Monumenta 2014. L'Etrange cité. Ilya et Emilia Kabakov

Monumenta 2014, Ilya et Emilia Kabakov, L'étrange cité Photos Didier Plowy pour la Réunion des musées nationaux - Grand Palais,
Monumenta 2014, Ilya et Emilia Kabakov, L’étrange cité Photos Didier Plowy pour la Réunion des musées nationaux – Grand Palais

On aime Monumenta pour plein de raisons, à commencer par son annualité, qui en fait une sorte de rituel – en oubliant qu’on en a été privé l’an dernier pour des motifs budgétaires – depuis 2007.

Pour le lieu ensuite, unique, tant par son volume incomparable que par la beauté et la surface de sa verrière.

Pour la surprise, enfin. Chaque fois, carte blanche est donnée à un artiste contemporain différent, d’envergure internationale, qui conçoit une œuvre spécifiquement adaptée au lieu ; pour le grand public, ce peut être ainsi l’occasion de découvrir un grand artiste d’aujourd’hui.

etrange_cite_coupoleL’édition 2014 de Monumenta renoue en quelque sorte avec la première dans le dispositif choisi. Comme Anselm Kiefer – dont Chute d’étoiles semble rétrospectivement le projet le plus abouti et le plus séduisant jusqu’à présent – Kabakov et son épouse ont installé un ensemble architectural dans la cathédrale de verre et d’acier. Aux « maisons » de l’artiste allemand répond L’Etrange cité des Kabakov. Ce n’est pas le seul lien. Là où Kiefer citait Céline et Paul Celan, le couple russe évoque L’Enfer de Dante. Il y ajoute une dimension musicale très forte, avec Wagner ou encore Bach, qui magnifie le tout. On retrouve aussi le lien avec l’histoire de l’art, accueillis aux portes de la cité par une coupole renversée qui rappelle les grands édifices, notamment religieux, et les vitraux multicolores des églises. Les couleurs des vitraux changent en fonction de la musique, selon la théorie de la synesthésie du début du siècle dernier. On parle « d’art total » : bien que l’expression soit un chouia snob aujourd’hui, il s’agit visiblement bien de cela.

OLYMPUS DIGITAL CAMERALa suite de la visite entraîne dans différentes constructions telles que Le musée vide (efficace), Comment rencontrer un ange (forcément poétique), ou encore Les Portails (poignant), qui chacune abrite un monde ou au moins l’expression d’une idée qui suffit à faire monde, et le tout forme l’univers cohérent qu’est cette cité toute blanche ceinte d’un double mur ouvert.

Ilya et Emilia Kabakov y évoquent la Renaissance, la peinture, l’architecture, la sculpture, la science, mais aussi la Bible, les croyances des civilisations anciennes, la mort et le passage dans l’autre monde.

C’est souvent très beau, parfois extrêmement émouvant. On avance doucement, on s’arrête, on revient, on poursuit. Le dispositif de Monumenta par les dimensions qu’il autorise se prête en lui-même à la promenade, on l’a souvent dit ici. L’appel à l’imaginaire et à la spiritualité de l’œuvre des Kabakov favorise particulièrement cette approche très personnelle, intime et méditative. Une très belle expérience que les visiteurs, qui vont d’étonnement en étonnement, vivent dans le calme et le recueillement.

Monumenta 2014

L’Etrange cité d’Ilya et Emilia Kabakov

Grand Palais – avenue Winston Churchill – Paris 8ème

Dim., lun., mer. de 10 h à 19h, du jeu. au sam. de 10 h à minuit

Entrée 6 euros, tarif réduit 3 euros

Jusqu’au 22 juin 2014

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Moi, Auguste, empereur de Rome. Grand Palais

Auguste, Camée Blacas, vers 14-20 ap. J.-C. Sardonyx, H. 12,8  l. 9,3 cm, Londres, The British Museum © The British Museum, Londres, Dist. RMN - Grand Palais / The Trustees of the British Museum
Auguste, Camée Blacas, vers 14-20 ap. J.-C. Sardonyx, H. 12,8 l. 9,3 cm, Londres, The British Museum
© The British Museum, Londres, Dist. RMN – Grand Palais / The Trustees of the British Museum

A l’occasion du bimillénaire de la mort d’Auguste, et en association avec le Musée du Louvre, les musées du Capitole et l’Azienda Speciale Palaexpo – Scuderie del Quirinale où elle était présentée cet hiver, les Galeries nationales du Grand Palais organisent une passionnante exposition sur le célèbre empereur romain.

Né en -63, il s’éteint en 14 de notre ère, après plus de quarante ans de règne. Laissant le pouvoir à Tibère, il est divinisé : la dernière statue du parcours, un nu héroïque monumental, témoigne du culte officiel dont il est alors l’objet et dont son épouse Livie est la prêtresse (belle statue de cette dernière également dans cette même salle).

C’est qu’Auguste a fortement marqué de son empreinte la Rome Antique. Jules César – son grand-oncle et père adoptif, qui lui lègue le pouvoir à sa mort – a laissé la capitale de l’Empire en proie à des querelles intestines. Pour venger son assassinat, Auguste, qui est encore Octave, constitue le deuxième triumvirat avec Lépide et Antoine, dix-sept ans après le premier formé par César, Pompée et Crassus. Les premiers pas du parcours rappellent ce contexte et ces moments politiques, autour d’une fresque historique et des portraits sculptés des différents protagonistes.

