Amedeo Modigliani. L’œil intérieur

modigliani_femme_assise_robe_bleueNotre ami Jean-Yves s’est rendu au LaM dans le Nord pour visiter la rétrospective consacrée à Modigliani… Ce qu’il en dit nous fait pâlir d’envie ! Merci Jean-Yves de partager ainsi ce magnifique moment de peinture !

Mag

Le LaM à Villeneuve d’Ascq, qui détient une collection exceptionnelle de peintures, sculptures et dessins de Modigliani propose une très belle traversée de l’œuvre de l’artiste, né en Italie en 1884 et arrivé à Paris en 1906.

modigliani_lamCette présentation est construite en trois parties, à la fois thématiques et chronologiques. La première s’attache à démontrer la diversité des sources d’inspiration de Modigliani : il est fou d’art égyptien qu’il consulte régulièrement au Louvre, mais sa sensibilité s’imprègne aussi des références khmères, cycladiques et africaines. S’essayant à la sculpture malgré un manque de formation dans cette discipline, il s’entoure des conseils de Brancusi qu’il a rencontré à Montparnasse, mais il doit abandonner cet art pour des raisons de santé et financières (il ne parvient pas à trouver de mécène). De cette époque, on admire une très belle « Tête de femme », la seule sculpture en marbre de l’artiste, mais aussi des dessins et une superbe « Cariatide » sur fond bleu, dessinée au crayon et lavis d’encre.

tete_rouge_amedeo_modiglianiLa deuxième partie met en évidence l’importance du portrait d’artiste dans sa production. Dès 1915-1916, Modigliani cherche à définir son style, immédiatement reconnaissable : figures de forme ovoïde, yeux le plus souvent sans pupilles et de hauteurs distinctes, nez aux arrêtes tranchées, cous en pur cylindre, fonds minimaux et abstraits… Côtoyant les peintres de la future Ecole de Paris (Moïse Kisling, Chaïm Soutine, Pinchus Kremègne), Modigliani dresse leur portrait dans des tableaux et croque aussi (au crayon ou au graphite) Max Jacob, Pablo Picasso (qui le sous-estimait) et Jean Cocteau qui, n’aimant pas la représentation faite de lui par le peintre italien, s’en séparera rapidement. Toutes ces œuvres sont intéressantes, mais on se permettra une préférence pour la « Tête rouge » qui synthétise à la fois l’art africain, le cubisme, le fauvisme et l’art de Cézanne. L’exposition ne manque pas de rappeler que ce dernier est la référence absolue de Modigliani.

modigliani_jeune_filleLa fin de l’exposition est consacrée aux dernières années de l’artiste. Soutenu par le marchand d’art Léopold Zborowski, dont il dressera deux beaux portraits, accrochés aux murs du musée, Modigliani parvient à une peinture plus sereine. Les couleurs s’éclaircissent, la ligne des corps s’arrondit et devient plus voluptueuse, comme en témoigne le « Nu assis à la chemise », dont le dessin raffiné et la touche délicate restituent toute la fragilité de la femme. La présentation de ses nus lors d’une exposition de décembre 1917 fera scandale. Mais la préoccupation première du peintre reste le visage. Modigliani continue à représenter ses amis artistes et ses proches, mais il donne aussi une place plus importante aux anonymes. Il ne peindra des paysages (qui demeureront rares dans sa production) qu’à partir de 1918, lors d’un séjour dans le sud de la France organisé par Zborowski.

modigliani_nuL’exposition rend également hommage à Roger Dutilleul que Modigliani rencontre en 1919 et qui deviendra un collectionneur assidu du peintre (il achète et échange 35 peintures et 26 dessins) et ne cessera de défendre son œuvre bien au-delà de la mort de l’artiste en 1920. La donation par son neveu Jean Masurel de quatorze pièces de la collection est à l’origine de la création du LaM, qui a donc toute légitimité pour monter cette rétrospective, la première d’importance depuis celle organisée au Musée du Luxembourg en 2002. Au-delà de la qualité des pièces présentées, l’exposition est passionnante par son côté didactique qui permet de suivre l’évolution du parcours de l’artiste au travers de ses influences, de ses rencontres…

