L’ogre. Jacques Chessex

l_ogreAndreossi continue à nous faire remonter le temps au fil des Goncourt : après le prix 1963, voici, pour le 7ème épisode de notre feuilleton, le Goncourt 1973… pas le meilleur apparemment, malgré de saisissantes images ! Bon… attendons donc peut-être le suivant ! Mag

C’est en pleine période de contestation de l’autorité, en particulier parentale, que ce roman de Jacques Chessex obtient le Goncourt 1973. Le thème est très simple : un professeur, la quarantaine, continue de subir l’autorité destructrice de son père qui vient de mourir. Si l’écriture de Chessex retient l’attention, si bien des trouvailles de style font le plaisir de lire, le déroulé de la vie de Jean Calmet sur ces quelques mois est beaucoup moins convaincant.

Après l’incinération du père, qui donne lieu à des retours sur l’enfance et au portrait d’une autorité dévastatrice pour toute la famille, notre « héros » se sent devenir un autre homme une fois sorti d’une séance chez son barbier. Hélas, le père, toujours présent en lui, l’écrase toujours de son mépris, de sa suffisance de médecin qui sauve les vies, de son évidente puissance sur les êtres et les choses. Une conséquence douloureuse pour Jean : la Fille au Chat, dont il tombe amoureux, ne parvient pas, malgré son enthousiasme, à réveiller sa virilité (qu’il manifeste pourtant auprès de Pernette la prostituée).

Qu’est ce qui fait qu’on arrive difficilement à croire aux tourments de Jean Calmet ? Sans doute que les portraits esquissés des personnages qui l’accompagnent ne décollent pas de stéréotypes. Le père, la Fille au Chat, l’élève Marc, le militant néo-nazi (que vient-il faire dans le roman ?) n’ont pas l’épaisseur humaine suffisante, avec leur part nécessaire de mystère, pour nous rendre crédibles cet homme et ses malheurs.

Heureusement l’action est située dans un pays (le canton de Vaud, en Suisse) que sait décrire Chessex, et ses descriptions sont évocatrices : « Parfaitement immobile, il se sentait soudain criblé d’odeurs de chemins enfouis, d’herbe mouillée, d’humus pourrissant, de traces de limaces, d’insectes pattus, de rongeurs malins et craintifs, comme si des gouttes de vigueur violemment avaient jailli en lui du plus profond du sol secret, le soûlant, le secouant, l’emplissant d’une excitation fraîche et neuve ».

On saisit le parfum des cheveux de la Fille au Chat : « dans les cheveux il retrouve l’odeur de la pierre à feu couleur d’ambre que l’on cherche dans les carrières, que l’on frappe contre une pierre jumelle, une petite fumée s’élève du choc et le caillou que l’on porte à ses narines se met à sentir l’incendie tiède comme un souvenir des premiers cataclysmes de la planète ».

Quel dommage que les humains n’émergent pas de clichés psychologiques éventés, mais quel profit de déboucher sur des images qui parlent : « Une colonie de pigeons aux ailes claquantes tournique entre les vieilles bâtisses aux tuiles napolitaines sur l’eau merdeuse du canal ».

Andreossi

L’ogre

Jacques Chessex

Grasset, 1973

 

 

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