Trois coeurs. Benoît Jacquot

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C’est l’histoire classique de « Il en aime deux. Et il ne sait pas laquelle choisir ». Présentée comme ça, ça ne fait pas très envie, parce qu’on la vue cent fois. Sauf que Benoît Jacquot amène ici le dilemme fort différemment.

Prenons le début ; il est réjouissant. Crépuscule – on retrouve souvent dans « Trois cœurs » la lumière nocturne qu’on avait tant aimé dans « Les adieux à la Reine », sauf qu’ici, rien n’a encore commencé qu’on est déjà plongé dans la pénombre, comme si Benoît Jacquot annonçait dès le début l’inévitable naufrage final. Crépuscule, donc. Gare de Valence. Marc, la bonne quarantaine (Benoît Poelvoorde, ni moche ni beau, l’homme ordinaire, quoi) loupe son train. Il est mi-en boule, mi-désespéré, accoudé devant une Vittel au dernier bar avant fermeture dirait-on dans cette ville de province où plus rien ne semble se passer 21h sonné.

Entre Sylvie (Charlotte Gainsbourg, pas coiffée, habillée comme un garçon – mais  chemisier transparent – Charlotte Gainsbourg donc), achète des cigarettes, sort. Marc est captivé, la suit, l’aborde. Coup de foudre réciproque – à peine montré – ils passent la nuit à parler en marchant dans les rues et au petit matin se donnent rendez-vous à Paris dans deux jours. Sylvie monte à Paris ; Marc n’y est pas. Il a eu un malaise cardiaque. Mais elle ne le sait pas. Elle rentre en pleurs à Valence, s’en va aux États-Unis et y reste des années.

Pendant ce temps, Marc rencontre Sophie (Chiara Mastroianni, lumineuse, évidemment) sans savoir qu’elle est la sœur de Sylvie. Ils se marient, ont un fils. Et coulent des jours heureux à Valence, tout comme la maman, interprétée par Catherine Deneuve (parfaite aussi).

Mais les deux sœurs sont fusionnelles et Sophie prie Sylvie de revenir. Bien loin de se douter de la catastrophe qui va immanquablement arriver, car Marc et Sylvie n’ont rien oublié de leur nuit passionnelle – et non consommée.

Le scénario est impeccable ; tout avance pas à pas. On est presque dans un polar, à se demander ce qui va se passer quand la « rencontre » aura lieu, rencontre que Jacquot prend délectation à faire attendre, presque cruellement. La mise en scène et la direction d’acteurs sont au cordeau. Visages en gros plans, regards furtifs mais éloquents, pas de bavardage. Tout est délicat jamais démontré, jamais appuyé. Passion amoureuse contre bonheur familial, un bonheur montré en plans d’ensemble comme pour désigner ce qui risque de disparaître. Mais c’est aussi passion amoureuse contre amour tout court, car Marc et Sylvie s’aiment sincèrement. Une histoire de destruction en somme ; terrible, douloureuse. Mais de ce drame dérageant Benoît Jacquot en fait un film superbe. C’est la magie du grand cinéma.

Trois coeurs

Un drame de Benoît Jacquot

Avec Benoît Poelvoorde, Charlotte Gainsbourg, Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve

Durée 1 h 46

Sorti en salle le 17 septembre 2014

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L’Homme qu’on aimait trop. André Téchiné

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Toussaint 1977, Agnès Leroux disparaît. Elle est la fille de Renée Leroux, propriétaire du Palais de la Méditerranée, célèbre casino niçois. Le corps de la jeune femme n’est jamais retrouvé. Accusé de meurtre, l’avocat Maurice Agnelet est acquitté à l’issue d’un procès intervenu des décennies après. Ce n’est que cette année, en 2014, qu’il a finalement été condamné.

