Quand la mer se retire. Armand Lanoux

quand_la_mer-se_retireEt voici l’épisode n° 6 du feuilleton des prix Goncourt, toujours signé Andreossi. Cette fois c’est le Goncourt 1963 – difficile à trouver visiblement…

Bonnes lectures d’été à tous et à toutes !

Mag

C’est en battant sur le fil le jeune Jean-Marie Le Clézio qu’Armand Lanoux enlève le Goncourt en 1963. Aujourd’hui, son roman Quand la mer se retire doit être déniché chez un bouquiniste car il n’est pas disponible en librairie. Les réflexions qu’il peut susciter à propos de la guerre, l’impression de tristesse qui demeure à la fin de la lecture, malgré un style souvent enlevé, et surtout le haut degré de dérision que l’on y trouve bien souvent, devraient faire oublier les pesanteurs de l’époque, comme une certaine misogynie ou des métaphores superflues.

Un Canadien québécois revient sur les plages normandes vingt ans après le débarquement allié. Il est accompagné par celle qui était fiancée à son ami tué au cours des combats. C’est un pèlerinage qui n’a pas du tout le même sens pour les deux, dans la mesure où si pour Valérie il s’agit de retrouver les traces de l’homme auquel elle est toujours restée fidèle, pour Abel c’est l’occasion de faire ressurgir des événements vécus qui ont laissé leur part de traumatisme. D’un côté la volonté de faire revivre un héros, de l’autre l’interrogation sur le sens de la mort atroce de son ami.

Les paysages normands donnent lieu à quelques images aventureuses : « Le soleil se couche, emmenant vers les étables de la nuit sa cavalerie fantastique. Les outres de l’orage dérivent vers le continent qu’elles investissent, elles aussi ». Le roman offre la palette la plus large des stéréotypes féminins, de la coincée Valérie représentante de l’hygiénisme américain à la libérée Bérangère, bien française, qui s’offre, mais pas à un seul, en passant par la figure de tous les pays, Mamie la putain, « bête somptueuse ». Mais la constante la plus étonnante du livre est la dérision qui s’attache aux caractères et coutumes français, comme pour faire penser au Canadien : et c’est pour cela que nous nous sommes battus !

Vingt ans après nous sommes très loin de la Résistance mise en scène par Elsa Triolet ! La description du groupe de Fifi (pour FFI) est particulièrement pittoresque, digne d’un film d’Audiard (Michel) : un infirmier psychiatrique a recruté quelques malades et part à la recherche des collabos… Celle du mariage villageois a un caractère de gaîté sordide assez réussie. Le peuple de France est décrit sous des travers qui visent le contraste avec les soldats qui se sont fait tuer pour sa libération : « Je n’aime pas la France que je vois depuis huit jours, la petite France des petits douaniers ventrus, des petites routes, des petites maisons, des petites autos, des ivrognes, des chansons obscènes, des effrontées qui raccrochent dans les rues ».

Un bon résumé du propos peut être trouvé dans la description du monument aux morts du village : « Au centre le monument aux morts représente un fantassin, pans de capote troussée héroïquement sur les molletières, croisant la baïonnette, tandis que, derrière lui, une belle dame au sein nu joue du clairon en désignant théâtralement le débit de tabac ». Mais la visite au cimetière canadien apaise les sentiments des deux pèlerins et donne au final une touche mélancolique durable.

Andreossi

Quand la mer se retire

Armand Lanoux

Julliard, 1963

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Piero Fornasetti : la Folie pratique. Musée des Arts décoratifs

arts_deco_fornasettiDes meubles, des assiettes, des porte-parapluies, des plateaux, des foulards, des paravents, des papiers peints… vous verrez tout cela, et mille encore, dans le nef du musée des Arts décoratifs à Paris où, jusqu’au 14 juin 2015 est présentée la première rétrospective consacrée à Piero Fornasetti en France.

Né en 1913, mort en 1988, le Milanais Piero Fornasetti fut un immense designer et décorateur du XX° siècle, inclassable et reconnaissable entre tous. La plus célèbre de ses créations est une série d’assiettes sur lesquelles s’étale en noir et blanc et en gros plan un visage rond et féminin : celui de la soprano Lina Cavalieri, qu’il a décliné en quelques 350 versions.

Si ce motif est typique du style de Fornasetti – l’imprimé, le noir et blanc -, il est loin de le résumer. La grande salle exclusivement dédiée aux plateaux dans l’exposition est à cet égard emblématique de la variété de ses motifs : architecture, fleurs, feuillages, couverts, oiseaux, poissons, serpents, instruments de musique, personnages de carnaval ou de troubadours issus de gravures anciennes… Tout y passe, le créateur – qui était tout à la fois dessinateur, imprimeur, sculpteur – semblait trouver l’inspiration aussi bien dans les sujets nobles (reliefs de l’Antiquité romaine, dessins d’architectures de Palladio, figures mythologiques…) que dans les plus triviaux (voir le foulard quadrillé de canes, qui fait ressembler l’ensemble à une tuyauterie géométrique…).

