Les ombres errantes. Pascal Quignard

les-ombres-errantesRevoici un billet maglm, avec le 21ème épisode des Goncourt. Cette semaine : Pascal Quignard ! Merci à Andreossi pour ce très beau billet !

Mag

PS  : et si vous aussi affectionnez cet auteur singulier et passionnant, n’hésitez pas à lire les billets sur deux autres des écrits de Pascal Quignard : Inter et Triomphe du temps.

Le prix Goncourt 2002 n’est pas un roman. « Les ombres errantes » est un livre composé d’un ensemble de réflexions (quelquefois développées par de petits contes), dispersées en cinquante- cinq chapitres. Le volume est le premier de la série nommée « Dernier royaume ». Pourquoi ces titres ? L’auteur s’en explique : « A Paris Richelieu fit venir son luthiste et lui demanda d’interpréter la chaconne intitulée Le dernier Royaume. Puis il joua les Ombres qui errent, pièce dont François Couperin reprit le thème principal sous le nom Ombres errantes dans son dernier livre pour clavecin ».

La phrase citée est exemplaire des œuvres (lorsqu’elles ne sont pas des romans) de cet auteur : érudition, histoires du passé, et… incertitude sur la véracité historique de ce qui nous est conté. Mais nous ne devons pas oublier que nous sommes dans la littérature et non dans l’histoire, aussi ce jeu avec le passé constitue l’intérêt même de ses livres, et lorsque nous sont racontées de « belles histoires », la question de l’authenticité ne se pose plus.

Nous lisons donc des variations sur ce thème des ombres, manifestations discrètes du monde qui intéresse Pascal Quignard, pour lequel l’obstacle majeur à la visibilité des événements premiers sont les images. Il s’appuie, pour suggérer la présence de ses ombres qui errent, sur le corpus dans lequel il a l’habitude de puiser : « Le passé, les tombes, la mémoire, les histoires, les langues anciennes, les livres qui furent rédigés autrefois, les traditions religieuses, politiques, artistiques, individuelles, qui furent délaissées, arrachés à l’entrain légendaire qui les avait mis les uns après les autres au jour, sont à jamais disjoints du réel ».

Ce travail pour faire approcher un univers dont les apparitions sont fugaces, qui est resté à l’écart du projet moderne, aussi éloigné que possible des thèses du progrès, l’écriture peut le réaliser : « Eprouver en pensant ce qui cherche à se dire avant même de connaître, c’est sans doute cela, le mouvement d’écrire ». L’explicite, la conscience, la clarté de l’image, autant de moyens qui ne permettent pas d’accéder au sens.

On a le sentiment que domine finalement le regret de la naissance, autant individuelle que celle de l’humanité, dans la nostalgie d’un jadis antérieur à la présence humaine : « Une espèce d’empire social et violent, technique, de grande amplitude, de longue durée, bavard, plein de déchets et de ruines, né de l’imitation des animaux pourchassés et de l’observation puis de la mise à contribution des phénomènes de la nature, s’est substituée peu à peu au règne biologique, erratique, de petite amplitude, immédiat, presque autonettoyant des espèces végétales et animales sur la terre ».

Si le paradis perdu est celui de la nature, et si un écrivain se consacre à révéler quelques traces de la vie humaine dont le souvenir est tout de même à conserver, faisons profit de rêveries avec lui.

Andreossi

Les ombres errantes, Pascal Quignard (Gallimard)

 

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Je m’en vais. Jean Echenoz

je_m_en_vaisLe feuilleton des prix Goncourt : c’est reparti ! Andreossi nous en livre cette semaine le 20ème épisode. Vous laisserez-vous tenter, ne serait-ce que pour échapper à la déferlante de la rentrée littéraire ? … Bonne lecture et à bientôt !

Mag

Nous étions au vingtième siècle, en 1999, et le prix Goncourt était décerné à Jean Echenoz pour son roman « Je m’en vais ». Le livre parlait de francs, de minitel et de téléphone cellulaire. On s’étonnait encore de certaines évolutions du vocabulaire : « Vous allez sur Toulouse ? lui demanda Baumgartner (…) Puis elle articule d’une voix monocorde et récitative, un peu mécanique et vaguement inquiétante, qu’elle ne va pas sur Toulouse mais à Toulouse, qu’il est regrettable et curieux que l’on confonde ces prépositions de plus en plus souvent (…) ».