André Téchiné ne raconte pas ce rocambolesque feuilleton judiciaire, mais ce qui le précède : comment ce drame a pu arriver. Comment Agnelet a séduit Agnès Leroux, comment il l’a dressée contre sa mère, comment il a fait main basse sur son argent. Montrant le jeu de séduction et de pouvoir dont la riche héritière fut la victime, Téchiné se garde de conclure. Mais après une telle démonstration, le spectateur n’a pas de mal à imaginer comment le jeune arriviste a aussi pu la faire assassiner.

Pour autant, et avec beaucoup de subtilité, Téchiné ne fait pas de son film un portrait à charge contre ce « petit avocat qui n’a pas les moyens de ses ambitions » ainsi que le qualifie Renée Leroux dans l’une de ses tentatives de mettre sa fille en garde contre lui. Il s’agit plutôt – domaine dans lequel le réalisateur excelle – de la mise à nu de la relation entre les êtres. Eclairage frontal, qui ne révèle pas, loin s’en faut, que de belles choses. Si Maurice Agnelet est dépourvu de talent (et donc de clientèle), il a une sorte de grâce (comment l’expliquer autrement ?) : celle de plaire aux femmes. Il utilise donc cette seule qualité pour satisfaire son ambition dévorante, d’abord auprès de la mère, la flattant afin d’entrer à son service – ce qui lui vaut un échec cuisant – , puis s’en prenant à sa fille, et cette fois avec un succès au-delà de toute espérance. Agnès est fragile, en opposition avec sa mère malgré beaucoup d’amour de part et d’autre, très adolescente dans le fond. On la voit se jeter dans la gueule du loup avec un empressement qui fait mal. Agnelet n’a finalement pas beaucoup de mérite à prendre sur la jeune femme une emprise totale, alimentée par l’amour fou et à sens unique que celle-ci lui porte. Une emprise qui ira très loin, non sans l’aide de la mafia locale, dont l’avocat apparaît finalement comme un opportuniste maillon.

Ce triangle-là est magnifiquement mis en scène. Lointaine observation, coup de téléphone, tête-à-tête, lettre : André Téchiné utilise tous les moyens de rencontre entre eux avec une égale force, comme pour mieux montrer l’incompréhension soldant toutes ces tentatives de communication, que ce soit entre la mère et la fille Leroux ou entre Agnès et Maurice. En toile de fond de ce drame, les paysages et la lumière sont d’une splendeur presque indécente ; le réalisateur souligne les mille nuances de la lumière naturelle de la côte d’Azur comme il montrait celles du sud-ouest dans Ma saison préférée. L’interprétation du trio est proprement magnifique : Catherine Deneuve, tout en détermination, impeccable, Guillaume Canet très convaincant en manipulateur qui ne se force pas, et une Adèle Haenel qui, entre rires enfantins, larmes d’angoisse et rage écumante, va très loin dans son jeu et s’expose avec un engagement très impressionnant.

L’Homme qu’on aimait trop, d’André Téchiné

Sorti en salles le 16 juillet 2014

Durée 1 h 56 mn

 

 

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Elle s'en va. Emmanuelle Bercot

Elle s'en va, Emmanuelle Bercot, avec Catherine DeneuveC’est un road-movie un peu particulier qui démarre sur une peine de cœur et finit sur un coup de foudre.
Son point de départ est une sympathique auberge de Bretagne, sont point d’arrivée un village de pierres du sud de la France.
Entre les deux, des boîtes de nuit de province, des stations-services et des hôtels sans étoile, des champs de maïs et des zones pavillonnaires.
Un peu la France de Depardon, un peu le pays de Mammouth, mémorable road-movie à moto dont Gérard Depardieu tenait magnifiquement le guidon.

