
Rarement on aura vu une exposition aussi vivante, alors même qu’elle vient nous rappeler des événements vieux d’un siècle… Mais combien ces histoires-là ont compté dans l’évolution de l’art : c’est en effet au début du XX° siècle que la peinture dite alors « d’avant-garde » a émergé, s’est développée et en définitive a planté de profondes racines pour autoriser les mouvements ultérieurs.
Ceci fut vrai en peinture et dans les autres domaines de l’art. Ainsi la poésie voit apparaître Guillaume Apollinaire (1880-1918) qui, après avoir fait connaître ses premiers poèmes au tournant du siècle, publie Alcools en 1913 d’où il bannit systématiquement toute ponctuation et joue d’associations novatrices, avant de créer ses premiers « idéogrammes lyriques », baptisés plus tard Calligrammes.

Mais ce n’est pas le talent du célèbre poète du Pont Mirabeau que l’exposition organisée au Musée de l’Orangerie (avec la complicité du Musée d’Orsay bien sûr, mais aussi du Musée Picasso, du Centre Pompidou et de la Bibliothèque de la Ville de Paris) vient, s’il en était besoin, réanimer. Elle met en lumière l’activité de critique d’art de Guillaume Apollinaire. Et c’est époustouflant !
Picasso, Braque, Duffy, Derain, le Douanier Rousseau, Chagall, Matisse, Delaunay, Duchamp… ils sont tous là ! Dès 1902 et jusqu’à sa mort en 1918, Apollinaire a été un formidable « sponsor » de la révolution picturale. Il a écrit dans des revues, en a fondé, a tenu des chroniques artistiques dans des quotidiens, a écrit des préfaces dans des catalogues d’exposition, a encouragé son ami le galeriste Paul Guillaume à soutenir l’avant-garde. Ami des artistes, peintres mais aussi écrivains comme Alfred Jarry, d’une insatiable curiosité, il n’a cessé de découvrir et de faire connaître.
L’exposition de l’Orangerie restitue cet extraordinaire foisonnement dans tous ses éclats : on a l’impression « d’y être », c’est-à-dire de voir les artistes éclore, les admirations naître, les amitiés de nouer, les collaborations se mettre en place.

C’est le cubisme qui organise sa première exposition indépendante en 1912 à la galerie La Boétie (Juan Gris, Homme dans un café). C’est Picasso qui s’impose chef de file et fédère autour de lui, Guillaume Apollinaire à ses côtés dès le début et jusqu’au bout (Marie Laurencin, Apollinaire et ses amis, 1909). Ce sont Chagall, de Chirico, Picasso encore, qui font le portrait du poète. Duffy qui illustre Le Bestiaire ou le Cortège d’Orphée. Le Douanier Rousseau qui finalement trouve en Apollinaire un admirateur de poids, lequel lui écrira une Ode et même une Inscription pour le tombeau du peintre Henri Rousseau dans la revue Les Soirées de Paris. Picasso, toujours et encore, qui illustre le frontispice d’Alcools. Ou encore des statuettes africaines qui rappellent le goût partagé avec Paul Guillaume pour les arts primitifs. La dernière section de l’exposition est d’ailleurs consacrée à l’amitié entre les deux hommes, faisant le lien avec la collection permanente du Musée de l’Orangerie.

