème
Jusqu’au 13 mai 2007
Tlj sauf lundi et jours fériés de 10 h à 18 h
Nocturne le mardi jusqu’à 20 h
Tarif 9 € (TR 4,50 € et 6 €)
Catalogue de l’exposition 49 €, Petit Journal 2 €

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Du côté de chez Swann. Albert Bloch.

proust2Dans Du côté de chez Swann, le narrateur, tout jeune adolescent, devient l’ami d’un camarade plus âgé que lui, Albert Bloch.

Ce jeune bourgeois s’exprime dans un style ampoulé, un véritable jargon en réalité et joue un personnage antique et littéraire ridicule. Il a sur le narrateur beaucoup d’ascendant.

L’évocation de ce personnage est souvent l’occasion de goûter des scènes d’un grand comique.

C’est sur un ton sarcastique qu’il m’avait demandé de l’appeler « cher maître » et qu’il m’appelait lui-même ainsi. Mais en réalité nous prenions un certain plaisir à ce jeu, étant encore rapprochés de l’âge où on croit qu’on crée ce qu’on nomme.

L’admiration du narrateur pour Bloch ne sera guère partagée par sa famille, qui reprochera au jeune homme son manque de simplicité, de sincérité, d’éducation et plus encore ses « transports momentanés, ardents et stériles », jugés néfastes pour leur enfant.

Première visite de Bloch. Interrogé par le père du narrateur au sujet du temps qu’il fait, voici sa réponse :

Monsieur je ne puis absolument vous dire s’il a plu. Je vis résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier.

Arrivé en retard, il ne trouve rien de plus original à avancer que :

Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de l’atmosphère ni par les divisions conventionnelles du temps. Je réhabiliterais volontiers l’usage de la pipe d’opium et du kriss malais, mais j’ignore celui de ces instruments infiniment plus pernicieux et d’ailleurs platement bourgeois, la montre et le parapluie.

Mais Bloch jouera un grand rôle dans le développement du jeune narrateur. C’est lui qui lui fera connaître le fameux auteur Bergotte, au détour d’un exposé dans le style « blochéen » néo-homérique le plus pur :

Ils m’ont été signalés à la décharge de ces deux maladrins par un article de mon très cher maître, le père Leconte, agréable aux Dieux immortels. A propos, voici un livre que je n’ai pas le temps de lire en ce moment, qui est recommandé, paraît-il par cet immense bonhomme. Il tient, m’a-t-on dit, l’auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils ; et bien qu’il fasse preuve, des fois, de mansuétudes assez mal explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a écrit Bhagavat et le Lévrier de Magnus a dit vrai, par Appolon, tu goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l’Olympos.

C’est encore lui qui évoquera les femmes sous un angle suffisamment nouveau et – bien qu’assez faux – particulièrement encourageant pour le jeune adolescent. A cette occasion d’ailleurs, le sort de Bloch est définitivement réglé aux yeux de la famille du narrateur.

Et on l’aurait encore reçu à Combray si, après ce dîner, comme il venait de m’apprendre – nouvelle qui plus tard eu beaucoup d’influence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus malheureuse – que toutes les femmes ne pensaient qu’à l’amour et qu’il n’y en a pas dont on ne pût vaincre les résistances, il ne m’avait assuré avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma grand’tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue. Je ne puis me tenir de répéter ces propos à mes parents, on le mit à la porte quand il revint et quand je l’abordais ensuite dans la rue, il fut extrêmement froid pour moi.

Bonne lecture et bon week-end à tous …

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Lettres d'Iwo Jima (Letters from Iwo Jima). Clint Eastwood

lettresAvec Mémoires de nos pères, Clint Eastwood a réalisé l’an dernier un film bouleversant dont le point de départ est la prise de l’Ile d’Iwo Jima par les Américains en 1945.

A peine débarqués, les Marines plantent le drapeau américain sur l’île. Un photographe immortalise l’instant ; la photo fait la Une des journaux. Afin de lever les capitaux dont le pays a besoin, le gouvernement s’en empare, exhibe les "héros". Mais aux aux yeux des intéressés, les véritables héros étaient au contraire leurs jeunes compagnons d’armes morts à Iwo Jima.

Clint Eastwood avait magnifiquement filmé les sentiments d’imposture et d’injustice ; le dégoût que les mises en scène patriotiques dont ils faisaient l’objet leur inspirait, y compris celui de soi-même .

C’était un film profondément touchant, terriblement humain.

Lors de la sortie de Mémoire de nos pères, Clint Eastwood annonçait qu’il avait d’ores et déjà tourné un autre film sur cet épisode de la guerre du Pacifique, mais vu du côté japonais.

