Rome et les Barbares au Palazzo Grassi

Rome et les Barbares, exposition VeniseEn finir avec le mythe d’une origine exclusivement romaine de l’Europe en montrant les apports des peuples dits Barbares, tel est le propos de la vaste exposition présentée jusqu’au 20 juillet au Palazzo Grassi de Venise.

Sur les trois niveaux du palais, mille sept cents oeuvres et objets, pour la plupart de toute beauté, étayés de commentaires éclairés sont réunis pour raconter près d’un millénaire d’histoire, du principat de l’empereur Marc-Aurèle (160-180) à l’an mil.
Soit une longue époque de transition, marquée en son début par la fameuse "paix romaine", en réalité une alternance de guerres et de périodes de pacification, qui verra en 476 la fin de l’Empire romain d’Occident lorsque Odoacre dépose Romulus Augustule et devient seigneur d’Italie, et s’achève sur une Europe morcelée en royaumes et seigneuries.
Siècles mouvementés de batailles mais aussi de politique d’intégration bien comprise (voir la table claudienne demandant qu’on accorde aux notables gaulois l’accès au sénat romain), de stratégie militaire (lorsque les Romains font appel à des Barbares pour en combattre d’autres plus menaçants), de fascination (des peuples du Nord et de l’Est pour l’Empire romain), et finalement d’effritement de la culture romaine, et avec elle ses sacro-saintes origines grecques, sous les vagues des invasions barbares.

Mais ce millénaire en Occident est surtout celui de la mise en place de ce qui allait en constituer le ciment : le christianisme, de l’édit de tolérance en 313 accordant la liberté de culte aux chrétiens au couronnement d’Etienne Ier, premier roi chrétien de Hongrie en l’an 1000, en passant par l’édit de Thessalonique en 380 instituant le christianisme religion d’Etat de l’Empire romain ou encore le baptême de Clovis à Reims en 508.
Autant de temps pendant lequel les peuples nomades se sont progressivement installés, ont assimilé des éléments de la culture romaine et ont apporté leur savoir-faire en matière d’armes et d’orfèvrerie, mais aussi leurs propres rites et croyances.

A Venise, l'exposition Rome et les BarbaresSarcophages, mosaïques, sculptures, textiles, statues, bijoux, manuscrits enluminés, armes, vaisselle, le tout magnifiquement mis en valeur témoignent de ce foisonnement et de ces interpénétrations, tenant toutefois éloignées les sources qui pourraient venir de l’autre rive de la Méditerranée, au demeurant vaguement qualifiées "d’éléments exogènes". Il s’agit de raconter l’histoire de la naissance de l’Europe, entre Italie, où est présentée l’exposition, France (par son commissaire d’exposition, Jean-Jacques Aillagon et son mécène) et Allemagne (manifestation organisée en association avec la Kunst und Ausstellungshalle de Bon). Le propos est on ne peut plus clair.

Rome et les Barbares
Jusqu’au 20 juillet 2008
Palazzo Grassi
Campo San Samuele 3231, Venise
TLJ de 9 h à 19 h
Entrée 15 € (TR 6 €)

Images : Taureau tricorne, II-IIIème siècles, Cutry (France) et Boucle de Saint-Césaire, première moitié du VIème siècle, Arles, Musée départemental antique

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Bien des choses au Théâtre du Rond-Point

François Morel et Olivier Saladin dans Bien des choses au Théâtre du Rond-PointFrançois Morel ne quitte plus les planches du Théâtre du Rond-Point : après Collection particulière en 2006 et Les Diablogues l’année dernière, il revient ce printemps avec Bien des choses, conçu et interprété avec son complice des Deschiens Olivier Saladin.
Plus qu’une lecture, Bien des choses est un véritable spectacle à l’humeur enjouée et désuète, un joli clin d’oeil au passé.

