J’avais un beau ballon rouge au Théâtre du Rond-Point

J'avais un beau ballon rouge

La pièce écrite par la dramaturge et comédienne italienne Angela Dematté dresse une fresque historique qui se déroule du début des années 1960 au milieu des années 1970 en Italie.

Margherita Cagol, fille de la petite bourgeoise catholique, entreprend des études de sociologie – qui s’appelaient alors pudiquement "sciences-politiques" -, découvre le système de classes et les institutions qui verrouillent la société, la possibilité d’un combat collectif et aspire à la Révolution.
Son père, bon fond et ouvert sur son prochain, demeure un conservateur qui n’entend pas que l’on puisse remettre en cause les valeurs et l’autorité – notamment celles de l’Eglise – sur lesquelles il a fondé sa vie et l’éducation de sa fille.
Mais plus le temps passe, plus Margherita s’enthousiasme pour les luttes radicales à mener pour transformer la société. De Léniniste, elle évolue vers le Maoïsme, puis participe à la fondation des Brigades Rouges, où elle laissera sa vie, tombée sous les balles des carabiniers lors d’affrontements de plus en plus violents.

Sur scène, Richard et Romane Bohringer, complémentaires, sont tout simplement parfaits : extrêmement justes, ils rendent leurs personnages tirés d’histoires réelles plus que crédibles.
Portée par une mise en scène classique et efficace, la pièce, fort bien écrite, évite le simplisme, la prise de parti facile. Aucun des deux personnages n’a totalement tort ni raison. Et, ce qui est sans doute le plus beau, malgré les affrontements incessants et inévitables, jamais le dialogue ne se rompt totalement. Toujours, la tendresse demeure, et avec elle la tentative de continuer à se comprendre mutuellement.

Loin du "gueulard" auquel on pourrait s’attendre, Richard Bohringer montre tous les questionnements intérieurs d’un père tiraillé entre l’idée qu’il se fait du bonheur pour sa fille et la réalité où il la voit s’épanouir dans une lutte altruiste, où elle s’oublie elle-même.
Romane Bohringer, habitée à 200 % par son personnage, restitue son extraordinaire engagement et sa foi inébranlable en la Révolution, mais aussi sa gravité lorsqu’elle voit son père vieillir, au point de devoir lui cacher certaines choses pour l’épargner.
A l’image de cette relation forte dans cette période plus que chamboulée en Italie comme ailleurs, la pièce non dénuée d’une résonance universelle dans l’affrontement des générations, conquiert vite le public, et finit par l’émouvoir profondément.

J’avais un beau ballon rouge
de Angela Dematté
mise en scène Michel Didym
avec Richard Bohringer et Romane Bohringer
Théâtre du Rond-Point
A 18 h 30, durée 1 h 25
Jusqu’au 5 mai 2013

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Bouvard et Pécuchet au Théâtre Lucernaire

Bouvard et Pécuchet au LucernairePublié à titre posthume en 1881, Bouvard et Pécuchet est le dernier roman de Gustave Flaubert (1821-1880).
Il raconte l’histoire de deux gratte-papiers qui se rencontrent par une chaude journée d’été. L’un arrivant de la Bastille, l’autre du Jardin des Plantes, ils s’assoient au même moment sur le même banc devant l’eau couleur d’encre du canal Saint-Martin. Là, ils partagent leur dégoût des affaires comme du divertissement, des femmes en particulier ("frivoles et acariâtres") et du genre humain en général. D’accord sur tout, ils conviennent qu’ils seraient bien mieux à la campagne. C’en est fait : "éprouvant le charme des tendresses à leurs débuts", ils deviennent non seulement amis mais encore inséparables.
A la faveur d’un héritage reçu par Bouvard, les deux compères s’installent dans une ferme normande et mettent leurs rêves à exécution, se lançant successivement dans l’élevage, l’agriculture, l’horticulture, l’arboriculture. Ils étudient également la médecine, la chimie, l’astronomie, puis encore la littérature et la philosophie.
Hélas, entre inspiration des plus improvisées et consultation aveugle des encyclopédistes, ils ne mènent à bien aucune de leurs expériences. D’échec en échec, ils finissent par éprouver l’ennui profond de la campagne et, tous rêves fracassés, se résolvent à revenir à leur travail de copistes à Paris…