L’intrigue est celle d’un polar : Ferrer est galeriste dans une ville dont une station de métro porte le nom de Corentin-Celton. Son adjoint lui indique comment récupérer un trésor inuit coincé sur une épave de l’arctique. Avec une facilité quelque peu déconcertante, le trésor est ramené en France et planqué. Hélas, dès le lendemain Ferrer et volé, par un toxico commandité par le galeriste adjoint. Ce dernier se fait passer pour mort (rien de plus aisé) et parcourt le sud-ouest de la France sous un autre nom. On ne dira pas comment Ferrer parvient à récupérer son butin, on ne nous croirait pas tant le hasard intervient miraculeusement.

On peut considérer l’ouvrage comme une parodie du roman policier, et l’auteur oriente nettement vers cette hypothèse, en particulier par la démonstration du talent manifesté par toutes les femmes du roman à tomber dans les bras du galeriste. Mais s’il n’est que parodie, peut-il soutenir véritablement l’intérêt ? La question ne peut se trancher que par la qualité d’écriture. Par bonheur Echenoz a souvent le sens de la formule : « Dès lors, si sa vie ponctuée de Marlboro ressemblait jusqu’alors à l’ascension d’une corde à nœuds, désormais privé de cigarettes il s’agit de grimper, indéfiniment, à la même corde lisse ».

Toutefois on se lasse de la caricature des artistes et de l’art contemporains, exercice qui paraît trop facile et qui du coup laisse une impression de déjà vu et déjà entendu. Au-delà du plaisir à découvrir de temps en temps une bonne phrase, le lecteur reste sur sa faim et attend qu’il se passe vraiment quelque chose qui déchire l’écran du polar parodique : mais non, impossible de déceler quelque trace de vie derrière le mécanisme ronronnant d’une écriture qui veut se suffire à elle-même. Cette littérature parviendra-t-elle à se hisser hors de son époque ?

Andreossi

Je m’en vais, Jean Echenoz

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Les égarés. Frédérick Tristan

Le prix Goncourt 1983
Le prix Goncourt 1983

Et voici, pour passer un bel été, le 19ème épisode du feuilleton des prix Goncourt revisités par Andreossi. Une bonne idée de lecture, ça tombe bien pour profiter des vacances, pour les faire arriver plus vite… ou pour s’en remettre ! Bonne lecture à tous !

Mag

En cette année 1983 le jury du prix Goncourt a eu la main très heureuse : Les égarés est un roman aux lectures multiples, dont l’intérêt tient à la fois au style posé du narrateur qui retrace les événements qu’il a vécus pour les comprendre, et paradoxalement aux nombreux codes du roman feuilleton du XIXe siècle, tels que l’enfant abandonné au tourniquet, le mystère de la naissance, la mère frappée de folie à la suite d’un choc émotionnel, l’enlèvement d’enfant, les sociétés secrètes, et ces rencontres de hasard suffisamment invraisemblables pour nous convaincre.

Un écrivain anglais, plutôt conservateur rencontre Jonathan Varlet, jeune séducteur que rien n’arrête dans sa recherche d’identité. Ils parviennent à un accord sur lequel ils ne reviendront jamais : l’écrivain écrit dans la discrétion et Varlet prend sa place dans le monde, avec la célébrité, les honneurs et même le Nobel de littérature. Cette disposition permet le renvoi constant des échos de la vie de l’un dans la vie de l’autre. La trajectoire aventureuse de l’un trouve résonance dans l’œuvre de l’autre.

La recherche de Varlet sur ses origines se mêle à la situation politique de l’époque du récit : les années 1933 à 1937 qui voient la montée du nazisme en Allemagne, et le début de la guerre civile en Espagne. L’Europe paraît comme égarée, et la plupart de ses dirigeants comme incapables de voir vers quelles catastrophes ils approchent. L’écrivain cherche à comprendre ce monde dans lequel il vit : « Il me semblait être tombé dans un monde éclaté où des myriades de fragments couraient en tous sens, comme si une armée de fourmis s’était saisie des pièces d’un puzzle et s’était mise à grouiller de telle façon que nul, jamais plus, ne parviendrait à recomposer l’image primitive définitivement dispersée ».