Il évoque le temps, lointain pour beaucoup aujourd’hui, où, installé au bord de la mer ou en voyage en Grèce, l’on prenait plaisir à envoyer des cartes postales à ses amis.
Il se fait ainsi l’écho de ces mots dérisoires et toujours identiques écrits avec la joie du sentiment d’exotisme, mêlée à l’angoisse de la nouveauté et à la nostalgie de son chez-soi.
Mais à travers ces cartes postales, les deux compères, avec une irrésistible moquerie rendent surtout hommage à une certaine classe sociale, peu cultivée et peu coutumière des changements et des grands déplacements, plus soucieuse de son Pernod-Ricard quotidien ou de la tache à faire partir à l’Eau Ecarlate que de la découverte du patrimoine culturel local.
Il y a énormément de tendresse dans ce spectacle, beaucoup d’esprit et d’humour, servis à merveille par deux comédiens désopilants qui aiment leurs personnages et nous les rendent attachants. Pas de prétention et beaucoup de rires dans la petite salle Jean Tardieu pleine à craquer et complice une heure et quart durant.

Bien des choses
Ecrit et mis en scène par François Morel avec la complicité d’Olivier Saladin
Avec François Morel, Olivier Saladin, et la voix Jean Rochefort
Jusqu’au 15 juin 2008
Théâtre du Rond-Point
2bis, av. F. D. Roosevelt – Paris 8ème
A 21 h, représentation supplémentaire samedi 14 à 15 h 30

Photo © Manuelle Toussaint

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Le boulevard périphérique. Henry Bauchau

Henry Bauchau, Le boulevard périphériqueDans son dernier roman, Henry Bauchau, âgé de 95 ans évoque le passé, la deuxième guerre mondiale et ses horreurs, les deuils difficiles qui les ont suivis. Mais il décrit aussi avec une lucidité inouïe le monde d’aujourd’hui et son univers urbain ; la grande ville que beaucoup ne font que traverser, vivant à ses bords, n’en fréquentant comme à Paris que les couloirs souterrains des Halles. Ou encore connaissant par coeur les portes du périphérique, apprises dans la lenteur et l’énervement des bouchons.
Ainsi le narrateur se rend tous les jours de Chatou à Aubervilliers pour voir sa belle-fille Paule atteinte d’un cancer. Il l’accompagne dans sa maladie, dans son espérance et celle des proches de Paule, encore si jeune. Comme eux, il ne peut savoir où ce chemin mènera : la guérison ou la fin. Dans ce moment de vie où le quotidien du narrateur est entièrement tourné vers ses visites à l’hôpital et l’état de Paule, des souvenirs ressurgissent, alimentent ses jours et ses rêves.
Pendant la Seconde guerre mondiale, il s’est lié d’amitié avec Stéphane, qui l’a initié à l’escalade. Devenu résistant, Stéphane a été arrêté et tué par les Allemands. Après la guerre, le narrateur a rencontré l’assassin de son ami, Shadow, un personnage démoniaque, terrifiant. L’image de Shadow le hante encore et près de quarante ans après il essaie de comprendre. Comprendre qui était Stéphane et la nature de sa relation avec lui ; comprendre qui était ce monstre qui a tué le jeune homme sportif et doux.
Malgré la diversité de lieux et de temps, il n’y a aucune dispersion, aucun assemblage, aucun artifice dans ce roman. Nous sommes dans l’univers du narrateur, dans un monde intérieur cohérent et sensible où tout se tient, présent, retours en arrière, doutes, angoisses, mots, lectures, cauchemars. Et ce monde intérieur dont les questions, les pensées, les émotions et les élans plein d’humanité sonnent si juste vient se heurter à ce qui fait son cadre de vie : des immeubles et des routes, des camions et des panneaux ; des voitures de RER sales et vétustes, des correspondances épuisantes et des couleurs envahissantes. La répétition quotidienne de déplacements interminables dans un paysage suburbain dont la laideur n’a d’égal que la monotonie. Et l’homme qui s’y déplace a aimé, a perdu, a souffert ; ce même homme aujourd’hui encore aime, perd et souffre. Les interrogations qui l’animent, son besoin de comprendre, son regard humaniste, ses sentiments sont profondément universels et touchent à la part la plus intime de l’être. Leur confrontation au monde plat et ordinaire du boulevard périphérique aurait quelque chose de surréaliste si celui-ci n’était pas précisément ce que l’on nomme le réel. Peut-être est-ce aussi de ce choc que vient la force et la beauté de ce roman bouleversant.

