Ingrid Caven, Jean-Jacques Schuhl

Le Goncourt de l’an 2000 n’a pas inauguré une nouvelle ère de la littérature : on a du mal à s’intéresser à ces personnages publics des années 70, artistes qui ont certes marqué leur temps mais dont les anecdotes qui les font vivre sous nos yeux ne réussissent pas à réaliser des portraits qui les rendent vraiment attachants.

Ingrid Caven est au centre du livre, comédienne et chanteuse allemande, qui a tourné avec des réalisateurs de renom dont Rainer Fassbinder qui a été son époux. Des éléments biographiques sont dispersés dans ce « roman », ce qui permet d’évoquer l’Allemagne nazie, car Ingrid a chanté à l’âge de quatre ans devant des officiers nazis et de terminer par les tours de chants des années 90, lorsqu’elle était suivie par son second mari qui n’est autre que notre romancier Jean-Jacques Schuhl, également auteur de certaines de ses chansons.

Entre temps des épisodes liés à la vie de Fassbinder ont été dévoilés, Yves Saint Laurent l’a couverte d’une robe dont elle n’a plus pu se défaire, et nous découvrons tout un milieu de flambeurs, d’amateurs des drogues les plus diverses, qui gravite autour du couple. On y rencontre même des membres de la Fraction Armée Rouge. Tout cela frise parfois l’ambiance d’un magazine people et ne peut éventuellement passionner que les fans de la chanteuse Caven et du cinéaste Fassbinder.

Très justement l’auteur pose la grave question des virgules : « On ne sait jamais qui coupe qui, il y avait… enfin… je… j’avais mis une virgule, pas un point… Tu as cru que c’était un point, alors tu as parlé, or, c’était une virgule, donc tu m’as coupé. » Au-delà des virgules de conversation, si l’on peut dire, Schuhl s’assure dans le livre de ne point être coupé : le nombre de virgules y est particulièrement impressionnant, certaines pages peuvent en compter jusqu’à une cinquantaine ! D’où un style souvent haché, qui ne donne pas le temps de s’attarder sur les traits de son héroïne.

De temps en temps nous lui reconnaissons tout de même le sens de la formule : « Ce qui fascinait Charles chez les types, c’étaient les mâchoires, le maxillaire inférieur, volontaire, le maxillaire américain, c’était celui du clan Kennedy, les hommes : Joseph, Joe, Jack, Bob, Ted, eux aussi du Massachusetts, peut-être était-ce le maxillaire de l’Etat, la mâchoire du Massachusetts, ça avait quelque chose d’une machine-outil ».

Andreossi

Ingrid Caven, Jean-Jacques Schuhl

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Texaco, Patrick Chamoiseau

Marie Sophie Laborieux est l’héroïne du roman de Patrick Chamoiseau qui a remporté le prix Goncourt en 1992. Elle confie son récit au Marqueur de paroles, et elle a de quoi raconter, car elle commence par les souvenirs laissés par son cher papa Esternome et sa manman Idomédée nés esclaves dans la Martinique, colonie française d’alors, pour terminer sur sa victoire bien à elle : faire reconnaître comme quartier à part entière le bidonville qu’elle a initié près de Fort de France.

Les chapitres du livre reprennent les humbles matériaux qui servent à bâtir : le XIXème siècle est le temps de paille, et le charpentier Esternome choisit de s’installer dans les Mornes, que les Békés (colons) délaissent, dans une société d’une extraordinaire diversité. On y trouve par exemple des affranchis : « Beaucoup de Libres activaient leur cerveau d’une huile maligne. Ils s’érigeaient tenanciers de tripots, maniaient la clarinette, le violon, les cuivres, devenaient docteurs de la carte et du dé. Autour d’eux, de féminines chaleurs offraient la joie foufoune des vieux métiers du monde ».