Pendant dix ans, Octave, Lépide et Antoine se partagent le pouvoir, jusqu’à la célèbre bataille d’Actium en -31 (racontée sur un magnifique ensemble de bas-reliefs), qui voit la défaite navale d’Antoine face à Octave grâce à l’aide de son ami Agrippa, suivie du suicide d’Antoine et de son épouse Cléopâtre.

En -27, Octave est sacré Augustus, c’est-à-dire vénérable, majestueux. Diplomate, il façonne l’Empire romain en le pacifiant, laissant la bride plus ou moins longue selon le contexte des provinces romanisées. Il s’applique à populariser son image, à travers sculptures et pièces de monnaies à son effigie. Autre vecteur de communication efficace : les copies du bouclier d’or (à voir dans l’exposition) décerné par le Sénat lorsqu’il est reconnu Augustus, et sur lequel sont inscrites les qualités du Princeps : vaillance, clémence, sens de la justice, sens du devoir envers les dieux et la patrie.

Relief avec personnification d'une province soumise, début du Ier s., marbre blanc, Naples, Musée archéologique national
Relief avec personnification d’une province soumise, début du Ier s., marbre blanc, Naples, Musée archéologique national

En parallèle, Auguste rénove la ville (ne se vantait-il pas, au sujet de Rome de l’avoir « trouvé de brique et laissé de marbre » ?), fait construire cirque et forum, tout en affichant un train de vie modeste, choisissant un habitat simple sur le mont Palatin. Il autorise le rétablissement du culte des Lares (divinités protectrices des foyers, d’origine étrusque), sans s’oublier pour autant : ainsi, sont réunies des statuettes en bronze de Lares et d’Auguste afin de rappeler que, comme le pater familias protège les siens, l’Empereur protège les citoyens.

Sous son principat, marqué par la paix et traditionnellement désigné comme « Age d’or » par les historiens, c’est également tout un art qui se déploie, dans l’aristocratie romaine mais aussi chez les affranchis et dans les provinces. Sous influence égyptienne et plus encore grecque, l’art romain sous Auguste voit, outre la reproduction (ou la récupération) de statues du siècle de Périclès, la ré-interprétation de cet art et la multiplication des savoir-faire. Les objets présentés, en métal repoussé, en verre, les splendides camées en sont autant de preuves éclatantes. Les motifs de rinceaux végétaux, typiques de l’Ara Pacis se multiplient, en frise sur les édifices publics mais aussi sur les objets d’arts décoratifs, comme on peut voir par exemple sur un beau cratère de marbre blanc qui devait orner quelque jardin aristocratique.

Venues du Louvre, de Naples, de Londres, ou encore de Rome bien sûr, les quelques 300 pièces exposées sont de haut vol et même souvent exceptionnelles. Elles sont mises en valeur au fil d’un parcours clair et didactique qui n’exclut ni les reconstitutions vidéo en trois dimensions ni les bonnes vieilles cartes. Le public est ainsi pris en main de bout en bout pour revisiter agréablement ce moment fort de l’histoire de l’Antiquité romaine que fut l’Empire d’Auguste il y a plus de deux mille ans.

 

Moi, Auguste, empereur de Rome

Galeries nationales du Grand Palais

Entrée Clemenceau, avenue Georges-Clemenceau, Paris 8e

Tous les jours de 10 heures à 20 heures, le mercredi jusqu’à 22 heures

Entrée de 9 € à 13 €, gratuit pour les moins de 16 ans

Jusqu’au 19 juillet 2014

 

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Cartier. Le Style et l'Histoire au Grand Palais

cartier_serpentsDans le monumental Salon d’Honneur du Grand Palais récemment restauré, qui accueille sa première exposition, Cartier met en lumière pas moins de 600 bijoux, objets d’art décoratif, montres et pendules.

Eu égard à la qualité, la rareté voire le caractère unique des pièces exposées, celles-ci sont de véritables œuvres d’art. L’exposition est pensée en ce sens : ce n’est pas l’histoire de la Maison Cartier qui est racontée, mais bien davantage celle de ses créations. Elles sont présentées tant dans leur contexte historique, de la deuxième moitié du XIXème siècle jusqu’aux années 1970, que dans leur spécificité.

A l’époque des premiers succès de l’entreprise de joaillerie, le contexte est celui d’une clientèle issue à la fois de la cour de Napoléon III et de la bourgeoisie d’affaires nouvellement enrichie, séduite par le style propre à Cartier, celui du XVIIIème siècle français. Au tournant du XXème siècle, alors que la maison s’est installée rue de la Paix, la clientèle, non seulement parisienne mais internationale, raffole encore de cette inspiration issue du grand classicisme Louis XVI.