Le boulevard périphérique. Henry Bauchau
Actes Sud (2008), 250 p., 19,50 €

Lire également le billet sur Antigone du même auteur

Henry Bauchau a reçu le prix du Livre Inter 2008 pour Le boulevard périphérique

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La lettre, une aventure de haut vol

Une aventure de haut vol, les débuts de l'aéropostaleCe 23 septembre 1870, un immense ballon s’élève au dessus des toits de Paris. A son bord : Jules Duruof ; sa mission : escorter de pleines poignées de dépêches et de lettres. Le ballon s’appelle Neptune et n’a rien d’une invention de fantaisie. Il s’agit de rétablir les liaisons de la capitale assiégée par les Prussiens : voici quatre jours que les voitures postales ne peuvent plus sortir. Trois heures après son envol, immortalisé par le photographe et aéronaute Nadar, le Neptune se pose près d’Evreux.
C’est un succès. Le gouvernement décide alors de réaliser des ballons en série : jusqu’au 28 janvier 1871, pendant les quatre mois de siège, soixante-sept ballons quitteront Paris pour communiquer avec les armées et, pour les Parisiens, avec les proches de province.

Pour la suite de l’histoire, il faut bien sûr attendre l’invention de l’aviation grâce au toulousain Clément Ader. Près de trente ans après, en 1918, quelques mois avant la fin de la guerre, est mise en place la première ligne aéropostale ; elle est alors militaire. Dès cette époque, un jeune industriel, Latécoère, se lance dans le projet d’une folle ambition : créer une ligne aéropostale entre Paris et l’Amérique du Sud. L’avancée se fait par étapes : France-Maroc tout d’abord, puis Casablanca-Dakar en 1925. Les lieux traversés ne sont pas sans danger ; les pertes matérielles et humaines nombreuses. Aussi, pour porter secours aux avions égarés et négocier avec les populations locales, Antoine de Saint-Exupéry est nommé chef d’aérobase à Cap-Juby, un fortin en plein Sahara. Il y écrira Courrier sud.
Après bien des péripéties et de nouveaux exploits comme celui de survoler la Cordillère des Andes dû à Jean Mermoz notamment, le 7 janvier 1933, Buenos Aires est relié à Paris pour la première fois avec un seul et même avion, en seulement 14 heures de vol.

Telle est la belle aventure que le Musée des Lettres et Manuscrits fait revivre à travers une passionnante exposition consacrée aux débuts de l’aéropostale. Photos, cartes, lettres, manuscrits autographes, dessins (de Saint-Ex en particulier), affiches, carnets de vol et même menus dédicacés… entourent les beaux portraits de ces pionniers et héros que furent Montgolfier, Nadar, Ader, Blériot, Latécoère, Mermoz, Guillaumet… Aéronautes fous et obstinés qui en réalisant le vieux rêve de l’homme ont aussi fait voler les lignes, délivrant au plus vite aux êtres éloignés les mots qui ne pouvaient être entendus mais que la magie des lettres et de l’écriture permettait qu’ils soient dits et reçus.

La lettre, une aventure de haut vol
Les débuts de l’aéropostale
Musée des Lettres et Manuscrits
8, rue Nesle – Paris 6 (M° Odéon)
Jusqu’au 2 novembre 2008
TLJ sf le lun., de 10 h à 20 h (jsq 18 h sam. et dim.)