Marie Sophie naît après l’éruption de la Montagne Pelée, qui rase la ville de Saint Pierre. La famille migre à Fort de France, et c’est le temps du bois caisse. Après bien des aventures souvent tragiques notre héroïne, après la rencontre avec le guérisseur Papa Totone, choisit de vivre au pied des réservoirs de Texaco : la zone est libre mais les autorités mènent une guerre sans merci aux familles qui s’y établissent. C’est le temps du fibrociment qui couvre les cases, démolies par la police et reconstruites sans cesse.

La lutte finit par être appuyée par le maire, Aimé Césaire : « De voir ce petit-nègre, si haut, si puissant, avec tant de savoirs, tant de paroles, nous renvoyait une image enthousiasmante de nous-mêmes ». Le temps béton va pouvoir commencer.

Le roman est riche de thématiques diverses liées à l’histoire de la Martinique. Mais surtout, quelle langue ! Marie-Sophie est séduite par la langue française du maître d’école : « Parler français était une succulence qu’il pratiquait dans une messe de mouvements. Il semblait un berger menant sans cesse un troupeau de vocables ». A notre tour nous profitons à chaque page de ce français imagé, tellement enrichi par les tournures locales. Ainsi lorsqu’ Esternome le charpentier fait la cour à Ninon : « Il lui bredouillait des bêtises qui s’accordaient bien aux éveils de sa chair. Il suffoquait. Elle plus lente, prenait une chair de poule, se noyait dans l’huile fine surgie du pli profond. C’est ça la vie, miaulait mon Esternome, y’a que ça et rien d’autre, vivre les pluies de son sang. Mais la douce, bien qu’à son plaisir, conservait dans sa tête une ramure de soucis que la longue égoïne de l’amoureux vicieux ne parvenait jamais à scier pour de bon. Mais il persévérait ».

Texaco, Patrick Chamoiseau

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Le jardin d’acclimatation. Yves Navarre

C’est avec intérêt qu’on lit ce roman prix Goncourt de 1980, et avec amusement que l’on découvre certaines formules (« peindre des natures vivantes », ou « la place qui respire à plein poumons morts » ou encore lorsque les malentendus sont plutôt des « mal écoutés ») ; mais malgré ces clins d’œil, le climat du livre reste très pesant, car on assiste, pour la plupart des personnages, à l’impossibilité de faire leur deuil de la perte d’un proche.

Et ils sont nombreux et nombreuses à avoir perdu l’être aimé, que ce soit par rupture sentimentale ou par la mort. Le roman découvre la vie d’une fratrie de quatre enfants, de leurs parents et de la sœur du père. Luc a été quitté par son épouse Anne-Marie et n’arrive plus à nouer de relations un tant soit peu suivies : « Anne-Marie couche en travers de ma tête, et prend toute la place. Les années passent. Je n’ai jamais pu me défaire de l’inquiétude du courrier. J’attends toujours d’elle une lettre de retour ». Claire, des années après l’accident qui a coûté la vie à son mari, a gardé les deux oreillers : « un pour Gérard, un pour elle, un oreiller pour poser la tête et l’autre qu’elle serre contre son ventre les nuits durant ».

Sébastien aussi a été largué par sa femme qui a amené avec elle leurs deux enfants, et les tentatives de liaisons, depuis, échouent. La tante Suzy, veuve de son dramaturge de mari, ne pense qu’à faire revivre le théâtre qui a fait le succès du couple, lui comme auteur, elle comme actrice. Tous ces esseulés pour toujours sont aussi en manque de Bertrand, le frère et neveu, ni mort ni vraiment vivant : le père lui a fait subir une opération du cerveau pour en chasser sa passion homosexuelle, qui menaçait sa carrière politique.

Car ces destins tragiques prennent leur origine dans la figure du père. Luc commente une photo : « Un seul ne bouge pas sur la photo de famille. C’est mon père. Il fixe l’objectif. Il me regarde. Il nous regarde. Il est là, comme quelqu’un qui observe une cible pour ne pas la manquer. Il voulait nous réussir ». Aussi les enfants sont passés par le jardin d’acclimatation parisien et son entrée aux miroirs déformants : « Pour nous acclimater, on nous déforme. Dès l’entrée, on nous dit d’en rire (…) Dans ce jardin, il n’y a que des rêves contrariés ».