Varlet paie cher sa lutte pour réveiller les consciences sur les persécutions que vivent les Juifs, et tente de trouver aux côtés des Républicains espagnols de quoi racheter les fautes de ce monde aveugle, tandis que Cyril l’écrivain, par le biais de récits qui plongent avec toute son érudition dans l’histoire, poursuit sa réflexion sur la littérature : « Le livre est ce jardin où l’on apprend à bien comprendre et à bien aimer. C’est un extérieur qui vous révèle notre intérieur. Lire ce n’est jamais sortir de soi. C’est y pénétrer ».

Le charme de la lecture de ce roman doit beaucoup au style conventionnel des œuvres de littérature plutôt populaire, dans lesquelles, au-delà des escaliers dérobés qui conduisent à une chambre secrète, de la découverte de lettres révélatrices enfouies dans un vieux carton, c’est toute une façon de raconter qui séduit : « Les événements dont je vais vous entretenir, mon cher Cyril, me furent révélés par fragments et je ne compris pas toujours quelle était leur signification. Il me fallut souvent attendre que l’on dévoilât à mes yeux un autre jour de mon passé pour que s’éclaire tel épisode dont je n’avais saisi que l’apparence ».

Andreossi

Frédérick Tristan, Les égarés, 1983.

 

 

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L’épervier de Maheux. Jean Carrière

carriere_epervier_de_maheuxAndreossi nous livre le 18ème épisode du feuilleton des Goncourt, avec le prix 1972… Du rural, du rude… Bonne lecture ! Mag

Le Goncourt ne fait pas que des heureux, et ce parmi les auteurs récompensés eux-mêmes. Tel a été le cas de Jean Carrière après son succès de 1972 pour « l’Epervier de Maheux ». Il l’a raconté après des années de crise personnelle dans « Le prix d’un Goncourt » : « Le Goncourt est l’archétype de l’arme à double tranchant et la tâche la plus urgente pour un écrivain qui l’a connu est de s’en faire blanchir par l’oubli ». Sortons tout de même ce roman de l’oubli pour suivre les péripéties de la vie de la famille Reilhan, accrochée à ses Cévennes.

Le père Reilhan a conquis le cœur de son épouse en signant de beaux poèmes copiés sur la Veillée des Chaumières ! Il est trop tard quand elle s’aperçoit de la supercherie : elle est déjà installée à Maheux, mariée à ce protestant rigoriste, particulièrement taciturne, et bientôt mère de deux garçons. L’aîné Abel a hérité du caractère du père, plutôt en pire ; le second, Joseph, par la grâce d’un accident qui le laisse boiteux et par la volonté de la mère, parvient à s’échapper de la misère cévenole, trouve un travail en ville auprès d’un pasteur, et le roman le laisse assez rapidement en Suisse, vivant une vraie vie grâce au réconfort de prostituées.

Abel se marie à son tour, bien que davantage passionné par la vie dans les bois que par la vie domestique. Sa femme se plaint bientôt de l’inconfort de la maison des Maheux, qui n’a même pas l’eau à l’évier. Elle a presque convaincu Abel de partir ailleurs mais la guerre arrive, et lui se cache dans la forêt, son vrai royaume. A la Libération, les problèmes d’accès à l’eau sont toujours là et Abel se met en tête de trouver la source miraculeuse en creusant la montagne. L’obsession tourne vite à la folie et au départ de l’épouse.

L’ambiance de la montagne cévenole est particulièrement sinistre et nous sommes loin de la joie de la vie champêtre. Jean Carrière a des formules heureuses pour décrire la misère sous toutes ses formes, ainsi celle des femmes : « Elles passent sans transition d’une adolescence fanée, comme recuite par un mauvais soleil ou mangée par une fièvre, à une sécheresse active et sans âge. Sur le tard, elles ne tiennent pas plus de place dans la maison qu’un tabouret ; on les loge dans un coin et l’on n’y touche plus jusqu’à ce qu’elles s’éclipsent sans cérémonie ». Par contre un usage excessif de métaphores est parfois lassant : « Le ciel au bleu vif découpait violemment la housse pailletée des toits, d’une épaisseur laiteuse et succulente à l’œil, et qui évoquait plus qu’autre chose la souplesse craquante de la meringue et les douceurs de la crème chantilly ».