A lire : le dossier consacré aux débuts de l’aéropostale dans le magazine Plume
(n° 45 – juin/juillet/août 2008, 8 €)

Image : affiche Aéropostale, © Coll. Musée Air France

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L'image révélée au Musée d'Orsay

L'image révélée, photographies britanniques au musée d'OrsayAu moment où, en France, Louis Daguerre mettait au point un procédé photographique sur plaque de cuivre argentée, de l’autre côté de la Manche, William Henry Fox Talbot inventait dans la plus grande discrétion la photographie sur papier. Mais la révélation en janvier 1839 de la découverte de Daguerre, accueillie dans l’enthousiasme suscita l’émulation et poussa ce gentleman de Talbot, botaniste, mathématicien et féru d’art à sortir de sa réserve.

Telle est la passionnante histoire que le Musée d’Orsay, en association avec la National Gallery of Art de Washington et le Metropolitan Museum of Art de New-York met en lumière jusqu’au 7 septembre 2008.
Cette exposition de cent vingt photographies britanniques des années 1840-1860 est surtout l’occasion de découvrir des oeuvres magnifiques, pour l’essentiel montrées pour la première fois au public français.

Immédiatement, l’oeil est séduit par le rendu du procédé de Talbot (utilisant un négatif papier à partir duquel un positif en papier également est tiré par contact) : il est à l’opposé de celui des daguerréotypes, métalliques et précis.
La technique anglaise donne un résultat velouté, soyeux, vaporeux, tout en contraste entre éclats de lumière et masses sombres. Grâce est de constater que le nom donné par Talbot à son invention, le calotype, littéralement la belle image n’était pas usurpé.

Les thèmes explorés par le scientifique et ses disciples se prêtent fort bien à cette manière empreinte d’onirisme : végétaux, visions de ruines, simple meule de foin… D’emblée, la photographie naissante semble s’être inscrite dans le mouvement artistique de l’époque, celui de l’idéal de l’harmonie de l’homme avec la nature, du culte des vestiges du Moyen-Age, de toutes ces revisites du passé très XIXème siècle qui ont nourri le romantisme britannique pictural et littéraire.
En même temps, les calotypes anglais et écossais annoncent une vision moderne du paysage, à moins qu’ils ne soient l’écho de l’évolution de la peinture à cette époque. L’impression est saisissante devant la Crique d’Anstey de Benjamin Turner, ou dans un tout autre sujet, le très beau paysage de neige de Queen Street à Bristol.

Expo à Orsay, les calotypes britanniquesLa photographie est aussi le moyen rêvé pour immortaliser les sites visités par les membres des classes aisées britanniques lors de leur fameux Grand Tour en Europe.
Voyez cet Anglais du chic le plus accompli appuyé contre les ruines à Pompéi, voyez l’émouvante simplicité de ces pots de terre à Nice, voyez l’époustouflant diptyque restituant une vue de Naples, ample et toute blanche ou encore, à côté d’autres clichés plus conventionnels, ces paysages pyrénéens qui tranchent par leur irréalité et leur poésie.
Ce beau voyage dans le temps et les grands espaces se termine par des images du nouvel Empire britannique, en Inde et en Malaisie, avec par exemple la merveilleuse composition montrant une statue de Bouddha, ou les superbes entrées de lumière dans le clair-obscur qui abrite le Trône de cristal du Diwan-i-Khas à Delhi : art, voyage et culture, voilà bien ce que les premières photographies britanniques ont révélé.

