Le dernier des Justes. André Schwarz-Bart

La lecture du Goncourt 1959 serait encore plus éprouvante si le style n’était pas autant teinté d’ironie. L’histoire d’Ernie Lévy, qui commence au XIIème siècle avec ses ancêtres, et se termine dans une chambre à gaz, qui fait le tour des humiliations et persécutions de cette famille Juive, sait allier l’empathie à une douce moquerie, particulièrement vis-à-vis de la religion : « Tuh tuh tuh, répéta Mardochée. Or il existe une multitude si infinie de tons, airs, chants, mélopées, mimiques, expressions, accents, avec lesquels l’idiotisme tuh tuh tuh peut être prononcé, que les talmudistes n’en ont pas distingué moins de trois cents variétés, sujettes ou non à discussion ».

La tradition familiale des Lévy est lourde : depuis de fort lointaines générations certains d’entre eux sont considérés comme des Lamed-waf, des Justes qui « sont le cœur multiplié du monde, et en eux se déversent toutes nos douleurs comme en un réceptacle ». Ernie, peut-être malgré lui, se glisse dans cette tradition, ajoutant un Lévy martyr de plus à sa lignée. Son grand père Mardochée n’y est pas pour rien, gardien qu’il est de la légende familiale.

Pour Ernie les persécutions commencent dès l’école, alors que le fascisme nazi monte dans une Allemagne pas toujours consciente de ce qui est en train de se passer. Ainsi, le professeur Kremer, qui tente de défendre les enfants juifs : « Le fascisme, estima-t-il au début, c’est la taverne dans les rues et au gouvernement. Bientôt tous seront renvoyés à leurs brasseries ou prisons ». Mais la machine infernale est en route et Ernie, qui ne peut choisir entre l’acceptation des souffrances sur cette terre et une improbable révolte, devient ce jeune homme perdu que l’on surnomme l’Idiot ou Gribouille, lorsqu’il frappe à la porte du camp de Drancy pour retrouver celle qu’il aime.

La grandeur du roman tient à la dimension tragique attachée à chacun des personnages, mais aussi au ton très juste adopté par le romancier pour nous faire partager ce climat de terreur antisémite, dont les racines remontent bien loin. Il sait aussi nous décrire les lieux, comme la ville d’Allemagne où la famille d’origine polonaise a émigré : « Simplement posée sur la plaine, elle était prise en fourche par une rivière qui se divisait juste à l’entrée de la ville. Le bras principal alimentait des fabriques de chaussures disposées tout au long, ainsi que des ateliers de teinture industrielle où se fanaient surtout des femmes ; trop mince et fragile, le petit bras filait délicatement à travers la campagne. La Schlosse –c’était son nom- ne servait qu’à la pêche et aux plaisirs d’été ».

Andreossi

Le dernier des Justes. André Schwarz-Bart

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