Clin d’œil de l’histoire du cinéma, cette fois c’est Catherine Deneuve, sur qui les ans aussi sont bien passés, qui tient le volant, interprétant une Bettie au cœur chaviré.
Une sorte de fugue, signe des restes d’une jeunesse pas tout à fait consommée. Des regrets, des rêves brisés, des responsabilités mal assumées, des deuils non faits. Et voilà les retours en arrière qui l’attrapent au coin des larmes, comme cette envie de fumer, prétexte pour (re)prendre sa route quelque part où elle s’était arrêtée.
Étoiles de jeunes jeune fille, passions brisées, fille oubliée, petit-fils inconnu… tout est là, au bord de la route. Elle s’y arrête, rencontre des gens, bouts de vie ou destins entiers. Ce sont eux qui vont la faire avancer.
Qui d’autre que Catherine Deneuve aurait pu incarner Bettie, sa perte, sa dérive, son acceptation enfin ? On a du mal à l’imaginer, tant son naturel et sa liberté font merveille, et trouvent toute leur grâce au milieu de "non acteurs", le petit Nemo Schiffman, le propre fils de la réalisatrice, le peintre Gérard Garouste et la chanteuse Camille, qui font tous trois une entrée sur grands écrans plus que convaincante.

Elle s’en va
Un film d’Emmanuelle Bercot
Avec Catherine Deneuve, Nemo Schiffman, Gérard Garouste, Camille, Claude Gensac, Paul Hamy, Mylène Demongeot, Hafsia Herzi
Durée 1 h 53
Sorti en salles le 18 septembre 2013

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Potiche. François Ozon

François Ozon, Potiche, Deneuve et Godrèche

Il faut voir Mme Suzanne Pujol – Catherine Deneuve – en survêtement rouge courant à foulées sages dans le parc, avant de rentrer non moins sagement servir le petit-déjeuner à son macho de mari, et encore en se faisant enguirlander pour avoir donné sa semaine à la femme de cuisine : voici une potiche de belle qualité, jolie, bien mise, souriante, dévouée, soumise sans état d’âme.

Et il faut voir la même, près de deux heures après, dans la scène finale du film : cheveux défaits, tailleur blanc et micro en main entonnant C’est beau la vie de Jean Ferrat (toute ressemblance avec une personnalité politique en vue ne pourrait être fortuite) : Suzanne vient d’être élue député et son sourire n’a plus rien de niais ; il est celui d’une femme épanouie, enfin rendue à elle-même.

Que de chemin parcouru ! Et avec quelle joie pour le spectateur !!
François Ozon a adapté la pièce écrite par Barillet et Grédy pour Jacqueline Maillan qui raconte comment, à la fin des années 1970, l’épouse d’un industriel, dont la vie se résume au foyer, aux enfants et à quelques pauvres poèmes, va se trouver, à l’occasion d’un conflit social, contrainte de prendre la tête de l’usine de parapluie de son époux. Et trouver là le commencement de sa réalisation et de son bonheur.

Le réalisateur de Huit femmes met les femmes une nouvelle fois à l’honneur, dirigeant ses comédiennes avec autant de soin qu’il les coiffe, les maquille et les habille. Catherine Deneuve est impressionnante : si son talent comique, ou pour jouer les maîtresses-femmes est plus qu’établi, la façon dont elle interprète la nigaude du début laisse admiratif. Il n’est pas donné à la première fine venue de composer, sans excès ni caricature, une potiche si juste.
Au plaisir du casting s’ajoute celui des répliques efficaces du boulevard dont certaines font mouche, sans compter celui de la reconstitution historique de ces années-là : costumes et décors, tout y est jusqu’aux chansons et à la R16 !
Il y a aussi l’émotion de retrouver le couple Depardieu-Deneuve ; et encore celle d’une certaine forme d’hommage au cinéma de Jacques Demy, avec l’explosion des couleurs et le ballet des parapluies, ou cette scène où Mme Pujol conseille sa fille, comme Madame Emery jouée par Anne Vernon, il y a quelques 45 ans, conseillait sa fille Geneviève, alors jouée par… Catherine Deneuve.

Potiche
Une comédie de François Ozon
Avec Catherine Deneuve, Gérard Depardieu, Fabrice Luchini, Karin Viard, Jérémie Renier, Judith Godrèche
Durée 1 h 43
Sorti en salles le 10 novembre 2010

Photo © Mars Distribution

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Espagnolas en París, Différent !

