Les clefs d'une passion. Fondation Louis Vuitton

Edvard Munch, Le Cri, 1893 ?  1910 ? Tempera et huile sur carton non apprêté, 83,5 × 66 cm Oslo, musée Munch Photo © Munch Museum
Edvard Munch, Le Cri, 1893 ? 1910 ? Tempera et huile sur carton non apprêté, 83,5 × 66 cm
Oslo, musée Munch
Photo © Munch Museum

Ouverte au public en octobre dernier, la Fondation Louis Vuitton installée dans l’extraordinaire « vaisseau » que Frank Gehry a amarrée entre le Jardin d’Acclimatation et le Bois de Boulogne, inaugure sa troisième exposition, visible jusqu’au 6 juillet 2015.

Exceptionnelle, Les clefs d’une passion présente une soixantaine d’œuvres, signées des plus grands artistes de la première moitié du XX° siècle, dont certaines rarement prêtées, et plus rarement encore réunies. Les plus grands musées du monde, ainsi que certains collectionneurs ont en effet accepté de prêter leur concours au grand mécène Bernard Arnault. A titre d’exemple, on peut voir le fameux Cri de Munch, qui n’avait pas quitté Olso depuis près de dix ans, après avoir été volé à Vienne et retrouvé deux ans plus tard.

L’exposition a pour ambition de mettre en avant les artistes qui ont révolutionné la peinture dans le premier XX° siècle. Peu d’œuvres, on l’a vu, pour un programme si vaste qu’il compte forcément de grands absents. Pas de litanie de « -ismes » non plus, nombreux à cette période, mais un choix thématique dont la cohérence est dans l’ensemble assurée et qui parfois correspond avec un mouvement de l’histoire de l’art du siècle dernier.

Tel est le cas du premier, expressionnisme subjectif, où le fameux Cri est précédé de trois Giacometti (deux œuvres graphiques, dont le Portrait de Jean Genet et L’Homme qui marche I, eux visibles en France), du Pressentiment complexe de Malévitch, de deux études de Francis Bacon (dont une impressionnante Etude pour un portrait, venu du Chicago), d’un Otto Dix et d’une convaincante série d’autoportraits de la Finlandaise Helene Schjerfbeck, dont les contours du visage perdent de leur netteté au fil des tableaux, nous faisant assister à une accélération du vieillissement et à l’inexorable marche du sujet vers la mort. Ontologique solitude, sentiment de disparition, enfermement, tout dans cette salle exprime de façon poignante l’angoisse fondamentale de l’Homme.

Henri Matisse (1869–1954), La Danse, 1909–1910, Huile sur toile, 260 × 391 cm, Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage © Succession H. Matisse Photo : © The State Hermitage Museum, Saint Petersburg, 2015/ Vladimir Terebenin, 2014
Henri Matisse (1869–1954), La Danse, 1909–1910, Huile sur toile, 260 × 391 cm, Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage © Succession H. Matisse Photo : © The State Hermitage Museum, Saint Petersburg, 2015/ Vladimir Terebenin, 2014

Les trois salles suivantes, dédiées à la ligne contemplative, sont un réconfort. S’y déploient d’abord les paysages, tous autour de l’eau, de Ferdinand Hodler, de Gallen-Kallela, d’Emil Nolde, de Monet. Leur succèdent les lignes abstraites de Malévitch et de Mondrian et l’intensité d’un rouge Rothko. Après les mers, les lacs et les nymphéas de la salle précédente, le contraste est fort ; mais, après tout, le début du XX° siècle est fait de tout cela. Retour au figuratif ensuite, avec un superbe (mais c’est presque un pléonasme) Eté de Bonnard. Il est entouré d’un remarquable ensemble de Picasso, une sculpture et trois tableaux, très sensuels, tous inspirés du modèle Marie-Thérèse Walter, dont le peintre espagnol a magnifié les courbes féminines dans les années 30. La première vient d’une collection particulière et les tableaux de New-York, Londres et Paris : jolie réunion au sommet.

La section suivante, dite popiste, fait entrer dans une autre dimension, celle de la culture populaire, avec des œuvres de Picabia et de Robert Delaunay, inspirées des illustrés de charme pour l’un et de la publicité pour l’autre. Dans la même section, mais d’un tout autre intérêt pictural, trois grandes toiles de Fernand Léger, sur ses thèmes classiques, dont Les constructeurs à l’aloès, qui a fait le chemin depuis Moscou.

La quatrième et dernière étape est dédiée à la musique, à travers des tableaux de Kandinsky, Kupka, Severini et, last but not least, Matisse : l’immense Danse, du Musée de l’Ermitage, maintes fois vu en reproduction, comme le Cri de Munch, mais dont l’original fait ici aussi l’effet d’une découverte, et La tristesse du Roi du Centre Pompidou, un très grand et beau collage sur la musique et la danse. Histoire de finir dans la joie, après avoir commencé dans l’angoisse. C’est sans doute mieux dans ce sens.