Le climat du livre est bien lourd, mais l’écriture reste assez alerte pour nous tenir jusqu’au bout.

Andreossi

Le jardin d’acclimatation, Yves Navarre

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La dentellière. Pascal Lainé

Un Goncourt 1974 vite lu car très court, mais qui laisse bien songeur. Car ce portrait de cette jeune femme, Pomme, nous semble à la fois très suggestif (nous avons l’impression de l’avoir rencontrée), et aussi très incomplet car, comme le narrateur le reconnaît à la fin du roman, nous avons le sentiment d’avoir manqué Pomme.

L’intrigue est toute mince : Pomme, jeune fille modeste, rencontre Aimery, un étudiant à l’école des Chartes. Ils vivent ensemble jusqu’au moment où Aimery quitte Pomme. Elle perd tout goût à la vie et est internée en psychiatrie.

La personnalité de Pomme est donnée comme mystère, mais un mystère tellement discret qu’il ne pose pas vraiment question tant qu’il est là à accomplir les petits gestes de la vie quotidienne. Pomme est hors du temps, une image venue d’un passé imprécis : « Cette manière qu’elle avait, par exemple, de pincer entre ses lèvres les épingles à cheveux quand elle refaisait son chignon ! Elle était Lingère, Porteuse d’eau, ou Dentellière. »

L’écrivain reconnaît une certaine impuissance à parler d’elle : « Mais en se saisissant de ce personnage, qu’il comparait à un pollen au hasard du vent, minusculement tragique, l’écrivain n’a su faire que l’abîmer. Il n’y a peut-être pas d’écriture assez fine et déliée pour un être si fragile. C’est dans la transparence même de son ouvrage qu’il fallait faire apparaître la ‘ Dentellière ‘ ; dans les jours entre les fils : elle aurait déposé de son âme, quelque chose d’infiniment simple, au bout de ses doigts ; moins qu’une rosée, une pure transparence ».

Après la séparation, notre futur conservateur de musée a quelque remords et cherche à sortir de sa mauvaise conscience : « Il serait écrivain (un grand écrivain). Pomme et ses objets seraient enfin réduits à sa merci. Il en disposerait à sa convenance. Il ferait de Pomme ce qu’il en avait rêvé : une œuvre d’art. Et puis il laisserait entendre, à la fin de son récit, qu’il avait vraiment rencontré Pomme. Il se complairait à reconnaître qu’il n’avait pas su l’aimer. Il transfigurerait sa honte présente, et son petit remords : sa faiblesse deviendrait œuvre. Ce serait un moment d’intense émotion pour le lecteur ».

Aussi, brusquement, dans le dernier chapitre, l’écriture à la troisième personne passe au « je », et c’est Aimery qui raconte sa dernière entrevue avec Pomme à l’hôpital. Mais pas vraiment d’émotion intense pour le lecteur à ce moment-là. C’est avant qu’on avait aimé la Dentellière.

Andreossi

La dentellière. Pascal Lainé

 

 

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L’adoration. Jacques Borel

Une grosse autobiographie a eu les honneurs du Goncourt 1965. Ce discours sur soi ne manque pas d’intérêt et l’écriture est impeccable, faite de phrases longues et bien balancées. Bien sûr le lecteur intéressé souscrit aux lois du genre : une vie présentée comme un roman qui serait vrai, hypothèse qui demande d’accepter ce qui n’est, au bout du compte, que l’épanouissement d’un ego sans possibilité de confirmation par les autres protagonistes du roman.

