L'Espagne entre deux siècles, 1890-1920. Musée de l'Orangerie

Casas, La Paresse, Espagne entre deux siècles, OrangeriePour le public parisien, l’exposition ouverte ce mois-ci au Musée de l’Orangerie relève en grande partie de la découverte.

Certes, Sorolla fit l’objet, avec Sargent, d’une magnifique exposition au Petit Palais en 2007, certes les tableaux sur lesquels le parcours s’achève – quatre Picasso – sont pour certains familiers. Mais en dehors de ces deux artistes, les peintres ibériques "de la modernité", c’est-à-dire de la période fin XIX°-début XX° si féconde où convergent vers Paris des artistes venus d’un peu partout en Europe, sont aujourd’hui bien peut connus en France.

Fruit de la collaboration initiée depuis trois ans entre le Musée d’Orsay et la Fundación MAPFRE madrilène (1) L’Espagne entre deux siècles, de Zuloaga à Picasso, 1890-1920 contribue, avec une soixantaine de tableaux, à combler ces manques. Et à démontrer que ces artistes sont représentatifs des novations picturales apparues au tournant du XXème siècle et au cours de ses deux premières décennies.

Ainsi, en premier regard, le plus évident est la proximité de nombre de ces œuvres avec celles des peintres français. La plupart des artistes exposés ont séjourné à Paris, certains durant de longues années, et s’y sont liés d’amitié avec Degas, Toulouse-Lautrec, Gauguin, Cézanne… Cela se voit !
Comment ne pas songer à Henri de Toulouse-Lautrec devant les peintures de Ramon Casas, croquant une vue de Montmartre ou une Madeleine assise seule face à son verre rempli, vêtue d’une blouse rouge et main à l’abandon sur un cigare ? Ou face à La buveuse d’absinthe de Picasso ? Comment ne pas évoquer Degas devant la si belle Paresse du même Casas, solitaire, à plat ventre sur son lit, songeuse au milieu du jour ? Et que dire de cette Mestiza desnuda de Juan de Echevarría, citation de Gauguin ? Ou d’un matissien Interior sevillano de Francisco Iturrino ?

Sorolla, La sieste, Espagne entre deux siècles, OrangerieMais l’approche la plus intéressante de l’exposition est celle faisant, au contraire, toute leur place aux spécificités de la peinture ibérique, où l’on voit tantôt comment ces artistes se sont approprié en le modernisant fondamentalement le riche héritage des grands maîtres espagnols, tantôt comment, continuateurs de la peinture moderne européenne, ils ont profondément inscrit celle-ci dans la tradition de leur culture nationale.
Appartiennent assurément à cette seconde catégorie les post-impressionnistes Santiago Rusiñol et Joaquín Sorolla, dont les tableaux déploient des couleurs claires et des effets de lumière éblouissants. A la modernité de la touche et du cadrage des compositions, Sorolla mêle deux thématiques bien hispaniques, celle du réalisme, avec la représentation des métiers du quotidien (Retour de pêche, Préparation des raisins secs), mais aussi l’inspiration "méditerranéenne", avec ses célèbres et non moins merveilleuses scènes de bord de mer.

Zuolaga, Barrès, Espagne entre deux siècles, OrangerieD’autres peintres apparaissent plus directement comme les héritiers de leurs aînés ibériques. La marque du Gréco et de Goya est très présente chez les artistes que l’exposition désigne comme révélateurs de "l’Espagne noire" (alors que les précédents appartiennent selon ce classement à "l’Espagne blanche", mais ce parti pris ne s’avère pas toujours évident au fil de la visite) : tableaux magnifiques et impressionnants, où domine une palette sombre parfois éclairée de rouge sang, tels le Portrait de Maurice Barrès devant Tolède de Ignacio Zuloaga, son Anachorète, aussi tordu par le vent sous un ciel tourmenté que les cyprès en arrière-plan, mais aussi la Paloma et les Deux gitanes au visage émacié de Isidre Nonell, ou encore les peintures de la période bleue de Picasso tel L’enterrement de Casagemas.
Impossible de citer toutes ces œuvres remarquables ! Mais il faut absolument aller découvrir ces peintres à l’Orangerie, tant leur place dans l’histoire de la peinture moderne, faite autant d’hommages que d’inventivité, est passionnante.

L’Espagne entre deux siècles, de Zuloaga à Picasso, 1890-1920
Jusqu’au 9 janvier 2012
Musée national de l’Orangerie – Jardin des Tuileries – Paris 1er
Métro Concorde
TLJ sf le mar. et le 25 déc., de 9 h à 18 h
Entrée 7,5 € (TR 5 €)

(1) On doit notamment à cette collaboration les expositions Oublier Rodin ? La sculpture à Paris 1905-1914 et Voir l’Italie et mourir, photographie et peinture dans l’Italie du XIX° siècle présentées au Musée d’Orsay à Paris et à Madrid.

Images :
Ramón Casas (1866-1932), La Pereza, 1898-1900, Huile sur toile, 64,5 x 54 cm, Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya © MNAC – Museu Nacional d’Art de Catalunya, Barcelone / Photo : Calveras/Mérida/Sagristà © Droits réservés
Joaquin Sorolla y Bastida (1863-1923), La Siesta, 1911, Huile sur toile, 200 x 201 cm, Madrid, Museo Sorolla © Droits réservés
Ignacio Zuloaga y Zabaleta (1870-1945), Barrès devant Tolède, 1913, Huile sur toile, 203 x 240 cm, Nancy, Musée lorrain (dépôt de musée d’Orsay), © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / Philippe Migeat © ADAGP, Paris 2011

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2 réflexions au sujet de « L'Espagne entre deux siècles, 1890-1920. Musée de l'Orangerie »

  1. L’Espagne entre deux siècles a cela de particulier qu’elle est complètement à contre courant des autres nations européennes. Alors que la plupart des états européens accroissent leur rayonnement avec leur expansion coloniale, l’Espagne, elle, perd ses colonies. 1898 – avec la perte de Cuba et des Philippines -, c’est, toutes proportions gardées, le 1914-1918 ibérique … tout fout le camp, le décalage devient flagrant entre discours officiels et réalité : l’Espagne n’est plus ce qu’elle a été. Cette exposition est à regarder avec en perspective, la "generación del 98", qui traduit les mêmes sentiments en littérature.

  2. Merci pour cet éclairage.
    Effectivement, je ne l’ai pas repris dans ma présentation mais l’exposition évoque un peu en introduction ce contexte sombre de l’Espagne au tournant du siècle.

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