Il collectionnait avec soin les motifs trouvés dans les livres, catalogues etc. , les retravaillait et enfin tentait tout ce qu’il est possible de faire en matière d’imprimés et de supports (papier, céramique, verre, cuivre, textile). Habile autant avec le noir et blanc que les couleurs, qu’il choisissait fort belles (vert presque émeraude, rouge amarante, turquoise, beige or…), il savait faire claquer un point de rouge sur du noir et blanc, l’or sur le blanc, les bouquets multicolores sur fond noir.

como-palladianaThèmes, couleurs, motifs eux-mêmes, à plein de moments on pense à la Renaissance italienne. Pour autant, Fornasetti appartient aussi à son siècle. Il n’y a qu’à voir les meubles qu’il a décorés, dessinés par Gio Ponti, avec qui il commença à collaborer dès le début des années 1950. Inspirés du modernisme, ils présentent des formes épurées et légères, une certaine simplicité. Mais évidemment, l’omniprésence du motif ne place pas ces magnifiques cabinets et commodes dans la droite ligne moderniste du XX° qui a plutôt cherché à éliminé le décor au profit de la fonction.

Loin de cette austérité-là, les pièces de décor, les assiettes, les foulards de Fornasetti nous emmènent au contraire dans un univers où règnent le trompe-l’oeil, la fantaisie et l’imagination. La mise en scène de l’exposition à Paris (présentée à Milan en 2013) met merveilleusement en relief cette richesse créative, cette audace, ce goût du jeu, de l’érudition et du beau. Même le petit film, qui n’explique rien mais montre tout sur un rythme trépidant, est une réussite. Quant à la dernière salle, elle montre que Barnaba Fornasetti veille à perpétuer l’œuvre de son auguste père. Il a mille fois raisons, tant ce patrimoine-là semble inépuisable.

 

Piero Fornasetti : la Folie pratique

Musée des Arts décoratifs

107, rue de Rivoli – Paris 1er

Tél. : +33 (0)1 44 55 57 50
Métro : Palais-Royal, Pyramides ou Tuileries
Bus : 21, 27, 39, 48, 68, 69, 72, 81, 95

Du mardi au dimanche de 11 h à 18 h, le jeudi nocturne jusqu’à 21 h

Jusqu’au 14 juin 2015

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American Sniper. Clint Eastwood

american_sniperLe 34ème long-métrage de Clint Eastwood est, paraît-il, le plus grand succès du réalisateur américain, âgé maintenant de 84 ans, dans son propre pays. Enflammant les conservateurs, qui y voient une ode au patriotisme, il a en même temps déclenché une polémique – que la France s’est pour partie empressée d’importer -, qualifié par d’autres de belliciste.

Qu‘American Sniper ait une telle résonance aux Etats-Unis ne saurait surprendre. Il met en effet en scène (à la sauce Eastwood, ce qui n’est pas un détail) l’histoire de Chris Kyle – impeccablement interprété par Bradley Cooper -, tireur d’élite pendant l’occupation de l’armée américaine en Irak dans les années 2000. Son boulot : membre des forces spéciales SEAL, protéger les Marines en éliminant tous ceux qui, armés, s’en approchaient d’un peu trop près. Et comme il était à la fois très courageux et très doué, il a ainsi abattu des centaines de « cibles ». A tel point qu’il a été surnommé La légende au sein de l’armée.

C’est un film de guerre, qui montre une guerre contemporaine, en milieu urbain et avec les technologies d’aujourd’hui (comme le téléphone portable, qui permet par exemple à Chris Kyle d’appeler son épouse au milieu des tirs), à dix milles lieux des films de guerres classiques que l’on a pu voir, avec pourtant toujours les mêmes règles et les mêmes horreurs. La traque, la loi du plus fort et de l’épouvante, la torture, les blessures et la mort. Clint Eastwood filme sans détour. C’est frontal, brutal. Jamais complaisant. De ce strict point de vue, y voir une apologie de la guerre est pour le moins curieux.

