Jeune fille. Anne Wiazemsky

jeunefilleAnne a 17 ans au milieu des années 60. Elle est une jeune fille comme les autres : timide, maladroite, peu assurée dans son corps et dans sa tête.
Elle est d’autant moins épanouie que depuis quelques années elle vit dans la tristesse qui l’a envahie à la mort de son père. Ses relations avec sa mère ne sont pas simples. Elle ne trouve compréhension et chaleur qu’auprès de son grand-père François Mauriac.

Une amie présente Anne à Robert Bresson, alors à la recherche de la comédienne qui tiendra le rôle de Marie pour Au hasard Balthazar. L’adolescente est d’emblée fascinée par le cinéaste, cet homme déjà âgé, qui de sa voix, de son regard l’enveloppe d’une attention toute particulière. Aussi lui obéit-elle parfaitement lorsqu’il lui demande de faire un essai de lecture « à plat » : elle ne joue pas. Elle est toute neuve. Elle est vraie. Il est immédiatement et totalement séduit.
S’ensuit un inoubliable été de tournage, où la toute jeune Anne, fraîche, spontanée, ignorante, va, sous et malgré la coupe de Bresson s’épanouir, prendre son indépendance, de l’assurance, et, bouleversée, se transformer.

C’est un livre magnifique sur la rencontre, magique littéralement, entre une jeune fille et une homme qui, en la comprenant, en lui portant un regard plein d’amour, la fait exister, la révèle à elle-même.
En cela, malgré ses excès, sa tyrannie, le personnage de Robert Bresson devient à son tour très attachant : il aura joué, finalement, un très beau rôle lui aussi.

La plume n’est pas celle d’une femme mûre évoquant ses souvenirs ; il s’agit du récit, qu’on lit au passé mais qu’on croirait écrit au présent, d’une jeune fille décrivant avec une merveilleuse fraîcheur les bouleversements qui, d’une adolescente bredouillante, ont fait d’elle une jeune femme.

Une nouvelle existence m’attendait, dont j’ignorais tout, mais qui allait modifier profondément le cours de ma vie, je le savais, je le voulais. Autour de moi, des vacanciers insouciants parlaient plages, météo, sorties en mer. En les regardant, en écoutant leurs propos, j’avais maintenant l’impression d’appartenir à un autre monde. Dans mon sac, il y avait une carte de Robert Bresson datée du 10 juillet : « Je vous attends. Je suis sûr que tout ira merveilleusement bien. A jeudi. » Plus tard, je comprendrais que j’avais, ce jour-là, commencé à tourner définitivement le dos à mon enfance.

Sa confiance absolue en lui, en son œuvre, me fit tressaillir d’émotion. Il ne lâcha pas tout de suite ma main et quelque chose de mystérieux se transmettait de lui à moi et me faisait voir différemment les deux enfants et au-delà d’eux, le monde. Il me semblait qu’auprès de lui j’apprenais à regarder et à entendre. Et ce que j’éprouvais pour lui, à cet instant, juste avant qu’il ne crie : « Moteur ! », c’était un inextricable mélange d’amour, d’admiration et de gratitude.

Depuis que je suis rentrée chez moi, j’ai le sentiment d’être une étrangère en visite. Ma vie n’est pas vraiment là. Ni auprès de Robert Bresson, ni auprès de l’équipe du film, comme je l’avais cru durant l’été : cela aussi est terminé. Je l’avais compris en les voyant retrouver leur femme ou leur petite amie. Ma vie, ce serait encore autre chose.

Jeune Fille
Anne Wiazemsky
Gallimard, 217 p., 17 €

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A l'ombre des jeunes filles en fleurs. M. de Norpois. Bergotte.

proust2 Très jeune, le narrateur fait part à ses parents de son projet de devenir d’écrivain.