La visite donne aussi l’occasion de s’attarder dans les collections permanentes du musée, riches de quelques tableaux cubistes de Picasso et de Braque, d’œuvres de Fernand Léger, de Miro, de Jenkins, et de pièces représentatives de l’abstraction lyrique : Manessier, Poliakoff, Staël, Estève, Ubac…

Amedeo Modigliani. L’œil intérieur

LaM

1, allée du Musée – Villeneuve d’Ascq (59)

Jusqu’au 5 juin 2016

Jean-Yves

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Chaïm Soutine. L'ordre du chaos

Soutine à l'Orangerie, Le petit pâtissierQuoi de plus naturel qu’une exposition exclusivement consacrée à Chaïm Soutine (1893-1943) au Musée de l’Orangerie à Paris, où est conservée la plus grande collection d’Europe du célèbre peintre Russe, soit 22 tableaux réunis par le marchand d’art Paul Guillaume ?
Complétée par des prêts de collections publiques et privées, ce sont ici quelques 70 peintures qui sont présentées, au fil d’un parcours clair et net organisé en trois sections.

L’introduction, où figurent l’autoportrait de 1918 ainsi que le portrait de Soutine par Modigliani, est dédiée aux portraits des amis et mécènes. Occasion de rappeler à grands traits la carrière de celui qui, en 1913 à l’âge de 20 ans, quitte la Lituanie qui l’a vu naître dans une communauté juive pour rejoindre Paris et les artistes expatriés installés à Montparnasse. Pendant la guerre, son ami Modigliani lui présente son marchand Zborowski qui accepte de le financer : c’est son modeste début de carrière. En 1919, Zborowski l’envoie à Céret dans les Pyrénées Orientales, d’où il rentre trois ans après avec plus de 200 toiles dont de nombreux paysages du Midi. Nous sommes en 1922, Paul Guillaume présente des tableaux de Soutine au docteur Barnes. Séduit, le riche collectionneur américain qui est en train de créer une fondation près de Phidadelphie achète pour plus de 2 000 dollars de tableaux, assurant l’aisance financière du peintre et marquant le véritable lancement de sa carrière.
Parmi les tableaux de cette partie introductive, se trouve le portrait de Madame Castaing. Ce n’est pas un hasard : les époux Marcellin et Madeleine Castaing, rencontrés en 1925, deviendront des amis intimes et de fidèles soutiens après la ruine puis la mort de Zborowski en 1932. Soutine figure aussi dans les collections de Netter, Guillaume, Bing, Doucet. Quant à ses expositions personnelles, nombreuses de son vivant comme posthumes, elles eurent lieu dès 1927 à Paris et dès 1935 aux Etats-Unis.

Soutine à l'Orangerie, Les glaieulsNé dans la misère, rongé par l’angoisse toute sa vie, Chaïm Soutine fut l’auteur d’une peinture certes tourmentée et souvent incomprise, mais qui assurément trouva tôt son public.
La visite au Musée de l’Orangerie prouve que cette séduction ne s’épuise pas. Les trois sections dédiées respectivement aux paysages, aux natures mortes et aux portraits, sobrement et efficacement présentées font le tour des trois grands genres travaillés par l’artiste et qui en tant que tels le rapprochent des maîtres anciens, dont il n’a du reste jamais caché l’inspiration qu’il y trouvait. Voir Rembrandt pour les Boeufs écorchés, Chardin pour le Lièvre pendu, Fouquet pour le Petit pâtissier, Courbet pour les Enfants de chœur.

Dans une nature tourbillonnante, ses arbres sont les plus vivants qui soient. Bavards et mystérieux, ils captent notre attention comme pour se faire écouter. Ses natures mortes qui en séries évoluent vers l’abstraction (souvent mentionné, le rapprochement avec Françis Bacon tient toujours) font de sanglantes carcasses de splendides dépouilles.
Quant aux portraits, parmi les plus bouleversants qui aient jamais été peints, ils imposent la clairvoyance du peintre expressionniste qui, tout en jouant avec la matière et la couleur avec une grande modernité, dans des compositions par ailleurs fort classiques, a montré, dans la mélancolie d’un regard, dans la moue presque tremblante d’une bouche, dans le creux de deux mains vides, toute l’impuissance, l’incompréhension et le désarroi de l’homme face à l’existence.