Clint Eastwood n’est pas un discoureur. Ses films parlent d’eux mêmes, sans besoin d’interprétation. Cette guerre d’Irak, le réalisateur (magnifique) du diptyque sur la guerre du Pacifique Mémoires de nos pères et Lettre d’Iwo Jima (qui étaient plus sophistiqués, moins frontaux d’une certaine manière) la montre par le biais du personnage de Chris Kyle. Il paraît que celui-ci était beaucoup plus « primaire » que ce qu’en a fait Eastwood. Celui que l’on voit à l’écran est un homme engagé, qui croit que son devoir est de défendre son pays et que pour cela il doit aller combattre les « affreux » qui se terrent en aiguisant leurs armes en Irak (le bien-fondé, ou non, de ce raisonnement n’est pas le sujet du réalisateur). Un homme simple, pas simplet, gentil et qui pense être sur cette terre pour protéger les siens – sa famille, ses compatriotes. Pas un héros ni un débile, mais un homme qui croit en quelque chose et qui le fait. Même s’il s’agit de tuer.

Eastwood ne juge pas. A la place, il montre. La vie de Chris Kyle. L’enfance, à la dure, avec un père « tradi » qui avait une idée très arrêté de ce que doit être un homme ; la jeunesse, entre rodéos et bières ; puis la période d’engagement, jeune homme droit et déterminé, qui tombe amoureux de sa future femme, aime la légèreté et plaisanter. Viennent ensuite les opex successives, de plus en plus dures. Ponctuées de retour à la vie civile de plus en plus difficiles, où il retrouve son épouse et ses deux jeunes enfants qu’il ne voit pas grandir. Enfin, le retour définitif, quand il comprend qu’il « ne pourra plus ».

En quelques scènes Clint Eastwood montre les ravages de la guerre sur les soldats : ceux qui sont morts, sous un beau et grand drapeau, mais morts ; ceux qui passeront le reste de leur vie dans un fauteuil roulant ; ceux qui sont complètement traumatisés c’est-à-dire zinzins (la scène de quelques secondes sur le tarmac, où Chris croise son jeune frère en retour de mission est à cet égard édifiante). Tous les autres enfin qui, d’une manière ou d’une autre, ne s’en remettront probablement jamais non plus : Kyle fait partie de ceux-là. Le cinéaste n’emprunte ici rien au lyrisme (qu’il porte pourtant fort bien, et plus souvent qu’à son tour, comme dans Lettres d’Iwo Jima). Il y a juste, à l’intérieur de la grande Histoire, une histoire, celle d’un sniper américain. Elle se suffit à elle-même, tout en en contenant beaucoup d’autres.

American Sniper

Un drame de Clint Eastwood

Avec Bradley Cooper , Reynaldo Gallegos , Jake McDorman

Sorti en salles le 18 février 2015

Durée 2 h 12

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Expériences immersives à la Fondation Cartier

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La Fondation Cartier pour l’art contemporain poursuit la célébration de son trentième anniversaire avec deux expositions qui – dépêchez-vous – se terminent ce dimanche 22 février.

La première répond au joli nom de Ballade pour une boîte de verre. Déployée dans tout le rez-de-chaussée de la Fondation, elle laisse de prime abord le visiteur non averti un peu perplexe : dans la grande salle de gauche, il n’y a… rien, si ce n’est un seau. Un vrai seau en plastique moche. Et qui se balade tout seul. Dans la salle plus petite, à droite, on aperçoit des visiteurs allongés sur des transats à roulettes, placés sous un grand plafonnier rectangulaire disposé très bas. Ils ont l’air de se faire bronzer sous un énorme lampadaire. Sauf qu’ils sont habillés et ne portent pas de lunettes de soleil. Peut-être parce que dehors, il pleut des cordes.

Heureusement, un dévoué représentant de cette nouvelle corporation née du milieu de l’art contemporain qu’est celle des « médiateurs » est là pour délivrer les clés de l’œuvre, c’est-à-dire répondre à la question que tout profane ne peut que se poser en pénétrant dans ce temple de l’art : de quelle démarche artistique ce seau est-il l’indice ? Grâce à notre jeune médiateur (mais en a-t-on jamais croisé de vieux ?), soudain, tout s’éclaire, et on peut commencer à « vivre » l’œuvre. Car comme chacun est tenu de le savoir désormais, en matière artistique, il ne s’agit plus simplement de regarder ou écouter une œuvre. Il s’agit de « vivre une expérience ». Et au cas où vous ne voudriez n’y aller que d’un orteil, on vous avertit : ici l’expérience est « immersive ». Ok, allons-y pour l’immersion, on est quand même venu pour ça.