Du premier au dernier plan, Lettres d’Iwo Jima se déroule sur cet affreux bout de rocher, "où il fait chaud, où il n’y a rien d’autre que du sable noir, des bestioles, et même pas d’eau", comme le dit l’un des personnages principaux, tout jeune soldat, au début du film.
Le nouveau commandant, héros très eastwoodien, organise les préparatifs de la bataille avec vigueur. Lorsque les Américains lancent l’offensive, les japonais sont prêts à tout pour défendre leur "terre sacrée".

D’une mise en scène magnifique, impeccable, servie par une photo noir et blanc nuancée, accompagnée d’une musique sobre, Clint Eastwood signe ici encore un film extrêmement humain.
Il y a un moment où on comprend à quel point son projet est réussi, où Lettres d’Iwo Jima répond véritablement à Mémoires de nos pères. C’est celui où les combats éclatent : les balles sifflent, le sable noir vole sous les tirs, les nuages de fumée se propagent. On tremble pour les japonais terrés dans les tunnels, et on se souvient avoir vu la même scène dans le premier volet du dyptique, et avoir alors tremblé de la même façon pour les Américains.

Là est aussi l’immense talent, la maîtrise totale d’Eastwood : il s’empare d’un sujet, la défaite des Japonais sur Iwo Jima, ce qui est en soi inédit ; et il adopte le regard des Japonais, il est complètement avec eux.
Le film a d’ailleurs été très bien accueilli au Japon où cet épisode douloureux était resté enterré, avec ses 20 000 morts, sur l’île-mémorial.

Avec Lettres d’Iwo Jima, Clint Eastwood poursuit la quête qu’il a entreprise depuis plusieurs films : celle du souvenir, de la mémoire, de l’importance de sa transmission.
Transmission qui se fait ici encore grâce à des lettres, les lettres que les pères ont écrites et laissées aux « enfants ».
Et sur ce thème, Eastwood demeure obstinément magistral ; le dernier plan du film est à couper le souffle.

Lettres d’Iwo Jima (Letters from Iwo Jima).
Clint Eastwood
Etats-Unis, 2006
Durée 2 h 19
A lire : la très bellle interview de Clint Eastwood
dans le numéro de février des Cahiers du Cinéma DVD : Ce film est sorti en dvd

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A la recherche du temps perdu. L'imagination

proust2Place est aujourd’hui réservée à la demande de Sola sur « l’imagination » dans l’œuvre de Proust (commentaire du billet Un amour de Swann du 19 janvier dernier).

Dans La Recherche, l’imaginaire est omniprésent : il n’est pas seulement un thème, il est une voûte céleste qui recouvre l’ensemble de l’oeuvre.

La puissance d’imagination du narrateur le conduit d’ailleurs souvent à rencontrer de terribles déceptions.

Ce sera le cas, par exemple, lorsqu’il découvrira enfin le fameux tympan de l’église de Balbec, dont il n’attendait rien de moins que de la magie : il n’éprouve alors qu’une tiède sensation face aux sculptures pourtant connues pour être splendides.

La même situation se produira lorsque l’occasion lui sera donnée d’aller au théâtre admirer la célébrissime Berma, moment fort désiré, dont il s’était fait une joie longtemps à l’avance.
A la fin de la représentation tant espérée, il n’est ébloui qu’à moitié, ce qui est bien peu en considération de ce qu’il avait imaginé.
Le lendemain, la presse, les personnes « autorisées » affirmeront pourtant qu’il s’agissait non seulement d’une interprétation de Phèdre tout à fait exceptionnelle, mais en outre l’interprétation la plus émouvante que la divine comédienne ait jamais donnée.
Le narrateur est alors bien perplexe.
Cependant, quelques temps plus tard, lorsqu’il sera loin de la réalité des planches, il fera, dans sa vie intérieure, « le chemin inverse » : en revivant le spectacle dans son souvenir, il va lui (re)trouver valeur et majesté :

Mon intérêt pour le jeu de la Berma n’avait cessé de grandir depuis que la représentation était finie parce qu’il ne subissait plus la compression et les limites de la réalité (…)

Mais le plus fort des rêveries du narrateur va très vite se porter sur les femmes.
Toutes les femmes qui le marquent commencent par le hanter sur le terrain fertile de son imagination, à partir d’une simple vision, alors qu’il ne les connaît pas réellement. C’est justement le fait qu’une femme lui soit inconnue qui la rend désirable à ses yeux. Lorsqu’il fait enfin la connaissance de la femme convoitée, celle-ci perd immédiatement une partie de sa puissance d’attraction.
Pour qu’elle continue à l’obséder, il faut qu’elle conserve une part de mystère : ainsi, dans cette place cachée, son imagination s’engouffre, s’emballe, ne cesse de « se raconter des histoires ».
Ce sera le cas avec Albertine: s’il en demeure amoureux, c’est uniquement – affirme-t-il en tout cas à certains moments – parce que sa jalousie (donc son imagination) est excitée à l’idée de ce que son amie peut faire lorsqu’elle sort sans lui. Pourtant, au lieu de l’accompagner dans ses sorties qu’il ne peut empêcher, le narrateur reste dans sa chambre, mettant en place une foule de scenarii … et souffre.

