Sang et lumières. Joseph Peyré

sang-et-lumieres_peyreTroisième épisode du feuilleton des Goncourt signé Andreossi. C’est dans les arènes de l’Espagne des années 1930 qu’il nous emmène cette fois… La langue a l’air fort belle !

Joseph Peyré est envoyé à Madrid par son journal en 1934. Il a déjà écrit quelques romans, loués par son ami Joseph Kessel, dans lesquels il mettait volontiers en scène des comportements héroïques. Il revient d’Espagne avec ce récit qui obtient le prix Goncourt l’année suivante, récit que l’on ne saurait réduire à l’apologie de l’art tauromachique. Il n’est nullement question pour Peyré de contester la mort du taureau dans les arènes, mais en centrant le roman sur la fragilité du torero, il met l’accent sur un environnement taurin balançant entre la fascination des lumières et le goût du sang.

Les différents acteurs ont précisément leur place dans l’intrigue. En premier lieu une société de misère productrice de violence. La situation politique de l’Espagne est soulignée en arrière-plan : le pays connaît un climat de pré-guerre civile, avec attentats, bombes, pillages. Pauvreté et humiliation sont le terreau sur lesquels naissent ceux qui vont tenter d’accéder au paradis de la popularité et de la richesse : « l’ancien souffleur de verre métamorphosé par l’or des arènes goûtait ainsi à nos yeux sa revanche, celle des gitanes, errants et ouvriers faméliques de la Frontera, qui vivaient toute leur vie dans le désespoir des hivers, sur les milliers d’hectares incultes traversés par les chevauchées de señoritos et des amazones en chasse, et qui se rangeaient le long des ruelles et des chemins pour ne pas être cravachés ».

Les portraits de l’entourage du torero sont sévères : membres de la « cuadrilla » buveurs, violents ou simplement pitoyables, journalistes qui attendent les pots de vins généreux pour orienter la teneur de leurs articles, gestionnaires de la fortune des toreros véreux, amantes prêtes à abandonner sans scrupule la vedette qui ne fait plus recette. C’est sans doute la foule des arènes qui subit les attaques les plus virulentes de Joseph Peyré : « Mais la clameur du public qui montait, roulait à la cadence des passes du dompteur, et refluait comme une mer, je l’écoutais les yeux fermés, comme un présage redoutable, pour tout ce qu’elle soulevait d’eaux troubles, de violence, pour tout ce qu’elle dressait de haine contre nous ».

Pas de critique radicale de la corrida dans le roman. Toutefois le regard porté sur le taureau ne manque pas de compassion : « La souffrance, le froid, ramassaient la bête, qui avait pris cet air enfantin d’étonnement, ce regard qu’on ne peut pas supporter ». Si le torero apparaît finalement comme une victime, ce n’est pas le taureau qui est en cause, mais plutôt les passions exacerbées d’un public en mal d’émotions fortes, et, quelquefois, du beau geste : « Cette foule attend le rare moment de plaisir : le spasme d’émotion dont on parle toujours, le spasme de quelques secondes qui laisse du plaisir pour une vie ». Un roman qui a su traduire sans complaisance la violence de l’univers des arènes.

Andreossi

Sang et lumières

Joseph Peyré

Grasset 1935.

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Batouala. René Maran

batouala_maranAujourd’hui, deuxième épisode du feuilleton littéraire, signé Andreossi, sur les prix Goncourt, avec le cru 1921. Pour du cru, c’est du cru.

Étonnant roman, prix Goncourt 1921, qui met en scène un chef Africain dans sa vie quotidienne sous la colonisation française. Réputé comme premier roman de la « négritude », il apparaît aujourd’hui comme l’exemple de l’intérêt des  jurés du Goncourt pour les questions de société, en promouvant parfois une littérature qui peut faire débat. De ce point de vue, c’est une réussite à plusieurs titres.

Si l’écrivain René Maran a été honoré par le prix dès son premier roman, l’administrateur des colonies en Oubangui qu’il était aussi a dû démissionner de son poste à la suite d’une campagne de presse agressive. Le livre a décidé de sa carrière d’écrivain, par rejet d’une administration sanctionnant un Noir (il était Martiniquais) osant écrire une vive critique (en particulier dans la préface) de la colonisation.