Celle-ci est fort sympathique. Reprenons dans l’ordre. Grande salle : le seau seul au monde dans son cube de verre. Du plafond, une goutte tombe. Le seau se déplace pour la recueillir. Son. Petite salle : le plafonnier rectangulaire avec ses bronzeurs dessous. C’est en fait un écran. Qui montre : le plafond de la grande salle derrière un mouvement d’eau. Comment ? Une petite caméra au fond du seau. Ce qui fait que si votre copain a la bonne idée d’aller dans la grande salle pour se pencher au dessus du seau, vous verrez sa bobine sur l’écran,comme s’il était dans l’eau, le tout étendu sur votre transat de cuir. Avec lequel vous pouvez vous déplacer pour changer de point de vue. Bref, c’est très bien.

Ah oui, dans la grande salle, il y a autre chose à observer : à intervalles réguliers, les murs de verre s’opacifient progressivement, comme couverts de buée, puis lentement redeviennent transparents. Quand tout n’est pas gris à l’extérieur, ce doit être spectaculaire. Là, on a plutôt une impression de neige… mais l’idée, aussi simple qu’ingénieuse, a le mérite de rappeler l’originalité de l’œuvre de Jean Nouvel qui, il y a vingt ans, a pour la première fois conçu un espace d’exposition… sans murs ! (Histoire de renverser les conventions du « white cube » souligne notre ami médiateur. Évidemment. On avait – presque – compris).

Avec Les Habitants, l’expérience immersive proposée au sous-sol est beaucoup moins allègre. Installation du peintre argentin Guillermo Kuitca, elle mêle, en une unité parfaite, peinture, cinéma, sculpture, musique et poésie. Le tout sur la base d’une installation inspirée d’un living room conçu par David Lynch lors de son exposition The Air is on Fire à la Fondation Cartier en 2007. Toiles de Guillermo Kuitca, Francis Bacon, David Lynch, Tarsila do Amaral et Vija Celmins cohabitent (on n’ose plus écrire dialoguent, car à écouter toutes ces œuvres réputées dialoguer entre elles dans toutes les expositions aujourd’hui, on finirait par devenir sourd) avec des œuvres plastiques des mêmes Lynch et Celmins, mais aussi un film de 1970 de Artavazd Pelechian Les Habitants. Tandis que dans la pièce attenante, nous sommes invités à écouter le « concert » donné par David Lynch et Patti Smith en 2011, toujours ici. La musique et le texte sont du premier, que la voix grave de Patti Smith fait magnifiquement vibrer.

L’ensemble de l’installation, très cohérente, réunit l’Homme, le règne animal et le monde minéral dans une approche effrayée et violente de la vie. Au lyrisme des animaux menacés de Artavazd Pelechian fait écho le tragique de la femme violentée du poème de Lynch-Smith. C’est du grand art. Beau, très certainement. Mais, aujourd’hui, peut-être un peu trop contemporain, justement.

Ballade pour une boîte de verre
Diller Scofidio + Renfro, en collaboration avec David Lang et Jody Elff

Les Habitants
Une idée de Guillermo Kuitca
Avec Tarsila do Amaral, Francis Bacon, Vija Celmins, David Lynch, Artavazd Pelechian et Patti Smith

Fondation Cartier pour l’art contemporain

261, boulevard Raspail – 75014 Paris

Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 20h, nocturne le mardi jusqu’à 22h
Entrée : 10,50 euros, tarif réduit : 7 euros

Jusqu’au 22 février 2015

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Les héritiers. Marie-Castille Mention-Schaar

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L’histoire – tirée de faits réels – se déroule au lycée Léon Blum de Créteil, dans une classe de seconde défavorisée. Jeunes issus de toutes nationalités (et de toutes confessions) et de familles parfois en grandes difficultés. Le niveau est faible, la majorité des élèves ne se fait aucune illusion sur leur avenir : l’école, ils n’y croient pas, la réussite pas davantage. Tout au plus, un vieux rêve de cinéma, ou encore une ou deux exceptions au premier rang qui s’accrochent dans un climat de foire généralisé. « Je vous fais davantage confiance que vous ne vous faites confiance vous-mêmes » leur dit leur professeur principal en début d’année.

Tout part de là, c’est-à-dire d’elle, Anne Angles. Prof d’histoire-géographie et d’histoire de l’art, interprétée par Ariane Ascaride avec une flamme extraordinaire, ce petit bout de femme de vingt ans d’expérience, bonne et autoritaire à la fois, va décider que tout n’est pas perdu pour ces jeunes livrés à l’abandon que leur origine sociale leur réserve.

