The Frick Collection à New-York

Johannes Vermeer, Officier et jeune fille souriante, vers 1657
Johannes Vermeer, Officier et jeune fille souriante, vers 1657

Si vous vous rendez à New-York, vous visiterez certainement le MET, le MOMA et/ou le Guggenheim… Mais profitez-en aussi pour découvrir la Frick Collection, qui recèle une foule de merveilles, peintures, sculptures et arts décoratifs, notamment du XVIII° siècle.

L’autre intérêt de ce musée situé à quelques mètres de Central Park est que ces chefs-d’œuvre sont restés dans le décor voulu par leur collectionneur, Henry Clay Frick (1849-1919), magnat du charbon et de l’acier, qui fit construire en 1913 ce palais néoclassique où il vécut les cinq dernières années de sa vie. On admire les décors intérieurs, d’une extrême élégance comme l’est l’hôtel particulier lui même conçu par Thomas Hastings (architecte de la New-York public Library), tout en s’extasiant devant l’enchaînement d’œuvres de tout premier plan.

Dès le vestibule, on tombe en arrêt devant un Officier et jeune fille souriante de Vermeer, l’un des trois tableaux du maître de Delf que compte la collection (sur une trentaine conservés dans le monde au total). Présence des personnages, beauté de la lumière, douceur et mystère… un petit bijou.

Jean-Honoré Fragonard, L'amant couronné, 1771-1772
Jean-Honoré Fragonard, L’amant couronné, 1771-1772

Une des premières salles expose des toiles de Boucher sur le thème des arts et des sciences. Elles proviennent du château de Crécy-Couvé de Mme de Pompadour, aujourd’hui détruit. Boiseries et mobilier sont aussi du XVIII° français, de même que les porcelaines de Sèvres. Une Diane chasseresse de Houdon surveille le tout. La salle à manger, elle, reprend le décor d’une maison de campagne anglaise du XVIII° siècle et présente des portraits de Gainsborough. Le couloir nous fait retrouver Boucher, avec quatre toiles peintes pour Mme de Pompadour et illustrant les quatre saisons, de délicieuses scènes amoureuses. Celles-ci nous préparent à s’immerger dans le salon Fragonard, où s’étalent les Quatre âges de l’amour que le peintre de Grasse a exécutées pour Mme du Barry (qui du reste les refusa, les trouvant démodées).

Giovanni Bellini, L'extase de Saint François, vers 1480
Giovanni Bellini, L’extase de Saint François, vers 1480

La salle de séjour, en boiseries de chêne, laisse la légèreté sur son seuil, mais non l’émotion : alors qu’un grave Saint Jérôme du Greco se dresse au dessus de la cheminée, lui fait face le chef d’œuvre de Bellini L’extase de Saint François. On reste dans cette pièce un moment. D’autant que Saint François est flanqué de deux portraits du Titien, un charmant jeune homme à gauche et, à droite, le vieil Aretin. Le contraste entre les deux est saisissant : d’un côté la douceur et la sensibilité, de l’autre la puissance et la richesse…

Jean-Auguste-Dominique Ingres, La comtesse d'Haussonville, 1845
Jean-Auguste-Dominique Ingres, La comtesse d’Haussonville, 1845

Dans le couloir suivant se mêlent Degas, Manet, Monet mais surtout un petit tableau de Watteau, La porte de Valenciennes, intéressant par le traitement du sujet de la guerre qu’en fait le peintre, ainsi qu’une superbe Comtesse d’Haussonville d’Ingres. La galerie ouest, de style Renaissance italienne avec marbre et plafond à caissons, a été voulue par le collectionneur comme une galerie d’exposition : Vermeer, Turner, Velasquez, Rembrandt, Véronèse, Corot, Claude Lorrain (magnifique Sermon sur la montagne) régalent ainsi le visiteur. Il n’oubliera pas d’aller dans la petite galerie du fond où l’attendent de ravissants émaux de Limoges datant de la fin du XV° au début du XVII° siècles ainsi que des tableaux de la Renaissance italienne dont les panneaux du polyptyque de Saint Augustin de Piero della Francesca… Aperçu non exhaustif bien sûr !