Son père, désireux de le voir entreprendre quelque travail, fut-il littéraire – on a vu comment le narrateur avait renoncé, sur un coup de cœur, à la carrière diplomatique – lui conseille d’en parler à l’une de ses relations professionnelles, M. de Norpois :

« Je le ramènerai dîner un de ces soirs en sortant de la Commission. Tu causeras un peu avec lui, pour qu’il puisse t’apprécier. Ecris quelque chose de bien que tu puisses lui montrer ; il est très lié avec le directeur de la Revue des Deux Mondes, il t’y fera entrer, il réglera cela, c’est un vieux malin ; et, ma foi, il a l’air de trouver que la diplomatie, aujourd’hui ! … »

M. de Norpois vient donc dîner à la maison ; la mère du narrateur est pleine de respect et d’admiration :

Ma mère s’émerveillait qu’il fût si exact quoique si occupé, si aimable quoique si répandu, sans songer que les « quoique » sont toujours des « parce que » méconnus, et que (de même que les vieillards sont étonnants pour leur âge, les rois pleins de simplicité et les provinciaux au courant de tout) c’étaient les mêmes habitudes qui permettaient à M. de Norpois de satisfaire à tant d’occupations et d’être si ordonné dans ses réponses, de plaire dans le monde et d’être aimable avec nous. De plus, l’erreur de ma mère, comme celle de toutes les personnes qui ont trop de modestie, venait de ce qu’elle mettait les choses qui la concernaient au-dessous, et par conséquent en dehors des autres.

Le narrateur montre à M. de Norpois le petit écrit qu’il avait préparé et lui fait part de son immense admiration pour l’écrivain Bergotte.

Voici la réponse qu’il reçoit de la bouche du diplomate :

« Bergotte est ce que j’appelle un joueur de flûte ; il faut reconnaître d’ailleurs qu’il en joue agréablement quoique avec bien du maniérisme, de l’afféterie. Mais enfin, ce n’est que cela, et cela n’est pas grand’chose (…)au total, tout cela est bien mièvre, bien mince, et bien peu viril. Je comprends mieux maintenant, en me reportant à votre admiration tout à fait exagérée pour Bergotte, les quelques lignes que vous m’avez montrées tout à l’heure et sur lesquelles j’aurais mauvaise grâce à ne pas passer l’éponge, puisque vous avez dit vous même, en toute simplicité, que ce n’était qu’un griffonnage d’enfant (je l’avais dit, en effet, mais je n’en pensais pas un mot). A tout pêché miséricorde et surtout aux pêchés de jeunesse. (…) Il n’empêche que chez lui l’œuvre est infiniment supérieure à l’auteur (…) Vulgaire par moments, parlant à d’autres comme un livre, et même pas comme un livre de lui, mais comme un livre ennuyeux, ce qu’au moins ne sont pas les siens, tel est ce Bergotte. »

Tel est ce Bergotte ? à suivre …
Bon week-end
Bonne lecture.

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Coma. Pierre Guyotat

coma Pierre Guyotat a reçu le prix Décembre 2006 pour « Coma », texte dans lequel il fait le récit de la dépression qu’il a traversée.

Une perte du désir de vivre, un désamour de soi dans lequel se lit la poésie d’un écrivain confronté à une réalité devenue trop brutale : au delà de la poésie, de l’esthétique, Guyotat nous entraîne dans l’ultra-sensibilité qui l’a fait plonger dans la dépression.

Le texte qu’il nous livre est à l’image de l’épreuve qu’il traverse : violent, radical, douloureux, chaotique, mais tenu par un fil.
Celui de la quête qu’il entreprend pour, dans sa chute vertigineuse, retrouver un peu d’équilibre.

Il décrit cette recherche de façon très physique : sa peur de soi est telle qu’il voudrait ne devenir qu’Autre ; mais il se trouve toujours confronté à son propre contour : son corps.