Cruelle comédie sur la vanité humaine, Bouvard et Pécuchet est ici adapté avec toute la précision, la truculence et la force satirique flaubertiennes.
Excellents, Philippe Blancher et Roch-Antoine Albaladéjo ponctuent le jeu direct d’extraits du récit bien ciselés. Le rythme est trépidant et la mise en scène inventive. Deux tabourets tournants, deux portants et deux pupitres métalliques suffisent à recréer tous les décors : les rues de Paris, les restaurants, les escaliers d’immeubles, puis la maison de campagne et sa pendule qui égrène les heures, le parc et ses peupliers au balancement incessant… Tous ces univers-là, ces ambiances, ce quotidien fait d’enthousiasmes autant que de déceptions, les deux comédiens les restituent avec beaucoup de malice, faisant de cette terrible farce une interprétation savoureuse .

Bouvard et Pécuchet
D’après Flaubert
Adaptation et mise en scène : Vincent Colin
Avec Roch-Antoine Albaladéjo et Philippe Blancher
Et la voix de Edith Scob
Théâtre Lucernaire
53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris 6ème
Du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15 h
Durée : 1h environ
Le spectacle est prolongé jusqu’au 26 mai 2013

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F. Scott Fitzgerald Carnets

F. S. Fitzgerald, Carnets, Théâtre du LucernaireL’entreprise était ambitieuse : mettre en scène les Carnets de F. Scott Fitzgerald, somme aussi hétérogène que touffue.
Le résultat est plutôt réussi.

Dirigeant Alain Sportiello seul en scène, Maria Blanco a fait le choix de montrer le célèbre romancier et nouvelliste américain à la fin de sa courte existence.
Il a alors 44 ans. Pauvre et seul, il survit en écrivant des scénarios à Hollywood, lui qui méprise le cinéma, lui qui a connu si jeune la gloire de l’écrivain. C’était en 1920, avec la publication de L’envers du Paradis et son succès immédiat, suivi de Gatsby le Magnifique cinq ans plus tard. F. S. Fitzgerald menait alors une vie pleine d’éclat et de frasques avec l’excentrique Zelda, parcourait l’Europe, vivait en France au rythme des Années Folles.

Ce monde brillant est bien éloigné lorsque le spectacle commence et que l’on découvre une masse informe sous une couverture, qui va rapidement donner corps à un homme tour à tour désespéré, colérique, mélancolique, lucide et à moitié-fou. Fitzgerald évoque les femmes, le sexe, l’argent, le succès, en des aphorismes tantôt sinueux tantôt cinglants. Il se souvient non sans douleur de la belle Zelda, de son ami Hemingway ; il théorise sur l’écriture ; se plaint d’être soumis à un régime si strict qu’on ne lui laisse pas même de quoi coller un timbre… avant de se jeter sur la bouteille avec autant de rage que de joie.

Alain Sportiello incarne F. S. Fitzgerald avec beaucoup de conviction et de présence, et la mise en scène nous plonge avec une grande efficacité dans l’univers plein d’amertume d’un artiste ruiné et oublié.
Un seul regret toutefois : le comédien va vite, très vite, si bien qu’à certains moments on a un peu de mal à suivre ce texte fragmentaire et parfois difficile.
Du coup, l’on ressort du spectacle avec une seule envie : se plonger sans plus attendre dans les volumineux Carnets de l’auteur de Tendre est la nuit

Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame des Champs – 75006 Paris
Du mardi au samedi à 18h30
Mise en scène : Maria Blanco
Avec Alain Sportiello
Jusqu’au 30 mars 2013
Billets de 15 euros à 25 euros

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Tour de piste au Petit Théâtre de Paris

Tour de piste, au Petit Théâtre de ParisC’est un seul en scène interprété par Stéphane Hillel, le directeur du Théâtre de Paris.
Le spectacle – écrit par Christian Giudicelli – raconte l’histoire d’une vie de A à Z, celle de Chris, que l’on suit de la naissance à la mort, le tout en une heure et quart.