Ce roman s’inscrit dans la tradition bien établie de descriptions du monde rural sous ses aspects les plus sombres, peuplé d’êtres médiocres, tels « ces joueurs de boule en pantoufles et en tricot de peau, eux et leur accent débraillé, traîne-pisse, dont la fausse bonhomie ne cachait qu’à moitié la lâcheté, la petitesse, l’égoïsme … Eux et leur haleine anisée, mégotière… ».

Pourquoi tant de mépris ?

Andreossi

L’épervier de Maheux, Jean Carrière, Jean-Jacques Pauvert

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L’Etat sauvage, Georges Conchon

l_etat_sauvageAprès plusieurs livraisons fort séduisantes, voici la recension du Prix Goncourt 1964 : un cru plutôt faible selon Andreossi… On attend le prochain !

Mag

Peu de plaisir de lecture dans ce Goncourt 1964, et pourtant ce n’est pas l’action qui manque : un jeune fonctionnaire, Avit, récemment plaqué par sa femme Laurence, vient prendre son poste dans un pays africain qui vient d’accéder à l’indépendance. Il retrouve sur place celui avec qui est partie son épouse, qui lui annonce que c’est fini entre eux puisqu’elle vit désormais avec un ministre du pays. Les Blancs qui acceptent mal la domination des nouveaux maîtres, et les Noirs qui se partagent entre esprit de revanche et lutte pour le pouvoir interviennent tragiquement dans cette histoire d’amour entre une Blanche et un Noir.

On a sans doute reconnu à l’ouvrage, à l’époque de sa sortie, le mérite de poser la question du racisme dans des termes qui n’en cachent pas sa « réciprocité ». Au bout du compte le lecteur est amené à conclure que Blancs comme Noirs sont coupables de folie raciste, et, dans un climat très pessimiste les deux communautés sont renvoyées dos à dos.

Le « héros » bien pâlichon de l’histoire est lui-même pris dans un engrenage de sentiments dont il est incapable de sortir : « A croupeton sur le trottoir, quatre nègres vendent des citrons, des papayes, de beaux ananas. Avit sait (cela ne s’apprend pas) qu’on ne voussoie point des nègres de cette classe, mais il est trop lâche (non pas trop timide : trop lâche) pour leur dire tu. Il lui faut attendre quelqu’un de sa race ».

Le malaise du lecteur d’aujourd’hui tient au fait que le récit reste au ras de l’action sans que jamais nous n’assistions à quelque prise de hauteur. Les personnages n’ont pas assez de consistance pour que la complexité individuelle de leur situation puisse émerger de la fange raciste dans laquelle ils sont plongés. L’auteur omniscient fait penser et parler les différents protagonistes, mais nous ne sommes pas sûrs qu’un point de vue de Blanc ne domine pas entièrement l’ensemble des propos, particulièrement dans le choix des mots.

Ainsi s’exprime le ministre amant de Laurence : « Serait-il donc désormais convenu dans ce pays que tout contact, de quelque ordre qu’il fût, entre une race et l’autre devait être non seulement blâmé, non seulement réprouvé par l’opinion, mais aussi condamné, en tant que tel, par l’Etat ?… Pour autant, bien entendu (l’idée lui était venue tout à coup), qu’on pût continuer de nommer Etat ce ramas de petits intérêts, de sottises, de préjugés, qui expulse aujourd’hui sans l’ombre d’un droit de le faire, et qui emprisonnera demain, qui tuera sans plus de motif, on est en chemin !…Tenait-on si fort à se faire les singes de la domination antérieure ? ».

Le choix du titre du roman, même s’il fait écho à la sauvagerie raciste, n’est pas sans portée non plus dans l’imaginaire Blanc : à vouloir dénoncer le racisme dans l’absolu on semble oublier le fait qu’il naît surtout au sein de situations historiques particulières.

Andreossi

L’Etat sauvage, Georges Conchon. Albin Michel 1964

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Léon Morin, prêtre. Béatrix Beck

leon_morin_beatrix_beckRevisite des prix Goncourt : voici la 16ème étape. Andreossi a pris goût à se balader ainsi dans la littérature couronnée en son temps par l’institution. Et il y trouve de tout, y compris du très bon ! Bonne lecture !