La veille de l’anesthésie générale, un interne trace au feutre violet, avec désinvolture et maladresse, sur l’arrière de mes jambes, le dessin des incisions. Ce tatouage sur le dessus de ce qui sera le lendemain creusé à l’intérieur entre les muscles et les nerfs, s’il me rappelle à la réalité de l’écriture – où est la plus grande vérité, où est la plus grande beauté, dans les mots qui les suivent en surface comme des détecteurs, ou, dans la profondeur de notre vie intérieure, de notre art intérieur ? – renforce l’humiliation dans laquelle je vis sans vivre, mais sans laquelle on ne peut oser penser.

La reconquête de soi à laquelle il procède trouve sa voie dans l’écriture : une voie qui est ancienne, sienne ; et le terrorise :

Quoique j’aie devant moi la plaine la plus industrieuse et la plus lumineuse et, plus loin, la mer la plus chargée de mythes, la seule réalité, c’est, pour moi, la page où j’écris, plus réelle encore que le monde, les objets, les espaces fermés ou extérieurs, la lumière où je fais bouger mes figures.

Il est de ces lecteurs « sauvages » hors du milieu, pour lesquels les figures qu’on a créées sont des figures réelles et qu’en somme quand nous sautons de rocher en rocher dans l’entrecoupement des voix, ces figures qu’il nomme sont avec nous, même les plus modestes, les plus fugitives des livres (…) Bénédiction et terreur de créer des figures qui seront réelles au lecteur – et au juge.

La peinture guide ma main : toute ma création est dans mon regard intérieur : que cessent les tourments de ma vie et la voici devant moi : toutes les figues figures (1) de la fiction à faire, future, sont là, toutes devant moi avec tous les supports, tous les décors, toutes les lumières, tous les reliefs comme un tableau de la Création, à moi maintenant de les animer, de les faire parler sans en quitter une seule des yeux. Mais comment les faire parler depuis ma gorge muette ?

Le pouvoir de la pensée, celui de la parole, du Verbe, lui apparaissent comme les seuls pouvoirs possibles.
Il nous livre alors, au bout de ce temps long de l’écriture, et au delà de sa simple contemplation du monde, sa véritable captation, lente, son mouvement même, dont jaillit un rythme de vie étrange et beau : la langue de Guyotat, singulière, propre, inventée, d’une infinie poésie.

(1) Coquille initiale laissée apparente afin que le commentaire d’Andreossi conserve toute sa saveur.

Coma de Pierre Guyotat
Prix Décembre 2006
Mercure de France
240 p., 19 €
Lire le résumé

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A l'ombre des jeunes filles en fleurs – Albertine

proust2Dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur part en villégiature à Balbec, sur la côte, avec sa grand-mère.
Il y aperçoit un groupe de jeunes filles sportives et enjouées.
Elles le fascinent, il les attend, les guette ; tombe amoureux d’elles toutes à la fois.
Mais bientôt, l’une d’entre elles l’obsédera tout particulièrement : il s’agit d’Albertine.
Avant que ne débute véritablement cette longue histoire d’amour, il faudra que cette jeune fille, d’abord avec son groupe d’amies, lui soit présentée, par son ami le peintre Elstir.
La description qu’il fait de ce moment est aussi comique qu’universelle.

Je n’en aimais aucune, les aimant toutes, et pourtant leur rencontre possible était pour mes journées le seul élément délicieux, faisait naître en moi de ces espoirs où on briserait tous les obstacles, espoirs souvent suivis de rage.

Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avide de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentions que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle, que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sables des chemins, où pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan -, les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste, si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux.

Et cet atelier paisible avec son horizon rural s’était rempli d’un surcroît délicieux, comme il arrive d’une maison où un enfant se plaisait déjà et où il apprend que, en plus, par générosité qu’ont les belles choses et les nobles gens à accroître indéfiniment leurs dons, se prépare pour lui un magnifique goûter. Elstir me dit qu’elle s’appelait Albertine Simonet et me nomma aussi ses autres amies que je lui décrivis avec assez d’exactitude pour qu’il n’eût guère d’hésitation.