 

Les clefs d’une passion

Fondation Louis Vuitton

8, avenue du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne, Paris 16e
De 10 h à 20 h, du lundi au dimanche, nocturne le vendredi jusqu’à 23 h

Jusqu’au 6 juillet 2015

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Giacometti et les Etrusques. Pinacothèque de Paris

Kylix, Giacometti et les Etrusques à la Pinacothèque de ParisGiacometti et les Étrusques : le rapprochement ne dérange pas, bien au contraire. Les statuettes en bronze filiformes des uns et de l’autre présentent des plastiques si proches que le premier coup d’œil suffit à accepter la réunion, en un même lieu, de ces œuvres séparées de plus de deux millénaires.

L’influence de la production Étrusque sur celle de Giacometti est affaire de spécialistes, dont certains insistent sur la fréquentation par le sculpteur Suisse des salles d’Antiquité et d’archéologie du Louvre, puis la découverte de l’exposition Étrusque dans ce même musée en 1955, et enfin un voyage en Italie où il découvrit, à Volterra, la fameuse Ombre du soir.

Mais, étrangement, ces développements d’historiens d’art paraissent presque superficiels face aux œuvres elles-mêmes, face à la profondeur historique de la civilisation Étrusque et à la puissance de l’œuvre de Giacometti.

Grande Femme debout, Giacometti et les Etrusques à la Pinacothèque de ParisPassionnante en revanche est la question soulevée par Genet, et rappelée à la Pinacothèque, du rapport de Giacometti à la mort à travers ses œuvres : "Giacometti me dit qu’autrefois il eut l’idée de modeler une statue en terre et de l’enterrer (…) non pour qu’on la découvre, ou alors bien plus tard, quand lui-même et jusqu’au souvenir de son nom aurait disparu", se souvient l’écrivain dramaturge. Ce désir de rendre ses œuvres à l’éternité trouve naturellement grand écho dans cette exposition, où ses bouleversantes peintures et sculptures cohabitent avec les urnes cinéraires et les objets funéraires destinés à accompagner les défunts.
Plus encore que les similitudes formelles, ce sont les interrogations soulevées par les œuvres de Giacometti qui renvoient aux grandes civilisations antiques, à leur rapport à la mort, et réciproquement. Dans son œuvre graphique comme plastique, Giacometti n’a cessé de représenter l’Homme dans son plus total dénuement, les mains vides et dans une absolue solitude. Peut-être n’a-t-il jamais cessé d’interroger la condition de l’Homme, le sens de la vie, et d’y apporter avec ses figures une réponse désespérée.
La confrontation directe avec les oeuvres de la protohistoire puis de l’Histoire classique de la Méditerranée exacerbe cette lecture.

Cette approche est frappante dès la première partie de l’exposition, essentiellement consacrée à la civilisation Étrusque (IXème siècle avant J.-C. au 1er siècle de notre ère). Placée à côté d’une statue en pierre du VIIème siècle av. J.-C. (période dite orientalisante car marquée par l’adoption des motifs orientaux), la peinture épurée Deux têtes (1960) fait forte impression : on y ressent plus que jamais tout le vide qui entoure la figure d’homme, à la fois d’une formidable présence mais placé en bas du tableau sur un fond gris, comme littéralement enterré.

Après de superbes séries d’urnes cinéraires biconiques, de vases canopes anthropomorphiques en terre cuite, de kyathos en bronze, d’askos, d’œnochoés et de cratères en céramique (le tout venu en majorité de Toscane et en particulier du Musée archéologique de Florence) nous faisant remonter les quatre grandes périodes de l’histoire Étrusque, de la période villanovienne jusqu’à la période hellénistique, la seconde partie se concentre sur la "Rencontre de deux mondes", faisant dialoguer à parts égales Antiquité et XXème siècle.

L'Ombre du soir, Giacometti et les Etrusques, Pinacotheque de ParisEsthétiquement, on l’a dit, tout se répond, des sculptures en bronze vert-de-gris longilignes et isolées, à la réunion dans une même vitrine de petits groupes de statuettes, tels ces Trois hommes qui marchent (1948) côtoyant quatre statuettes de la période hellénistique.

Au demeurant, considérées isolément, beaucoup de ces œuvres sont admirables.
Star Étrusque de l’exposition, L’Ombre du soir, étirée comme un fil, tête légèrement penchée vers l’avant et d’une finesse inouïe captive comme un aimant.

De Giacometti, l’on apprécie de trouver des œuvres issues de collections particulières, comme cette Cage de 1960, mais aussi d’en retrouver d’autres issues du riche fonds Maeght de Saint-Paul-de-Vence.