1 East 70th Street, New York
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Sculpture et photographie au musée Rodin

John Chamberlain, Creeley's Lookout, 1979
John Chamberlain, Creeley’s Lookout, 1979

Le musée Rodin, qui a rouvert à l’automne dernier, poursuit avec cette nouvelle proposition la voie qu’il avait entreprise à travers l’exposition Mapplethorpe-Rodin : celle du rapprochement entre la sculpture et la photographie. Cette fois, il réunit huit grands artistes contemporains qui, à partir de la fin des années 1960, ont travaillé ces deux médiums de manière très imbriquée.

Richard Long, Small Alpine Circle, 1998
Richard Long, Small Alpine Circle, 1998

Le parcours commence assez logiquement avec Richard Long (né en 1945), l’un des pionniers du land art : transformant le paysage avec les matériaux qu’il y trouve – pierres, branches – qu’il aligne ou entasse, il a fait connaître ses œuvres grâce à la photographie. Il sculpte la nature – mais ses œuvres ne sont-elles pas amenées à disparaître ? – et ce sont ses photographies qui gardent trace de ses traces dans le paysage. Au musée Rodin, à côté de photographies de ses créations, est toutefois exposée une œuvre sculpturale « de galerie » : un ensemble de pierres de montagne disposées en cercle plein (Small Alpine Circle, 1998), un concentré d’énergie minérale que l’on pourrait presque toucher, en plein contraste avec l’aspect lointain de ses photos d’art dans le paysage.

Gordon Matta-Clark, Sauna Cut, 1971
Gordon Matta-Clark, Sauna Cut, 1971

Dans le même esprit d’intervention in situ se trouve le travail de Gordon Matta-Clark (1943-1978). Mais lui agit en milieu urbain selon une démarche d’apparence plus sophistiquée : à l’aide d’une tronçonneuse, il découpe des morceaux géométriques de murs ou de planchers d’immeubles abandonnés, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives et de nouveaux espaces de lumière. De son intervention naissent deux sculptures : l’une négative (le creux laissé par son cutting) et l’autre positive (la découpe extraite), objet qui peut être exposé en tant que tel. On voit ainsi ici Sauna Cut (1971), prélèvement d’un sauna dans un appartement new-yorkais. En parallèle, Matta-Clark photographie systématiquement les étapes de son travail afin de montrer ses interventions sur place. Il ne s’interdit pas ensuite de découper ses négatifs et d’effectuer des montages photographique pour mettre davantage en évidence ses transformations. Ainsi l’assemblage visible au musée Rodin témoigne du travail sur la lumière réalisé à travers l’un de ses cutting : le découpage en deux et en pleine verticale d’une petite maison de bois typiquement américaine (Splitting, 1974).

Giuseppe Penone, Respirare l'Ombra, 1999
Giuseppe Penone, Respirare l’Ombra, 1999

La suite de l’exposition est tout aussi passionnante, avec l’Italien Giuseppe Penone (né en 1947), qui travaille sur les liens physiques entre le corps et le végétal. Ses photos sont très impressionnantes, où l’on voit notamment une main littéralement incorporée dans un tronc d’arbre. Quant à sa magnifique sculpture Respirer l’ombre, elle matérialise la correspondance entre le souffle humain (les poumons) et la respiration des arbres (les feuilles).

John Chamberlain, Creeley's Lookout, 1979
John Chamberlain, Creeley’s Lookout, 1979

L’Américain John Chamberlain (1927-2011), lui, créé de la poésie là où on ne l’attend pas : avec des carcasses de voitures. Cela peut sembler trivial, mais de ces tôles criardes naissent des formes étranges qui semblent puiser leur source dans la littérature.  Quant aux photos (à l’aveugle !) qu’il fait de ses sculptures, floues et colorées, elles confirment Chamberlain dans ce ton totalement décalé.