Espagnolas en Paris, Différent !A l’initiative d’un groupe d’amis ibériques auxquels se sont joints professionnels et amateurs de cinéma, les soirées Espagnolas en Passy ont réuni chaque dernier lundi du mois depuis janvier 2008 Espagnols d’origine et d’affinité au Majestic Passy autour de films espagnols inédits. (1)
Lancé au coeur de ce quartier historique de l’immigration espagnole à Paris, le projet se prolonge et s’élargit autour de la manifestation Espagnolas en París, Différent ! qui aura lieu dans trois cinémas parisiens du 19 au 22 juin 2008.

La fête commence jeudi à 20 h au Majestic Passy avec Tristana de Luis Buñuel (1970). Catherine Deneuve y sera accueillie par Juan Luis Buñuel et Laura del Sol.

Elle se poursuit vendredi au Latina dès 16 h 30 avec un cycle de courts et longs métrages sur le thème de l’intolérance et des discriminations. A 19 h, toujours au Latina, projection des Vilains de Xavier Durringer, en présence du cinéaste, de Paco Ibañez, Yves Boisset, Jean-François Stévenin…
La soirée se finira tard avec la Nuit de l’étrange espagnol qui démarre à 22 h.

Samedi, le Reflet Médicis célèbrera la fête de la musique, en salle (Le Silence avant Bach de Pere Portabella, La leyenda del tiempo de Isaki Lacuesta…), puis dans la rue avec un concert à partir de 23 h.
La manifestation se clôturera dimanche 22 au Latina avec la projection à 20 h de Españolas en París de Roberto Bodegas.
Vins et charcuteries, espagnols naturellement, promettent de réchauffer, si besoin est, ces amicales soirées.

Renseignements aux cinémas :
Le Majestic Passy
18 rue de Passy – Paris XVIème
Tel : 08.92.68.48.24
Le Latina
20, rue du Temple – Paris IVème
Tél : 01.42.78.47.86
Le Reflet Médicis
3, Rue Champollion – Paris Vème
Tel : 08 92 68 48 24

(1) Espagnolas en Passy

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Persepolis

persepolis le filmPourquoi s’identifie-t-on aussi facilement à la petite Marjane, l’héroïne de Persepolis ?

Huit ans et demi, née en Iran, elle connaît le régime autoritaire du Shah, la révolution islamique, le guerre avec l’Irak, l’exil en Aurtriche puis le retour près des siens, ceux qui ont souffert pendant les longues années de guerre alors qu’elle n’est pas parvenue à être heureuse dans l’Europe en paix…

La bande dessinée fut un vrai succès. On a dévoré les quatre tomes avec parfois la gorge serrée.
Le film est encore plus émouvant. Un concentré très réussi de la BD mais avec bien des choses en plus, qui feraient presque oublier qu’il s’agit d’un film d’animation.
Des voix – dont il nous semble qu’aucune autre que celles de Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve et Daniellle Darrieux n’auraient pu être meilleure -, de la musique et une mine d’idées qui portent la dramaturgie de l’histoire, renforcent son mélange de bonheur et de souffrances, ses demi-teintes (l’utilisation des gris est majestueuse), le regard poétique de la jeune Marjane, et bien sûr son humour.
Cet humour et cette spontanéité qui rendent son personnage si attachant. Mais aussi l’humour, et encore la droiture, la distance, la détermination et la sagesse de sa grand-mère, que définitivement on adore.
Et encore le combat politique et la résistance de ses parents et de leurs proches, que la situation du pays use mais ne brise pas.
Les morts enfin que les années de guerre ont fait payer à la population, à chaque famille, et qui déchirent les âmes.

Persepolis est l’histoire d’une petite fille qui devient jeune fille puis jeune femme dans un monde qui ne ressemble pas au nôtre mais dont les réactions, les émotions et les sentiments sont finalement ceux de tout adulte qui essaie de se construire.

L’histoire de Marjane est en cela universelle ; c’est la raison pour laquelle on y croit et qu’on pleure et rit à a chaque instant avec elle.

Persepolis
De Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud
Avec les voix de Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve et Daniellle Darrieux
Durée 1 h 15

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