Un projet ambitieux et difficile – participer au concours national de la Résistance et de la Déportation sur le thème « Les enfants et les adolescents dans le système concentrationnaire nazi » – voilà ce que Mme Angles met devant leurs yeux. Ici et maintenant : s’informer, réfléchir, construire. Ils ont tout à apprendre. Le fond (« Vous avez bien survolé la Seconde Guerre mondiale au collège », leur rappelle-t-elle, et cette phrase en dit beaucoup), car ils ignorent pratiquement tout de la Shoah. La méthode : lire et non pas simplement imprimer des pages Internet, penser, s’exprimer, travailler ensemble. Tout cela, ils vont le découvrir, aidés par leur professeur (et la discrète documentaliste du CDI), qui les amène au musée, leur apprend la discipline du travail, les encourage à créer et à construire par eux-mêmes, quitte à leur forcer la main quand il s’agit d’acquérir la notion de collectif.

Ce n’est facile pour personne. Les jeunes sont plutôt habitués à se disputer, les voix montent vite, les poings prompts à se dresser. L’institution est, elle, découragée depuis longtemps. Les professeurs n’en peuvent mais face à ces « sauvageons », le directeur ne veut surtout pas de vagues. On est toujours sur la corde raide.

Et puis à un moment du film, il se passe quelque chose de plus fort que tout le reste : un ancien détenu des camps, qui y a perdu sa famille vient témoigner devant la classe. Et la violence qu’il raconte, de sa voix douce et calme, une horreur vieille de soixante-dix ans que sa présence et sa parole rendent si vibrante, concrète, vient balayer la violence d’aujourd’hui. Les armes tombent, les larmes roulent (dans la salle de cinéma aussi, en abondance). Les jeunes ont compris, ils ont entendu et à leur tour ils vont pouvoir transmettre grâce à ce projet pédagogique, faire quelque chose de ce ce qu’ils ont reçu.

C’est magnifique. Il n’y a pas d’angélisme, ni de démonstration. Tant de choses sont montrées, pourtant, en finesse. Une courte scène dans laquelle on voit la violence subie par les filles de la part de leurs congénères masculins quand elles portent un petit décolleté. Une autre et l’on comprend en deux secondes pourquoi une jeune fille la ramène autant au lycée, alors qu’elle doit jouer à la maman de sa propre mère alcoolique le soir à la maison.

Le film délivre un formidable espoir – la classe a finalement remporté le concours et la majorité des élèves ont obtenu le baccalauréat avec mention – dans un tableau terriblement angoissant. C’est beau et triste à la fois. A voir absolument, pour aujourd’hui, et pour hier.

 

Les héritiers

Un film de Marie-Castille Mention-Schaar

avec Ariane Ascaride, Ahmed Dramé, Stéphane Bak…

Durée 1 h 45

Sorti en salles le 3 décembre 2014

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Magic in the Moonlight. Woody Allen

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1928. Introduction berlinoise : Wei Ling Soo, l’un des plus grands prestidigitateurs au monde, fait disparaître un éléphant devant un public médusé. Sortie de scène : derrière le grimage oriental se cache un Anglais beaucoup moins magique, Stanley Crawford. Irascible, cynique, grincheux, il n’a qu’un seul ami qui le supporte, et celui-ci vient le supplier de le suivre sur la Côte d’Azur pour démasquer une prétendue voyante, espèce que Stanley tient pour la plus vile qui soit. On quitte donc fissa l’ambiance nocturne de l’Allemagne pour s’installer, et ne plus en bouger, sur la Riviera française.

Tout de suite, les lumières du directeur de la photographie Darius Khondji enchantent, écrin idéal à un cadre délicieusement suranné. Même le soleil du Midi n’est que douceur, à l’image des robes pastels ou ivoire, légères comme l’air, dans lesquelles ces dames font disparaître leurs courbes. Sophie, la jeune femme médium à confondre, est bien là et bien jolie, ses grands yeux verts en amande bordés d’adorables bibis fleuris. Le jeune héritier de la riche famille américaine qu’elle s’apprête à plumer flotte dans des pantalons de lin et des pulls à torsades immaculés, moins pour jouer au tennis qu’au ukulélé, accompagnant ainsi avec un ridicule achevé les ballades qu’il chante à la belle.

Le côté viril de l’affaire repose donc sur notre magicien international, dissimulé sous un nom d’emprunt pour mieux débusquer l’imposture de la jeune tourneuse de table : costumes trois pièces et casquette de tweed so british, mais aussi italienne décapotable pour mieux découvrir la côte azuréenne… Et pour réunir tout le monde : jazz à tous les étages, années folles à souhait.