Pourtant, il s’agit de littérature avant tout et non de l’exposition d’idées. Comme il l’exprime dans sa préface, l’auteur se borne à constater, à enregistrer, en puisant dans les propos qu’il a entendu au cours de ses missions. Il reproduit beaucoup du vocabulaire local, surtout celui qui touche à l’environnement naturel, ce qui inscrit efficacement le récit dans un cadre original, et accentue l’impression que le narrateur est quelqu’un du pays plutôt qu’un colon. Dès les premières lignes nous sommes du côté des Noirs.

La trame de l’intrigue est mince (la rivalité entre Batouala et Bissibi’ngui pour l’amour de Yassigui’ndja) et ne constitue pas le plus grand intérêt du récit. Mais la forme d’écriture qui réussit à présenter à la fois le rôle des Blancs du point de vue des colonisés et les rites qui paraissent cruels aux yeux des colons est très efficace. Dans le premier registre la condamnation du colonialisme est sans appel : « Nous ne sommes que des chairs à impôts. Nous ne sommes que des bêtes de portage. Des bêtes ? Même pas. Un chien ? Ils le nourrissent, et soignent leur cheval. Nous ? Nous sommes, pour eux, moins que ces animaux, nous sommes plus bas que les plus bas. Ils nous crèvent lentement ».

Du côté du rituel, le lecteur a droit à une description de l’excision horrifiante dans son cynisme : « La vieille arrivait, interpellait l’une des danseuses, lui écartait rudement les cuisses, saisissait à pleins doigts ce qu’il fallait saisir, l’étirait à la manière d’une liane à caoutchouc et, d’un seul coup –raou !- le tranchait, puis, sans même retourner la tête, jetait derrière elle, à la volée, ces morceaux de chair chaude et sanglante, qui parfois atteignaient quelqu’un au visage. Quelle importance ces chairs pouvaient-elles avoir ? A peine tombées à terre, les chiens se les disputaient, en rognonnant ».

Mieux que de long discours ces phrases disent beaucoup sur la rencontre entre l’Afrique et ses colons.

Batouala, René Maran

Magnard, 2002

Andreossi

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Le Feu. Henri Barbusse.

lefeuAujourd’hui maglm lance un nouveau feuilleton littéraire, signé Andreossi : celui des prix Goncourt ! Episode n° 1 : « Le Feu », prix Goncourt 1916.

C’est parti…

De 1914 jusqu’en 1918, chaque année le prix Goncourt est attribué à une œuvre dont le thème est la Grande Guerre.

Le plus célèbre est resté Le Feu, écrit à l’hôpital par Barbusse, qui s’est engagé à l’âge de 41 ans et a vécu la vie des tranchées comme brancardier. Même si le livre est sous-titré « Journal d’une escouade », il s’agit bien d’un roman, qui a immédiatement frappé les consciences par son caractère extrêmement réaliste : Barbusse avait Zola pour modèle. Les dialogues sont rapportés dans la langue des soldats, avec leurs régionalismes, leur argot.

La consécration de cette œuvre par un prix Goncourt, juste au milieu d’une guerre que l’on imagine d’ambiance très patriotique, étonne aujourd’hui. Car le contenu du roman est loin d’être patriote  au sens traditionnel du terme. Les Français n’ont pas attendu la fin du conflit pour se rendre compte de l’horreur des combats : alors que la censure voulait éviter la démoralisation des troupes et de l’arrière en surveillant les lettres des poilus, la littérature à la Barbusse ne cachait rien, ni de la terrible boucherie ni des injustices vécues par les combattants.

Les descriptions des champs de bataille veulent choquer le lecteur : « Tout près de moi une tête a été rattachée à un corps agenouillé, avec un vague lien, et lui pend sur le dos » ; « Des fémurs sortent d’amas de loques agglutinées par de la boue rougeâtre, ou bien, d’un trou d’étoffes effilochées et enduites d’une sorte de goudron, émerge un fragment de colonne vertébrale ». Mais la guerre n’est pas que cela pour l’écrivain, c’est le terrain aussi où se déploient les plus grandes injustices.