Sentant qu’il était inévitable que la rencontre entre elles et nous se produisit, et qu’Elstir allait m’appeler, je tournai le dos comme un baigneur qui va recevoir la lame ; je m’arrêtai net et, laissant mon illustre compagnon poursuivre son chemin, je restai en arrière penché, comme si j’étais subitement intéressé par la vitrine du marchand d’antiquités devant lequel nous passions en ce moment ; je n’étais pas fâché d’avoir l’air de penser à autre chose qu’à ces filles, et je savais déjà obscurément que, quand Elstir m’appellerait pour me présenter, j’aurais la sorte de regard interrogateur qui décèle non la surprise, mais le désir d’avoir l’air surpris – tant chacun est un mauvais acteur, ou le prochain, un bon physiognomoniste – que j’irais même jusqu’à indiquer ma poitrine avec mon doigt pour demander : « c’est bien moi que vous appelez ? » et accourir vite, la tête courbée par l’obéissance et la docilité, le visage dissimulant froidement l’ennui d’être arraché à la contemplation de vieilles faïences pour être présenté à des personnes que je ne souhaitais pas connaître.

Bonne lecture et bon week-end à tous !

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Gilberte, le premier amour

proust2Dans Du côté de chez Swann et A l’ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur tombe amoureux de la fille de Charles Swann, Gilberte.

Il l’aperçoit pour la première fois à Combray, c’est le coup de foudre.

Il la reverra ensuite régulièrement à Paris, sur les Champs Elysées, où tous les deux vont jouer. Il finit par gagner son amitié, peut-être même son amour.

Mais, souffrant sans relâche, il préfère mettre un terme à sa relation avec Gilberte.

Et ce « deuil » prématuré qu’il s’inflige ne se fait pas aussi facilement qu’il l’aurait voulu …

« Tout à coup, je m’arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne s’adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perspectives plus profondes et dispose de notre être tout entier. » (la première fois qu’il aperçoit Gilberte)

« Je revins à la maison. Je venais de vivre le premier janvier des hommes vieux, qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu’on ne leur donne plus d’étrennes, mais parce qu’ils ne croient plus au nouvel an. Des étrennes j’en avais reçu, mais non pas les seules qui m’eussent fait plaisir et qui eussent été un mot de Gilberte. J’étais jeune encore tout de même puisque j’avais pu lui en écrire un par lequel j’espérais, en lui disant les rêves solitaires de ma tendresse, en éveiller de pareils en elle. La tristesse des hommes qui ont vieilli c’est de ne pas même songer à écrire de telles lettres dont ils ont appris l’inefficacité. »

« C’est de même en vue de Gilberte et pour ne pas la quitter que j’avais décidé de ne pas entrer dans les ambassades. Ce n’est jamais qu’à cause d’un état d’esprit qui n’est pas destiné à durer qu’on prend des résolutions définitives. »

« Nous sommes tous obligés, pour rendre la réalité supportable, d’entretenir en nous quelques petites folies. Or mon espérance restait plus intacte – tout en même temps que la séparation s’effectuerait mieux – si je ne rencontrais pas Gilberte. Si je m’étais trouvé face à face avec elle chez sa mère, nous aurions peut-être échangé des paroles irréparables qui eussent rendu définitive notre brouille, tué mon espérance et, d’autre part, en créant une anxiété nouvelle, réveillé mon amour et rendu plus difficile ma résignation. »

« Mais j’étais encore bien loin de cette mort du passé. J’aimais toujours celle qu’il est vrai que je croyais détester. Chaque fois qu’on me trouvait bien coiffé, ayant bonne mine, j’aurais voulu qu’elle fût là. J’étais irrité du désir que beaucoup de gens manifestèrent à cette occasion de me recevoir et chez lesquels je refusais d’aller. Il y eût une scène à la maison parce que je n’accompagnais pas mon père à un dîner officiel où il devait y avoir les Bontemps avec leur nièce Albertine, petite jeune fille presque encore une enfant. Les différentes périodes de notre vie se chevauchent ainsi l’une l’autre. On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu’on aime et qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal aujourd’hui, qu’on aimera demain, qu’on aurait peut-être pu, si on avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrégé vos souffrances actuelles, pour les remplacer, il est vrai, par d’autres. ».