Plantez dans ce terrain plein de charme (on a oublié de préciser que Stanley est interprété par un Colin Firth au mieux de sa forme) et de charmes les ingrédients du meilleur de Woody Allen, et vous n’aurez plus qu’à vous laisser enivrer par cet irrésistible bouquet romantique. Mais pas que ! Philosophique aussi ; et plein d’humour ! Rationalité et mysticisme, cynisme et naïveté, pessimisme et optimisme, science et prière, lucidité et transe… l’affrontement (puis la séduction of course) entre Stanley et Sophie sont l’occasion d’éplucher ces sujets sont trop y penser tellement tout cela est léger, et les situations et dialogues alléniens toujours aussi cocasses. Le scénario semble cousu de fil blanc, mais ce n’est pas grave car l’on s’amuse beaucoup, jusqu’à la révélation finale en forme de joli tour… la moindre des choses pour dénouer ce numéro d’illusion, mais le charme, lui, même une fois le secret éventé, continue d’opérer…

 

Magic in the Moonlight

Une comédie romantique de Woody Allen.

Avec Colin Firth, Emma Stone, Eileen Atkins,…

Durée 1 h 38

Sorti en salle le 22 octobre 2014

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Le Pérugin, maître de Raphaël

Le Pérugin, Saint Jérôme pénitent, Fin du XV siècle, Huile sur bois, 29,7 x 22,5 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie © Kunsthistorisches Museum Vienna
Le Pérugin, Saint Jérôme pénitent, Fin du XV siècle, Huile sur bois, 29,7 x 22,5 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie © Kunsthistorisches Museum Vienna

L’art a ceci de merveilleux qu’il ne finit jamais de nous révéler ses splendeurs, et notamment celles issues des grands maîtres du passé que les siècles ont quelque peu éclipsées.

Tel est le cas du Pérugin, de son vrai nom Pietro di Christoforo Vannucci, né vers 1450 près de Pérouse et mort en 1523, grand peintre de la Renaissance italienne dont le musée Jacquemart-André a réuni une cinquantaine d’œuvres.

Si la plupart des tableaux ont été prêtés par de grandes institutions italiennes, d’autres viennent de Washington (magnifique Vierge à l’enfant), du Royaume-Uni, de musées français, notamment du Louvre, comme un Apollon et Daphnis, longtemps attribué à tort à Raphaël. D’ailleurs, le musée Jacquemart-André donne en quelque sorte tout son sens à cette confusion, en soulignant, en fin de parcours, l’influence du Pérugin sur le jeune Raphaël, dont on ne ne sait pas s’il fut directement le maître, mais dont l’héritage est visible à travers les dix œuvres de Raffaello Sanzio exposées. On admire notamment une douceur des traits qui semble relever d’une commune parenté. Si par la suite Raphaël ira plus loin dans ce soin apporté au dessin des visages et des corps, Pérugin n’est pas allé jusqu’à cette idéalisation, privilégiant quant à lui un certain naturel. Et c’est tant mieux ! Malgré les nombreuses influences des artistes entre eux à cette époque d’ébullition artistique, d’échanges, d’enrichissements mutuels et d’émulation, chacun a développé son art, son propre style.

Celui de Il Perugino, tel que le restitue la très belle exposition concoctée par Vittoria Garibaldi, ex directrice de la Galleria Nazionale d’Ombrie, apparaît comme une heureuse synthèse des différents apports du Quattrocento renaissant. La perspective et le recours à l’architecture initié par Piero della Francesca et des maîtres florentins, le modelé de Botticelli, le sfumato des paysages de Léonard, la lumière et les gammes chromatiques des Vénitiens et notamment de Bellini… et même la virtuosité que permettait l’usage de la peinture à l’huile venue des maîtres flamands.

Le Pérugin Sainte Marie Madeleine, Vers 1500-1502, Huile sur bois, 47 x 35 cm, Florence, Galleria Palatina, Palazzo Pitti © Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico Artistico ed Etnoantropologico e per il Polo Museale della Città di Firenze
Le Pérugin Sainte Marie Madeleine, Vers 1500-1502, Huile sur bois, 47 x 35 cm, Florence, Galleria Palatina, Palazzo Pitti © Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico Artistico ed Etnoantropologico e per il Polo Museale della Città di Firenze

Avec  cela, un sens de la composition tout en souplesse et une expressivité des traits tout humaine. Pas étonnant qu’il ait été, au tournant du XVI° siècle, le peintre de la péninsule le plus admiré de ses contemporains. Laurent de Medicis et Isabelle d’Este furent de ses nombreux commanditaires. Le pape lui-même, Sixte IV, le fit venir à Rome sur le grand chantier de la chapelle Sixtine, où il peint des épisodes de la Vie de Moïse et de la Vie du Christ, œuvres dont témoigne un petit film en introduction à l’exposition. En témoignent également à leur façon les portraits exécutés par certains des peintres ayant participé avec lui à la décoration de la célèbre chapelle de Saint-Pierre-de-Rome : Botticelli et Rosselli. Ils sont présentés à côté de portraits du Pérugin, parmi lesquels celui représentant Francesco delle Opere, dont il place avec modernité une main sur le bord du tableau. Le spectateur ne saurait en être plus près.