Ce portrait est celui d’un homme né en 1925, qui fait appel à ses souvenirs pour reconstituer l’enfant, l’adolescent et le jeune homme qu’il a été, donc, entre les années 1930 et 1950. Enfant sans père élevé par des femmes dans une petite ville du sud-ouest de la France, volontiers despote et coléreux, dans une ambiance petite bourgeoise. Adolescent à Paris avec le sentiment de déchéance sociale (sa mère est la bonne de son frère), mais retrouvant de quoi se valoriser par les aventures amoureuses et l’ambition de l’écriture. Jeune homme en voie d’installation dans une profession et une vie de famille.

Le fil directeur du récit est le rapport à la mère, fait d’adoration et de mauvaise conscience. Elle représente bien toutes celles avec lesquelles il aura une relation forte : « c’est que je craignais alors d’avoir perdu leur amour pour tout de bon, de me retrouver seul tout à coup, sans personne qui m’aimât, sans personne à aimer, à faire souffrir peut-être ou par qui souffrir ». Ecrire est pour lui en étroite relation avec ce qu’il vit émotionnellement, car son monde est d’abord celui des images : « J’avais vécu, au moins en apparence ; j’avais fondé un foyer, comme on dit, j’avais connu quelques femmes, j’avais eu des enfants, mais, d’une certaine façon, je n’avais peut-être vécu qu’en image ».

Il laisse l’image d’un mâle ancien, celui pour qui la relation sexuelle était une « possession », celui pour lequel l’enfant est une affaire de mère (stupéfiante absence de tout discours sur ses enfants !), pour qui l’amante sensuelle est une fille « facile ». Le trait le plus caractéristique de ses femmes, c’est qu’elles doivent être à son service : « Madeleine ne travaillait pas ; je n’aurais pas aimé qu’elle travaillât ; il me semblait qu’elle m’eût un peu moins appartenu ainsi, qu’il y eût une part d’elle que je n’eusse pas emplie ».

Une jeune amante lui renvoie ce portrait lapidaire : « un peu con, un peu malhonnête, comme tous les idéalistes ». La mise en scène de soi implique de donner accès à un univers mythique que le lecteur doit apprécier avec son œil le plus critique.

Andreossi

L’adoration. Jacques Borel

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Les mandarins. Simone de Beauvoir

Qu’il est long le prix Goncourt 1954 ! Des dizaines et des dizaines de pages de dialogues d’ordre politique en continu, entrecoupés de quelques récits d’aventures sexuelles ou amoureuses, pour arriver aux mille pages dans la version poche. L’écriture est très banale et le roman ne tient que par la sagacité d’observation du micro milieu que constituent ces « mandarins », intellectuels de haut vol qui pouvaient croire à leur époque que leur parole avait de l’influence.

Les historiens peuvent trouver intérêt à cette description des idées débattues juste après la Libération de 1945. Les protagonistes, dont la critique a reconnu les traits (outre Simone de Beauvoir elle-même, Sartre et Camus en particulier), se trouvent pris entre les feux américains et soviétiques pour définir leur ligne politique. La grande affaire, qui va poser question longtemps en France, est l’attitude à adopter face au puissant Parti Communiste Français. Ne pas s’y associer n’est-ce pas faire le jeu de l’Amérique et abandonner l’espoir d’une URSS qui représente le contre modèle à l’exploitation capitaliste ?

Mais les cailloux dans les chaussures se font de plus en plus douloureux : les récits concernant les camps soviétiques passent désormais les frontières : faut-il les publier ou attendre d’être plus amplement informé ? L’éventail des positions apparaît dans les dialogues entre ces parisiens pour lesquels le monde se résume à leurs échanges. En termes d’action, on a tout de même, pour les plus excités, la chasse très expéditive aux collabos.

On a bien du mal à se représenter le Paris de l’époque et même le voyage au Portugal tant les lieux où évoluent les personnages ont peu de consistance. Mais lorsque la narratrice Anne découvre les Etats Unis et son écrivain amoureux, au milieu du roman, le lecteur respire alors l’air américain et commence à percevoir quelque notion des propriétés corporelles des individus. Un accent de vérité émerge sur le plan des sentiments. Mais Anne ne passe qu’une centaine de pages aux Etats-Unis.