Mag

Le roman couronné par le Goncourt 1952 nous fait vivre sous l’occupation italienne puis allemande dans un village du midi de la France. La Résistance y est contée sans pathos, incluse dans une vie quotidienne où collaborateurs et résistants se fréquentent en voisins de toujours. La narratrice est une jeune veuve, employée, vivant seule avec sa fille, comme Béatrix Beck à l’époque. Elle est jeune et très seule : « L’esprit était aussi tourmenté que le corps. J’avais beau me dire qu’elles n’avaient pas de sens, qu’elles étaient infécondes, les questions métaphysiques de mon adolescence ne se posaient pas moins pour moi à nouveau, lancinantes ».

Elle voit une porte de sortie à ses interrogations (et à ses désirs ?) : la provocation envers les curés, fortement présents dans un village où l’accusation d’être juif menace tellement tout le monde que les parents s’empressent de faire baptiser leurs enfants. Barny elle-même porte le nom juif de son mari. Elle se décide à entrer au confessionnal et sa première phrase « La religion est l’opium du peuple », jetée à l’oreille du prêtre, l’entraîne dans une relation passionnée, car Léon ne réagit pas comme elle l’attendait : « Pas exactement répondit Morin du ton le plus naturel comme si nous continuions une conversation déjà commencée. Ce sont les bourgeois qui ont fait de la religion l’opium du peuple. Ils l’ont dénaturée à leur profit ».

A partir de là les rencontres se multiplient entre ces deux jeunes gens, et leurs discussions se déroulent sur le mode de la joute verbale. Aucun des deux n’a sa langue dans la poche, et les dialogues sont éminemment savoureux : « Il vous manque un mari continua-t-il. –Tant pis ! répliquai-je. Je me fais l’amour avec un bout de bois ».

Car les corps, s’ils se défendent de toute approche mal venue entre une jeune femme et son confesseur, parlent tout de même, et le lecteur est amené à penser tout au long du roman : laquelle, lequel, va craquer ? En fait la surprise vient de Barny : « Voilà, je suis flambée. –Vous êtes flambée ?-Oui, je me convertis. Je suis à vos ordres. Morin parut consterné. Il demanda avec sollicitude : -Qu’est-ce qui vous est arrivé ? –Rien, je vais devenir, ou redevenir, catholique. –Pourquoi ? –Je suis acculée, je me rends. –Vous êtes peut-être un peu trop fatiguée, ou sous-alimentée ces temps-ci ».

Les conversations sur la religion continuent de plus belle après la conversion, tandis que les jeunes femmes papillonnent autour du prêtre. Léon cultive la résistance dans les divers sens du terme, alors que le monde de Barny se divinise : « Le tampon encreur, le timbre dateur, l’agrafeuse, le balai, le fer à repasser, le couteau de cuisine devinrent des objets saints, compagnons et auxiliaires de ma rédemption ».

C’est par la qualité des dialogues que ce roman nous emporte. Les phrases sont courtes, le ton très agréable à entendre, avec l’autodérision suffisante pour alléger les chicanes religieuses. Béatrix Beck a été aussi une nouvelliste de talent, faisant preuve d’une fantaisie décelable dans Léon Morin, prêtre, malgré la rudesse de l’époque décrite et la gravité des propos échangés.

Léon Morin, prêtre de Béatrix Beck (Folio)

Prix Goncourt 1952

Andreossi

 

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Pareils à des enfants. Marc Bernard

pareil à des enfants15ème épisode (déjà !) du feuilleton des Goncourt ce dimanche, toujours signé Andreossi, avec le prix 1942… A (re)-découvrir absolument ! Bonne lecture, Mag

En 1942, ce n’est pas un roman qui obtient le prix Goncourt, mais un récit. Si son auteur n’était pas tout à fait inconnu à l’époque puisqu’il avait obtenu l’Interallié en 1934, il paraît aujourd’hui fort oublié. Le portrait que Roger Grenier a dressé de lui1 incite pourtant à mieux connaître le personnage : l’occasion nous est donnée, par la lecture de Pareils à des enfants, de découvrir un écrivain touchant, habile à dire l’enfance.

C’est à Nîmes que vit Nanay, dans les années 1910, seul avec sa mère depuis que le père est parti en Amérique. Une enfance pauvre, assez pauvre pour que la mère s’émerveille du cadeau que lui fait une bonne bourgeoise : « Oh, oh, des haricots ! Des bons ! Des pois chiches, aïe ! Tu ne les aimes pas, tant pis pour toi. Sens le café ! Des lentilles, tu vois, j’avais deviné ! ». Peu à peu, l’enfant prend conscience de la condition familiale, et en arrive à l’action « la plus basse de sa vie ».