On laissera au lecteur le plaisir de découvrir lui-même les quatre autres artistes ( Cy Twombly, Dieter Appelt, Markus Raetz et Mac Adams), qui sont autant d’occasions d’être surpris, au fil d’une exposition assez resserrée, avec une (petite) salle pour chacun des huit « sculpteurs-photographes », mais intense en sensations eu égard à la richesse et à la diversité des œuvres choisies, tant les rapports entre la sculpture et la photographie peuvent donner lieu à de réjouissants jeux de regards…

Entre sculpture et photographie

Musée Rodin – 77, rue de Varenne – Paris 7°

TLJ sauf le lundi,  10h à 17h45, nocturne le mercredi jusqu’à 20h45
Entrée : 10 euros (tarif plein) et 7 euros (tarif réduit)

Jusqu’au 17 juillet 2016

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Amedeo Modigliani. L’œil intérieur

modigliani_femme_assise_robe_bleueNotre ami Jean-Yves s’est rendu au LaM dans le Nord pour visiter la rétrospective consacrée à Modigliani… Ce qu’il en dit nous fait pâlir d’envie ! Merci Jean-Yves de partager ainsi ce magnifique moment de peinture !

Mag

Le LaM à Villeneuve d’Ascq, qui détient une collection exceptionnelle de peintures, sculptures et dessins de Modigliani propose une très belle traversée de l’œuvre de l’artiste, né en Italie en 1884 et arrivé à Paris en 1906.

modigliani_lamCette présentation est construite en trois parties, à la fois thématiques et chronologiques. La première s’attache à démontrer la diversité des sources d’inspiration de Modigliani : il est fou d’art égyptien qu’il consulte régulièrement au Louvre, mais sa sensibilité s’imprègne aussi des références khmères, cycladiques et africaines. S’essayant à la sculpture malgré un manque de formation dans cette discipline, il s’entoure des conseils de Brancusi qu’il a rencontré à Montparnasse, mais il doit abandonner cet art pour des raisons de santé et financières (il ne parvient pas à trouver de mécène). De cette époque, on admire une très belle « Tête de femme », la seule sculpture en marbre de l’artiste, mais aussi des dessins et une superbe « Cariatide » sur fond bleu, dessinée au crayon et lavis d’encre.

tete_rouge_amedeo_modiglianiLa deuxième partie met en évidence l’importance du portrait d’artiste dans sa production. Dès 1915-1916, Modigliani cherche à définir son style, immédiatement reconnaissable : figures de forme ovoïde, yeux le plus souvent sans pupilles et de hauteurs distinctes, nez aux arrêtes tranchées, cous en pur cylindre, fonds minimaux et abstraits… Côtoyant les peintres de la future Ecole de Paris (Moïse Kisling, Chaïm Soutine, Pinchus Kremègne), Modigliani dresse leur portrait dans des tableaux et croque aussi (au crayon ou au graphite) Max Jacob, Pablo Picasso (qui le sous-estimait) et Jean Cocteau qui, n’aimant pas la représentation faite de lui par le peintre italien, s’en séparera rapidement. Toutes ces œuvres sont intéressantes, mais on se permettra une préférence pour la « Tête rouge » qui synthétise à la fois l’art africain, le cubisme, le fauvisme et l’art de Cézanne. L’exposition ne manque pas de rappeler que ce dernier est la référence absolue de Modigliani.