La narratrice a peut-être tiré des leçons de son voyage du point de vue de la littérature. L’écrivain français, de son côté : « C’est à ça que ça sert la littérature : montrer aux autres le monde comme on le voit ; seulement voilà : il avait essayé, et il avait échoué ». Le romancier américain a d’autres qualités : « On sentait à travers ses récits qu’il ne se reconnaissait aucun droit sur la vie et que pourtant il avait toujours eu passionnément envie de vivre ; ça me plaisait, ce mélange de modestie et d’avidité ». Un aveu tardif mais réconfortant.

Andreossi

Les mandarins. Simone de Beauvoir

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Les grandes familles, Maurice Druon

Un Goncourt 1948 qui ne donne vraiment pas envie de connaître les « Grandes Familles » ! Le sordide imprègne le climat du roman, tant du point de vue des rapports entre les personnages que dans le sentiment d’achèvement de l’histoire de ces castes dont l’accession au pouvoir apparaît comme l’ambition ultime, qu’aucune autre valeur ne peut concurrencer.

Deux familles nous sont présentées : l’une aristocratique, qui compte dans ses rangs un poète célèbre, un général, un ministre plénipotentiaire. L’autre est grande bourgeoise : on est plutôt du côté de la banque, de l’industrie, de la presse, de quoi dominer la place parisienne. Le jeune Simon, d’origine très modeste mais très ambitieux, part à l’assaut de ces familles, et ses qualités de séducteur font mouche, tant du côté des femmes (pour le corps) que du côté des hommes (pour l’emploi). Mais l’essentiel est de repérer les barreaux les plus solides de l’échelle sociale.

Au-delà de ce parcours tout de même assez convenu, d’autres personnages alimentent les intrigues : par exemple un médecin violeur de patientes, mais surtout Lulu Maublanc, demi-frère mal aimé qui cherche à se venger des humiliations subies. Certaines femmes sont davantage épargnées par Druon : écartées des affaires et des fonctions sérieuses, leurs tentatives pour sortir du lot peuvent paraître sympathiques.

L’intérêt du roman ne tient pas aux descriptions des lieux (« Vers le ciel de décembre, obscur à la fois et encombré d’astres, Paris lançait son immense lueur rose » !!!), mais plutôt à celles des personnes. Et de ce point de vue, notre auteur met assez de piment dans ses ingrédients pour nous rendre des portraits plutôt savoureux. Tel ministre : « ce corps bref, tassé, cette chevelure argentée qui bouffait sous les bords du haut-de-forme, ces paupières de volaille qui battaient en ponctuant la parole ». Le vieux Schoudler qui finit son petit verre de chartreuse : « il sortait, pour lécher ce qui restait au fond, une langue violette, recourbée, épaisse, qui se mouvait lentement dans le cône transparent et l’obstruait, comme une espèce de sangsue bien pleine de sang et prête à crever ».

C’est bien ce sentiment d’épuisement d’un monde, qui demeure dans l’esprit du lecteur après la fin du roman. Mais l’épuisement peut paradoxalement laisser la place à d’autres agréments, ainsi qu’on l’apprend à propos d’amours finissantes : « Parce que Simon était de plus en plus lent à se libérer d’un pénible plaisir, Mme Eterlin en éprouvait de plus longs bienfaits. Singulière dérision que cet accroissement de la joie, chez l’un, par la diminution du désir chez l’autre ».

Andreossi

Les grandes familles, Maurice Druon

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L’araigne, Henri Troyat

Ce n’est pas que le prix Goncourt 1938 ne se lise pas sans intérêt, car tout au long du roman l’on se demande jusqu’où ira Gérard dans son odieux comportement vis-à-vis de ses sœurs. Mais qu’un tel personnage est pénible à suivre dans les méandres de ses bassesses !