Où la petite Albertine est évoquée pour la première fois … à suivre.

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Une semaine de vacances – Jean-Marc Aubry

randonneeEt si on partait en randonnée ? Une vraie randonnée dans les Alpes, pendant une semaine, avec un accompagnateur ?

Une semaine de vacances ? Peut-être pour vous (quoique …), mais certainement pas pour le guide !

Preuve à l’appui. Jean-Marc Aubry, accompagnateur en montagne, raconte le quotidien de son métier : encadrer une groupe de citadins, en mal de nature et de sport, pendant une semaine.

De la réservation téléphonique jusqu’au moment de la séparation à la gare en fin de séjour, en passant par les nuits au refuge ou sous la tente, ou les gadins dans les nevés, on ne lâchera pas nos randonneurs d’une semelle.

Et pour notre plus grande joie, d’ailleurs, car quiconque a un jour mis le pied en montagne avec une petit groupe, même amical, reconnaîtra beaucoup de situations et de portraits, sinon soi-même …

La plume alerte, parfois facile, souvent habile, toujours efficace, Aubry est doué pour transcrire le vécu ; avec un humour irrésistible, il emmène le lecteur à l’intérieur de la situation.

De son ironie décapante il n’épargne pas le client (donc, potentiellement : nous !), mais on le lui pardonne de bon gré ; lui aussi a son lot d’angoisse et de panique : la responsabilité du groupe pèse parfois bien plus lourd que le sac à dos ! Même avec les « meilleurs » clients d’ailleurs …

Extrait.

« Il y a celle qui a tout fait. La pro. Ou presque pro. Parce que si elle n’a pas fait guide ou accompagnatrice, c’est uniquement pour des raisons obscures ou personnelles. Parce que sinon, vous pensez bien …
Elle a commencé très tôt, passant depuis toujours, vacances et week-ends, été comme hiver, à parcourir les montagnes et le monde. Alpiniste chevronnée, trekkeuse hors normes, skieuse de randonnée de très bon niveau, elle assène tout cela au groupe dans les trois premières minutes où on fait sa (crispante) connaissance.
Son équipement, son matériel sont flambant neufs et de la toute dernière génération, high-tech, à vous faire baver d’envie, vous le pro, avec vos grosses pompes en cuir et votre sac en coton bleu roi.
Invariablement, à un moment ou à un autre du séjour, il faudra bien que quelqu’un lui demande pourquoi elle part avec un accompagnateur (sinon pour le conseiller).
Et invariablement, à un moment ou à un autre du séjour, on comprendra pourquoi.»

Une semaine de vacances
Jean-Marc Aubry
243 p., 13 €
D’autres bonne feuilles sur le site des Editions Guérin

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L'histoire de l'amour – Nicole Krauss

histoiredelamourA New-York, Léo, vieil immigré juif de Pologne, vit seul dans son appartement exigu.
Il pense à son passé, douloureux, à ses années cachées pendant la guerre ; à son amour de jeunesse, définitivement perdu ; mais aussi à son fils, Isaac, écrivain célèbre, qu’il n’a pas connu.

Réchauffé de la seule amitié de son ami d’enfance, Bruno, il attend la mort arriver, tour à tour animé d’angoisse puis de résignation.
Certains jours il veut être vu, remarqué, exister : vivre encore un peu de cette vie ratée.