Stéphane Hillel joue Chris bien sûr, mais aussi ses parents, son (unique) copain Pat’, ses petites amies, son épouse, ses enfants… Son parcours ressemble à tant d’autres : élève brillant, Chris se rêve écrivain avant de devenir enseignant, fait la révolution dans les manifs où il rencontre sa future femme, avant de s’installer bourgeoisement, a deux enfants qui prennent leur envol avant qu’il ait eu le temps de les voir grandir, a des maîtresses et son épouse un amant, puis sonne l’heure de la retraite et celle des petits-enfants, enfin c’est un univers qui peu à peu se rétrécit…

Stéphane Hillel passe d’un personnage à un autre en un quart de seconde avec un talent incroyable, un peu à la façon d’un Philippe Caubère, et c’est haletant que l’on suit cette vie qui passe à toute vitesse.
On sourit souvent, des situations jouées avec beaucoup d’humour bien sûr, mais aussi du « commun », de l’ordinaire de nos vies que le spectacle souligne.
Nul cynisme dans ce spectacle, le tout – texte, jeu et direction d’acteur, mise en scène – est beaucoup trop élégant pour cela. A peine une légère mélancolie affleure-t-elle face à cette éclatante démonstration du déterminisme social et de son dénouement : le fils de petit fonctionnaire de province devient instituteur ; le fils d’ouvrier devient ouvrier ; mais au bout du chemin… Une gravité vite estompée face à ce Tour de piste fort réussi qui montre avant tout à quel point elle est belle, et pour chacun unique, cette vie ordinaire…

Petit Théâtre de Paris
15, rue Blanche 75009 Paris
De Christian Giudicelli
Avec Stéphane Hillel
Mise en scène : Jacques Nerson
Décors, costumes, scénographie : Claire Belloc, assistée d’Antoine Milian
Lumières : Marie-Hélène Pinon, assistée de Lucie Joliot
Du mardi au samedi à 19 h
Billets 26 euros (1ère catég.) / 20 euros (2ème catég.)
Jusqu’au 2 mars 2013

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Macbeth au Théâtre Ranelagh

Macbeth, mise en scene Philippe PenguySoirées théâtrales contrastées en cette rentrée : d’un vendredi à l’autre, l’on a ainsi pu passer de Valère Novarina, dont L’Atelier volant est donné au théâtre du Rond-Point, à Shakespeare, dont Macbeth est joué au théâtre Ranelagh. La première est d’un ennui abyssal ; la deuxième rappelle que le théâtre peut encore captiver.

Publiée en 1971 et créée en 1974, L’Atelier volant est la première pièce de Novarina. ll la met ici en scène lui-même, et pour la première fois.
Il s’agit d’un texte sur (notamment) l’exploitation ouvrière, les tromperies de la société de consommation et les aberrations du capitalisme en général. Une pièce bien de son époque évidemment mais qui hélas sonne encore fort justement aujourd’hui. Pas plus que le thème, ni la mise en scène ni les comédiens ne semblent en cause dans l’atroce sentiment d’ennui qui pourtant terrasse trop vite le spectateur. Aussi "légitime" soit-il, le texte, imbuvable à l’écrit, passe presque aussi difficilement à la scène, en tout cas en 2012. Dans ses deux premiers tiers, il demeure compréhensible, mais souvent si théorique que l’on peine à s’y intéresser. Le dernier tiers bascule dans le "langage novarinien" comme disent ses admirateurs, c’est-à-dire, pour les autres, dans l’ésotérisme. L’on y comprend goutte, cela s’agite sous nos yeux qui se fatiguent et se ferment ; l’esprit bercé par l’incontinence verbale renonce peu à peu et l’on finit par appeler le sommeil de ses vœux pour abréger le calvaire.
Bref, une soirée à oublier, sauf les prestations des méritants comédiens, dont Olivier Martin-Salvan en M. Boucot et plus encore Myrto Procopiou, impériale et réjouissante (merci !) en affreuse Mme Bouche.