Les soldats de l’escouade font partie de la masse des hommes que d’autres envoient au front, qui eux se protègent, sont « planqués ». La critique de la guerre n’épargne aucune question. Un camarade du narrateur lui montre un piquet : « C’est là, dit-il, qu’on a fusillé le soldat du 204, ce matin (…) Il avait voulu couper aux tranchées ; pendant la relève, il était resté en arrière, puis était rentré en douce au cantonnement. Il n’a rien fait autre chose : on a voulu, sans doute, faire un exemple ». Mais les copains ont taillé dans le bois une croix de guerre et ont porté la mention : « A Cajard, mobilisé depuis août 1914, la France reconnaissante ».

C’est toute une pensée de la Grande Guerre qui se met en place avec ce roman : si les soldats sont des héros c’est parce qu’ils sont des victimes. Les dernières pages sont très explicites, et opposent « les brandisseurs de sabre, les profiteurs et les tripoteurs », les « monstrueux intéressés, financiers, grands et petits faiseurs d’affaires, cuirassés dans leurs banques ou leurs maisons qui vivent de la guerre(…) » « tous les prêtres qui cherchent à vous exciter et à vous endormir, pour que rien ne change, avec la morphine de leur paradis », aux « pauvres ouvriers innombrables des batailles , vous qui aurez fait toute la grande guerre avec vos mains, toute-puissance qui ne sert pas encore à faire le bien, foule terrestre dont chaque face est un monde de douleurs (…) ».

Le jeune prix Goncourt saluait la force d’une œuvre : sous le témoignage cru venu des tranchées surgissait la figure du Poilu sacrifié, image durable de la guerre de 14-18.

Andreossi

« Le Feu »

Henri Barbusse.

Prix Goncourt 1916.

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L’empire de la couleur. De Pompéi au sud des Gaules. Musée Saint Raymond à Toulouse

saint_raymond_mur_empire_de_la couleurDu rouge dans la ville rose… Andreossi a visité cette exposition à voir Toulouse jusqu’au 22 mars prochain : on dirait qu’elle est aussi intéressante que belle !

C’est un mur à fresque tout neuf qui ouvre l’exposition, d’un beau rouge pour ce qui est de l’uni, orné de végétaux verts et d’échassiers blancs pour la frise du bas, et rythmé par des candélabres sur fond noir. Une vidéo nous dévoile les jours de travail des deux fresquistes pour la réalisation de ce panneau à la mode romaine des « tectoria », qui demande une longue préparation des murs avant de passer l’épais enduit de fond, puis les motifs au pinceau1.

On apprécie d’autant mieux ensuite ces vestiges de murs peints, souvent de très bonne qualité, provenant de maisons particulières de Pompéi, Herculanum, Boscoreale découverts sous la cendre du Vésuve, ou des intérieurs des demeures riches de la Narbonnaise ou de l’Aquitaine. Une maquette de villa où sont reproduites les fresques nous donne l’envie impérieuse d’aller vivre dans une de ces résidences pour profiter des couleurs des chambres et pièces de réception et des chuchotements de l’eau des bassins.

L’exposition présente les différents styles « pompéiens ». Au style de décor en trompe l’œil, riche en éléments architecturaux simulés, succède celui des grands aplats de couleur unie, avec parfois de petits tableaux au centre, scènes encadrées à la manière de nos toiles accrochées aux murs. Les décors se font beaucoup plus fins dans le style suivant, avec guirlandes festonnées, où l’on distingue des fleurs, des oiseaux aux traits précis.

saint_raymond_empire_couleur_masqueLa thématique de ces peintures fait la part belle, bien sûr, à la mythologie. Apollon et les muses, ou Dionysos, ont un certain succès, mais l’on s’amusera du « Jugement de Salomon », dans une version parodique où les personnages sont représentés sous la forme de caricatures (grosses têtes et petits corps), de « L’enfance de Bacchus », succession de scènes dionysiaques, ou des « amours à la chasse », petits tableaux qui font penser à nos bandes dessinées. Mais on peut y trouver aussi des paysages, des masques, des portraits qui semblent individualisés ou des natures mortes.

Bref si la matière est de son époque, et nous séduit pour cela, on s’aperçoit que les thématiques ont eu une très longue vie dans l’histoire de l’art, malgré la parenthèse de l’art chrétien. Ces romains nous sont fort proches.