Alma a quatorze ans. Son père était son idole ; il est mort il y a plusieurs années. Sa mère continue à vivre sans son mari comme elle peut, traduisant des livres ; aimant ses enfants ; les élevant à sa façon.
Alma a donc du temps : pour penser ; regarder le monde ; aimer, son petit frère si différent des autres petits garçons, et aimer, aussi, un jeune homme de son âge.

Ces deux être si différents, le vieillard et la jeune fille, qui ne se connaissent pas, racontent tour à tour leurs doutes, leur désespoir, leurs luttes. Solitaires, les mains vides, ils regardent ceux qui les entourent et le monde ; et l’interrogent à leur façon. Ils plongent dans leurs souvenirs et, loin d’être résignés, cherchent au présent quelque chose de ce passé qui pourrait les aider, ou aider ceux qu’ils aiment.

Au milieu de ces deux histoires, il y a ce livre que la mère d’Alma traduit de l’espagnol L’histoire de l’amour

Par la voix de chacun des deux personnages, puis celle du frère d’Alma, le si attachant petit Bird, Nicole Krauss conte de magnifiques et poignantes histoires d’amour, dont le lien qui se dessine peu à peu au fil des pages est celui d’un livre dont le titre est …

La mort, les amours fous de la jeunesse dont il ne reste que le souvenir, les déchirures dont on ne peut guérir, la perte d’un père, l’absence d’un fils : dans ces douleurs, ce sont peut-être les mots qu’on n’a pas dits, les instants loupés, qui pèsent le plus.

Le roman de Nicole Krauss, à l’écriture fluide, directe, enlevée et poétique est un hymne à la littérature, qui nous donne à croire qu’elle peut sauver quelque chose du temps perdu, des manques, de l’absence, de tous ces moments qu’on pas vécus.

« Une seule fois quelqu’un était mort dans mes bras. (…) Son corps était tordu et convulsé. Je l’ai prise dans mes bras. Je crois que je peux dire qu’il n’y avait aucun doute, dans son esprit comme dans le mien, sur ce qui allait se passer. Elle avait un enfant. je le savais parce que je l’avais vu un jour en visite avec son père. Un petit garçon avec des chaussures vernies et un manteau à boutons dorés. Tout le temps de la visite, il était resté assis à jouer avec une voiture miniature, ignorant sa mère sauf quand elle lui parlait. Sans doute était-il mécontent d’être laissé seul avec son père pendant si longtemps. Lorsque j’ai regardé le visage de la femme, c’est à lui que j’ai pensé, au garçon qui allait grandir sans savoir comment se pardonner. J’ai senti un certain soulagement, une certaine fierté, de la supériorité même, à accomplir une tâche qu’il ne pouvait pas accomplir. Et ensuite, moins d’un un plus tard, ce fils dont la mère est morte sans lui, c’était moi. » (Léopold)

L’histoire de l’amour
Nicole Krauss
Gallimard
356 p., 21 €
Second roman de Nicole Krauss, L’histoire de l’amour est son premier livre traduit en français. Elle vit à New-York avec son mari le romancier Jonathan Safran Foer.

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Les sœurs de Prague – Jérôme Garcin

garcinLe roman commence par une cinglante lettre d’insultes bien soignée adressée par une certaine Klara à un « cher petit grand con ».

Le « cher petit grand con » en question, c’est le narrateur. Ecrivain, il mène sa vie d’habitudes à l’abri des passions. Un peu indécis, il est un garçon rangé et propre.