L’image révélée : premières photographies sur papier en Grande-Bretagne
(1840-1860)
Jusqu’au 7 septembre 2008
Musée d’Orsay
1, rue de la Légion d’Honneur – Paris 7ème
TLJ sf le lundi de 9 h 30 à 18 h, le jeudi jusqu’à 21 h 45
Entrée 8 € (TR : 5,5 €)

Images : John Stewart (1800-1887), Col et pic d’Arrens photographiés depuis le mont Soubé, 1852 (épreuve sur papier salé d’après un négatif papier) National Media Museum, Bradford, UK© The RPS Collection at the National Media Museum, Bradford
Charles Moravia (1821?–1859), Le Trône de Cristal du Diwan-i-Khas, Delhi, 1858 (épreuve albuminée d’après un négatif papier) Collection privée

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Un conte de Noël. Arnaud Desplechin

Un conte de noel, Arnaud DesplechinC’est l’histoire d’une famille un peu déjantée, voire carrément folle, en tout cas extrême. Mais une famille à laquelle l’on croit et l’on s’attache immédiatement parce qu’au fond les mécanismes qui l’actionnent, les liens qui la dessinent et les réactions qu’elle provoque chez les individus qui la composent sont un peu les mêmes que dans bien des familles.

Au début, il s’agit bien de cela : des individus, des êtres éminemment singuliers qui se racontent. Mais raconter son histoire ne revient-il pas forcément, à un moment donné, à raconter l’histoire de la famille, ou plus exactement son histoire familliale ? Car une famille a ses moments fondateurs, ceux à partir desquels tout s’organise et à partir desquels chacun se trouve positionné d’une façon qu’il n’a pas nécessairement choisie, jusqu’au jour (qui n’est qu’éventuel), où il souhaite se repositionner. Evidemment, ce jour-là : remue-ménage.

L’épisode qui a structuré la famille d’Abel et Junon est la maladie de leur premier enfant. Seule une greffe de moelle osseuse aurait pu le sauver. La deuxième, Elisabeth, n’était pas compatible. Ils conçoivent alors Henri à cette seule fin, mais en vain : l’aîné meurt à l’âge de six ans.
Elisabeth devient l’aînée, Henri le mal-aimé et un benjamin, Ivan, arrive ensuite.

Aujourd’hui, c’est Junon qui à son tour a besoin d’une greffe.
Au moment de Noël, les enfants flanqués de leurs conjoints et de leurs enfants se réunissent chez Abel et Junon pour la première fois depuis six ans. Tous ont fait le test de compatibilité. Reste à attendre les résultats.
Bien des années ont passé mais bien peu de choses finalement sont passées. Abel et Junon forment un couple toujours aussi amoureux. Les drames et les démons sont eux aussi toujours aussi vifs.
Le conte devient alors un feu d’artifices de souffrances, de cris, de gestes brutaux, de mots durs jetés ou murmurés, mais aussi de mots d’amour, de fraternité, de tendresse. Film bouillonnant de mouvements, de sentiments et de motifs richement explorés, ce Conte de Noël déborde aussi d’une sensibilité et d’une intelligence inouïes, d’un humour frontal et d’une audace souveraine.
Mû par un élan vital hors du commun, il est en même temps parfaitement maîtrisé, accompli, abouti.
Et jamais comme dans ce film chacun de ces merveilleux comédiens ne semble avoir été aussi investi, nourri par un rôle, dirigé avec un tel art.

Un conte de Noël. Arnaud Desplechin
Avec Catherine Deneuve, Jean-Paul Roussillon, Anne Consigny, Mathieu Amalric, Melvil Poupaud, Hippolyte Girardot, Emmanuelle Devos, Chiara Mastroianni
Durée 2 h 30

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Traces du sacré. Centre Georges Pompidou

exposition traces du sacré au Centre PompidouQue faire lorsqu’après avoir passé 2 heures dans une exposition présentée comme réunissant des oeuvres exceptionnelles autour d’un thème inédit, vous en ressortez au bord de la nausée, avec le sentiment de n’avoir rien vu de beau et une idée de son propos aussi vague qu’avant d’y entrer ?