Au total 357 pièces, dont 45 peintures (toutes superbes), une centaine d’œuvres graphiques et une trentaine de sculptures non moins belles (La Sainte Famille de Zadkine, 1912-13), des manuscrits, des publications, des lettres, des cartes, des photos… Le parcours est documenté, diversifié, clair. Construit autour d’un homme et d’une passion – la critique d’art – il fait à la fois converger et se déployer toute une galerie d’artistes et d’œuvres sur différents supports tout en en assurant la cohérence. C’est beau, instructif, dynamique : on adore.
Apollinaire. Le regard du poète
Jardin des Tuileries, côté Seine – Paris 1er
TLJ sauf le mardi et le 1er mai, de 9h à 18h
Entrée 9 euros (TR 6,5 euros)
Jusqu’au 18 juillet 2016
Damien et Tom : deux adolescents dans le lycée d’une petite ville de province, l’année du bac. Tout les oppose : le premier, blond comme les blés, corps chétif et bagages solides, est fils de médecin et de militaire. Cultivé, doué, il est à l’aise en classe et nettement moins sur le terrain de basket. Tom, métis, tout en souplesse et en muscles, est l’enfant adoptif de parents éleveurs dans une petite ferme de montagne. Lui doit s’accrocher pour réussir. Et si Damien habite « en ville », Tom vit en pleine nature et met une heure et demie pour se rendre au lycée.
D’abord chacun des garçons pris isolément, à l’intérieur de sa famille. L’un comme l’autre sont très attachés à leur mère. Damien parle beaucoup avec sa maman médecin (lumineuse Sandrine Kiberlain), joyeuse et décidée. Tom est très prévenant avec la sienne, anxieuse et discrète. Le papa de Damien est en mission sur les délicates « opérations extérieures » au Moyen-Orient. Celui de Tom travaille dur et parle peu. Deux pères bons et aimants, mais finalement chacun à sa manière un peu absents.
Il y a le langage des mots (celui de Damien), celui du corps (Tom, taiseux, en osmose avec la nature). Il y a la difficulté de communiquer et encore, avant celle-là, celle de savoir ce que l’on ressent, ce que l’on veut, qui l’on est en définitive. « Quand on a 17 ans » est un très beau film sur l’adolescence, la fragilité et les bouleversements de cette découverte de l’autre et de soi. Il rappelle à quel point André Téchiné sait filmer la jeunesse, la violence des sentiments et de la vibration des corps. Mais aussi le passage des saisons, qui nous transforme, et la force de la nature, qui demeure. L’écrin qu’il a choisi pour ce film, au cœur des Pyrénées, entre la pointe de la Haute-Garonne et l’Ariège, est tantôt doux, tantôt âpre. C’est avec une fidélité absolue qu’il en restitue la beauté sans tapage.
Un dessin de Giorgio de Chirico montrant Picasso avec trois autres convives dînant sous un tableau du Douanier Rousseau ouvre l’exposition. Ce choix n’a rien de fortuit : Picasso et d’autres modernes tels que Delaunay, Kandinsky, Léger ou encore Morandi ont trouvé dans la création d’Henri Julien Félix Rousseau (1844-1910) une approche plastique nouvelle qui a séduit ceux-là mêmes qui allaient développer une œuvre d’avant-garde.
Aujourd’hui, le Douanier Rousseau (c’est son ami Alfred Jarry qui l’avait baptisé ainsi) est essentiellement connu pour ses « jungles », grandes compositions mettant en scène des animaux sauvages dans une végétation luxuriante. Celles-ci viennent achever merveilleusement cette belle exposition. Elles donnent d’ailleurs envie de s’y arrêter car elles sont significatives de la perplexité dans laquelle peut plonger l’œuvre du peintre. Car si le choix des sujets peut trouver à s’expliquer (la fascination pour l’exotisme d’un homme qui n’a jamais voyagé et fut marqué par les pavillons de l’Exposition universelle de 1889 et les espèces qu’on pouvait admirer au Jardin des plantes), les expressions recèlent un mystère plus grand.
Les rapprochements effectués par le Musée d’Orsay et la Fondazione Museil Civici de Venise (où l’exposition fit une première étape l’an dernier) avec des œuvres fort variées au fil des salles thématiques sont souvent parlants bien que parfois surprenants : Picasso, Gauguin, Ernst, Morandi, Bourguereau, Ucello, Carpaccio… Ces rapprochements qui permettent d’éclairer avec davantage de relief l’œuvre du Douanier Rousseau, sont aussi la preuve de son inscription dans une tradition picturale – celle du rejet de l’académisme – et de l’intérêt qu’il y a aujourd’hui à (re)découvrir ses tableaux, y compris en dehors de ses fascinantes « jungles ».