Retour fissa au théâtre classique, donc, pour tenter de raviver la flamme dramatique. C’est plutôt une bonne idée, car voici une production shakespearienne plutôt rare (Macbeth n’est pas souvent monté) et tout à fait réussie.
Ecrite en 1606 et située en Ecosse, Macbeth raconte l’histoire de ce héros (il a bouté les Norvégiens hors du royaume) qui, guidé par les prophéties des sorcières et poussé par son épouse, accomplit pour accéder au trône un premier crime, celui du roi Duncan, suivi de nombreux autres, malgré de terrifiants remords. Texte excellent, tendu comme un arc, que le metteur en scène Philippe Penguy a à peine raccourci en adaptant la traduction de Jean-Michel Déprats. Sa mise en scène est résolument dynamique : il utilise toutes les ressources du théâtre pour agrandir ce qui peut sembler un "petit" plateau pour une pièce comme celle-là. Pour figurer la lande, il recourt à une immense toile au sol dont émergent les trois sorcières en un inquiétant ballet. Pour structurer l’espace, il place un escalier, astuce classique mais ici particulièrement opportune pour situer sans montrer le premier des crimes, celui de Duncan. Les comédiens s’avancent sur un petit proscenium, relié à la salle par un escalier où ils passent à l’occasion, arrivent par les loges côtés… Il y a de la musique (écossaise) jouée sur scène, des costumes en velours noirs tels qu’on les attend, des combats à l’épée bien chorégraphiés.
Les sorcières emballent, fascinant en effrayant comme elles le doivent, et le reste de la distribution est plutôt convaincant. Au-dessus du lot, Agnès Valentin en lady Macbeth est impeccable, tant au début de la pièce où, calculatrice et sans état d’âme, elle pousse son époux au régicide, que dans la scène de somnambulisme où, dévorée par le remords, elle n’est plus que le spectre d’elle-même. L’altier Laurent Le Doyen est un Macbeth d’abord aérien, qui montre bien le contraste entre l’esprit tourmenté de son personnage et les vertus morales de ses anciens amis, eux beaucoup plus terriens et physiques, aussi bondissants que Macbeth est de plus en plus pétrifié par ses terribles forfaits.

Macbeth
De William Shakespeare
Mise en scène et direction artistique : Philippe Penguy
Avec : Laurent Le Doyen, Agnès Valentin, Emmanuel Oger, Anne Beaumond, Lionel Robert, Géraldine Moreau‑Geoffrey, Teddy Melis, Émilie Jourdan, Jean‑Michel Deliers, Denis Zaidman
Création et réalisation costumes et tissu : Marie‑Hélène Repetto
Conception et réalisation décor : Sylvain Cahen
Théâtre Le Ranelagh
5, rue des Vignes – 75016 Paris
Locations : 01 42 88 64 44 ou sur le site du théâtre
M° La Muette ou Passy, RER Boulainvilliers ou Kennedy-Radio-France
Du mar. au sam. à 21 h et le dim. à 17 h – relâches les 25 sept., 2 oct. et 6 nov. 2012
Durée : 1 h 50
Tarifs de 10 € à 35 €

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Calamity Jane. Théâtre de Paris

Calamity Jane au théâtre de ParisCalamity Jane exista bel et bien, elle vécut durant la seconde moitié du XIXème siècle dans l’Ouest américain, où elle mena une existence tellement hors normes pour une femme de son époque que son nom est rapidement entré dans le patrimoine commun. A tel point que celle qui est née Martha Jane Canary est avant tout devenue un personnage de légende : dans sa biographie se mêlent éléments historiques et fictions en tous genres. Même, selon certains experts, les fameuses lettres à sa fille auraient été inventées de toutes pièces !!

Loin de ces débats d’historiens, la Calamity Jane de Jean-Noël Fenwick, interprétée par Clémentine Célarié et mise en scène par Alain Sachs est parfaitement dans la tradition du personnage : une jeune femme livrée à elle-même dans le Grand Ouest qui pour travailler et par goût se fait « garçon », chevauchant sans peur ni reproche, tirant à la carabine, buvant, jurant et se gouvernant elle-même avec une incommensurable soif d’indépendance et un tempérament de tous les diables.
Elle rencontre Wild Bill Hickok, l’épouse clandestinement, a une fille de lui, divorce, abandonne la petite à des parents adoptifs, poursuit sa route en enchaînant les jobs de durs les plus variés, mais toujours le cœur sur la main, envoyant de l’argent à sa fille et aidant malades et nécessiteux.

Tous ces extrêmes se retrouvent bien sur la scène du théâtre de Paris, incarnés par une Clémentine Célarié toujours incroyable d’énergie et de force d’émotion, et une troupe de comédiens fort à l’aise autour d’elle, à commencer par Yvan Le Bolloc’h en Bill Hickok conforme lui aussi à sa légende.
De cabane en saloon sur fond de désert indien, changement de décor à l’appui de chaque scène, l’on passe en revue autant de tranches de vie qui mises bout à bout restituent l’existence dure, à la fois amusante et émouvante de cette chère Calamity, l’une des premières féministes de l’Histoire…
La mise en scène est de la belle ouvrage, huilée et sympathique, qui porte le spectateur sans dommage jusqu’au bout, mais sans le surprendre non plus, comme si Alain Sachs avait voulu restituer sur les planches l’imagerie la plus classique du Far West, véhiculée durant des décennies à travers films et bandes dessinées sur des ressorts qui semblent aujourd’hui presque désuets.