L’empire de la couleur. De Pompéi au sud des Gaules

Musée Saint Raymond

1 ter, place Saint-Sernin – 31000 Toulouse

Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h

Jusqu’au 22 mars 2015

1 Une excellente vidéo est à voir sur le site : http://saintraymond.toulouse.fr/Tectoria-Romana_a638.html

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Du cinema plein les yeux a Toulouse

cinema_plein_les_yeux

La cinémathèque de Toulouse ne se contente pas de conserver 42 300 copies de films récupérés depuis 50 ans (et d’en donner à voir presque tous les jours de la semaine), elle possède aussi la plus belle collection française d’affiches de cinéma.

Parmi celles-ci les pièces uniques d’André Azaïs, peintre d’affiches de façade : nous avons oublié que jusqu’aux années 70, les cinémas attiraient les clients par de grands panneaux (ici 5 mètres sur 2 mètres), réalisés à la main aux dimensions de la façade disponible, pour la durée de programmation du film.

En 1977 à la fermeture de la salle toulousaine Le Royal, sont récupérées 184 affiches d’Azaîs, qui depuis les années 50 pouvait fournir ses œuvres à 6 cinémas de la ville, toutes les semaines ! Par on ne sait quelle bienheureuse négligence ces rouleaux de papier avaient été abandonnés au fond d’une pièce de ce cinéma voué à la démolition.

Des quelques 8 000 affiches qu’il a réalisées, vouées à la poubelle dès la fin de la programmation des films, nous pouvons en voir exposées 22, choisies parmi les 184.

L’Espace EDF Bazacle offre le volume nécessaire à l’accrochage, judicieusement effectué en hauteur, comme sur les murs des cinémas autrefois. Certes nous manquons quelque peu de recul pour nous retrouver en situation urbaine, mais nous frappent ces rouges et jaunes lumineux des titres, le graphisme souvent adapté au genre cinématographique, ces portraits d’acteurs et d’actrices, pas toujours très fidèles, mais qui restent si intimement liés au souvenir des films, de Rio Bravo à Peau d’âne, de 2001 Odyssée de l’Espace aux Sept Mercenaires

Cette exposition est l’occasion de se pencher sur ce travail spécifique du peintre : à partir des éléments fournis par les exploitants des salles (matériel publicitaire classique des press-books) il élabore une sorte de maquette qu’il projette à l’aide d’une lanterne magique sur de grands panneaux de papier plaqués contre un mur. Il lui reste à suivre au fusain les lignes agrandies et passer ensuite à la colorisation.

Des photos anciennes nous mettent dans l’ambiance du cinéma urbain d’il y a 40 ou 50 ans : les diverses formes publicitaires utilisées par les exploitants (façades de cinéma dans d’autres villes, palissades, espaces publicitaires). Et nous pouvons, sur un écran et installés comme au cinéma, apprécier le défilé des 184 affiches sauvées miraculeusement par ces fous de ciné qui ont créé la Cinémathèque de Toulouse.

Par Andreossi

Du cinéma plein les yeux

Exposition d’affiches de façade peintes par André Azaïs

Espace EDF Bazacle, 11, quai Saint-Pierre – 31000 Toulouse

Ouvert du mardi au dimanche de 11 h à 18 h

Entrée libre

Jusqu’au 27 avril 2014

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Survage. Les années Collioure 1925-1932

Les années Collioure, Survage

Dans cette petite ville dont le nom évoque si bien couleurs et lumière, entrez, au pied du moulin à vent qui sait encore extraire son huile d’olive, au Musée d’Art Moderne : tout l’été une exposition vous introduit dans l’imaginaire de Léopold Survage, peintre d’origine russe mais installé à Paris dès 1908, inventeur les années suivantes des « Rythmes colorés », et qui visita Collioure régulièrement de 1925 à 1932.

Comme Matisse, Derain et bien d’autres (vous aurez vu des œuvres de certains de ces « autres » en buvant un pot au fameux bar des Templiers aux murs couverts de tableaux), Survage découvre alors la Méditerranée et l’éclat de son soleil, son cadre si propice à l’exposé des mythes antiques.