Puis, dans le bouillonnement artistique de la capitale autour des années 1910 et le courant moderniste auquel la mode n’échappe pas, les lignes des bijoux deviennent plus droites, se géométrisent. Ce mouvement atteint son apogée dans les années 1920 qui voient la naissance de l’Art Déco. Cartier s’inscrit pleinement dans cette évolution, avec des bijoux noir et blanc aux lignes pures, mais aussi de nouvelles associations de couleur (vert et bleu !) et de nouvelles matières aux couleurs inédites (turquoise, corail, agate…). La fameuse exposition des arts décoratifs de 1925 est l’écrin idéal pour la présentation de quelques 150 objets, dans le pavillon de l’Élégance où sont présentes les plus grandes maisons de haute-couture comme Worth ou Lanvin.

La modernité des frères Cartier est visible également à travers l’inspiration qu’ils vont chercher du côté des motifs égyptiens, perses, indiens… D’ailleurs ils compteront parmi leurs prestigieux clients le maharajah de Patiala, Bhupindar Singh, qui passera commande en 1925 d’un collier proprement extraordinaire composé de plusieurs milliers de pierres dont certaines énormes (la « chose », patiemment reconstituée, est exposée).

Mais la créativité et l’excellence de la Maison Cartier savent aussi s’exprimer indépendamment de toute mode, ce qui est particulièrement perceptible dans les œuvres de commande. Face aux goûts extravagants de certaines clientes, les stylistes parviennent à  sauvegarder l’élégance, même pour des bijoux aux dimensions délirantes. Pour exemple, le collier serpent et les broches crocodiles de la comédienne mexicaine Maria Felix. Dans ce genre de pièces, l’unité est la centaine (de carats), et même le millier (de diamants)…

Si ces derniers modèles ne sont pas de ceux que l’on se verrait porter, le rêve l’emporte largement, dans une ambiance nocturne illuminée de projections chatoyantes, au fil d’un parcours qui donne à voir aussi bien des diadèmes de princesse que des pendules mystérieuses (pures merveilles), des nécessaires de voyage en émail ravissant que des parures d’une grande classe ayant appartenu à Grace de Monaco, sans compter les rivières de Liz Taylor ou encore un adorable flamand rose pour la duchesse de Windsor… N’en jetez plus, 600 pièces on vous dit. On en ressort non seulement ébloui mais encore avec un sacré tournis !

 

Cartier.
Le Style et l’Histoire

Grand Palais

Entrée square Jean Perrin

Jusqu’au 16 février 2014

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Raymond Depardon, Un moment si doux

Même si l’espace de la galerie Sud-Est, aménagé tout en longs halls, est davantage propice à l’accueil d’un public nombreux qu’à la confidentialité, c’est une approche intimiste du travail de Raymond Depardon que le Grand Palais propose juqu’au 10 février prochain.

En 150 tirages, dont quelques très grands formats, le parcours montre le travail en couleurs du célèbre photographe-documentariste français, permettant de revisiter quelques cinquante ans de carrière autour de moments forts.

Autoportrait au Rolleiflex (posé sur un mur) 1er scooter de marque Italienne « Rumi », étiquette de presse sur le garde-boue, Ile Saint-Louis. Paris, 1959 ©Raymond Depardon/Magnum Photos

 

La couleur l’accompagne dès ses débuts : le Garet, à Villefranche-sur-Saône, ferme familiale où il a grandi. « J’ai photographié les canards, le berger allemand, tout ce qui m’entourait. Ma maman aussi, mais pas ou très peu mon père », se souvient-il. Bien plus tard, il reviendra dans ces petites exploitations de moyenne montagne et, dans ses films documentaires, donnera la parole à ses habitants, comme Marcel Privat, dont on voit une photo ici, à côté de celles du Garet.

Il débarque à Paris en 1958. Il a seize ans. Très vite, il photographie Edith Piaf, des starlettes de l’époque, dont certaines sont depuis devenues des stars, comme Catherine Deneuve. Puis viendront les reportages, le Sahara au début des années 1960, le Chili pour le premier anniversaire de l’élection du président Salvador Allende en 1971, Beyrouth en pleine guerre civile en 1978, Glasgow en 1980.

« De la fin des années 50 au début des années 80, je faisais de la couleur parce qu’il fallait faire de la couleur mais je ne pensais pas en couleurs. J’ai laissé partir ces images dans un flux et disparaître. J’ai eu la révélation de la couleur en 1984, au moment de la mission de la DATAR qui avait pour objectif de dresser un portrait de la France. J’ai accepté en hommage à mon père et en repensant à la souffrance qu’il éprouva lors de la construction de l’autoroute qui allait amputer la ferme du Garet d’une partie de ses terres et anéantir le travail de toute une vie. Il y avait dans la cour de la ferme le tracteur rouge de mon frère et la mobylette bleue de Nathalie, ma nièce. Et tout à coup, la couleur m’est apparue comme une évidence », explique-t-il.

Délaissant ensuite la couleur, il n’y reviendra que dans les années 2000, à l’occasion de commandes pour la Fondation Cartier pour l’art contemporain, dont la dernière Terre natale, ailleurs commence ici est évoquée avec le cliché de deux jeunes amazoniennes, commenté par le photographe : « Elles se sont placées face à la caméra, dans leur langue, elles ont dit le bien-être de la forêt, de la rivière, de la pêche, des poissons sains pour leurs enfants. Elles ont parlé de leur colère contre les gens d’ailleurs qui arrivent avec tous leurs déchets. En quelques minutes, elles avaient tout dit, il n’y avait rien à rajouter ».