Troyat nous plonge dans un tel huis clos familial qu’on en oublie vite où les événements se passent. Ne cherchons pas de paysages quelque peu ouverts qui aideraient à notre respiration, l’environnement privilégié est celui des chambres, celle de notre héros en particulier, dont on inhale les relents morbides et l’atmosphère étouffante du ressassement. Car Gérard n’a qu’une obsession : garder auprès de lui, non seulement sa mère veuve, mais aussi ses trois sœurs, en âge de se marier, et qui ne se gênent pas pour en avoir les projets.

L’une après l’autre elles subissent les manigances de leur frère visant à faire échouer leur relation avec un homme. Il y parvient presque, mais heureusement pour le lecteur sa dernière tentative pour ramener toute ces faibles femmes autour de son lit d’apprenti suicidé (« Hors de sa présence, elles courraient mille dangers précis dont il les eût protégées »), il évalue mal la dose de médicaments avalés.

Le roman est écrit essentiellement à l’aide de dialogues, ce qui lui donne son ton vif, et on a plaisir à remarquer de temps à autre des formules surprenantes : « Ils s’installèrent dans un minuscule fumoir surchauffé, encombré de sièges bas pour derrières de kangourous et de petites tables approximativement arabes à incrustations de nacre ».

Au-delà du rapport à ses sœurs, les relations aux femmes de Gérard débordent sur la question de la chair, pas simple pour le bonhomme. Ainsi à propos du mariage : « Pouvait-on lutter contre cette alliance que crée entre deux êtres la franchise bestiale du repos en commun, des repas en commun, des communes défaites de la chair ? ». Ainsi à propos de sa sœur enceinte : « Gérard ne pouvait plus détacher les yeux de cette grosseur respirante, de cette poche immonde, de ce fardeau abhorré, qui gonflait Elisabeth et la rendait semblable à une cuillère ».

Mais la dévalorisation ne va-t-elle pas au-delà encore, lorsqu’il s’agit de décrire les femmes faisant leurs courses : « Une foule de ménagères se bousculaient autour des étalages, telles des mouches sur une flaque de miel. Elles avançaient, reculaient, clabaudaient, le porte-monnaie serré contre le ventre, la tête occupée de calculs infimes, l’œil pilleur. Dans ce fade relent de mangeaille, elles préparaient de quoi bourrer leur famille pour le soir. Leur laideur, leur indigence, leur empressement de poules voraces lui giclaient au visage ».

L’araigne, Henri Troyat

Andreossi

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L’ordre, Marcel Arland

Un Goncourt 1929 un peu longuet avec ses 540 pages, qui met en parallèle les histoires de deux frères que tout oppose. L’aîné est la droiture même, médecin raisonnable, qui, lancé en politique, conquiert différents échelons du pouvoir au point d’être tout proche d’un poste de ministre. Le cadet s’applique, par son mauvais caractère, par son sentiment constant d’être dévalorisé, par son orgueilleuse ambition pas très bien ciblée, de défaire le peu qu’il arrive à construire.

Le piment narratif est donné par leurs aventures sentimentales qui concernent en fait la même femme : Renée, qui connaît les frères depuis l’enfance, choisit d’abord l’ordre bourgeois et le mariage avec Justin, malgré son penchant pour Gilbert. Mais quelques années après elle rejoint le cadet « anarchiste » pour vivre avec lui une vie précaire à tous les points de vue. Un drame sépare les amants, Renée retourne dans le foyer originel, Gilbert s’éloigne à l’étranger pour finalement revenir au pays, bien malade.

Ce n’est pas le récit de ces divagations amoureuses, qui tourne trop facilement au « mélo », qui suscite l’intérêt du lecteur, car le personnage féminin paraît bien peu travaillé et assez peu crédible : il paraît plus évident que l’auteur a concentré son regard sur deux options qui se proposaient aux jeunes hommes au sortir de la guerre de 14-18, et c’est cette ambiance toute particulière qui retient davantage l’attention.