« Comme ma mère m’attendait un soir, à la sortie de l’école, avec son tablier de grosse toile bleue, j’eus honte d’elle soudain (…) Qui est-ce ? me demanda un camarade, qui était parmi les plus huppés de la classe. Ma bonne, répondis-je sans une seconde d’hésitation ». Plusieurs événements le font basculer vers le désir de sortir de sa condition : le retour du frère aîné, resplendissant dans sa tenue de sergent, le mariage brillant de sa cousine, la fréquentation, même distante, des petites filles du château où sa mère a été cuisinière. « Je repoussais avec horreur l’existence misérable qui consumait ma mère, la vieillissait avant l’âge ; je ne voulais à aucun prix de cela pour moi, je pressentais qu’il y avait d’autre façon d’être, vers quoi je tendais déjà de toutes mes forces ».

Le maître d’école donne en exemple à la classe une formule heureuse du jeune Nanay : « l’eau noirâtre du ruisseau ». « Vous auriez écrit tout simplement : l’eau sale ou l’eau noire. Mais votre camarade a trouvé l’expression juste, forte : noirâtre. Entendez-vous bien : noirâtre ! » Et d’ajouter en pointant le doigt vers Nanay : « Tu seras écrivain ! ».

L’apprentissage de la vie pour ce jeune garçon, c’est aussi celui de l’amour. Une expérience est fondatrice, lorsqu’il surprend deux amoureux occupés dans l’ombre : « Un roulement de charrette couvrit le murmure durant un long instant et, quand il se fut éloigné, la plainte reprit. Il me parut qu’elle avait changé d’accent : c’était maintenant un cri bref qui reprenait sans cesse, un petit cri d’enfant. Et enfin il y eut ce mot, le seul que je parvins à saisir : ‘Chéri’, et qui me bouleversa, tant il était dit avec élan ; il renversait avec violence les images de souffrance et de mort que j’avais nourries jusque-là et il me fit à l’instant complice des ombres dont je devinais à peine le remuement dans les ténèbres ».

Ce premier récit autobiographique incite à poursuivre la connaissance de cet auteur qui mériterait de sortir de l’oubli.

Andreossi

Pareils à des enfants, Marc Bernard, 1942, Gallimard

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L’empreinte du dieu. Maxence Van der Meersch

l_empreinte-du-dieu« L’empreinte du dieu », prix Goncourt 36, a inspiré Andreossi. Un billet qui donne bien envie d’aller y voir de plus près… Bonne lecture !

Mag

Quel est donc ce dieu sans majuscule ? Il s’agit de l’écrivain Van Bergen, personnage pivot du roman de Maxence Van der Meersch qui lui a valu le Goncourt 1936. On peut apprécier le livre pour l’histoire attachante, sensible, et sentimentale, de Karelina ; ou se délecter de l’atmosphère de la Flandre maritime et urbaine qui rappelle l’ambiance des romans de Georges Simenon. Mais on peut y voir aussi une métaphore du travail de l’écrivain, et surtout de l’œuvre qu’il laisse derrière lui.

La jeune Karelina a épousé un cabaretier qui vit surtout de contrebande, tout près de la frontière franco-belge. L’homme est brutal, et la jeune femme rêveuse : elle a une tante, Wilfrida, de la ville, d’Anvers, qui a un mari, gentil, cultivé, écrivain, qui, lorsqu’elle était enfant l’a subjuguée. Elle finit par demander secours à ce couple, mais la relation entre Karelina et Van Bergen se transforme en amour passionné et charnel. De leur liaison naît une fille que l’on cache pour éviter le scandale, pendant que le mari violent et abandonné harcèle les amants. Tout cela finit par mort d’homme, mais le destin de la petite Domitienne reste ouvert, entre sa mère et Wilfrida.