Y penser un peu ; laisser reposer une semaine ; voir alors ce qu’il en reste.
D’abord, l’éblouissement de la première salle Trace des dieux enfuis. A la fin du XVIIIème et au cours du XIXème siècles, des artistes proclament que Dieu est mort et enterré : Nietzsche, Germaine de Staël, Munch et surtout Goya avec sa magnifique gravure issue de la série Les désastres de la guerre, intitulée Rien, c’est ce qu’il dira. Après son passage "de l’autre côté", un cadavre nous délivre ce message laconique : Nada. Il n’y a pas d’autre monde. Il n’y a rien. (1)

Mais il était bien sûr impossible d’en rester là, de contempler tranquillement cette béance.
C’est ainsi que de Nostalgie de l’infini à L’ombre de Dieu, l’exposition parcourt les différentes réponses que les artistes ont essayé de proposer tout au long du XXème siècle à leurs questionnements spirituels une fois débarrassés des dogmes religieux.
Et il s’agit dès lors pour le visiteur de tenter de s’accrocher vaille que vaille à cet interminable magma utopico-cosmico-ésotérique (ou quelque chose comme ça).

Naturellement, la grandiloquence est souvent au rendez-vous ; la laideur hélas presque autant ; quant aux voix psalmodiant d’entêtantes prières, elles ne laissent à aucun moment les oreilles en repos.
Les créations psychédéliques peuvent éventuellement divertir. Le reste, pas du tout.
Avec les abominations du XXème siècle, l’on passe de la question du rapport au divin à celle de la définition de l’humanité, ce que soulignent les effrayantes oeuvres de l’entre-deux-guerres, puis celles qui évoquent les horreurs de la Seconde.

Plus loin, une partie de l’exposition est consacrée à des happenings d’artistes mettant en scène des rituels sacrificiels et autres cérémonies mystiques n’excluant pas la communion. La provocation n’est évidemment jamais loin. Ainsi, en novembre 1969, Michel Journiac, à l’occasion de la Messe pour un corps célébrée dans la galerie Templon proposait à ses (fidèles) spectateurs des hosties constituées de rondelles de boudin frit élaboré avec son propre sang.
Ce n’est qu’un exemple. L’exposition clôturée sur une légèreté de ce ce genre, l’on en a presque oublié les Kandinsky, Chagall, Matisse, Beuys, Picasso vus au fil du parcours. De très belles oeuvres assurément. Ailleurs, on les aurait adorées.
Ici, elles ont semblé plombées, parfois d’une violence excessive (typiquement, la série mythologique de Picasso autour du minotaure, qui peut être lue de façon plus ambigüe que ne le fait le commentaire de l’exposition).

Une semaine après, il reste une autre image de cette visite ; celle qui saisit en sortant de la salle : la splendeur des toits de Paris à perte de vue sous le soleil rougeoyant. Puis la redescente vers la ville, son bitume et ses pavés grouillants. Qu’elle est belle cette descente-là, qu’il est bon de retrouver la chaussée, son air pollué, ses bruits ordinaires et ses impures odeurs.

Traces du sacré
Centre Pompidou
Jusqu’au 11 août 2008
TLJ sauf le mardi de 11 h à 21 h
Entrée 12 € (TR 9 €)

(1) Encore quelques jours pour aller voir l’exposition  »Goya graveur » au Petit-Palais, autrement plus nourrissante que celle-ci

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Wonderful town. Aditya Assarat

Aditya Assarat, Wonderful townC’est un film étrange, beau, troublant. Il garde quelque chose d’impalpable, peut-être à cause de sa fin déconcertante, peut-être à cause du lieu où l’histoire se déroule.
Dans une ville du sud de la Thaïlande, sur cette côte touchée par le tsunami deux ans auparavant, Ton, architecte vient superviser les travaux de construction d’un nouveau complexe hôtelier. Il s’installe dans un hôtel tout simple tenu par Na, une jeune femme réservée et travailleuse.
Une histoire d’amour va se nouer entre ces deux personnages.