Calamity Jane
Théâtre de Paris
Pièce de Jean-Noël Fenwick
Mise en scène d’Alain Sachs
Avec Clémentine Célarié, Yvan Le Bolloc’h, Philippe Du Janerand, Isabelle Ferron, Pierre-Olivier Mornas, Tatiana Goussef, Gilles Nicoleau, Michel Lagueyrie, Fannie Outeiro, Patrick Delage, Cyril Romoli, Jordi le Bolloc’h, Cédric Tuffier et Satan le cheval
Du 24 janvier au 19 février 2012
Du mar. au sam. à 20h30, le sam. à 17h et le dim.à 15h30
Billets de 18 € à 65 €
M° Trinité d’Estienne d’Orves, Saint Lazare, Liège, Blanche
Bus: 26, 32, 43, 68, 74, 81 rn

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Golgota picnic au Théâtre du Rond Point

Golgota picnic, théâtre du Rond-Point

Golota picnic est la pièce écrite et mise en scène par l’Argentin installé à Madrid Rodrigo García, créée en Espagne cette année, et dont on a beaucoup parlé, sans trop évoquer précisément son contenu. Le « bruit » médiatique a en effet concerné essentiellement les réactions violentes qu’elle a suscitées de la part d’un groupe d’excités ultra-catholiques lorsqu’elle a été donnée pour la première fois en novembre en France, au théâtre Garonne à Toulouse.
Une fois constaté qu’il s’agit une fois de plus d’une chapelle d’extrême-droite qui profite de l’événement pour faire de la publicité pour sa propre boutique, et que le dispositif policier installé à Paris met le spectacle et ses spectateurs à l’abri de cette violence, le moment semble venu de parler de la pièce elle-même.

Pour tout dire, l’on en sort plutôt groggy. Et puis finalement, 48 h après, la profondeur de la pièce l’emporte sur ses aspects (très) désagréables.
Pour résumer, il s’agit d’un bon, voire à certains passages d’un très bon texte, mis en scène de façon outrancière et erratique, et suivi d’un long et merveilleux moment de musique.

Le texte est un discours de satire et de dénonciation poétique qui, loin de s’en tenir à la religion comme les manifestations le laissaient penser, concerne toute la société, ses mensonges et ses illusions, qu’il s’agisse du modèle économique inégalitaire, du consumérisme dépourvu de sens, du travail et même de la culture. Sur le christianisme, la charge, plutôt bien menée elle aussi, porte à la fois sur le mythe de Jésus, qui « fut le premier démagogue : il multiplia la nourriture pour le peuple au lieu de travailler coude à coude avec lui », et sur les représentations iconographiques sur lesquelles la chrétienté s’est enracinée, des scènes d’une grande violence. L’effet toxique que l’imagerie sanglante de la crucifixion a produit et continue de produire depuis deux mille ans amène d’ailleurs Rodrigo García à s’interroger, dans le même mouvement, sur les musées qui abritent les tableaux religieux et abreuvent notre culture aujourd’hui encore.

Les comédiens jouent le texte calmement (très bonne chose) mais rapidement, en castillan bien sûr et les non-hispaniques doivent lire vite pour ne pas perdre un mot de ce texte non dénué d’humour, au risque de louper un peu ce qui se passe sur scène. Cela n’est pas bien grave. Avec la caméra qui capte et retransmet tout en très gros plan sur l’immense écran, difficile de ne pas échapper aux « images » du spectacle, qui relèvent en grande partie de dispositifs excessifs. A la longue, l’excès a toujours tendance à tuer le propos. Faire prendre conscience de la violence des images par des effets violents, le procédé est classique et efficace, mais jusqu’à quel point ?
La scène est entièrement couverte de pains briochés pour hamburger, empestant la salle durant tout le spectacle de leur odeur fade et sucrée écœurante. Sinon, ce sont vers de terre, vomi, viande hachée sur la tête, sans compter les ébats mouillés de gel et de gouache de comédiens nus comme vers et exhibant tout le possible avec une conviction pas toujours partagée par le public. Inutile de s’appesantir davantage, on voit le genre : celui qui dégoûte, plus ou moins selon les sensibilités.

