Her. Spike Jonze

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L’histoire, qui peu paraître un peu simpliste de prime abord, est celle d’une idylle entre un homme de chair et de sang et une femme virtuelle. Mais la façon dont le film est fait et les personnages interprétés la rend captivante, sur fond de propos complètement flippant.

Nous sommes à Los Angeles, dans un futur plus ou moins proche : Theodore, la quarantaine, vit seul depuis sa douloureuse séparation d’avec sa femme Catherine. Le jour, il écrit des lettres sentimentales pour le compte de clients qui ne parviennent pas à exprimer ce qu’ils ressentent. Le soir, dans son appartement tout de verre paré en haut d’un gratte-ciel, il joue à des jeux vidéo, pense à Catherine, se branche sur des sites coquins, déprime.

Il finit par acquérir un nouveau programme informatique qui lui permet de disposer d’une compagne virtuelle en se connectant à tout moment à cette voix qui se présente comme Samantha. Là, il découvre (et nous avec) toutes les potentialités de cette intelligence artificielle, laquelle, à défaut de corps, a la voix suave de Scarlett Johansson soi-même. A-propos impressionnant, sens de l’humour inouï, soif d’apprendre infinie, présence de tous les instants : Samantha a tout pour plaire. Ne lui manqueraient que les sentiments : voici qu’elle les acquiert aussi, livrant à Theodore d’irrésistibles déclarations. La voix palliant la chair, les voici tous deux fort enamourés.

L’évolution est fascinante à suivre. Dans un décor urbain dépouillé de toute esthétique de science-fiction traditionnelle, les accents futuristes prennent tout leur sens. Dans la rue et dans le métro, au lieu de parler à une autre personne de vive voix ou au téléphone, les gens parlent à leur ami(e) virtuel(le) via leur oreillette. Ultra-moderne solitude. Évidemment, malgré le bonheur apparent de Theodore et de ses congénères, ce que dit le film, au gré d’une réalisation superbe (mise en scène, décors, photo) est totalement déprimant. Theodore et les autres, incapables d’exprimer leurs  sentiments et leurs émotions (ce sont ceux des autres que Theodore imagine dans son job…), doivent recourir au virtuel pour oser les vivre et parvenir à les partager.

Mais tout aussi déprimante est l’histoire d’amour en elle-même, entre Theodore et Samantha. Elle est totalement disponible pour lui, elle est présente dès qu’il la « sonne », elle l’écoute aussi longtemps qu’il le veut. Elle devine et devance ses désirs, est toujours de bonne humeur,  demande à Theodore de lui apprendre tout ce qu’elle ignore et, last but not least, n’émet jamais la moindre contradiction… Sont-ce ces histoires d’amour-là que les hommes désirent ? Fichtre, heureusement que c’est de la science-fiction !

Her

Un film de Spike Jonze

Avec Joaquin Phoenix, Chris Pratt, Rooney Mara

Durée 2 h 06

Sorti en salles le 19 mars 2014

 

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Ida. Pawel Pawlikowski

ida

En 1962, Ida, toute jeune novice d’un couvent polonais à la veille de prononcer ses vœux, est envoyée par la mère supérieure à la rencontre de la seule famille qui lui reste : sa tante Wanda, juge inflexible le jour, jouisseuse désabusée de la vie le soir. Deux opposées qui se découvrent et ne se comprennent pas très bien, l’une qui en a trop vu et trop vécu, l’autre qui ne connaît que sa foi.

Wanda ayant appris tout de go à sa nièce son origine juive, toutes deux partent en quête de la tombe des parents d’Ida disparus pendant la Deuxième guerre mondiale. Elles feront des rencontres, celle du passé mais aussi celle du peuple polonais. Pour finir, c’est soi-même que chacune découvrira.

C’est un film à l’esthétique captivante, mais dont la beauté n’est là que « par surcroît », tant son histoire est en elle-même passionnante. Pawel Pawlikowski la déroule avec une grande simplicité, dans un savant équilibre de limpidité et de non-dits. Entre dialogues abrupts et silence, entre crudité et pudeur. La caméra caresse des personnages dans un pays qui a brutalisé l’Homme, la Pologne sous l’occupation nazie, puis sous le joug du Stalinisme, et enfin la Pologne du temps du film, sous sa chape de plomb.