Les quelques soixante œuvres, en majorité toiles peintes mais aussi dessins, peuvent être relativement diverses par les formes, mais singulièrement homogènes par les thématiques. Les personnages sont des figures qui traversent le temps : dans un fond qui paraît plus ou moins cubiste, les visages des « Pêcheuses » semblent issus de la Renaissance. Les « Porteuses » passent sans cesse dans la ville, allégorie de l’éternel féminin.

Cette permanence des images féminines est interrogée par la présence obsédante de la feuille et de l’oiseau. L’oiseau vole de ses propres ailes, la feuille attend le vent qui l’entraîne. La porteuse et son panier sur la tête, la pêcheuse et son poisson dans la main, semblent incapables de vraiment s’arrêter dans leur course dans la ville et dans le temps. Pourtant, dans le magnifique « Femme à la fenêtre » de 1931, le visage est alors immobile et médite devant la feuille prête à s’envoler, poussée par le vent venu de la mer qu’on aperçoit à l’horizon.

Hommes et taureaux sont associés dans leur tentative de maîtriser les forces. Eléments perturbateurs, qui inquiètent les femmes, ils apparaissent rarement dans cet univers de porteuses et de pêcheuses qui se suffit à lui-même.

Les dessins de Survage mettent en relief ses recherches formelles sur le trait (perceptibles aussi dans sa peinture) : le trait, aussi continu que possible sans lever la main relie les éléments afin qu’ils forment un monde bien cohérent.

Au bord de la Méditerranée, à Collioure, on peut s’arrêter sur la beauté d’une œuvre qui fera aussi rêver.

Survage. Les années Collioure 1925-1932
Musée d’Art Moderne de Collioure
Villa Pams, Route de Port Vendres – 66190 Collioure
Tous les jours de 10h à 12h et de 14h à 18h
Entrée 5 € (TR 3 €)
Jusqu’au 30 septembre 2012

Image : Leopold Survage – La femme a la fenêtre, 1931

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Le poids du papillon. Erri De Luca

Erri de Luca, Le poids du Papillon, GallimardLe papillon se pose sur la corne gauche du chamois. C’en est trop pour l’homme qui porte sur le dos l’animal qu’il vient de tuer. « Sa respiration s’assombrit, ses jambes se durcirent, le battement des ailes et le battement du sang s’arrêtèrent en même temps. Le poids du papillon avait fini sur son cœur, vide comme un poing fermé ».

Parfois le plaisir de lecture vient seulement (seulement !) du présent de la phrase, lorsqu’elle est là quand il le faut, lorsqu’elle sait se détacher de la narration pour évoquer bien davantage : la nature, la vie et la mort. On peut alors dire « écriture poétique », peut-être. Si la phrase belle arrête brusquement le lecteur et qu’il la relit, si son esprit s’évade ne serait-ce que le temps de la relecture, on peut soupçonner un parfum de poésie.

Erri De Luca, qui sait ce dont il parle quand il fait retour sur la jeunesse révolutionnaire, prend cette image : « On n’a plus jamais vu une jeunesse s’acharner à ce point pour renverser une assiette. Une assiette à l’envers ne contient presque rien, mais elle a une base plus large, elle est plus stable ».
Et quelle force dans cette formule, pour dire la pensée de sa propre finitude : « Il attend la sortie des enfants de l’école, le nouveau monde, les voix continueront quand son harmonica se taira. La vie sans lui est déjà en chemin ».

La maison Gallimard, sur la jaquette du livre, affadit l’oeuvre qu’elle publie (tout en trompant le public) en la baptisant « roman ». Ce court récit de 60 pages, suivi de « Visite à un arbre », encore plus bref, a la profondeur des contes que l’on s’échangeait au cours des veillées d’autrefois. Cette rencontre entre le roi des chamois et le roi des chasseurs mérite que l’on se taise un moment : asseyez vous auprès du feu, et écoutez.

Le poids du papillon
Erri De Luca
Gallimard, Du Monde Entier, mai 2011 (9,50 €)

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Inter. Pascal Quignard

Inter, Pascal Quignard, Argol-dans la friche ni silence
ni fracas

Dans les gorges sauvages, ce n’est NI
Le SILENCE, ni le tumulte

(dans l’ouvert. Silence : non,
tumulte : non.)