Puis tout se calme pour laisser la place à la musique pendant environ 45 mn, temps durant lequel l’Italien Marino Formenti interprète Les sept dernières paroles du Christ sur la croix de Haydn dans une réduction pour piano. C’est lent, très beau ; chacun des neuf mouvements est séparé d’un silence. Grande est l’envie, après cette foire visuelle, de fermer les yeux pour en profiter tranquillement. D’ailleurs, l’auteur de la pièce ne nous y a-t-il pas invité, faisant dire à l’un de ses comédiens : « sautez dans le vide du silence et de la solitude et profitez du recueillement ».
Mais un nombre certain d’individus sont incapables d’immobilité physique et mentale. Cela tousse et remue à qui mieux-mieux, quand cela ne quitte pas les lieux bruyamment. Quel dommage et quel oubli de l’Autre, celui qui est sur scène, et celui qui est dans la salle !
Les applaudissement sont ensuite faiblards : endormissement, agacement ? On l’ignore. Mais ce serait mentir que de dire que l’on n’est pas un peu sonné après plus de 2 h de spectacle si hauts en contrastes.

Golgota picnic
Texte, mise en scène et scénographie Rodrigo García
Au piano, Marino Formenti
Avec Gonzalo Cunill, Núria Lloansi, Juan Loriente, Juan Navarro, Jean-Benoît Ugeux
Théâtre du Rond-Point
2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt – Paris 8°
Salle Renaud-Barrault, à 20 h 30, dimanche à 15 h
En espagnol sur-titré, durée 2 h 10
Jusqu’au 17 décembre 2011

Production Centro Dramático Nacional / Madrid, production déléguée Théâtre Garonne / Toulouse, coproduction Festival d’Automne à Paris

Photo Golgota Picnic © Davir Ruano

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L'Epreuve et Les acteurs de bonne foi, Marivaux à l'Atalante

Les acteurs de bonne foi, Marivaux, L'AtalanteAh, Marivaux, sa finesse psychologique, son sens de l’intrigue, maître dans l’art du jeu, de la dissimulation, et des faux-semblants ! Orfèvre de la langue, il demeure obstinément à la mode, l’un des classiques les plus présents aujourd’hui, souvent joué par et pour les lycéens – ce qui n’avait pas échappé au cinéaste de L’Esquive, Abdellatif Kechiche, qui en 2004 avait mis en scène des jeunes de banlieue s’essayant au Jeu de l’amour et du hasard. Mais si les pièces de cette star de la comédie du XVIIIème siècle continuent de plaire à tous en ce début de XXIème siècle c’est parce qu’à travers leurs dialogues enlevés et aux atours légers, elles sont une ode à la noblesse des sentiments, à l’authenticité de l’amour et à ses élans vrais.

La compagnie suisse du Passage et celle d’Agathe Alexis, avec le Centre dramatique régional de Tours, s’associent pour présenter au théâtre de l’Atalante à Paris un diptyque de courtes pièce du célèbre dramaturge, et qui ne sont pas les plus connues : L’Epreuve, suivie de Les acteurs de bonne foi. Les deux s’enchaînent, formant un spectacle de deux heures dont on ressort d’autant plus enchanté que Les acteurs de bonne foi est de loin la plus originale, la plus amusante et la mieux mise en scène des deux pièces.

L'Epreuve, Marivaux, L'AtalanteL’Epreuve, c’est celle qu’inflige Lucidor, citadin fortuné, à sa bien-aimée Angélique, bourgeoise de campagne, en lui envoyant un faux prétendant en la personne de Frontin son valet déguisé, prétendument richissime et très épris. Si elle accepte, c’est que ses sentiments pour Lucidor ne sont pas véritables… Autour du trio, la suivante d’Angélique, qui croît reconnaître le coquin, et Blaise, fermier cupide et lourdaud, joué pour notre plus grand plaisir par Guillaume Marquet (Molière 2011 du jeune talent masculin pour son interprétation dans Feydeau). Lui et Franck Michaux, irrésistible valet dans les deux pièces, ont tout le talent requis pour interpréter ces rôles de bouffons, volontaires ou malgré eux. Si le reste de la distribution est aussi à l’aise, la réserve vient plutôt de la mise en scène. Ce ne sont pas les intrusions contemporaines qui gênent, mais plutôt le ton et le rythme choisis par Agathe Alexis : à toute vitesse, façon boulevard. Marivaux mérite plus d’égards : ses répliquent se savourent, il faut donc les entendre ; et les ressorts dramatiques ne nécessitent nullement de sacrifier à la convention boulevardière.