Le noir et blanc – si beau – de la photo vient souligner ce triple aspect historique, qui est d’une certaine manière le sujet principal du film. Il souligne la noirceur du sort fait aux Juifs pendant la guerre, à la société polonaise dans les décennies suivantes. Il éclaire les villes, la pauvre campagne de ces années-là, une Pologne glaciale, figée, muette, étouffée peut-être plus encore par son passé que par son présent. Le format 4/3, un peu carré à l’ancienne, accentue cet ancrage dans l’histoire, et donne plus de force encore aux personnages, cadrés, qui plus est, de façon un peu décalée en d’éloquents plans-séquences.

Eloquents, ces personnages impeccablement interprétés et auxquels on est attaché dès le début du film ne le sont guère ; pourtant leurs mots, rares mais directs, leurs yeux, leurs gestes déterminés disent l’essentiel. Le reste, qui renvoie aux profondeurs des âmes, aux interrogations existentielles, le réalisateur a la délicatesse de laisser au spectateur le soin de l’imaginer.

 

Ida

Un film de Pawel Pawlikowski

Avec Agata Kulesza, Agata Trzebuchowska, Dawid Ogrodnik

Sorti en salles le 12 février 2014

Durée 1 h 19

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Philomena. Stephen Frears

philomena

Voici une histoire poignante s’il en est : celle d’une mère de soixante-dix ans qui se lance à la recherche de son fils qui lui a été arraché quelques cinquante ans plus tôt.

Nous sommes dans l’Irlande des années 1950, et on ne plaisante pas avec les mœurs. Quand la toute jeune Philomena se retrouve enceinte, son père la répudie et l’envoie accoucher dans un couvent. Là, comme ses congénères pécheresses, elle a le droit de voir son petit une heure par jour, de travailler dur, et… de souffrir pour expier sa faute. Mais des souffrances, elle s’apprête à en connaître d’autres : dès ses trois ans, son fils, adopté par de riches Américains – vendu par les bonnes sœurs – s’envole de l’autre côté de l’Amérique. Elle ne le reverra pas.

La vie a passé. Philomena a eu une autre famille. Elle est grand-mère. Mais de ce fils naturel dont elle n’a jamais parlé elle se souvient toujours, avec une sourde mélancolie. C’est alors qu’intervient un journaliste qui, pour réaliser un reportage « à sensations » (humaines) qui se vendra à coup sûr et fort cher, l’emmène sur les routes des Etats-Unis à la recherche de ce fils âgé désormais d’une cinquantaine d’années.

De ses jeunes années d’austérité aussi bien matérielle que morale, Philomena a gardé une grande modestie et une foi catholique inébranlable. Elle a mené une vie simple, divertie par des romans à l’eau de rose. Martin Sixsmith est sociologiquement son opposé. Cultivé, urbain branché, il sort des services de communication des cabinets ministériels et de la BBC dont il était le correspondant à Moscou. Il a beau être en recherche de travail, il ne perd pas la belle assurance propre à ceux qui « ont » et qui « savent ». Quand elle a peur de déranger et s’émerveille, lui s’agace d’un rien et méprise.
Au-delà de l’intrigue très prenante – tirée d’une histoire vraie – l’intérêt du film tient à la relation entre ces deux personnages. Au fur et à mesure du film, leur drôle de lien va évoluer, car ils vont tous deux faire leur chemin sous l’effet de la découverte de l’autre, mais aussi de de la réalité qu’ils sont venus chercher.

Ils sont formidablement interprétés par Steve Coogan et Judi Dench, qu’on était davantage habitué à voir en patronne des services secrets dans James Bond. Stephen Frears montre la force de ses sentiments avec une juste distance, entre l’émotion propre à la cruauté de son histoire, et la douce réserve qui caractérise Philomena. Loin d’être le tire-larmes auquel on peut s’attendre, son film fait au contraire réfléchir, notamment en montrant les différentes manières de réagir de ses personnages face au mensonge et à l’injustice les moins acceptables.

Philomena
Un film de Stephen Frears »
Avec Judi Dench, Steve Coogan, Sophie Kennedy Clark
Durée 1 h 38
Sorti en salles le 8 janvier 2014

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La vie rêvée de Walter Mitty. Ben Stiller

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Walter Mitty est chef du département photo du magazine Life. En réalité, il n’a sous ses ordres qu’un homologue dévoué, avec qui il passe ses journées terré dans l’obscurité du labo photo…

Seize ans de « boutique » et autant de discrétion : Walter Mitty est un homme effacé, pour ne pas dire timoré, qui a pour habitude de se réfugier dans des rêves éveillés dont il est le héros d’exploits les plus audacieux.