Ces trois citations sont extraites des traductions d’un même texte latin :
(In saltibus. NON SILEN- TIUM, non tumultus.)

Mais il ne s’agit pas d’un poème d’un auteur ancien. Car c’est Pascal Quignard qui a publié Inter aerias fagos il y a 35 ans. Le livre d’aujourd’hui présente plusieurs textes autour de ce poème, dont 7 traductions par 7 auteurs différents.
Mais on a aussi l’histoire de l’aventure de cette publication par son initiatrice, Bénédicte Gorrillot, et la lettre envoyée à cette dernière par Pascal Quignard, qui revient avec précision sur le « monde intérieur » qui lui a permis d’écrire le poème. Elle avait prévu de l’interroger en face à face sur ce texte, mais il n’a pu répondre de vive voix : « vous avez pu le constater par vous-même, je ne puis affronter en direct ma vie ».

A partir de ce poème d’une cinquantaine de lignes étalées sur 11 pages, on a donc 9 traductions : soit sous forme poétique soit sous forme de commentaires.

La lecture en est passionnante parce que les questions sur la nature de la poésie sont ici clairement posées. Par exemple, on saisit bien que la poésie que l’on lit essaye de garder ou de réveiller le souvenir de l’oralité. Le poète a utilisé les ressources de la typographie pour animer le texte de respirations, d’effets de voix basse ou de voix forte (parenthèses, gras, majuscules). Les traducteurs ont reproduit ou pas ces consignes. Mais ils ont dû faire aussi avec les slash, les guillemets, l’espacement des mots, des paragraphes.

Au total, les partis pris de chacun aboutissent à des textes très différents, par la traduction des mots, par leur disposition, mais ils gardent leur cohérence interne, car chaque membre de phrase s’inscrit dans une totalité, une tonalité, qui caractérise l’auteur. Au-delà des quelques uns et quelques unes qui joueront à donner leur version à partir de l’original, le livre plaira à tous ceux et celles qui aiment retourner l’histoire de l’écriture : oublier que l’écrit se lit dans le silence, et faire ressurgir la voix, le cri, l’exclamation, toutes les expressions du verbe avant qu’il ne se soit figé dans la page.

INTER
Inter aerias fagos
Pascal Quignard
Traductions de Pierre Alferi, Eric Clémens, Michel Deguy, Bénédicte Gorillot, Emmanuel Hocquard, Christian Prigent
Argol, Janvier 2011, 170 pages (19 €)

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Manuscrits de guerre. Julien Gracq

Julien Gracq, Manuscrits de Guerre, José CortiDeux formes d’écriture pour nous conter l’histoire d’une défaite.
Julien Gracq n’a jamais publié ces manuscrits qui ont attendu sa disparition pour être proposés à la lecture. Peut-être les a-t-il jugés trop proches de lui, car ils mettent en scène le lieutenant Louis Poirier, qui a préféré construire une œuvre sous le nom de Gracq, caractérisée par un imaginaire qui privilégie le fantasmatique des situations plutôt que la référence au réel.

Ici la guerre de 1940 est décrite d’abord par le lieutenant Poirier, au jour le jour, du 10 mai au 2 juin. Le climat de défaitisme y est très précisément décrit. La section que dirige le lieutenant est totalement dépassée par les évènements. Des ordres contradictoires ou pas d’ordre du tout de la part du commandement, des ennemis dont on sent la présence mais souvent invisibles, qui semblent véritablement se promener dans la campagne plutôt que faire la guerre. Lorsque les deux armées s’affrontent, c’est pour s’apercevoir de l’évidente supériorité de l’armée allemande : « J’ai beau faire, je sens en moi-même combien en quelques minutes, sans contact direct, l’ennemi a établi un ascendant brutal sur nous –combien dès ce moment nous nous sentons surclassés (…) il ne nous en faut pas plus pour savoir, au plus intime de nous-mêmes, qu’il suffit d’une pichenette de notre part pour déclencher instantanément chez l’homme d’en face un violent coup de poing ».