On peut ajouter à ces travaux celui sur la France, mené à partir de 2004 (La France de Depardon, exposé à la BNF en 2010), auquel la photographie d’un commerce à la grille tirée, à Nérac dans le Lot-et-Garonne fait forcément penser.

C’est à l’occasion de ces reportages que Raymond Depardon s’est plu à photographier en couleurs des lieux sans événement, et des personnes qui s’y trouvaient : une jeune fille sans domicile qui prend le soleil en Argentine, des femmes dans leurs tenues colorées au Tchad, une terrasse de café bien rouge à Paris… Il aime capturer les couleurs de ce et ceux qu’il croise au fil de ses pérégrinations solitaires. C’est ce plaisir-là qu’il qualifie de « moment si doux », et qui donne son titre à cette exposition si personnelle.

 

Raymond Depardon, Un moment si doux

Grand Palais, Galerie Sud-Est – entrée av. W. Churchill – Paris 8ème

TLJ sf le mar. de 10 h à 20 h, nocturne le mer. jsq 22 h

Entrée 11 euros (tarif réduit 8 euros)

Jusqu’au 10 février 2014

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Georges Braque au Grand Palais

Braque au Grand PalaisSuperbe. Tel est le mot qui vient aux lèvres en sortant, émerveillé et ravi, de la rétrospective à voir absolument au Grand Palais d’ici le 6 janvier prochain.

Première grande exposition depuis 40 ans de l’œuvre du peintre (mais aussi graveur et sculpteur) disparu il y a 50 ans, l’exposition, en près de 240 pièces, essentiellement des peintures, est une découverte pour une grande partie du public.
Non que la peinture moderne soit absente des grandes manifestations parisiennes – loin de là – mais ces dernières décennies ont bien davantage mis en valeur des artistes comme Picasso ou Matisse que Georges Braque, dont la production, déroulée sur plus de 50 ans, de 1907 à sa mort en 1963 a été extraordinairement riche.

Héritier d’abord des Fauves, puis surtout de Cézanne, Braque a été avec Picasso l’inventeur du Cubisme, le pionnier dans le collage sur toile, initié dès les années 1910, puis n’a cessé de poursuivre ses recherches formelles sans jamais se couper de la figuration.

Ce qu’il y a de passionnant dans son œuvre, c’est qu’elle échappe à toute simplification, au résumé. Elle reste ambiguë, mystérieuse, à explorer encore et encore.
Alors même qu’il est un chercheur habité de thématiques obsessionnelles, il n’y a rien de systématique, de prévisible dans l’œuvre de Braque.
Il semble rejeter la couleur au profit de la forme et du modelé ? Il laisse pourtant la place à de superbes camaïeux de bruns et de verts, avant de laisser revenir sur sa toile des contrastes de couleurs, non pas vives comme à ses débuts empreints de l’influence de Matisse, mais néanmoins très présentes, comme le jaune citron ou le rouge amarante.
Il bouscule la figuration pour rechercher à travers le Cubisme la représentation multi-dimensionnelle ? C’est pour mieux, quelques années plus tard, plaquer sur la toile des papiers peints puis des lettres, motifs à plat s’il en est.
Il semble, dès sorti de sa période fauve, abandonner définitivement le paysage ? Que nenni, il y reviendra – et avec quel talent, quelle épure – dans ses dernières années.
Il rejette le classicisme avec force ? C’est pour mieux rendre hommage, toile après toile, après Chardin puis Cézanne, à la nature morte, avec moult compotiers, pichets et autres poissons morts.
Quant à l’esthétisme de la peinture, que tout moderne qu’il est il jette aux orties, il le ménage malgré tout en plaçant parfois sur ses toiles de belles plages décoratives.
Et, à côté de cela, il a ses récurrences, comme l’omniprésence de la musique – guitares, mandolines et pianos à foison – mais aussi de la poésie ou encore de la peinture elle-même, avec palettes et tableaux, très présents dans sa série des Ateliers évidemment.
Quand il peint des personnages, ce sont soit des nus féminins (magnifiques, auxquels ont peut ajouter les étonnants Canéphores), soit des hommes mélancoliques (poignantes toiles peintes pendant l’Occupation), soit des héros grecs (quelle puissance !).

Son amitié avec Picasso, compagnon de route du Cubisme, avec Paulhan (qui l’a baptisé "le Patron") et avec Satie, Normand comme lui, sa collaboration, à travers des recueils illustrés, avec les poètes Pierre Reverdy et René Char sont rappelées. Son installation à Varengeville (où il est enterré, dans le cimetière marin) est également évoquée.
Le thème de l’oiseau (qu’il a introduit au Louvre en 1953) et son absolu lyrisme concluent joliment cette rétrospective en tous points réussie, au parcours chronologique et à la scénographie claire et sobre qui laissent toute leur place, sinon à la compréhension, du moins à l’admiration des œuvres de cet immense peintre.