Il y a l’étrangeté de ces deux êtres opposés, l’un qui vient de Bangkok et cherche le calme loin de la grosse ville, et elle qui étouffe dans ce coin de campagne pris entre mer et montagne.
Le lien amoureux qui s’ébauche, timide, doux, sensuel contient d’emblée une ambivalence – on y croit et en même temps on ne peut y croire complètement : une menace plane, l’ombre de l’interdit.
Il y a aussi cette drôle de ville, pauvre, éteinte, triste, où les maisons ravagées sont laissées en l’état, comme hantées, taboues, à côté desquelles on préfère construire tout à neuf. Des lieux aux repères incertains, aux zones mal définies, ici route, ici mer, ici campagne, ici édifices, et un peu de tout là et là.
Il y a enfin le plus lourd : le passé. Celui, tragique, du tsunami qui a détruit les lieux et les êtres. Le sujet n’est pas abordé de façon explicite – ici encore, délicatesse – mais plus le film avance, plus ce passé se met à "crier".
Est-il possible de se reconstruire en faisant fi de ce qui fut et de ce que l’on fut ? Les hommes sont-ils comme les maisons : peut-on les réparer ou faut-il les laisser en l’état et recommencer simplement ailleurs ?
Jusqu’où peut aller la fidélité aux parents disparus ? Doit-on occuper la place vide qu’ils ont laissée au point d’en devenir prisonnier ?
A toutes ces questions, Aditya Assarat ne donne pas de réponses claires ; il se contente de les esquisser petit à petit et très subtilement. De son film se dégage de la poésie et de la tristesse, une ambiance singulière et le souvenir d’un moment heureux. En cela, il marque durablement, peut-être autant qu’il nous échappe.

Wonderful town. Aditya Assarat
Avec Anchalee Saisoontorn, Ton Supphasit Kansen, Dul Yaambunying
Durée : 1 h 32

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Goya graveur au Petit Palais

Goya graveur au Petit Palais à ParisArtiste des Lumières, peintre à la cour d’Espagne, Francisco de Goya (1746-1828) donne dans la gravure libre cours à son imagination.
Devenu sourd en 1792, il commence alors la série des Caprices, souhaitant par cette composition de fantaisie en vogue au XVIIIème (dans la veine des vénitiens Tiepolo et Piranese notamment) "bannir de nuisibles croyances communes et perpétuer le solide témoignage de la vérité".
L’artiste y dénonce l’hypocrisie de la société espagnole, les excès de la religion, le sort fait aux femmes, la vanité, l’ignorance, l’obscurantisme. Caractère universel du propos, langage très personnel fait de monstres, d’hommes et de bêtes mêlés dans un imaginaire singulier, compositions épurées toutes concentrées sur les personnages ; virtuosité, finesse, maîtrise des jeux de lumière et de mouvements : la série des Caprices est aussi admirable que fascinante.

Homme du XIXème siècle également, Goya a connu l’invasion des troupes napoléoniennes et les ravages de la guerre dans son pays. Il en témoigne dans les Désastres de la guerre, titrant "J’ai vu cela" l’une des gravures de la série et attaquant avec une violence inouïe l’absurdité de la guerre, la brutalité, la famine, la maladie, le viol, la cruauté. Ces gravures d’une actualité captivante remplissent d’effroi.

Enfant d’Espagne passionné de tauromachie, aficionado, Goya rend à cet art un hommage appuyé à travers trois séries : une histoire (plus ou moins inventée) de la tauromachie ; des scènes d’arène dans lesquelles il met en valeur l’audace des grands toreros ; et enfin la série dite des Taureaux de Bordeaux, quatre magnifiques lithographies exécutées à la toute fin de sa vie, alors qu’il était exilé en France.

Partie la plus énigmatique du parcours, Les Disparates, série inachevée dans laquelle Goya semble s’être affranchi de tout souci de réalisme et de lisibilité, place le spectateur déboussolé dans le domaine du rêve, du fantastique, voire de la folie. Ces gravures passionnantes permettent de retrouver presque tous les thèmes explorés par l’artiste dans ses oeuvres précédentes : le ridicule, la bêtise, le vice, l’ignorance, la guerre, la violence.