Chaïm Soutine
L’ordre du chaos
Musée de l’Orangerie
Place de la Concorde – Paris 1er
TLJ sf le mar., de 9 h à 18 h
Entrée 7,5 € (TR 5 €)
Jusqu’au 21 janvier 2013

Images :
Le Petit Pâtissier, 1922-23, huile sur toile 73 x 54 cm, Paris, Musée de l’Orangerie © ADAGP, Paris 2012 © RMN (Musée de l’Orangerie) / Hervé Lewandowski
Les Glaïeuls, vers 1919, huile sur toile 54 x 44,5 cm, Jérusalem (Israël), collection particulière © ADAGP, Paris 2012 © Photo Elie Posner

A lire également sur maglm : l’exposition de 2007 à la Pinacothèque de Paris

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Modigliani, Soutine et l'Aventure de Montparnasse

La collection Jonas NetterAprès les riches expositions consacrées à Soutine, Vlaminck, Valadon et Utrillo, la Pinacothèque poursuit son chemin de l’Ecole de Paris, tout en s’attachant à mettre en valeur un grand collectionneur, avec un ensemble de plus de 120 tableaux issus de la collection de Jonas Netter.

Inconnu du grand public, Jonas Netter était un commerçant alsacien installé à Paris qui, passionné d’art (aussi bien de peinture que de musique) mais ne pouvant acquérir les artistes alors reconnus comme les impressionnistes, bien trop onéreux pour sa bourse, se dirige grâce au marchand polonais Zborowski vers des peintres moins ou pas connus et commence une merveilleuse collection. Il fut l’un des premier à acheter des toiles de Modigliani, à la suite de Paul Guillaume qui l’avait soutenu Avant-guerre. Il s’entiche aussi de Soutine et de bien d’autres peintres juifs du Montparnasse des Années folles.

L’on retrouve ainsi sur les cimaises de la Pinacothèque des œuvres signées des plus grands peintres de l’Ecole de Paris, à côté de toiles réalisées par des artistes qui n’ont pas passé la postérité. Organisé tout simplement par artiste, le parcours permet de croiser Suzanne Valadon, Maurice Utrillo, André Derain, Amédéo Modigliani, Moïse Kisling, Chaïm Soutine, Maurice de Vlaminck, Michel Kikoïne, Isaac Anchter et bien d’autres. Malgré la diversité des artistes représentés, la cohérence de la collection Netter est bien visible, l’ensemble de tableaux, uniquement figuratifs, étant essentiellement rattaché aux années 1910 et 1920 (avec quelques œuvres des années 1900).

Le moment le plus fort de l’exposition est celui où l’on découvre un ensemble de toiles de Modigliani, accessibles au public pour la première fois. Les quelques dessins qui les accompagnent permettent de relever les inspirations "primitivistes" de l’artiste, avant qu’il ne les transforme en sa manière propre, reconnaissable entre toutes. Sur l’un d’eux, l’on reconnaît une patte très brancusienne qui rappelle son amitié avec le célèbre sculpteur Roumain. Mais ce sont ses grands portraits à l’huile dont on se délecte le plus : la magnifique Elvire à la collerette de l’affiche, mais aussi d’autres portraits de femmes, une délicieuse Fillette en bleu et plusieurs de ses amis (notamment Zborowski et Soutine). Mains croisées sur le ventre, tête penchée, lèvres et joues rougies, de ces personnages hiératiques se dégagent une profondeur et une mélancolie qui les rendent sans âge ni époque, renvoyant davantage à la statuaire médiévale, aux primitifs italiens et aux sourires énigmatiques de la Renaissance qu’à l’expressionnisme du XXème siècle auquel Modigliani appartient.

Parmi les autres chefs d’œuvre du parcours, de magnifiques Soutine comme L’homme au chapeau, l’hyper expressionniste La Folle ou encore un Paysage montagneux à la limite de l’abstraction dont on raffole.
Et en début d’exposition, aux côtés de Valadon, l’on aura retrouvé de ces paysages urbains dont Utrillo avait le secret avec ses magnifiques lignes de fuite, trouées urbaines filant sur des rues désertes et d’émouvantes façades, venant souligner tout le charme du Paris populaire du début du siècle dernier, et qui était aussi celui de l’avant-garde artistique européenne.