Marcel Arland pose le problème de cette génération trop jeune pour avoir participé à la guerre : « On attendait un grand événement : une révolution, une dictature. Beaucoup de jeunes gens, qui avaient grandi pendant la guerre, sans croyances ni points d’appui, s’interrogeaient, cherchaient une doctrine, un but, une raison d’être ».

L’aîné prolonge, en quelque sorte, l’ordre obtenu par la victoire de 1918, grâce au sacrifice de la génération précédente, alors que le cadet est fasciné par le groupe de jeunes parisiens pour lesquels la guerre représente l’échec d’une société, la vanité des croyances établies : « Ce qui les unissait, c’était d’abord le trouble de leur esprit : ils étaient tous à peu près sans croyances, sans assises, semblables en cela à une grande partie de la jeunesse d’alors. C’étaient aussi leurs haines ; car s’ils aimaient peu de choses, ils savaient fort bien ce qu’ils haïssaient : le calme, les demi-mesures, les conventions ».

Un roman qui évoque bien une époque, mais reste trop lourdement appuyé sur une intrigue amoureuse convenue, et dont l’écriture est bien sage.

Andreossi

L’ordre, Marcel Arland, Gallimard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Filles de la pluie. André Savignon

Le sous-titre du Goncourt 1912 est explicite : « Scènes de la vie ouessantine ». Savignon ne propose pas un roman mais neuf histoires dont le centre d’intérêt principal sont les îliennes, en particulier dans leur rapport aux hommes, car ceux-ci, en mer ou perdus en mer, ou définitivement partis de l’île, leur ont donné une liberté qui pose question à l’écrivain.

Les différents textes sont autant de portraits de femmes qui le plus souvent ont eu une histoire tragique. Certaines ont subi la violence masculine, d’autres une cruelle solitude. Les histoires d’amour qui commencent ne se terminent jamais dans le bonheur. C’est qu’un fossé énorme sépare les filles des garçons, comme s’il était donné à l’avance qu’une vraie rencontre entre les deux est impossible : « Trois fois elle avait été de noces. Or, ici, ces cérémonies ne sont pas, comme ailleurs, des occasions fournies aux jeunes gens de se réunir et de lier connaissance. Les noces ouessantines se réduisent à un cortège chantant d’îliennes qui promènent à travers le pays le marié et deux ou trois garçons d’honneur, tous gênés, au milieu de ces filles qui, dans leur innocence effrontée, ont l’air de célébrer une prise ».

Si certaines de ces femmes font preuve d’initiative, de courage, d’une grande volonté, Savignon insiste peu sur les solidarités féminines dont on peut supposer qu’elles ont pu être nécessaires sur une île à la vie si rude. L’absence d’hommes semble ouvrir la voie à des fantasmes masculins que l’auteur semble partager : ces femmes sont prêtes à accueillir les étrangers dans une liberté sexuelle rarement connue ailleurs. Pourtant, à l’époque du récit, ce sont surtout des soldats d’un régiment colonial qui débarquent en garnison à Ouessant, et on peut imaginer quel type d’offre ces hommes proposent.

Le pittoresque n’est pas absent de l’évocation de cette vie à Ouessant au début du vingtième siècle, et la dénonciation des changements que Savignon observe n’est pas exempte d’une idéalisation d’une vie plus « naturelle » qui serait propre à la condition d’isolement : « (…) savez-vous, fichez nous la paix !… F…-nous le camp, avec vos progrès et vos inventions du diable, vos journaux, vos phares, votre télégraphie sans fil et vos soldats et votre argent qui a corrompu notre île. Laissez-nous nos anciens usages et, que vous veniez de France ou d’ailleurs, partez, allez coloniser plus loin : nous en avons assez d’être traités comme des nègres ou des canaques !… ».

Exotisme et rêves de disponibilités amoureuses ne suffisent pas à assurer l’adhésion à ces neuf histoires.

Andreossi

Filles de la pluie. André Savignon

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