La Flandre est davantage qu’un cadre de l’action, elle a une forte présence : par sa campagne lourde, boueuse, fermée ; par son rivage où le vent apporte le sentiment de liberté ; par sa ville, Anvers, pleine de la vie des marins, des ouvriers, et de l’ouverture des possibles. La campagne est le lieu des concours des pinsons d’Ardennes, ceux que l’on aveugle pour qu’ils croient en l’aurore : « L’oiseau, aveugle, devine quand même le jour. Et il y a quelque chose de pathétique à voir les petits captifs lever encore, vers ce qu’ils croient être l’aube, leurs yeux sans regards, et chercher la lumière avant de donner leur chant ». On se distrait aussi par les combats de coqs : « Du sang jaillit, un jet mince, de cette boule de plumes, et aspergea quelques assistants. Mais on s’en moquait bien ! On essuyait d’un geste machinal ».

L’écrivain Van der Meersh fait avancer l’action en limitant ses effets, dans un style opposé au personnage écrivain Van Bergen : « Il maniait les mots avec une espèce de maladresse puissante, une gaucherie, une lourdeur, qui arrivaient à de frappants effets. (…) Il bâtissait sa phrase comme un mur de granit, à gros blocs frustes, mal équarris, mal ajustés, mais indestructiblement, et dans un élan irrésistible, qui le faisait atteindre tout de même à une sorte de sauvage grandeur ». Mais les deux écrivains se retrouvent dans leur travail de révélation : « Et vous me montriez des tas de choses que je connaissais et que je ne voyais pas : l’air qui danse au-dessus des champs de blé coupés, la fumée qui traîne sur l’eau, le matin ».

Enfin l’empreinte c’est bien sûr celle de l’écrivain, qui par son œuvre transfigure son environnement et construit les images qui forment une ville : « Durer… Laisser une trace… Voilà ce qu’on désire par-dessus tout, n’est-ce pas, petite ? Moi, c’est de cela, c’est d’Anvers que j’espère une ombre de survie ». A l’écrivain la renommée posthume, aux femmes l’enfant qu’il laisse comme empreinte du dieu.

Andreossi

L’empreinte du dieu

Maxence Van der Meersch

Albin Michel

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Raboliot. Maurice Genevoix

raboliotVoici la 13ème livraison du feuilleton des Prix Goncourt signé Andreossi. Il nous emmène cette fois à la campagne… il y a près d’un siècle. Bonne (re)découverte ! Mag

Le roman de terroir était populaire dans les années 20 du siècle dernier. Mais ce n’est sans doute pas ce qui a valu le Goncourt 1925 à Maurice Genevoix. S’il a voulu mettre en conte la Sologne, ce sont surtout des thèmes essentiellement humains qui font l’intérêt de ce roman, et qui peuvent faire écho aux récits publiés peu avant sur la vie des poilus dans le recueil qu’il intitulera plus tard « Ceux de 14 ».

Raboliot est le surnom d’un braconnier (dont le modèle, confia Maurice Genevoix était un certain Depardieu) : « Tous ces hommes, d’ailleurs, petits pésans, bracos, aricandiers, parmi lesquels se recrutait une main d’œuvre occasionnelle avaient leur sobriquet, leur sornette comme on dit en Sologne ». Le vocabulaire de l’écrivain peut surprendre, mais on aurait tort de croire qu’il s’agit seulement de termes pittoresques tirés du local, car on y trouve aussi de la force poétique : « Des algues, à ses pieds, s’agglutinaient en paquets noirâtres, vite flétries à la morsure de l’air : il les soulevait, les mains rouges, ramassant les alevins échoués : il y avait de petites carpes-cuirs, dont la peau fauve s’ornait de larges écailles d’or plaquées en file le long des flancs, des tanches d’un vert sombre et sonore, dégouttelantes de la vase où elles se tenaient blotties, des goujons ternes, au ventre d’un blanc gras ».

Le monde de Raboliot est celui du dehors, de la campagne, des bois, de la nuit. Il est du côté du sauvage, mais aussi de la liberté. Voici le moment où il quitte sa maison pour partir en braconne : « Dans la salle, l’air confiné s’embarrassait d’une touffeur un peu aigre ; les ténèbres pesaient dans les angles, et les meubles qui s’en dégageaient semblaient peiner, arrêtés à moitié d’une impossible évasion. Adieu, Sandrine ! Il s’était évadé d’un seul coup. Il respirait dehors, en longues goulées, un air si abondant et si vif qu’il en suffoquait un peu ; l’air lui entrait au plus profond de l’être, coulait avec son sang, baignait chacune de ses fibres ».