Modigliani, Soutine et l’Aventure de Montparnasse
La collection Jonas Netter
Pinacothèque de Paris
8, rue Vignon – 75008 Paris
TLJ de 10h30 à 18h30, jsq 21h les mer. et ven.
Le 1er mai, ouverture de 14h à 18h30 Entrée 10 €
Jusqu’au 9 septembre 2012

Image :
Amedeo Modigliani, Elvire au col blanc (Elvire à la collerette), 1917 ou 1918, huile sur toile, 92 x 65 cm. Collection privée © Photo : Pinacothèque de Paris

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Chaïm Soutine à la Pinacothèque de Paris

Chaim Soutine, vue de Cagnes, Pinacothèque de ParisNé à la fin du XIXème siècle en Biélorussie, Chaïm Soutine émigre à Paris en 1913.

A la Ruche, atelier de Montparnasse, ses contemporains sont Chagall, Kikoïne, Lipchitz – le groupe appelé Ecole de Paris.

Il noue avec Modigliani une amitié qui durera jusqu’à la mort du peintre italien en 1920.
Le même Modigliani le présente au marchand d’art Léopold Zborowski : grâce à lui, tiré de la misère la plus noire, Soutine pourra vivre confortablement de son art durant le reste de sa vie, jusqu’à ce que son estomac malade ait raison de lui en 1943.

Ce parcours n’explique pas la tourmente qui caractérise la peinture de Soutine, qualifiée souvent d’expressionniste. Enfance très pauvre dans une famille juive orthodoxe, souffrances passées, repli sur soi, solitude et dépression : beaucoup de choses ont été écrites, parfois tout et son contraire, sur un artiste qui n’a laissé aucun écrit pour confirmer ou infirmer les hypothèses, lever ce voile de mystère qui couvre en grande partie sa vie intime.

Restent ses tableaux. Il en a peint et détruit beaucoup.
De l’exposition visible à la Pinacothèque de Paris jusqu’au 27 janvier prochain, les plus fascinants sont les paysages peints à Cagnes et à Céret. Au départ, des coups de brosse aux aplats larges et rapides, un sens de la composition très séduisant, des couleurs éclatantes et des contrastes très maîtrisés : point de tourmente encore, mais des paysages singuliers, un peu bousculés, où l’élément central, route montante ou escalier monumental, fait déjà tanguer les constructions.

Puis, à partir des années 1920, les couleurs et la matière se densifient, s’entremêlent ; les coups de pinceau sont de plus en plus mouvants. Sous les rafales du mistral, les arbres se tordent et poussent les maisons vers l’extérieur du cadre, carrément menacées d’effondrement.
Il frise alors parfois l’abstraction, mais au bénéfice d’une formidable puissance. Et l’énergie dévastatrice est bien souvent contrariée par des couleurs chaudes ici ou là qui viennent évoquer un élan vital qui refuse de céder.

Si le thème de la violence, ou du moins de la menace, est constant dans une grande partie de l’oeuvre de Soutine – comme en témoignent ses personnages osseux à l’oeil noir et aux longs doigts noueux, ses animaux morts et parfois même écorchés –, dans les années 1930 puis 1940, le peintre semble avoir trouvé la voie de l’apaisement. Âne, porc, taureau sont désormais montrés vivants et tranquilles dans leur milieu naturel.

Surtout, le très beau Paysage de Champigny (1942-1943) vient contredire tout ce que Soutine a exprimé des années auparavant : sur la crête d’une montagne, un enfant assis dans un cadre idyllique aux splendides couleurs froides regarde une blanche chèvre paître paisiblement.
Comme ici la tourmente semble loin…

Chaïm Soutine
Pinacothèque de Paris
28, place de la Madeleine – Paris 8ème
L’exposition est prolongée jusqu’au 2 mars 2008
Tlj de 10 h 30 à 18 h
Entrée 9 € (TR 7 €)

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