Pourtant, très vite, il va tomber sous la coupe de Klara, agent artistique à l’ambition dévorante, aussi puissante qu’elle est séduisante.
Le roman raconte l’ascension de l’agence de Klara, à laquelle s’est jointe sa soeur Hilda, puis de sa chute vertigineuse, et des « dommages collatéraux » qu’elles feront sur le narrateur…

Dans quel état notre « petit écrivain » sortira-t-il de cet ouragan ? Certainement dévasté, mais ce n’est pas si simple.
N’avoue-t-il pas : « J’ignore ce qui me lie à ce destin brisé et pourquoi il me tient éveillé, alors que j’ai tout abdiqué. Je ne sais pas davantage d’où vient que j’aie le sentiment de lui être redevable. Elle ne m’a pourtant apporté, depuis notre première rencontre, que des déconvenues (…) Mais elle m’a aussi révélé, le voulait-elle seulement, la part la plus noire de mon âme. Elle m’a sauvé du confort, elle a griffé ma bonhomie, elle m’a dessillé. En somme, je lui dois de ne pas m’être assoupi. »

Dans sa façon de décrire par le détail de menus gestes quotidiens, dans sa manière d’installer l’intrigue autour d’une mystérieuse blonde aux yeux verts … il y a du Jean Echenoz dans cette plume-là.
On retrouve vite, toutefois, le pays d’Auge, Stendhal, les chevaux, l’écriture léchée et un peu mélancolique qui signent bien leur auteur, celui de Théâtre intime et de Cavalier seul.

C’est avec un vif plaisir qu’on découvre l’ironie de Jérôme Garcin lorsqu’il croque sans complaisance le petit-bourgeois et l’hypocrisie de certains milieux artistiques.
Mais il y a aussi beaucoup de bonheur à retrouver, au fil des pages, la bienveillance de Jacques Chessex, le génie de Kundera, la légèreté des Demoiselles de Rochefort… et l’irrésistible douceur de certaines journées d’automne.

Les sœurs de Prague
Jérôme Garcin
Gallimard
175 p., 14,50 €
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Proust : Un amour de Swann

proust&Dans le premier volume de la Recherche, Proust brosse le portrait de Charles Swann, être raffiné, cultivé, discret, reçu dans les milieux les plus élevés.

N’est-il pas celui qui a cette phrase merveilleuse :

"Ce que je reproche aux journaux, c’est de nous faire faire attention tout les jours à des choses insignifiantes, tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a les choses essentielles."

Sa passion pour Odette de Crécy, « cocotte » qui deviendra sa femme, va l’emmener à fréquenter assidûment les mercredi de Mme Verdurin, cercle réunissant quelques artistes, médecins, milieu petit bourgeois où il n’aurait jamais mis les pieds s’il n’avait voulu Odette pour lui tout seul.

Morceaux choisis de cet amour fou.

L’émotion de l’attente :

Et il s’était si bien dédoublé que l’attente de l’instant imminent où il allait se retrouver en face d’elle le secoua d’un de ces sanglots qu’un beau vers ou une triste nouvelle provoquent en nous, non pas quand nous sommes seuls, mais si nous les apprenons à des amis en qui nous nous apercevons comme un autre dont l’émotion probable les attendrit.

L’anxiété et la jalousie:

Il la voyait mais n’osait pas rester de peur de l’irriter en l’ayant l’air d’épier les plaisirs qu’elle prenait avec d’autres et qui – tandis qu’il rentrait solitaire, qu’il allait se coucher anxieux comme je devais l’être moi-même quelques années plus tard les soirs où il viendrait dîner à la maison, à Combray lui semblaient illimités parce qu’il n’en avait pas vu la fin.

L’aveuglement :

Swann comme beaucoup de gens avait l’esprit paresseux et manquait d’invention. Il savait bien comme une vérité générale que la vie des êtres est pleine de contrastes, mais, pour chaque être en particulier, il imaginait toute la part de sa vie qu’il ne connaissait pas comme identique à la partie qu’il connaissait. Il imaginait ce qu’on lui taisait à l’aide de ce qu’on lui disait.

Le désespoir lorsque Odette lève le voile sur ses « quelques » tromperies :

Swann avait envisagé toutes les possibilités. La réalité est donc quelque chose qui n’a aucun rapport avec les possibilités, pas plus qu’un coup de couteau que nous recevons avec les légers mouvements des nuages au dessus de notre tête, puisque ces mots « deux ou trois fois » marquèrent à vif une sorte de croix dans son coeur.