Huit salles, dont les dernières sont plus spécifiquement consacrées au rapprochement avec Raphaël, retracent les grandes étapes de la carrière du peintre de Pérouse. Des vierges pleines de grâce et de douceur sur arrière-fonds paysagers empreints de sérénité. Une Marie-Madeleine on ne peut plus méditative. Un diptyque composé d’un Christ en couronne d’épine et d’une Vierge d’une remarquable efficacité : simplicité, beauté, émotion, tout y est. Des saints poignants, tels ce Saint-Jérôme pénitent. Citons encore le splendide polyptyque de San Pietro, qui réunit avec bonheur des tableaux venus de Nantes et de Rouen, notamment un Baptême et une Résurrection dont la clarté, l’harmonie des couleurs, l’humanité des expressions et la perfection de la composition n’en finissent pas d’enchanter le regard.

 

Le Pérugin, maître de Raphaël
Jusqu’au 19 janvier 2015
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Still the wather. Naomi Kawase

kawase_still_the_waterIl s’y passe peu de choses et en même temps l’essentiel. Son rythme est lent mais ne nous perd jamais. Ses dialogues sont parcimonieux et bouleversants. Et sa beauté est inégalable. Voici « Still the wather », revenu bredouille du dernier festival de Cannes sans que l’on comprenne pourquoi.

Sur une île du Japon, deux adolescents découvrent la vie, l’amour et la mort. Lui est taiseux, renfermé. Elle – jolie comme un coeur – est souriante et tournée vers les autres. La mère du premier, séparée de son mari resté à Tokyo, vit sa vie comme elle peut en collectionnant les amants. La mère de la seconde est sur le point de mourir. Tous deux s’aiment et, à quinze ans, essaient de comprendre ce qui leur arrive et ce qui arrive à ceux qu’ils aiment. L’amour entre parents et enfants – magnifiques séquences, entre le père et le fils lors d’une visite à Tokyo d’abord, entre le père de la jeune fille et le jeune homme plus tard -, la sexualité, la séparation, la transmission, la mort. Tous ces thèmes sont merveilleusement traités à travers le regard ingénu et profond des deux adolescents, mais aussi à travers les personnages des parents, du vieux pêcheur « Papi tortue » et des proches. La nature, dont la place est essentielle pour les habitants de cette île qui à la fois la vénèrent, la craignent et l’acceptent, est filmée avec une splendeur à couper le souffle. L’agonie de la mère, pleine de douceur et de sérénité malgré la tristesse, montre une société solidaire et confiante en ses valeurs et croyances.

On sort de ce film à regret, tant il exprime, dans une esthétique rare, calme et réflexion, mais aussi, malgré leurs accès de violence parfois, respect et amour de son prochain comme de la nature.

 

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Gemma Bovery. Anne Fontaine

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L’idée est amusante, le casting sympathique, mais le résultat plutôt décevant.

Martin, ex intello parisien reconverti dans la farine coule des jours calmes – mais peut-être pas si heureux que ça – dans un village normand avec sa sympathique épouse et son fils bourgeonnant. S’il a quitté le milieu de l’édition pour la boulangerie paternelle, il est resté fidèle à la littérature, et particulièrement à Gustave Flaubert, à qui il voue un véritable culte.

Voici qu’il se passe enfin quelque chose d’excitant : l’installation, juste en face de chez lui, de Gemma et Charles Bovery, un couple d’Anglais, dont le nom lui-même met déjà notre rêveur en émoi. Cet émoi n’est rien à côté de celui qui le saisira quand il découvrira la charmante personne de Gemma, sensualité faite femme. Il lui montre comment on fait la pâte ; lui fait déguster ses meilleurs pains ; lui fait goûter le Calva : tout y passe. Il est amoureux en secret. Mais elle, évidemment, elle s’en fiche du Martin, elle est toute à sa joie de sa nouvelle vie avec son mari en Normandie.

Sauf qu’elle est jeune et pétillante, qu’il pleut souvent et que ça reste la campagne. Elle s’ennuie. Tombe à pic un jeune bien-né parisien qui vient passer quelques temps dans le château familial pour tenter d’y étudier quelques lignes de droit. Il a une jolie figure et sait s’y prendre. En deux temps trois mouvements, Gemma trompe son Charles entre ses bras.