Georges Braque
Galeries nationales du Grand Palais
Av. Winston-Churchill – Paris 8ème
Jusqu’au 6 janvier 2014

A lire aussi sur maglm :
La petite église de Varengeville-sur-Mer, où l’on retrouve Georges Braque aussi bien dedans que dehors
Lettera amorosa de René Char, illustré par Jean Arp et Georges Braque

Image : Grand Nu, hiver 1907- juin 1908. Huile sur toile ; 140 x 100 cm. Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, dation Alex Maguy-Glass, 2002. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist.RmnGrand Palais / Philippe Migeat, © Adagp, Paris 2013

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Edward Hopper au Grand Palais

Hopper, Morning Sun

Edward Hopper (1882-1967) présente le paradoxe d’être aussi célèbre que son oeuvre est peu connue, en tout cas des Français qui n’ont pas eu la chance de voyager aux Etats-Unis.
C’est une raison suffisante pour expliquer le succès de la rétrospective présentée au Grand-Palais, qui est d’ailleurs prolongée jusqu’au 3 février 2013 avec de grandes plages horaires pour permettre au public le plus large de la découvrir.

Présentée selon un plan chronologique, l’exposition répond pleinement aux attentes du spectateur néophyte : elle montre les sources de son travail, les différentes techniques explorées ainsi que son évolution.
Mais malgré les différentes étapes parcourues, ce qui frappe à l’issue de la visite est la grande cohérence de son œuvre. Cohérence des motifs, cohérence de la manière.

Biberonné à la peinture moderne française notamment, avec Degas, Marquet, Vallotton, Pissarro (dont on peut voir de très beaux tableaux), il s’en dégagera ensuite pour trouver sa propre voie.
Malgré tout, les paysages urbains, les scènes d’intérieur et les lieux de spectacles peints par les impressionnistes et leurs suivants constituent des thématiques que l’on retrouvera toujours chez Hopper.

Côté compatriotes, si c’est avec Robert Henri qu’il se forme, sa façon d’appréhender les sujets sera beaucoup moins marquée par le réalisme que celle de son maître et de ses contemporains américains (dont des œuvres sont également exposées).
Avant de connaître le succès, Edward Hopper travaille dans l’illustration à titre alimentaire. Bien qu’il n’en retire aucun plaisir, ce travail, après avoir nourri l’homme, nourrira plus tard l’artiste.

Hopper, Summertime

Quand enfin il peut se consacrer à la peinture, il ne s’empêche pas quelques embardées du côté de l’aquarelle – qu’il abandonnera, car à la peinture sur le motif il préfère la peinture d’atelier – et de celui de la gravure. La visite de l’espace consacré à ce dernier médium est un ravissement. Non seulement parce que ces gravures sont très belles, mais encore parce qu’elles sont éminemment "hopperesques" : compositions ultra-travaillées, géométrie au cordeau, thématiques touchantes, jeux de lumière.

Ces caractéristiques-là se retrouvent bien sûr dans ses tableaux – des moyens et des grands formats – où il fait en outre claquer la couleur avec brio – avec de superbes oppositions froid/chaud – et créé des lumières toutes particulières. Ces lumières-là font beaucoup de "l’ambiance" des tableaux de Hopper : pointe du jour blafard, nuit froide comme livrée à elle-même, insolent soleil d’un jour d’été, lumière matinale ou vespérale n’éclairant du tableau que son mystère.

Et puis bien sûr, il y a les "sujets Hopper" : ses maisons, ses paysages, et surtout ses personnages, vus souvent d’une fenêtre ou d’une vitrine, pris dans leur environnement quotidien au possible (un café, un bureau, une chambre), pour ne pas dire dans leur cadre au sens littéral du terme. Des couples qui s’ennuient à périr et s’ignorent et, plus poignantes encore, des femmes seules qui lisent ou sont plongées dans leurs pensées. Elles sont belles, élégantes, et en même temps tellement sincères, comme désarmées, parfois carrément mélancoliques. On dit qu’elles attendent – elles en ont souvent l’air – mais peut-être certaines n’attendent-elles pas, contemplant simplement à travers une fenêtre ouverte ou sur le pas d’une porte la seule lumière d’un ciel d’été.

Edward Hopper
Grand Palais
3 avenue du Général Eisenhower – Paris 8ème
Entrée : Square Jean Perrin
Jusqu’au 3 février 2013
Horaires :
Jusqu’au 28 janvier : lun. : 10h-20h, mer., jeu., ven. : 10h-22h, sam. et dim. : 9h-22h
Puis du 29 au 31 janvier de 9h à 23h et du 1er au 3 février jour et nuit
Plein tarif : 12 euros, réduit : 8 euros

Images :
Edward Hopper: Morning Sun, 1952. (Crédits photo: © Columbus Museum of Art, Ohio)
Summertime, 1943 – Edward Hopper, Delaware Art Museum, Wilmington, USA / © Bridgeman 2012

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Beauté animale au Grand Palais

Exposition beauté animale

Voici une exposition plaisante, conseillée à tous les publics, en particulier familiaux et/ou fatigués.
Une bonne centaine d’œuvres se succèdent, peintures, dessins, gravures et sculptures, agréablement agencées dans une scénographie colorée et aérée, et ne choquant jamais.
De la Renaissance au XXIème siècle, différentes époques se côtoient dans un espace-temps somme toute limité – quid avant le XVIème siècle, et plus encore avant l’Histoire ? – et un espace-lieu qui l’est tout autant – aucune représentation animale venue d’une culture autre qu’occidentale.