« L’empreinte du dieu », prix Goncourt 36, a inspiré Andreossi. Un billet qui donne bien envie d’aller y voir de plus près… Bonne lecture !

![Die Orden der Nacht [Les Ordres de la nuit] (1996), acrylique, émulsion et Shellac sur toile, 356 x 463 cm, Seattle Art Museum, Photo : © Atelier Anselm Kiefer](http://www.maglm.fr/wp-content/uploads/2016/02/anselm_kiefer_die_orden_der_nacht-300x234.jpg)
Au tournant du siècle la comtesse Greffulhe (1860-1952) régnait sur la vie mondaine et artistique parisienne. Elle fut immortalisée par Marcel Proust à travers le personnage de la duchesse de Guermantes dans La Recherche. D’où le titre de l’exposition à voir jusqu’au 20 mars : La mode retrouvée.
Exposées pour la première fois, ses robes témoignent de cet éclat. Si la comtesse poursuivait la plus grande élégance, celle-ci ne lui suffisait pas : il lui fallait en outre l’originalité. Son oncle Robert de Montesquiou raconte : « Elle se faisait montrer, chez les couturiers en renom tout ce qui était en vogue ; puis quand elle devenait certaine que fut épuisé le nombre des élucubrations fraîchement vantées, elle levait la séance, en jetant aux faiseurs, persuadés de son édification et convaincus de leur maîtrise, cette déconcertante conclusion : “Faites-moi tout ce que vous voudrez… qui ne soit pas ça !” ».
La grande galerie présente une série de robes du soir à se pâmer. Nina Ricci, Jenny, Jeanne Lanvin… beaucoup de noir et d’ivoire ; légèreté, souplesse, drapé, tombé : tout est infiniment recherché, travaillé. Des accessoires sont à voir dans la petite galerie est : admirez la finesse des broderies ornant les gants, les pochettes à lingerie et les bas. Côté ouest, des photographies de la comtesse (notamment de Otto et Paul Nadar) permettent de se rendre compte de son allure et de son sens de la mise en scène.
Voici la 13ème livraison du feuilleton des Prix Goncourt signé Andreossi. Il nous emmène cette fois à la campagne… il y a près d’un siècle. Bonne (re)découverte ! Mag
Situé à deux pas de l’adorable place Fürstenberg, caché au milieu de boutiques proposant de somptueuses étoffes, le petit Musée Eugène Delacroix est lui-même l’écrin d’un adorable jardin, aussi minuscule que charmant. C’est l’artiste qui l’a conçu lorsqu’il s’est installé à cette adresse en 1957, alors qu’il venait (enfin !) d’être élu à l’Académie des Beaux-Arts (sur ce musée,
Cette façade a sans doute constitué le point de départ de cette exposition, au sujet inédit : la mise en lumière des rapports de Delacroix, artiste romantique, avec l’Antiquité. Installé dans l’appartement et l’atelier de l’artiste, le parcours montre d’une part comment Eugène Delacroix a « connu » l’Antiquité et, d’autre part, les créations que celle-ci lui a inspiré.
Dans ses œuvres, cette admiration pour l’Antique se manifeste dans le choix de ses thèmes (les fresques pour le Salon du Roi au palais Bourbon : Anacréon, Bacchus et Leda) comme dans sa manière (la représentation de nus sculpturaux). Un autre type de création mérite ici d’être découvert : ses dessins et lithographies de médailles grecques et romaines, qu’il assemble dans un travail de composition très convaincant. Tout aussi réussie est la représentation des médailles elles-mêmes, tant dans l’expression des figures que dans le modelé des corps et la vivacité des mouvements. « Imiter sans être imitateur » était, paraît-il, l’un de ses leitmotiv. L’instructive et plaisante visite de cette exposition montre qu’il a su parfaitement y être fidèle.