Voici enfin, dans la dernière salle, perdue au milieu d’oeuvres d’artistes symbolistes, la célèbre planche des Caprices, Le sommeil de la raison. Son titre complet, L’imagination abandonnée par la raison engendre des monstres impossibles ; mais elle est aussi mère des arts et origine de leurs merveilles pourrait être la belle et ambigüe conclusion de cette exposition exceptionnelle où se retrouvent tout à la fois l’humour, la beauté, l’intelligence et la lucidité de l’oeuvre de Francisco de Goya.

Goya graveur
Jusqu’au 8 juin
Petit Palais – musée des Beaux-arts de la ville de Paris
Avenue Winston Churchill – Paris (8e)
TLJ de 10 à 18h, sauf les lundis et jours fériés
Nocturne le jeudi jusqu’à 20h
Entrée : 9 € (TR 6 €)

Image : Le sommeil de la raison engendre des monstres, planche 43 des Caprices

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Dictionnaire amoureux de Venise. Philippe Sollers

Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise, PlonAvec ce dictionnaire, Philippe Sollers asseoit définitivement son statut d’inconditionnel de Venise, déjà largement annoncé dans ses romans.
L’amoureux fou de la Sérénissime lui associe ses autres passions : Nietzsche ; le XVIIIème ; la musique.

Voici donc Casanova, Charles de Brosse, cité longuement et avec délices, mais aussi Zorzi Baffo, ce haut magistrat qui écrit des poèmes obscènes, Canaletto, Guardi, Tiepolo bien sûr (les autres peintres vénitiens sont traités avec autant d’égards).
Et Vivaldi, qui revient sans cesse ; et la grâce de Cecila Bartoli ; ou encore l’inoubliable entrée de l’auteur à la Fenice… Il parvient même à réunir Nietzsche et Proust après avoir restitué un poème du premier et reproché à Paul Morand de s’être par trop arrêté à la Venise du deuxième.

Lorsqu’il revient à l’auteur de La Recherche, à nouveau retour au texte, largement : plaisir de reproduire et de savourer une fois de plus le superbe flot de mots en le donnant en partage – "Il faudrait tout citer, je m’arrête". Evidemment, il continue.

L’on retrouve avec bonheur les embardées de Philippe Sollers, qui font le charme de son écriture en nous faisant entr’apercevoir un autre possible.
Rites, délicieuses habitudes, mais aussi liberté, mouvement, joyeuse imagination :

L’iconographie d’une époque est trompeuse (surtout pour le XIXème siècle et ses photos en noir et blanc). La mort photographique ment : elle nous oblige à voir en Nietzsche un fanatique moustachu, et en Proust un petit monsieur genre Chaplin frileusement recroquevillé dans un fauteuil au bord du Grand Canal. Bientôt, leurs mères viendront prendre soin de ces grands malades décalés et sombres. Ajoutez une soeur et le bouclage est complet.
Nietzsche, en forme et rasé de près, assis au soleil sur la place Saint-Marc (au Florian si vous voulez), Proust, le souffle léger, marchant à grands pas sur les quais (lui aussi sans moustaches), voilà qui est plus près de ce qu’ils ont vécu et écrit que des épinglages de pseudo-identité morbide.

En fin de dictionnaire, la notice consacrée à Vivaldi et avec elle l’improbable situation de Nietzsche écoutant du Vivaldi, et livrant le commentaire suivant :
"Les pieds ailés, l’esprit, la flamme, la grâce, la grande logique, la danse des étoiles, la pétulance intellectuelle, le frisson lumineux du sud – la mer lisse – la perfection."

Dictionnaire amoureux de Venise. Phlippe Sollers
Plon (2004), 486p., 22 €

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