Les grandes lignes des rapports que le narrateur lui-même établira plus tard avec les femmes, notamment Gilberte, la fille de Swann, sont peut-être tracées …

Bon week-end à tous !

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La ferme africaine – Karen Blixen

afrique.gifLes éditions Gallimard viennent de publier dans la collection Quarto un appétissant volume Afrique dans lequel sont rassemblés pour la première fois tous les textes, dont certains inédits en français, que Karen Blixen (1885-1962) consacra à l’Afrique : des lettres, des poèmes, et bien sûr La Ferme Africaine.

C’est l’occasion de découvrir ou redécouvrir (dans la récente traduction d’Alain Gnaedig) ce superbe récit.

Karen Blixen, arrivée en Afrique Orientale anglaise en 1914, y raconte sa vie quotidienne dans la plantation de café qu’elle exploite dans les montagnes Ngong.

Il s’agit avant tout d’une histoire d’amour, celle que Blixen éprouve pour ce pays, où elle espérait finir ses jours, alors qu’elle le quittera en 1931, contrainte de vendre sa ferme, le coeur serré.

L’auteur évoque ses rencontres, ses attachements : « ses gens », serviteurs fidèles, qu’elle traitait avec infiniment d’équité et dont elle apprenait beaucoup ; les tribus indigènes dont elle réussissait à régler les inextricables conflits ; ses amis blancs, qui venaient à la ferme parler de littérature et partager du bon vin dans ses verres en cristal.

Indigènes et colons, tous sont des hommes blessés, cabossés, un peu fous, presque des personnages de tragédie qui trouvent dans la ferme un havre de paix.

Karen Blixen émeut mieux que quiconque en évoquant, la foi chrétienne chevillée au corps, la beauté de l’iguane, la grâce de l’antilope, la tristesse de la girafe, la résignation du boeuf. Elle se souvient des soirées passées sous la voûte étoilée lors des safari : « Je ne faisais plus qu’un avec le monde, j’étais l’herbe et le brin d’herbe, les montagnes invisibles et les boeufs épuisés, je respirais au rythme du vent dans les arbres. »

L’Afrique que raconte Blixen c’est aussi le sang versé, le miel qui apaise, la beauté des guerriers aux maxilaires saillantes et aux pomettes de soie ; le brûlé de l’encens qui embaume les huttes ; l’ocre, le carmin, le safran et l’indigo.
C’est aussi toutes les magies, celle du silence, celle de la parole, celle de l’écriture.


Les coups de coeur Mag :

A bord du bateau qui l’amène en Afrique, elle rencontre d’autres grands voyageurs :

Un soir, alors que nous jouions aux cartes, le voyageur anglais nous parla du Mexique et nous raconta qu’une Espagnole très âgée, qui vivait dans une propriété isolée dans les montagnes, ayant appris la venue d’un étranger, l’avait prié de venir la voir et de lui apprendre ce qui s’était passé de nouveau dans le monde. « Aujourd’hui les hommes peuvent voler, Madame, avait-il dit. – Oui, j’en ai entendu parler, et je me suis disputée à ce sujet avec mon curé. Vous allez pouvoir nous départager. Dites-moi, les hommes volent-ils les jambes repliées, comme les moineaux, ou allongées en arrière, comme les cigognes? »

Et aussi, l’enterrement de son ami Denys dans la montagne, à l’endroit même qu’il avait choisi, à l’abri du vent, avec vue sur le Mont Kenya et le Kilimandjaro. Des dispositions que Karen respectera à la lettre et de tout son coeur. Un enterrement de rêve.

Afrique de Karen Blixen
"Quarto" Gallimard
1136 p., 25 €
La Ferme africaine en Folio, 7 €

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