Les acteurs de bonne foi de Marivaux à l'Atalante Les acteurs de bonne foi est une véritable perle, dont l’intrigue repose sur une comédie que doit jouer une troupe cocasse, menée par le valet de Mme Amelin, laquelle a décidé, pour amuser la noce de son neveu, et notamment la future belle-mère Mme Argante, de faire donner quelque pochade impromptue. Les répétitions commencent, les acteurs s’emmêlent entre fiction et réalité, la future belle-mère s’offusque, mais Mme Amelin est résolue, face au manque de goût de cette dernière, à faire jouer la comédie coûte que coûte, quitte à jouer elle-même et au détriment de Mme Argante…
On a là un matériau vif et solide, que Robert Bouvier à la mise en scène, et la joyeuse troupe, en grande partie la même que dans L’Epreuve à laquelle s’ajoute l’excellente Sandrine Girard, travaillent admirablement. La mécanique du jeu, de la tromperie et de la moquerie actionne des comédiennes et des comédiens tout à leur affaire, avec une grâce comique impeccable.
Un spectacle chaudement et justement applaudi.

L’Épreuve et Les Acteurs de bonne foi de Marivaux
Théâtre L’Atalante
10, place Charles Dullin – 75018 Paris
Places 20 € (tarifs réduits 10 € et 15 €)
Réservations : latalante.resa@gmail.com ou au 01 46 06 11 90
Jusqu’au jeudi 29 décembre 2011
Lundi, mercredi, vendredi à 20h30
Jeudi, samedi à 19h, dimanche à 17h
Relâche le mardi, les 24 et 25 décembre
Représentation exceptionnelle mardi 27 décembre 2011 à 20h30

L’Épreuve
Mise en scène – Agathe Alexis, assistante – Nathalie Sandoz, son – Jaime Azulay
Avec Robert Bouvier, Marie Delmarès, Nathalie Jeannet, Guillaume Marquet, Franck Michaux, Maria Verdi
Scénographie et costumes – Gilles Lambert, lumières – Laurent Junod

Les Acteurs de bonne foi
Mise en scène – Robert Bouvier, assistant – Olivier Nicola, son – Cédric Liardet
Avec Agathe Alexis, Jaime Azulay, Robert Bouvier, Marie Delmarès, Sandrine Girard, Nathalie Jeannet, Guillaume Marquet, Franck Michaux, Nathalie Sandoz, Maria Verdi
Scénographie et costumes – Gilles Lambert, lumières – Laurent Junod

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Mort à Crédit. Céline, par Eric Sanson

Eric Sanson, Mort à Crédit, CélineNous nous retrouvons au "cabaret" du théâtre Essaïon, à dire vrai une cave, avec ses murs nus et son odeur de pierre, une poignée de fauteuils rouges et une scène comme un mouchoir de poche à même le sol, sur laquelle trône un immense fauteuil sans âge.

Le noir se fait, l’on devine qu’un homme s’y installe puis, très vite, sa voix monte, tranquille, calme, habitée. Pendant de longues minutes nous restons dans la pénombre, immédiatement saisis par cette voix magnifique que l’on découvre, et ces mots que l’on reconnaîtrait entre mille : ceux de Louis-Ferdinand Céline.

Eric Sanson interprète seul en scène un extrait de Mort à Crédit, où le narrateur se souvient de son premier travail, dans ses toutes jeunes années, chez Courtial des Pereires, directeur d’un périodique pour "artisans-inventeurs", le Génitron.

Décrivant ce personnage fascinant, sa façon de travailler, ses clients illuminés, son atelier qui tenait de la boutique, du laboratoire et de la bibliothèque, sans compter la cave où il allait prétendument méditer et inventer, mais en réalité dormir, le narrateur passe au fil de son séjour chez Courtial de l’admiration la plus étourdie au mépris le plus radical.
La langue sans mesure de Céline pour restituer l’une et l’autre avec force, précision et mouvement n’a d’égale que la puissance d’interprétation d’Eric Sanson. Les mots de Céline, il les savoure, mais jamais ne s’écoute les dire ; il incarne le récit avec rythme et fluidité et captive un public qui se délecte.

En sortant, l’on se souvient avoir cru, un temps, que seul Fabrice Luchini pouvait dire Céline. Or, la nuance est de taille : Luchini lit magnifiquement Céline mais ses spectacles restent toujours du Luchini lisant Céline. Eric Sanson, lui, offre au spectateur la merveilleuse et vivifiante illusion d’avoir vu un roman de Céline se dérouler sous ses yeux, le Bordelais faisant partie de ces rares interprètes capables de mêler ensemble en les respectant absolument les bonheurs du théâtre et de la littérature.