Bien qu’excellent dans son métier, son avenir professionnel est plus que menacé : le célèbre magazine américain est à la veille de passer au tout numérique et la photographie argentique n’a plus de raison d’être. D’autant que son comportement quelque peu lunaire n’a rien pour attirer la mansuétude du « chargé de transition » de la boîte, qui s’apprête à licencier à tour de bras.

Dans ce triste tableau, deux éléments vont se télescoper pour jouer le rôle de dynamiteur : la disparition du négatif destiné à la couverture du dernier numéro papier de Life – qui plus est envoyé par le photo-reporter adulé Sean O’Connell – et l’apparition d’une charmante collègue du service comptabilité dans le paysage des cœurs à prendre.

Il n’est donc, de tout évidence, plus du tout l’heure de rêvasser, mais de retrouver cet aventurier de O’Connell : pour sauver la dernière « couv », Walter sort enfin de sa coquille et part au Groenland, en Islande, en Afghanistan, où il vit toute la palette des situations de l’extrême, dans les airs avec un pilote saoul au dernier degré, dans les eaux glacées avec les requins, et même sur les lacets d’une route montagneuse, en skate sur le bitume…

Le dernier film de Ben Stiller a un charme fou. D’abord parce que c’est une comédie réellement drôle, ce qui est aussi rare qu’apprécié ; ensuite parce que c’est très bien joué (Ben Stiller, très bien servi par lui-même) ; enfin parce que les aspects les plus faibles sont
contrebalancés par d’autres très réussis. Le côté un peu simpliste du scénario est complètement effacé par le côté poignant de cette histoire issue d’une nouvelle américaine de James Thurber : notamment le cynisme de « l’adaptation économique » et le néant
dans lequel tombent les compétences et le savoir-faire d’hommes et de femmes dont les métiers disparaissent. S’y ajoute l’attitude décalée et toujours poétique du héros, que ce soit quand il rêve sa vie ou quand il se met à vivre sa vie rêvée.

Et par la grâce de cet esprit fantaisiste (les aventures sont totalement abracadabrantesques) et plein de naïveté, on accepte sans broncher que les plans sur les grands et beaux espaces naturels soient filmés de façon si publicitaire.

C’est que le film déborde de tendresse et d’humanité, jusque dans la scène où Walter rencontre enfin Sean O’Connell, joué par Sean Penn soi-même : il ne se passe pas ce à quoi on s’attend, mais quelque chose d’assez enfantin, pris entre un prosaïsme décevant et un lyrisme échevelé. Et ce quelque chose-là, presque maladroit, est terriblement joli.

La vie rêvée de Walter Mitty
U
ne comédie dramatique de Ben Stiller
Avec Ben Stiller, Kristen Wiig, Shirley MacLaine, Adam Scott, Sean Penn…
Durée 1 h 54
Sorti en salles le 1er janvier 2014

Photo : Ben Stiller, Sean Penn © Twentieth Century Fox

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Le loup de Wall Street. Martin scorsese

Le loup de Wall Street, ScorseseC’est à la grande délinquance en col blanc que Scorsese s’en prend cette fois, en s’emparant du personnage de Jordan Belfort, trader indécemment enrichi au cours des années 80 et 90 en arnaquant l’actionnariat, puis tombé autant du fait de ses propres excès que de celui des enquêteurs du FBI.

La fresque que déroule Martin Scorsese n’a pas la riche trame narrative de ses très grands films comme Casino, car ici l’histoire est des plus ténues : grandeur et décadence d’un truand adulé. On peut reconnaître aussi que le réalisateur n’avait peut-être pas besoin de 3h pour réussir sa brillante démonstration : allégé d’une bonne demi-heure, elle n’aurait certainement rien perdu de son efficacité.