Laisser Albertine aller seule dans un grand magasin par tant de gens qu’on frôle, pourvu de tant d’issues qu’on peut dire qu’à la sortie on n’a pas réussi à trouver sa voiture qui attendait plus loin, j’étais bien décidé à n’y pas consentir, mais j’étais surtout malheureux. (…) Heureux ceux qui le comprennent assez tôt pour ne pas trop prolonger une lutte inutile, épuisante, enserrée de toutes part par les limites de l’imagination et où la jalousie se débat si honteusement que le même qui jadis, si seulement les regards de celle qui était toujours à côté de lui se portaient un instant sur un autre, imaginait une intrigue, éprouvait combien de tourments, se résigne plus tard à la laisser sortir seule, quelquefois avec celui qu’il sait son amant et préfère à l’inconnaissable cette torture du moins connue !

Bon week-end à tous ; bonne lecture !

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La Revue des deux mondes. Février 2007

revuefevrierLa Revue des deux mondes, fondée en 1829, régulièrement citée par Proust … existe toujours, animée par un comité de rédaction prestigieux.
Voit paraître son dernier numéro est toujours une promesse de richesse.

On apprécie tout particulièrement le Journal littéraire de son rédacteur en chef, Michel Crépu.
Les écrivains qui l’occupent sont classieux, parfois énigmatiques (ce mois-ci, il y est question de F. Sureau, J. Garcin, mais aussi d’un certain Jean de Pange) ; il attire l’attention sur des auteurs auxquels on ne pensait pas, des livres dont on ignorait l’existence. Ses textes sont savants, l’homme est cultivé.
On imagine la bibliothèque avec un grand B. L’ambiance cosy d’un bureau anglais.
Mais le Journal de Michel Crépu fait aussi office de carnet de voyage : son auteur ne résiste pas au plaisir de nous livrer les impressions qu’il ramène de ses pérégrinations. Ce mois-ci, nous voici embarqués au beau milieu d’une cérémonie liturgique orthodoxe à Riga, en Lettonie : « flammes jaunes, fleurs blanches, voix du pope (à peine 30 ans, l’air d’un adolescent à qui l’on viendrait d’annoncer qu’il est Charlemagne), tuba des profondeurs »…

Une grande partie de la Revue est consacrée aux Etudes et réflexions, notamment celle de Marin de Viry. Indépendamment des opinions qu’il exprime, on goûte ses textes fins, clairs, éclairés, ciselés, imagés, réjouissants.
Dans la livraison de février, ses réflexions ont pour point de départ le livre de Marc Lambron sur Ségolène Royal (Mignonne, allons voir …, chez Grasset).

A l’occasion d’un dossier « Comment va la France ? », la Revue publie la première partie des actes du colloque « les Etats de la France » qui s’est tenu à la Sorbonne à l’automne dernier. Autour de la table : Olivier Duhamel, Nicolas Baverez, Ezra Suleiman notamment. Les analyses mettent en perspective la politique française avec la situation dans différents pays étrangers. Eclairant, passionnant.
La suite des débats sera publiée dans les prochains numéros.

En fin de revue, dans le cahier Critiques, on retrouve notamment Catherine Soullard pour une rubrique cinéma ; au programme ce mois-ci La vie des autres et Le Dernier des fous.
Puis les Notes de lecture : on les termine cette fois avec une évocation, bien tentante, des Mille et une Nuits dans la Bibliothèque de la Pléiade …

Politique intérieure, internationale, diplomatie, économie, histoire, philosophie, littérature, poésie, cinéma, musique, histoire de l’art : la Revue des Deux Mondes fournit des matériaux solides pour garder l’esprit ouvert, prendre du recul, nourrir sa culture et sa réflexion, et éventuellement poursuivre le débat ailleurs… Promesse de richesse tenue.

Revue des Deux mondes
Mensuel
En kiosque et sur abonnement, 11 €
Pour lire l’historique de la revue, le sommaire complet, l’éditorial et des articles des derniers numéros :
le site de la Revue des Deux Mondes

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Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s'est donnée … Victor Hugo

drouetJulienne Gauvain (Juliette Drouet) est née le 10 avril 1806 à Faugères.
Elle n’a pas 2 ans lorsque ses parents, artisans-tailleurs, la laissent orpheline.