La dernière salle est à cet égard une grande réussite scénographique, présentant six Femmes de Venise parfaitement éclairées, à scruter tranquillement sous tous les angles. Dépassant la plastique générale, l’on s’attarde sur les détails. Peu à peu, seules les têtes paraissent en éveil, vivantes sur des corps passifs. Que font-elles ? Attendent-elles ? Mais quoi ? Quel bonheur que Giacometti ait renoncé a les enterrer et les ait laissées nous interroger sans fin.

Giacometti et les Étrusques
Pinacothèque de Paris
28 place de la Madeleine dans le 8ème, Paris
TLJ de 10h30 à 18h30, les mer. et ven. jsq 21 h
Les dim. 25 déc. et 1er jan., de 14h à 18h30
Entrée 10 € (TR 8 €)
Jusqu’au 8 janvier 2012
En parallèle, et à partir du 27 septembre, Les Collections de la Pinacothèque seront à nouveau visibles (voir la partie sur la collection permanente, billet du 13 février 2011)

Images :
Kylix à figures rouges, Ve siècle av. J.-C., Terre cuite, Museo etrusco Guarnacci-Volterra, © Photo : Arrigo Coppitz
Grande femme 1, ou Grande Femme debout 1, 1960, Bronze, 270 x 56 x 34 cm, Collection Fondation Maeght, Saint-Paul de Vence © Succession Giacometti / ADAGP, Paris 2011 ; Photo : Claude Germain
L’Ombre du Soir, IIIe siècle av. J.-C., Bronze, Museo etrusco Guarnacci-Volterra © Photo : Arrigo Coppitz

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L'atelier d'Alberto Giacometti. Centre Pompidou

L'atelier d'Alberto Giacometti, centre PompidouIl faut absolument aller voir cette exposition mise en place au Centre Georges Pompidou jusqu’au 11 février 2008 (de préférence le soir en semaine pour des questions de fréquentation), dont on peut dire d’emblée que la scénographie est à la hauteur du programme : magnifique de clarté d’espace et de lumière. Et son parcours laisse une large liberté au visiteur.

Recréer l’atelier d’Alberto Giacometti, c’est non seulement embrasser son oeuvre, mais surtout montrer le processus créatif de l’artiste. L’exposition est d’autant plus éloquente qu’elle suscite davantage de questions qu’elle ne propose de solutions au "mystère" Giacometti. C’est au visiteur, à qui il est donné d’admirer dans un même mouvement quarante années de création, qu’il revient d’ébaucher des débuts de réponses à propos de celui qui n’a eu de cesse d’explorer.
Car durant toute sa vie, le sculpteur et peintre suisse d’origine italienne a cherché inlassablement dans la même direction, autour du même sujet : celui de la représentation de l’homme. Ses modèles sont presque toujours les mêmes, son frère Diego, sa femme Annette. Un homme, une femme.
Peu lui importait, semble-t-il, la personne. A quelques exceptions près, telles Simone de Beauvoir et Marie-Laure de Noailles en 1946, il ne figurait pas des "personnalités". Ce qui ne l’empêchait pas d’exceller à en exprimer les traits, comme les cinq têtes en plâtre de Rita (1938) le montrent : malgré les expressions différentes, ce qui frappe, c’est l’impression de capter "l’essence" de Rita.
Visiblement, l’action, la narration, la psychologie, les sentiments ne l’intéressaient pas. Mais l’expression de la vie, oui. Du moins c’est l’impression que l’on a lorsqu’on observe les sculptures placées au coeur de l’exposition ("l’atelier" lui-même).
Il y a bien sûr le formidable mouvement de L’Homme qui marche (1960), mais encore la magnifique série des Grandes femmes (1959) : immobiles, les bras le long du corps, en station, elles attendent ; elles sont tout sauf inanimées.
Chez Giacometti, les corps sont élancés et les courbes marquées, les épaules droites et les ports de tête hauts. A cet idéal de perfection classique il allie l’imperfection totale, avec ses sculptures qui ont toujours l’air d’être plus ou moins inachevées, ébauchées, en devenir. Très humaines en somme.
Comme si l’artiste avait asséché, émacié la matière et les représentations pour aller trouver "près de l’os" la substantifique moëlle humaine, ce dont l’homme est fait, cet homme infiniment perfectible. Comme si dans sa quête de la représentation de l’homme, Giacometti, en se demandant "qu’est-ce que je vois de l’homme ?" cherchait à répondre à la question "qu’est-ce que l’homme ?".

L’atelier d’Alberto Giacometti.
Collection de la fondation Alberto et Annette Giacometti
Jusqu’au 11 février 2008
Centre Georges Pompidou
TLJ sf le mardi de 11 h à 21 h, le jeudi jusqu’à 23 h
Entrée 10 € (TR 8 €)
Catalogue, 420 p., 39,90 €, album, 60 p., 8 €
Découvertes Gallimard, 160 p., 14 €

Image : Nu debout sur socle cubique, 1953, Coll. Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris, © Adagp, Paris, 2007

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