L’étude de l’animal sur le plan scientifique, l’approche symbolique, la découverte des bêtes exotiques ainsi que la menace que l’homme fait peser sur l’animal sont tour à tour abordées. Mais l’on regrette qu’aucune de ces thématiques ne soit véritablement creusée, les éclairages se limitant au mieux à quelques rappels historiques, sinon à des commentaires d’une décevante platitude.

Restent les œuvres, bien sûr ! Venues du Louvre, d’Orsay, de nombreux musées de province, mais aussi du Prado ou même du MoMA, elles réserves quelques belles découvertes, comme le tableau d’ouverture où un âne domine génialement un renard, inspiré d’une fable d’Esope et peint par l’Italien Michelangelo Cerquozzi.
La section "chats" est particulièrement réussie, avec le Rendez-vous d’un chat blanc et d’un chat noir sur une lithographie de Manet ou, plus frappant encore, le Combat de chats de Goya, un tableau tout en longueur car destiné à un dessus-de-porte au Palais de l’Escurial. A côté, tout en hauteur, un beau chat blanc de Bonnard et, d’un autre, un chat tout étiré de Giacometti…

Côté bêtes qui font peur, une superbe chauve-souris sculptée par César domine le palier de l’escalier monumental, quand Van Gogh nous surprend avec une autre sur une toile. Une gentille araignée de Louise Bourgeois s’étale sur papier là où l’on aurait tellement aimé une sculpture ! Rien d’effrayant, donc, qu’on se rassure : peu de reptiles, si ce n’est sous la patte d’un magnifique lion de bronze, et l’on reste bien loin de la glaçante meute de loups noirs visible il y a peu au Lieu Unique à Nantes dans le cadre de l’exposition La belle peinture est derrière nous.

Pour témoigner des espèces éteintes, le fameux Dodo de l’ïle Maurice disparu dès le XVIIème siècle est là, sous le pinceau de Savery, alors que la fameuse sculpture blanche de Pompon nous rappelle la menace qui pèse sur l’ours polaire. Pas une image en revanche de l’ours brun des Pyrénées, dont l’homme a pourtant soigneusement fait la peau.

La découverte des animaux du Nouveau Monde, de l’Afrique et de l’Asie est rappelée à travers entre autres une chouette sculpture d’un dindon ou des représentations de la girafe offerte à Charles X. Rembrandt fait montre de son talent pour illustrer la vieillesse en gravant la peau ridée d’une pourtant jeune éléphante, mais s’emmêle les crayons face au rhinocéros, lui ajoutant une corne sur le haut du dos… sans doute n’en avait-il en réalité jamais vu ! Les beaux félins ne sont naturellement pas en reste, notamment sous la patte de Bugatti en sculpture ou la palette de Géricault.

Tout cela ne manque certes pas de charme mais, encore une fois aurait mérité davantage de profondeur, de souffle, voire… d’humour. Si Jean-Baptiste Oudry est bien présent, l’on aurait pu s’attendre à quelques unes de ses belles illustrations des Fables de la Fontaine… seraient-elles elles aussi trop inconvenantes pour le Grand Palais ?

Beauté animale, galeries du Grand Palais

Beauté Animale
Galeries nationales du Grand Palais
Place Clemenceau 75008 Paris
Tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 20h
Nocturne le mercredi jusqu’à 22h
Entrée 12 €
Jusqu’au 16 juillet 2012

Images :
Théodore Gericault: Tête de lionne. Vers 1819
Francisco de Goya y Lucientes, Combat de chats (1786-1787), Museo Nacional del Prado, Madrid

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Helmut Newton au Grand Palais

Helmut Newton au Grand Palais, ParisAvec quelques 240 tirages originaux ou d’époque, l’exposition présentée au Grand Palais jusqu’au 17 juin 2012 est la première grande rétrospective consacrée en France au célèbre photographe de mode et de stars Helmut Newton.

Mort en 2004, Helmut Newton est né en 1920 dans une famille juive de la haute bourgeoisie de Berlin, qu’il a dû fuir à l’âge de 18 ans avec l’arrivée du nazisme.

Après un détour par l’Asie et l’Australie (dont il adopta la nationalité et où il rencontra son épouse June Browne), puis par Londres, c’est à Paris que le couple s’installe dans les années 1950, où Newton mène une brillante carrière en travaillant pour l’édition française de Vogue, pour Elle, la revue Egoïste

Dans les années 1970, il invente le porno-chic, promis à de nombreux développements au cours des décennies suivantes. En 1981, il s’établit définitivement à Monaco, toujours accompagné de son épouse qui mena elle aussi une carrière de photographe – sous le nom d’Alice Springs – et aujourd’hui gardienne du temple Newton depuis le rocher doré.