Malgré ces réserves, Le loup de Wall Street est un film magnifique. Magnifique d’abord par sa noirceur, totale dans cette opulence
ensoleillée : sans juger en apparence, en montrant la monstruosité sans pudibonderie, Scorsese dresse un tableau éloquent du cynisme d’un monde où l’argent tient lieu d’unique loi, où ce qu’on appelle réussite et richesse font tomber dans l’addiction de toutes sortes de poudres et du sexe, dans des états d’où toute humanité semble s’être retirée.
Magnifique ensuite par ses acteurs (dont Matthew McConaughey, qui fait une ahurissante prestation au début du film), et évidemment tout particulièrement son acteur principal, Leonardo DiCaprio qui, de film en film, n’en finit plus de susciter étonnement et admiration. Ici il donne à lire sur le visage de Jordan Belfort toute la palette des émotions, de la fatuité la plus insupportable au désarroi le plus profond – celui d’une personne comme « retirée
d’elle-même ».
Magnifique enfin pas sa réalisation : Le loup de Wall Street a le brio d’un Scorsese encore au sommet de son art, à tel point qu’à certains moments, ceux où l’on trouve le contenu des scènes quelque peu répétitif, on se contente d’admirer les plans, et de cela « seulement », on se régale…

Le loup de Wall Street
De Martin Scorsese
Avec Leonardo DiCaprio, Jonah Hill, Margot Robbie, Matthew McConaughey
Durée 2 h 59
Sorti en salles le 25 décembre 2013

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Les Garçons et Guillaume, à table !

Les garçons et Guillaume, à table !C’est l’histoire d’un petit garçon toujours fourré dans les jupes de sa mère pendant que ses deux frères se battent et fument et cachette. Qui apprend à danser les sévillanes alors que les deux grands découvrent les sports de l’extrême avec leur père. Un petit garçon qui a deux idoles dans sa vie : sa mère et Sisi.
Bref, l’histoire d’un petit garçon bien élevé, gentil, et efféminé qui, en grandissant, développe sa délicatesse, son aversion pour le sport et un talent naturel pour attirer les quolibets de ses cruels congénères.

Si le paternel est consterné, la mère est dans le fond ravie.
Arrive le jour du premier gros chagrin (d’amour), quand Guillaume réalise avec effroi que son Jérémie préfère les filles. Suivra celui de l’exemption (militaire, un grand moment), puis de la psychanalyse (idem) et enfin celui de la découverte de la méprise fondamentale : Maman aurait voulu une fille… Et Guillaume n’est peut-être pas l’efféminé que tout le monde, y compris lui-même, a toujours cru.

Le succès qu’avait rencontré le spectacle de Guillaume Gallienne semble bien parti pour se transformer en carton au cinéma, avec plus de 700 000 spectateurs à l’issue de la première semaine d’exploitation.
L’excellent accueil critique et public est tout à fait justifié, tant la comédie est en tous points réussie : le plus souvent surprenante et fine, toujours très drôle (parfois potache), bien rythmée, hyper émouvante… sans oublier le meilleur de l’affaire : le jeu double du sociétaire de la Comédie Française Guillaume Gallienne, interprète à la fois de son propre rôle et de celui de sa mère. Sans compter que c’est lui qui tient (pour la première fois) la caméra !
On appréciera aussi le tableau social brossé à travers de celui de cette famille de la grande bourgeoisie, ainsi que les interprètes secondaires féminines, toutes plus savoureuses les unes que les autres : Nanou Garcia en "prof" d’espagnol in situ plus vraie que nature, Françoise Fabian en grand-mère jadis superbe qui se met à perdre ses mots, et Diane Kruger en plein exercice d’un métier dont on préfère ignorer le nom…

Les Garçons et Guillaume, à table !
De et avec Guillaume Gallienne
Durée 85 mn
Date de sortie en salles : 20 novembre 2013

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Blue Jasmine. Woody Allen

Blue Jasmine, Cate Blanchett

C’est le portrait d’une femme à la dérive, incarnée par Cate Blanchett, que Woody Alllen dessine cette fois. Avant de s’appeler Jasmine, elle fut une petite Jeannette qui n’a pas grandi dans le luxe, tout comme sa sœur Ginger, elle aussi enfant adoptée.
Mais, grandie belle et avisée, elle a fait un beau mariage, s’est rebaptisée Jasmine au passage, et son époux, riche au-delà de toute idée, lui a fait une vie en or massif. Jusqu’à ce que, à force de tromperies, à son égard comme au reste du monde, il finisse par se faire piéger. Prison et suicide s’ensuivent rapidement.
La quarantaine arrivée, voici Jasmine veuve, couverte d’opprobre et ruinée. En pleine dépression, elle quitte les quartiers chics de New-York pour se réfugier à San Francisco chez sa petite sœur. Ginger est caissière, a deux fils trop gros, une petit appartement, un ex-mari qui vivote et un nouvel amoureux dans le genre pas fin. Malgré tout ce qui sépare les deux sœurs, elle accueille Jasmine avec toujours autant d’admiration et une sincère affection.