modigliani_jeune_filleLa fin de l’exposition est consacrée aux dernières années de l’artiste. Soutenu par le marchand d’art Léopold Zborowski, dont il dressera deux beaux portraits, accrochés aux murs du musée, Modigliani parvient à une peinture plus sereine. Les couleurs s’éclaircissent, la ligne des corps s’arrondit et devient plus voluptueuse, comme en témoigne le « Nu assis à la chemise », dont le dessin raffiné et la touche délicate restituent toute la fragilité de la femme. La présentation de ses nus lors d’une exposition de décembre 1917 fera scandale. Mais la préoccupation première du peintre reste le visage. Modigliani continue à représenter ses amis artistes et ses proches, mais il donne aussi une place plus importante aux anonymes. Il ne peindra des paysages (qui demeureront rares dans sa production) qu’à partir de 1918, lors d’un séjour dans le sud de la France organisé par Zborowski.

modigliani_nuL’exposition rend également hommage à Roger Dutilleul que Modigliani rencontre en 1919 et qui deviendra un collectionneur assidu du peintre (il achète et échange 35 peintures et 26 dessins) et ne cessera de défendre son œuvre bien au-delà de la mort de l’artiste en 1920. La donation par son neveu Jean Masurel de quatorze pièces de la collection est à l’origine de la création du LaM, qui a donc toute légitimité pour monter cette rétrospective, la première d’importance depuis celle organisée au Musée du Luxembourg en 2002. Au-delà de la qualité des pièces présentées, l’exposition est passionnante par son côté didactique qui permet de suivre l’évolution du parcours de l’artiste au travers de ses influences, de ses rencontres…

La visite donne aussi l’occasion de s’attarder dans les collections permanentes du musée, riches de quelques tableaux cubistes de Picasso et de Braque, d’œuvres de Fernand Léger, de Miro, de Jenkins, et de pièces représentatives de l’abstraction lyrique : Manessier, Poliakoff, Staël, Estève, Ubac…

Amedeo Modigliani. L’œil intérieur

LaM

1, allée du Musée – Villeneuve d’Ascq (59)

Jusqu’au 5 juin 2016

Jean-Yves

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Hubert Robert. Musée du Louvre

Elisabeth Louise Vigée-Lebrun, Hubert Robert, 1788. Huile sur panneau de chêne. Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) Jean-Gilles Berizzi
Elisabeth Louise Vigée-Lebrun, Hubert Robert, 1788. Huile sur panneau de chêne. Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) Jean-Gilles Berizzi

Plus qu’à la simple visite d’une exposition, c’est à une profonde immersion dans l’œuvre d’Hubert Robert (1733-1808) que le musée du Louvre nous invite avec cette large rétrospective, qui réunit quelques 140 œuvres de cet artiste complet du siècle des Lumières, peintre, dessinateur, décorateur, architecte, paysagiste.

Il y avait pour le Louvre du temps à rattraper et un hommage à rendre à l’égard de cet ancien directeur du Musée, qui n’avait pas été exposé depuis 1933. Grande figure de son temps, on le décrit comme un homme enjoué, sociable, amateur des plaisirs de la vie. Le parcours s’ouvre d’ailleurs sur un témoignage d’amitié, celui de Louise Elisabeth Vigée Le Brun, qui a fait du peintre un majestueux portrait.

C’est à Rome que tout démarre véritablement. Arrivé en 1754, très vite pensionnaire de l’Académie de France à Rome, avec Fragonard pour compagnon, il étude Piranèse, écume les monuments et dessine la ville éternelle pendant une bonne dizaine d’années, emmagasinant un formidable répertoire de motifs dans lequel il puisera durant toute sa carrière.
Robert Hubert, Projet pour la Transformation de la Grande Galerie. 1796. Huile sur toile. H. 113; l. 143 cm. Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi
Robert Hubert, Projet pour la Transformation de la Grande Galerie. 1796. Huile sur toile. H. 113; l. 143 cm. Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

Puis c’est Paris, avec son atelier installé dans le Louvre, sa réception à l’Académie royale de peinture dès 1766 grâce à son Port de Ripetta, patchwork associant différents monuments de Rome. La France se pique alors d’Antiquités, Robert est pile dans l’air du temps.