Son oncle la recueille et l’emmène avec lui à Paris ; puis la place au couvent de Sainte-Madeleine, rue Saint-Jacques.
Elle y restera 5 années.

Elle est une adolescente âgée de 15 ans à peine lorsque elle en sort pour faire à Paris l’apprentissage de la liberté.

En 1825, la belle jeune femme elle devient le modèle et la maîtresse du sculpteur James Pradier. De cette courte liaison naîtra Claire son unique enfant.

Très vite, celle qui prend alors le nom de Mlle Juliette décide de devenir comédienne, faisant ses débuts sur les planches au Théâtre du Parc à Bruxelles. Encouragée par la critique, elle revient rapidement à Paris.
Au début de l’année 1833, elle interprète la princesse Negroni dans la pièce de Victor Hugo Lucrèce Borgia au théâtre de la Porte Saint-Martin : l’auteur est complètement sous le charme de Juliette, alors âgée de 27 ans.
Le dramaturge et la comédienne deviennent amants dans la nuit du 16 ou 17 février 1833.

Du premier billet « Viens me chercher ce soir chez Mme K. Je t’aimerai jusque là pour prendre patience – et ce soir oh ! ce soir ce sera tout ! Je me donnerai à toi toute entière. » et de la première nuit s’ensuivront cinquante années de passion et cinquante années de correspondance ininterrompue, dont témoignent les 20 000 lettres écrites par Juliette Drouet à l’écrivain.

A travers l’exposition organisée à la maison Victor Hugo autour de lettres, gravures, dessins, peintures (de Manet, Redouté, Corot, Champmartin …), sculptures, costumes, c’est avant tout le destin d’une amoureuse qui nous est restitué.
Mais c’est également de celui de Victor Hugo – car toute la vie de Juliette Drouet aura été indissociable de celle de l’écrivain – et à travers lui, d’une partie de l’histoire du XIX° siècle dont le couple illégitime à la longévité exceptionnelle témoigne.

A la suite de son échec retentissant dans le rôle de Jane dans Marie Tudor, Mlle Juliette tente en vain durant 5 années de jouer de nouveau .
Mais en 1839 à la demande de Hugo, elle abandonne définitivement la carrière théâtrale, se retire du monde et se voue à l’adoration de l’écrivain.

De femme de scène, la muse de Victor Hugo devient femme « de lettres » : l’écriture destinée à son amant devient son activité quotidienne :

12 septembre 1851. vendredi après-midi 2 h ½
O mon Dieu inspirez-moi la confiance puisque vous ne pouvez pas m’ôter l’amour. Faites que je croie en lui puisque je ne peux cesser de l’aimer (…) vous savez ce que je vous dis à vous seul,ô mon Dieu, avec toutes les larmes de mes yeux, avec toutes les tendresses de mon cœur, avec toutes les adorations de mon âme. Faites qu’il soit heureux, n’importe avec qui, n’importe comment pourvu qu’il le soit, et faites de moi ce que vous voudrez (…)

Elle sera aussi sa première lectrice, toujours attentive, admirative, passionnée, « vivant » véritablement les romans de Victor Hugo :

J’ai eu toutes les peines de m’endormir (…). Je ressens toutes les atroces tortures de ce pauvre « Jean Tréjean » (1) et je pleure malgré moi sur le sort de ce pauvre martyr, car je ne connais rien de plus navrant que cette pauvre Fantine et de plus douloureux que ce pauvre être abruti de « Champmathieur ». (…) Je partage leurs douleurs comme s’ils étaient de vrais personnages en chair et en os et tant tu les as faits nature. (…)

Ecrit-elle le 3 février 1848 après que l’écrivain lui a fait lecture à voix haute de passages des Misérables.

Mais le dévouement, l’adoration exclusive de Juliette pour Hugo ne sera pas qu’enfermement ; l’amoureuse passionnée partagera la vie de l’homme de lettres et de l’homme politique dans ses pérégrinations et ses combats.

A suivre demain.

(1) nom de Valjean à cette époque de la rédaction du roman qui avait alors pour titre Les Misères.

Juliette Drouet. Mon âme à ton cœur s’est donnée … Victor Hugo
Maison de Victor Hugo
Hôtel de Rohan-Guéménée
6, place des Vosges
Paris – 4ème
Tél. : 01 42 72 10 16
Jusqu’au 18 mars 2007
Tlj de 10 h à 18 h sauf lundi et jours fériés
Entrée : 7 € (TR : 5,5 € et 3,5 €)
Catalogue de l’exposition : 34 €

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