A la visite de l’exposition, 4 grands thèmes se dégagent : la mode, les portraits, le sexe tendance sado-maso, et les grands nus des années 1980. Tout est diablement chic, plus que soigné : à la fois audacieux et sophistiqué à l’extrême.
Si son style n’avait eu autant d’influence chez ses contemporains et ses successeurs, on pourrait même dire : c’est précisément à cette luxueuse et sulfureuse esthétique qu’on le reconnaît. Mais le fait est que si sa phrase fameuse "Je suis attiré par le mauvais goût, beaucoup plus excitant que le prétendu bon goût, qui n’est qu’une normalisation du regard" se comprend bien tant l’on voit encore à quel point Helmut Newton a brisé pas mal de codes et de tabous, en revanche après plus de trente ans de diffusion du porno-chic, qui oserait qualifier ses photos de mauvais goût ?

Du coup, le regard porté aujourd’hui sur l’œuvre de celui qui fut très longtemps boudé par les musées français révèle davantage la beauté formelle, classique en quelque sorte de ses clichés que leur aspect provocateur et choquant. La plastique des mannequins qu’il choisissait n’est pas étranger à cette impression : ce sont des corps magnifiquement architecturés – comme l’étaient à leur façon les nus antiques -, aux jambes interminables que prolongent encore de vertigineux talons, aux attraits généreux, aux épaules et aux visages volontaires. Les femmes sont le sujet et la structure plastique des images, mais dans lesquelles rien de ce qui les entoure n’est laissé au hasard, qu’il s’agisse des extérieurs nocturnes inspirés de Brassaï dans les rues de Paris, ou des décors luxueux des palaces. Les lignes sont impeccables, les perspectives somptueuses, les mouvements élégamment orchestrés.

Toutes ou presque d’une classe folle, ces photographies auraient sans doute mérité une mis en espace différente. Il flotte en effet dans l’exposition comme une ambiance de hall de gare par jour de grands départs. L’ensemble semble avoir été accroché au chausse-pied et peu pensé, sinon comme reposant uniquement sur le côté tape-à-l’oeil des images pour compenser tout autre exigence. Le public erre à la hâte, cherche en vain des repères, des endroits pour se poser. Dommage, davantage d’espace et un véritable parcours auraient été à la hauteur de l’ambition affichée du Grand Palais, celle de reconnaissance pleine et entière de l’œuvre de l’un des photographes les plus marquants de la deuxième moitié du XXème siècle.

Helmut Newton
Grand Palais
Galerie Sud-Est, av. Winston Churchill – Paris 8ème
M°Champs-Elysées Clemenceau ou Franklin-Roosvelt
TLJ de 10 h à 22 h sf le mar. et le 1er mai
Entrée 11 € (TR 8 €)
Certaines images peuvent heurter la sensibilité du jeune public

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L’heure, le feu, la lumière. Galerie des Gobelins

Exposition aux Gobelins, l'Or, la lumière, le feuL’exposition qui ouvrira ses portes au public mardi 21 septembre entre en résonance avec l’actualité du moment – Journées du Patrimoine ce week-end, Biennale des Antiquaire au Grand Palais à Paris. Mais elle est en même temps tout à fait inédite.

On la doit aux recherches approfondies de sa commissaire, Marie-France Dupuy-Baylet, qui a exhumé du Mobilier National plus de quatre-vingt pendules et des bronzes d’ornements issues des collections impériales et royales, datées de 1800 à 1870.

Tout ce qui brille n’est pas d’or et l’on en a ici la preuve éclatante, face aux sculptures en bronze qui ornent les pendules, candélabres, torchères, flambeaux et autres feux, pour beaucoup montrées au public pour la première fois et dont la caractéristique commune est le faste de grand apparat.
Ces objets ont en effet été commandés pour décorer les palais et les appartements impériaux et royaux, ainsi que ceux des ministères.

Le XIXème siècle vit un grand engouement pour les pendules : chacun voulait la sienne, d’où une impressionnante variété de modèles. Il y avait une sorte de "code" dont l’aspect représentation sociale n’était pas le moindre : on n’exposait pas le même modèle selon que l’on était homme ou femme, selon le poste occupé par le commanditaire, ou encore selon qu’elle était destinée à la salle à manger ou à la chambre à coucher.