Ces deux portraits de femmes sont merveilleusement brossés et interprétés. Malgré son inévitable bavardise, Woody Allen concentre sur elles toute la tension dramatique du film, sans fard ni anecdote inutile.
Les deux femmes, arrivées vers le milieu de leur vie, continuent à poursuivre le bonheur, l’une avec l’assurance de celle à qui la vie a souri, l’autre en se laissant porter par les rencontres et les événements. Mais c’est la première qui se trompe en ne recherchant que la fortune quand l’autre recherche la sincérité des sentiments. Un film moral en quelque sorte, dont les hommes, une fois de plus chez le réalisateur new-yorkais, ne sortent pas grandis.

Blue Jasmine
Un film de Woody Allen
Avec Baldwin, Cate Blanchett, Sally Hawkins
Durée 1 h 38
Date de sortie en salles : 25 septembre 2013

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Elle s'en va. Emmanuelle Bercot

Elle s'en va, Emmanuelle Bercot, avec Catherine DeneuveC’est un road-movie un peu particulier qui démarre sur une peine de cœur et finit sur un coup de foudre.
Son point de départ est une sympathique auberge de Bretagne, sont point d’arrivée un village de pierres du sud de la France.
Entre les deux, des boîtes de nuit de province, des stations-services et des hôtels sans étoile, des champs de maïs et des zones pavillonnaires.
Un peu la France de Depardon, un peu le pays de Mammouth, mémorable road-movie à moto dont Gérard Depardieu tenait magnifiquement le guidon.

Clin d’œil de l’histoire du cinéma, cette fois c’est Catherine Deneuve, sur qui les ans aussi sont bien passés, qui tient le volant, interprétant une Bettie au cœur chaviré.
Une sorte de fugue, signe des restes d’une jeunesse pas tout à fait consommée. Des regrets, des rêves brisés, des responsabilités mal assumées, des deuils non faits. Et voilà les retours en arrière qui l’attrapent au coin des larmes, comme cette envie de fumer, prétexte pour (re)prendre sa route quelque part où elle s’était arrêtée.
Étoiles de jeunes jeune fille, passions brisées, fille oubliée, petit-fils inconnu… tout est là, au bord de la route. Elle s’y arrête, rencontre des gens, bouts de vie ou destins entiers. Ce sont eux qui vont la faire avancer.
Qui d’autre que Catherine Deneuve aurait pu incarner Bettie, sa perte, sa dérive, son acceptation enfin ? On a du mal à l’imaginer, tant son naturel et sa liberté font merveille, et trouvent toute leur grâce au milieu de "non acteurs", le petit Nemo Schiffman, le propre fils de la réalisatrice, le peintre Gérard Garouste et la chanteuse Camille, qui font tous trois une entrée sur grands écrans plus que convaincante.

Elle s’en va
Un film d’Emmanuelle Bercot
Avec Catherine Deneuve, Nemo Schiffman, Gérard Garouste, Camille, Claude Gensac, Paul Hamy, Mylène Demongeot, Hafsia Herzi
Durée 1 h 53
Sorti en salles le 18 septembre 2013

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Fedora. Billy Wilder

Fedora, Billy Wilder

Les reprises de pas moins de cinq films de Billy Wilder sont programmées depuis début août : après Spéciale Première puis Un, deux,trois et avant le Stalag 17 le 11 septembre prochain, c’étaient Irma la douce et Fedora qui ressortaient en salles mercredi 21 août.

Sorti initialement en 1978, Fedora est l’avant-dernier film du grand cinéaste américain mort en 2002. Avec ce film crépusculaire malgré le soleil de Corfou, ce film testamentaire d’un cinéaste alors en fin de parcours, Billy Wider porte un regard terriblement cruel sur Hollywood.