Mort à Crédit
de Louis-Ferdinand Céline
Avec Eric Sanson
Mise en scène : Renaud Cojo
Lumière : Jean-Pascal Pracht
Théâtre Essaïon
6, rue Pierre au lard (à l’angle du 24 rue du Renard), Paris 4ème
Les jeudis, vendredis et samedis à 20h
Places à 20 € (TR 15 €)
Durée : 1 h
Jusqu’au 30 Décembre 2011

Crédit photo © Philippe Poirier

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René l'énervé au Théâtre du Rond-Point

René l'énervé, opéra bouffe de Jean-Michel RibesOpéra-bouffe, définition : opéra dont les personnages et le sujet sont empruntés à la comédie.
Illustration : René l’énervé ou comment Jean-Michel Ribes pris de malaise depuis plusieurs années "face à la gouvernance de notre pays et de la politique en général" écrit un spectacle enjoué pour dénoncer, rire et faire rire de l’univers politique actuel, bref produire, ainsi qu’il le déclare "une réponse drolatique à ce que j’ai souvent vécu comme une agression de la part de nos gouvernants".

Le spectacle ne fait en rien mentir l’intention du directeur du Théâtre du Rond-Point.

Vingt-et-un interprètes, comédiens-chanteurs plutôt brillants, y assument chacun trois rôles en moyenne, parfois plus, accompagnés par l’orchestre de Reinhardt Wagner, le tout mené avec entrain et bonne humeur.

René est l’épicier agité qu’un jour la majorité désigne homme providentiel pour gagner l’élection présidentielle et emporter tout et tous sur son passage.
Hurtzfuller est son conseiller de tous les instants, un peu excité par l’étranger et prompt à pousser toujours plus haut le ministère des hautes frontières. Ginette et Gaufrette sont les deux opposantes (et souvent opposées) du parti des Progressistes ; Caramella est l’épouse de René qui finit par craquer et se casser ; Bella Donna est la suivante, présentée par l’obséquieux, rusé et inoxydable Jessantout. Nous avons aussi trois nouveaux philosophes, plus préoccupés de télégénie que de pensée, des membres du parti aux noirs brassards Les Cons de la Nation, sans compter quelques écolos vite acquis, un humoriste du genre épais et un Ministre de la tête droite et du menton en l’air…

René l'énervé au Théâtre du Rond-PointIls y sont tous et toute ressemblance avec des personnages connus est parfaitement réussie. Le spectacle passe en revue tous les grands moments de l’actualité "politique" de ces cinq dernières années et n’épargne personne, à droite comme à gauche.

Certes, les ficelles sont parfois grosses et la tonalité assez potache, mais il n’empêche que c’est très bien vu. Les clins d’œil et les jeux de mots s’enchaînent, le rythme général est soutenu ; les idées de mise en scène, les décors et les costumes sont efficaces ; la musique est variée et très plaisante.
C’est donc un très bon moment de divertissement, mais qui n’exclut pas un léger malaise quand le rideau tombe et qu’une question nous assaillit : mais dans quel état de "misère" sommes-nous rendus pour avoir à ce point besoin d’un tel spectacle, pour rire de "ça" ?

René l’énervé
Écrit et mis en scène par Jean-Michel Ribes
Sur une musique de Reinhardt Wagner
Avec Sophie Angebault, Caroline Arrouas, Camille Blouet, Sinan Bertrand, Gilles Bugeaud, Claudine Charreyre, Benjamin Colin, Till Fechner, Emmanuelle Goizé, Sophie Haudebourg, Sébastien Lemoine, Jeanne-Marie Lévy, Thomas Morris, Antoine Philippot, Rachel Pignot, Alejandra Radano, Guillaume Severac-Schmitz, Fabrice Schillaci, Gilles Vajou, Jacques Verzier, Benjamin Wangermée
Théâtre du Rond-Point
Salle Renaud-Barrault – 2 bis, av. Franklin D. Roosevelt Paris 8°
A 21 h, le dim. à 15 h, durée 2 h 30 entracte compris
Places de 16 € à 34 €
Jusqu’au 29 octobre 2011

Photos © Giovanni Cittadini Cesi

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