L'heure, le feu, la lumière, Galerie des GobelinsMalgré tout, de grandes tendances se dessinent, résultant des choix des régimes politiques qui se sont succédé. Dans les premières années de 1800, apparaît le "Renouveau", où sont soulignés tous les symboles du savoir et de l’enrichissement, avec l’idée que du premier dépend le second. Voici donc le thème de l’Etude largement décliné, celui de l’eau, des motifs de blé, des cornes d’abondance, des fêtes de Bacchus et des quatre saisons. Les arts décoratifs – comme l’ensemble des arts – sont ainsi des vecteurs de propagande, où l’on voit les valeurs prônées par le régime symbolisées sur les objets.
Ceux-ci n’échapperont pas à la vogue de l’architecture monumentale, avec des éléments décoratifs spectaculaires, comme des pendules-arcs de triomphe, des lustres à se damner ou encore la pendule-monument à la mémoire de Frédéric II roi de Prusse, curiosité de taille que l’on n’aimerait pas forcément voir chez soi.
"L’Egyptomania" consécutive aux conquêtes napoléoniennes va également se traduire dans les pendules, les ornements d’éclairage et le mobilier – dont un certain nombre de pièces est également exposé -, avec un registre iconographique (sphinx, sphinges et griffons) typique de l’Empire.
Autre aspect passionnant de la visite, dès lors qu’elle a pu les identifier, la commissaire a établi un rapprochement entre la sculpture ornementale de la pendule et l’œuvre d’art, peinture ou sculpture qui l’a inspirée. Tel est le cas notamment d’une pendule d’après le tableau de David Le serment des Horaces, avec en bas-relief une réinterprétation de l’original, afin de mieux encourager le départ au combat… Parfois, c’est l’objet d’art décoratif qui se retrouve sur un tableau, comme cette pendule montrant l’Etude assise sur un globe, suggérant que c’est par l’étude que l’on asseoit son emprise sur le monde, que l’on retrouve sur une peinture du peintre néo-classique François-André Vincent.
Impossible de décrire toutes les splendeurs, mais citons aussi pour finir, la pendule dite sympathique pour souligner l’osmose entre la pendule et la montre que l’on pose dessus : une tige sort de la pendule pour mettre la montre à l’heure à midi et à minuit…

L’heure, le feu, la lumière
Bronzes du Garde-Meuble impérial et royal 1800 – 1870
Galerie des Gobelins
42, avenue des Gobelins 75013 Paris
Ouverture tous les jours sauf le lundi de 11h à 18h
Fermé le 25 décembre et le 1er janvier
Entrée 6 euros (tarif réduit 4 euros)
Du 21 septembre 2010 au 27 février 2011

Images : Pendule, Les adieux d’Hector et Andromaque, bronze doré, Acquise en 1805 aux horlogers Lepaute, oncle et neveu, pour le grand salon des appartements du Petit Trianon Paris, Mobilier national © Isabelle Bideau
et Paire de candélabres bronze doré et patiné dans le Salon de l’Empereur en 1805 Début du XIXe siècle Paris, Mobilier national © Isabelle Bideau

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Turner et ses peintres au Grand Palais

Turner et ses peintres au Grand PalaisLe systématisme en art a souvent quelque chose d’artificiel qui peut vite fatiguer. L’hiver dernier, les Galeries nationales du Grand Palais proposaient Picasso et ses maîtres, avec le succès que l’on sait. Nous voici cette saison face à l’immense paysagiste Joseph Mallord William Turner (1775-1851) – mais aussi à ses peintres. La confrontation appliquée avec les prédécesseurs et les contemporains d’un grand peintre semble donc s’installer en habitude dans ces lieux. On demeure timide à s’en plaindre, car naturellement le procédé permet au visiteur de profiter en une seule exposition d’une riche variété de chefs d’œuvres. Sauf que l’artiste principal, lui, la prétendue star de l’affaire, s’en trouve toujours un peu amoindrie. Turner, ultra-connu certes, mais moins exposé toutefois que Picasso, ne méritait-il pas une exposition à lui tout seul consacrée ? Imaginez une centaine d’œuvres du grand Turner (encore faut-il les réunir) : quel bain revigorant !
Ici, près de cent peintures, études et gravures de différentes et belles factures se proposent de retracer le cheminement artistique – très fécond – du peintre britannique. Ses inspirations, ses admirations, son désir de les dépasser foisonnent en tous sens. Mais, outre que les parallèles ne sont pas tous convaincants, on a parfois le sentiment de voir la singularité et la puissance créatrice de Turner un peu écrasées par les grands maîtres avoisinants, tels que Rembrandt, Titien, Watteau, Véronèse…
Et pourtant ! Quelle liberté de touche, de couleur, et parfois même de composition ! Comme personne avant lui, Turner a exprimé la nature en mouvement, l’intranquillité d’une atmosphère, l’incertitude d’une clarté.
Un rapprochement est pour le coup éloquent : celui opéré avec le paysagiste français du XVII° Claude Lorrain, dont Turner s’était repu au Louvre. Les grandes peintures du Lorrain sont remarquables : compositions à plusieurs plans parfaites, précision, sérénité, simplicité. Rien à dire : on se trouve véritablement devant de magnifiques tableaux de paysages – avec figures d’histoire.
Moins d’un siècle après, voici Turner : entre temps, le paysage est devenu lui aussi un genre noble et le Britannique le sait fort. Avec lui, le spectateur n’est plus devant, il est dans le paysage. Cela vit, cela se palpe, irradie. Tout à coup, l’émotion gagne, vibrante comme face à ce qui est, et non plus seulement face à ce qui est représenté. Comme si un écran était tombé, celui de la toile. Et cette transparence-là, William Turner la doit sans doute avant tout à lui-même.

Turner et ses peintres
Galeries nationales, Grand Palais
M° Franklin-Roosevelt ou Champs-Elysées-Clemenceau
Jusqu’au 24 mai 2010
TLJ : de 9 h à 22 h du vendredi au lundi ; de 9 h à 14 h le mardi
de 10 h à 22 h le mercredi et de 10 h à 20 h le jeudi. Fermé le 1er mai
Entrée 11 € (TR 8 €).

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