Mais Hubert Robert ne s’est pas contenté de peindre les ruines Antiques. Bien plus, celles-ci ont été une sorte de tremplin pour son imaginaire, sa fantaisie et sa sensibilité. D’un pinceau alerte, il compose, avec un sens du cadrage souvent spectaculaire, presque photographique, des scènes narratives, parfois non dénuées d’humour, et des vues qui paraissent créées de toutes pièces, exceptés les éléments architecturaux qui en sont le point de départ – ou le prétexte ?
Des jeunes filles dansent autour d’un obélisque brisé ; des personnages étendent un linge dans une baie de la basilique Saint-Pierre de Rome ; des visiteurs découvrent des antiquités dans une cavité à la lumière d’une torche ; les cascades de Tivoli ressemblent aux chutes du Niagara.
Hubert Robert, Personnages dans une baie à Saint-Pierre de Rome. 1763. Huile sur bois. H. 48,5; l. 37 cm. Valence, musée de Valence © Musée de Valence, photo Éric Caillet
Hubert Robert, Personnages dans une baie à Saint-Pierre de Rome. 1763. Huile sur bois. H. 48,5; l. 37 cm. Valence, musée de Valence © Musée de Valence, photo Éric Caillet

Sa passion des ruines semble aller au-delà de cette mode de la fin du XVIII°, pour annoncer, dans cet attrait pour ce qui est menacé d’engloutissement, le Romantisme du siècle suivant. Il y a certes ces petites personnages qui ont l’air de s’amuser autour des ruines, ce linge étendu partout, ces petits chiens, autant de clins d’œil à la vie quotidienne comme elle va. Mais le grandiose et le sublime s’effondrent. Rome est incendiée dans un impressionnant brasier. Paris la médiévale est démolie. A Versailles, ce sont les arbres que l’on abat. La Révolution française arrive (par miracle, Hubert Robert lui survit). La Bastille brûle. Les tombeaux des rois sont saccagés.

Témoin d’un passé disparu (la Rome Antique), ce peintre de l’Ancien Régime se fait à la fin du siècle chroniqueur d’un présent qui engloutit une époque. Il y a là comme une mélancolie, une gravité, une méditation, que l’une des adorables sanguines exposées, Jeune homme lisant, appuyé sur un chapiteau corinthien semble résumer, avec, pour le coup, la plus grande simplicité.

Hubert Robert, un peintre visionnaire
TLJ sf le mar., de 9h à 18h, mer. et ven. jusqu’à 21h45
Jusqu’au 30 mai 2016
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Delacroix et l’Antique au Musée national Eugène-Delacroix

delacroix_facade_jardinSitué à deux pas de l’adorable place Fürstenberg, caché au milieu de boutiques proposant de somptueuses étoffes, le petit Musée Eugène Delacroix est lui-même l’écrin d’un adorable jardin, aussi minuscule que charmant. C’est l’artiste qui l’a conçu lorsqu’il s’est installé à cette adresse en 1957, alors qu’il venait (enfin !) d’être élu à l’Académie des Beaux-Arts (sur ce musée, lire aussi le billet du 27 janvier 2013). Depuis le jardin, on peut admirer l’harmonieuse façade de son atelier, qu’il a également pensée : de style néo-classique, il l’a ornée de moulages de sculptures antiques.

Au dessus de chacune des deux fenêtres latérales, des métopes du Théséion, temple athénien de l’époque du Parthénon (V° siècle av. J.-C.)  représentent des exploits du héros Thésée, vainqueur du Minotaure. Un moulage de la cuve du Sarcophage des Muses, chef d’oeuvre de l’Empire Romain (II° siècle), surplombe, lui, la porte centrale.

delacroix_douze_medaillesCette façade a sans doute constitué le point de départ de cette exposition, au sujet inédit : la mise en lumière des rapports de Delacroix, artiste romantique, avec l’Antiquité. Installé dans l’appartement et l’atelier de l’artiste, le parcours montre d’une part comment Eugène Delacroix a « connu » l’Antiquité et, d’autre part, les créations que celle-ci lui a inspiré.