Dès la défaite, Poirier interprète les évènements à la manière de Gracq, plus attiré par les logiques cachées et les motivations secrètes que par les rationalisations savantes : « Mais c’était peut-être trop laisser de côté la part obscure du combat : le duel des volontés –et pour l’âme docile au choc si autoritaire des détonations contre le tympan il s’établissait comme en langage chiffré, comme en morse, un dialogue mystique : d’un côté l’âme sage, timide et économe, et de l’autre une volonté sauvage, farouche, d’étouffer, d’écraser, de courber sous son joug l’adversaire, d’avoir à tout prix le dernier mot ».

Aussi ces Souvenirs de guerre en disent tellement sur cette période (qui avait encore en mémoire l’affreuse boucherie de 14-18), que le Récit de Julien Gracq, à la troisième personne, cette fois plus « travaillé », littérairement parlant, ne semble pas apporter grand-chose de plus. Ou alors il ne faut pas lire les deux formes à la suite, ou lire d’abord la seconde. On trouve les phrases trop longues, un abus des deux points. Dans les trente dernières pages, le ton devient plus juste. Il fallait en somme choisir, ou raconter cette guerre ou évoquer le lourd sentiment de défaite par un récit moins situé, plus onirique. Poirier avait choisi Gracq, qui n’avait pas publié.

Manuscrits de guerre
Julien Gracq
José Corti, avril 2011 (19 €)

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Point Omega. Don DeLillo

Don de Lillo, Omega, Actes sudD’abord, après la page de titre, une information : « 2006 Fin d’été/début d’automne ». Le temps de l’action du roman est précis.
Puis une courte partie « Anonymat » datée du 3 septembre.
Ensuite un peu moins de 100 pages d’histoire qui se développe sur les quelques semaines de fin d’été et début d’automne dans le désert de Sonora en Arizona.
On revient en dernière partie à un « Anonymat 2 », court lui aussi, daté du 4 septembre.

Le début et la fin mettent en scène un homme fasciné par une vidéo, montrée au Museum of Modern Art de New York, qui passe à 2 images par seconde (au lieu de 24) le film Psychose d’Hitchcock. Il observe dans la salle deux hommes, un nettement plus âgé que l’autre, qui ne s’attardent pas, le 3 septembre. Le lendemain il y rencontre une femme, avec laquelle il échange quelques phrases, dont il arrive à obtenir le numéro de téléphone.

La partie centrale met en présence (si on veut bien faire cette hypothèse, selon quelques indices glanés ça et là, car l’auteur nous laisse volontiers dans le vague) les trois personnages dont l’attention a été retenue par l’Anonyme. Un jeune homme cinéaste, un universitaire à la retraite qui a travaillé pour le gouvernement des Etats-Unis pendant la guerre d’Irak, la fille de ce dernier. Tous les trois occupent une vieille maison au toit en tôle, sous le soleil de l’Arizona.

Le désert altère le temps. Le soir sur la terrasse les discussions s’éternisent. Le jeune homme est attiré par la jeune femme, mais un jour elle disparaît. Il reste au lecteur à imaginer le rôle de l’Anonyme dans cette disparition.

Et à se laisser fasciner par ces pages où la question de l’intériorité de chacun, et de l’accès à cette intériorité par les autres est posée : « La vraie vie n’est pas réductible à des mots prononcés ou écrits, par personne, jamais. La vraie vie a lieu quand nous sommes seuls, à penser, à ressentir, perdus dans les souvenirs, rêveusement conscients de nous-mêmes, des moments infinitésimaux » (p. 25).
Le temps intérieur a sa propre dimension, qui peut parfois se marier à celui de l’extérieur, comme le dit le vieil universitaire : « La maison m’appartient désormais et elle se détériore mais je laisse faire. Le temps ralentit quand je suis ici. Le temps devient aveugle. Je ressens le paysage plus que je ne le vois. Je ne sais jamais quel jour on est. Je ne sais jamais s’il s’est écoulé une minute ou un heure. Ici je ne vieillis pas » (p. 33).
Il reste à relire bientôt le livre, car les relations entre le regard de l’Anonyme sur le film d’Hitchcock qui passe au ralenti et les discussions sur la terrasse devant le désert de Sonora seront, sans nul doute, source de bien des découvertes.

Point Omega
Don DeLillo
Actes Sud, 2010
128 p., 14,50 €

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