Notre Martin observe tout cela et a même tout vu venir puisque son imagination lui fait penser depuis le début que Gemma Bovery est Emma Bovary et que par conséquent son destin est déjà écrit. Là où les choses vont se corser, c’est quand il va vouloir sauver « son » héroïne et se mêler de ce qui ne le regarde pas…

L’originalité et le charme de Gemma Bovery viennent naturellement du rôle de Martin, qui se fait son roman comme d’autres se font des films, et commente en voix off les événements avec l’aplomb de celui qui tient la plume. Le regard de Martin créé un décalage et ce décalage suscite un humour réel. A cet égard, la scène de la rencontre entre Emma et son futur amant devant la boulangerie est très réussie.

Pour le reste, le film ne présente pas grand intérêt. Montrer les rapports humains et de classes de la bonne société de province, Claude Chabrol l’a fait bien avant Anne Fontaine et en beaucoup mieux. La sensualité d’une passion charnelle entre verte prairie et vieille commode, c’est pas du neuf non plus. Quant à l’ingénue en jolie robe face au vieux sage qui saurait tout, ça sent aussi le déjà vu, et ici, comme le reste, tellement appuyé… Les acteurs, pour bons qu’ils soient, ne peuvent jouer que ce qu’on leur donne, en l’occurrence du convenu. On le regrette d’autant plus qu’on adore Fabrice Luchini et qu’on avait beaucoup aimé la charmante Gemma Arterton dans Tamara Drewe, un poil plus sulfureux et surtout d’un comique autrement plus abouti.

Gemma Bovery

Anne Fontaine

Avec Fabrice Luchini, Gemma Arterton, Jason Flemyng

Durée 1 h 39

Sorti en salles le 10 septembre 2014

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Trois coeurs. Benoît Jacquot

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C’est l’histoire classique de « Il en aime deux. Et il ne sait pas laquelle choisir ». Présentée comme ça, ça ne fait pas très envie, parce qu’on la vue cent fois. Sauf que Benoît Jacquot amène ici le dilemme fort différemment.

Prenons le début ; il est réjouissant. Crépuscule – on retrouve souvent dans « Trois cœurs » la lumière nocturne qu’on avait tant aimé dans « Les adieux à la Reine », sauf qu’ici, rien n’a encore commencé qu’on est déjà plongé dans la pénombre, comme si Benoît Jacquot annonçait dès le début l’inévitable naufrage final. Crépuscule, donc. Gare de Valence. Marc, la bonne quarantaine (Benoît Poelvoorde, ni moche ni beau, l’homme ordinaire, quoi) loupe son train. Il est mi-en boule, mi-désespéré, accoudé devant une Vittel au dernier bar avant fermeture dirait-on dans cette ville de province où plus rien ne semble se passer 21h sonné.

Entre Sylvie (Charlotte Gainsbourg, pas coiffée, habillée comme un garçon – mais  chemisier transparent – Charlotte Gainsbourg donc), achète des cigarettes, sort. Marc est captivé, la suit, l’aborde. Coup de foudre réciproque – à peine montré – ils passent la nuit à parler en marchant dans les rues et au petit matin se donnent rendez-vous à Paris dans deux jours. Sylvie monte à Paris ; Marc n’y est pas. Il a eu un malaise cardiaque. Mais elle ne le sait pas. Elle rentre en pleurs à Valence, s’en va aux États-Unis et y reste des années.

Pendant ce temps, Marc rencontre Sophie (Chiara Mastroianni, lumineuse, évidemment) sans savoir qu’elle est la sœur de Sylvie. Ils se marient, ont un fils. Et coulent des jours heureux à Valence, tout comme la maman, interprétée par Catherine Deneuve (parfaite aussi).

Mais les deux sœurs sont fusionnelles et Sophie prie Sylvie de revenir. Bien loin de se douter de la catastrophe qui va immanquablement arriver, car Marc et Sylvie n’ont rien oublié de leur nuit passionnelle – et non consommée.

Le scénario est impeccable ; tout avance pas à pas. On est presque dans un polar, à se demander ce qui va se passer quand la « rencontre » aura lieu, rencontre que Jacquot prend délectation à faire attendre, presque cruellement. La mise en scène et la direction d’acteurs sont au cordeau. Visages en gros plans, regards furtifs mais éloquents, pas de bavardage. Tout est délicat jamais démontré, jamais appuyé. Passion amoureuse contre bonheur familial, un bonheur montré en plans d’ensemble comme pour désigner ce qui risque de disparaître. Mais c’est aussi passion amoureuse contre amour tout court, car Marc et Sylvie s’aiment sincèrement. Une histoire de destruction en somme ; terrible, douloureuse. Mais de ce drame dérageant Benoît Jacquot en fait un film superbe. C’est la magie du grand cinéma.

Trois coeurs

Un drame de Benoît Jacquot

Avec Benoît Poelvoorde, Charlotte Gainsbourg, Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve

Durée 1 h 46

Sorti en salle le 17 septembre 2014

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