Bourrel, le gendarme acharné à la perte de Raboliot, personnifie la civilisation répressive. La tension qui monte progressivement entre les deux hommes débute par des lapins pris aux collets et se termine par un meurtre. Entre les deux apparaissent des figures intermédiaires entre le sauvage et le civilisé : Aïcha, la chienne fidèle, la Souris, gamine qui sillonne la campagne, Flora au sang chaud, Touraille et ses bêtes empaillées. Raboliot, pris entre deux mondes, ne peut sacrifier sa liberté.

Raboliot nous fait penser à tous ces hommes perdus durant des années dans une guerre sauvage, et dont le retour a pu être bien difficile : comment retrouver la sérénité du foyer après la vie violente du dehors, les dangers, les règles de la vie domestique bouleversées ?

Andreossi

 

Raboliot, Maurice Genevoix, 1925

 

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La hauteur des éléphants

Richard Texier, L'esprit du temps
Richard Texier, L’esprit du temps

Et si en ce début d’année on prenait un peu de recul en allant voir du côté des éléphants ? Voici deux idées pour cheminer tranquillement avec eux. Elles ne vous tromperont pas.

Première idée éléphantesque :

Découvrir l’exposition Daum, Variations d’artistes à l’Espace Dalí à Paris. Initialement prévue jusqu’au 3 janvier, elle a été prolongée jusqu’au 14 février. Vous tomberez nez-à-nez avec, entre autres joyeusetés en verre poli multicolore de la maison Daum, un éléphant haut sur pattes qui porte une obélisque sur son dos signé Salvador Dalí et un autre en bronze juché sur une coquille de verre signé Richard Texier, qui a pour nom L’esprit du temps. A méditer.

Deuxième idée éléphantesque :

les_racines_du_cielLire ou relire Les racines du ciel de Romain Gary, prix Goncourt 1956, ainsi qu’Andreossi nous l’a conseillé. Un roman visionnaire sur les questions – et leur complexité, car les différents points de vue sont montrés, comme on va le voir dans l’extrait ci-dessous – qui allaient occuper les décennies suivantes et nous (pré)occupent encore aujourd’hui, en particulier l’écologie et le sort de l’Afrique, avec bien sûr, en fond, celle, éternelle, du rôle des idéologies de tous poils… Extrait. C’est Waïtari qui pense, ancien parlementaire français qui aspire aujourd’hui au développement économique et à l’indépendance politique de ce territoire africain qui est le sien :

« Il pensa à Morel et sourit amèrement. Pour l’homme blanc, l’éléphant avait été pendant longtemps uniquement de l’ivoire et pour l’homme noir, il était uniquement de la viande (…). L’idée de la « beauté » de l’éléphant, de la « noblesse » de l’éléphant, c’était une notion d’homme rassasié, de l’homme des restaurants, des deux repas par jour et des musées d’art abstrait – une vue de l’esprit élitiste qui se réfugie, devant les réalités sociales hideuses auxquelles elle est incapable de faire face, dans les nuages élevés de la beauté, et s’enivre des notions crépusculaires et vagues du « beau », du « noble », du « fraternel » simplement parce que l’attitude purement poétique est la seule que l’histoire lui permette d’adopter. Les intellectuels bourgeois exigeaient de leur société décadente qu’elle s’encombrât des éléphants pour la seule raison qu’ils espéraient ainsi échapper eux-mêmes à la destruction. (…) Il était beaucoup plus commode de faire des éléphants un symbole de liberté et de dignité humaine que de traduire ces idées politiquement en leur donnant un contenu réel. Oui, c’était vraiment commode : au nom du progrès, on réclamait l’interdiction de la chasse aux éléphants et on les admirait ensuite tendrement à l’horizon, la conscience tranquille d’avoir ainsi rendu à chaque homme sa dignité. On fuyait l’action mais on se réfugiait dans le geste. »

 

Exposition Daum, Variations d’Artistes

Espace Dali

11 rue Poulbot – 75018 Paris

Ouvert TLJ de 10h à 18h, nocturne les mercredis 20 janvier et 10 février

Atelier pour les enfants le samedi 23 janvier à 14 h

Visites guidées le mer. 20 janvier à 18h et le sam. 6 février à 15 h

Jusqu’au 14 février 2016

 

Et roman Les racines du ciel de Romain Gary, en Folio Gallimard

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