Dutch Detweiller, producteur indépendant dont la période faste fait partie du passé, décide de refaire tourner Fedora, immense star du cinéma américain, retirée du milieu depuis des années. Quand il débarque à Corfou pour lui proposer le scénario – inspiré d‘Ana Karénine -, il découvre une Fedora inabordable, sur-protégée par une vieille comtesse dite son amie, son inflexible gouvernante anglaise ainsi qu’un docteur pas exactement net. Detweiller comprend vite que la star, qui n’a rien perdu de sa beauté passée, est littéralement cloîtrée de force et n’est pas loin d’en être devenue folle.

Telle une intrigue policière qui peu à peu s’éclaircit, l’histoire de la sortie de Fedora du monde du cinéma mais finalement pas du star system, nous est contée par le menu.
C’est aussi effrayant que fascinant. Billy Wilder s’en prend tant au mythe de la jeunesse éternelle incarné par les étoiles du grand écran qu’à la profession qui ne reconnaît plus le talent des aînés. Le célèbre réalisateur a été contraint d’aller chercher le financement de son film en Europe et c’est lui qu’on entend, à travers le personnage de Detweiller, pester contre les les gamins barbus qui contrôlent désormais le business (Coppola, Scorsese, Spielberg…).

Fedora, outre sa construction narrative efficace, tire sa force de ce caractère mi-critique, mi-nostalgique : tous les grands artistes d’une époque son évoqués, qu’ils soient acteurs ou cinéastes, écrivains ou peintres, américains ou européens. La beauté et l’audace de la jeunesse de sa génération, Wider les montre avec autant de brio. Quant à ce que tout cela est devenu et comment cela s’éteint – aussi pompeusement qu’hypocritement – il le souligne magistralement.
Son personnage Dutch se défend de l’amertume, rappelant qu’elle est "sœur de l’aigreur". D’aigreur, il ne saurait être question ici, mais d’amertume, en revanche… Sauf qu’avec Billy Wilder l’amer est élégamment escorté : de brillantes répliques en traits ironiques, de jeux d’acteurs très convaincants en cadrages époustouflants… le talent du réalisateur de La garçonnière est encore bien là.

Fedora
De Billy Wilder
Durée 1h 56min
Avec Marthe Keller, William Holden, Hildegard Knef
Sorti en 1978 / Reprise en version restaurée août 2013

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La Grande Bellezza. Paolo Sorrentino

Paolo Sorrentino, La Grande BellezzaRome, ses précieux vestiges et ses fastueux palais issus d’un passé vénéré, où s’admirent le rouge cardinal et la blancheur des cornettes, le tombé impeccable des costumes et l’éclat des robes du soir. Et encore : la douceur du soleil au couchant, le scintillement des fontaines au midi, l’ombre rassurante des pins des collines.

Si de ce rêve, Paolo Sorrentino fait une parade incroyable, c’est pour mieux révéler l’envers du décor.

Jep Gambardella est un homme à qui la vie a réussi : à 65 ans, il est à Rome le plus grand des mondains. Auteur d’un unique roman il y a plus de quarante ans, il est devenu un grand journaliste culturel dans un quotidien de renom. Richissime, il fréquente tout ce que Rome compte d’argenté, de célèbre et de snob.
Il se couche quand le jour se lève, après avoir devisé cyniquement avec ses amis, dansé un peu, pas mal bu et fumé plus encore, fait l’amour parfois.
Mais de performances artistiques fumeuses en nuits éblouissantes, Jep finit par se retrouvé rattrapé par la superficialité de toute son existence. A l’heure du bilan, quels fruits récolte-t-il de sa vie, qu’a-t-il créé, quelles ont été ses émotions, que laissera-t-il enfin ?

Rarement la vacuité de l’existence aura été montrée avec un tel éclat. Revenu de tout, Jep hante un monde où s’affrontent des ego épuisés de prétention, où seuls l’apparence, l’argent et le sexe font office de valeurs. La religion n’échappe pas à cette mascarade et le mépris de l’humain, de l’effort et des sentiments véritables a quelque chose de glaçant.
Magistralement interprété par Toni Servillo, virtuosement mis en scène par le réalisateur de Il Divo, La Grande Bellezza, conquête chimérique de son héros, est un coup de poing qui frappe d’autant plus fort qu’il a pour décor une Ville Éternelle que l’on croyait intouchable.

La Grande Bellezza
Paolo Sorrentino
Avec Toni Servillo, Carlo Verdone, Sabrina Ferilli
Durée 2 h 22
Sorti en salles le 22 mai 2013

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