Son approche de l’Antique s’inscrit à la fois dans son époque (en particulier avec l’exposition des marbres du Parthénon à Paris et à Londres, où il s’est rendu, et qui n’ont pu, comme ses contemporains, que le frapper) et dans un cheminement personnel. Il n’est allé ni en Grèce ni en Italie, mais s’est familiarisé avec les chefs d’œuvres de l’Antiquité grâce à la fréquentation des musées, celle des livres, des dessins, photos et reproductions disponibles. Cette connaissance muséale et livresque s’est enrichie d’une connaissance plus imaginaire : lors de son voyage au Maroc, il s’est plu à y reconnaître une Antiquité sauvage et préservée.

delacroix_bacchusDans ses œuvres, cette admiration pour l’Antique se manifeste dans le choix de ses thèmes (les fresques pour le Salon du Roi au palais Bourbon : Anacréon, Bacchus et Leda) comme dans sa manière (la représentation de nus sculpturaux). Un autre type de création mérite ici d’être découvert : ses dessins et lithographies de médailles grecques et romaines, qu’il assemble dans un travail de composition très convaincant. Tout aussi réussie est la représentation des médailles elles-mêmes, tant dans l’expression des figures que dans le modelé des corps et la vivacité des mouvements. « Imiter sans être imitateur » était, paraît-il, l’un de ses leitmotiv. L’instructive et plaisante visite de cette exposition montre qu’il a su parfaitement y être fidèle.

 

Delacroix et l’Antique

Musée national Eugène Delacroix
6, rue de Fürstenberg ‐ 75006 Paris

Métro : Saint‐Germain‐des‐Prés (ligne 4) / Mabillon (ligne 10)
Bus : 39, 63, 70, 86,95, 96
Renseignements : 01 44 41 86 50

Entrée : 7 euros (entrée libre pour les Amis du Louvre)

Jusqu’au 7 mars 2016

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Le nouveau Musée Rodin à Paris

Le nouveau parcours dans l'hôtel Biron restauré
Le nouveau parcours dans l’hôtel Biron restauré

Après plus de trois ans de travaux, qui l’ont consolidé et embelli de fond en comble sous la direction de Richard Duplat, architecte en chef des Monuments historiques, l’hôtel Biron, qui abrite le Musée Rodin à Paris (1) depuis 1919 a rouvert ses portes le 12 novembre dernier. C’est une grande réussite, dans le sens où tout a été pensé pour mettre en valeur les œuvres, mais aussi pour permettre au visiteur de mieux comprendre le travail de l’artiste.

L’hôtel particulier du XVIII° siècle, où Auguste Rodin (1840-1917) prit ses quartiers à partir de 1908 et jusqu’à sa mort, a été magnifiquement restauré. Il en avait grand besoin ; ses planchers ployaient sous le poids des bronzes et des marbres, mais aussi des quelques 700 000 visiteurs (dont 80 % de touristes étrangers) qui s’y précipitent chaque année.

Edvard Munch (1863 -1944), Le Penseur de Rodin dans le parc du docteur Linde à Lübeck, vers 1907, Huile sur toile, H. 22 cm ; L. 78 cm
Edvard Munch (1863 -1944), Le Penseur de Rodin dans le parc du docteur Linde à Lübeck, vers 1907, Huile sur toile, H. 22 cm ; L. 78 cm

Les parquets « Versailles » qui le pouvaient ont été remis en état, les autres remplacés. Les plafonds et moulures ont subi le même sort. Mais le plus spectaculaire – si l’on peut dire, car on réalité on l’oublie très vite, tant elle sied à l’ensemble – est la réfection des murs. Le blanc a cédé la place à des taupes, gris et verts assourdis qui permettent de faire ressortir tant le blanc des marbres et des plâtres que les reflets des bronzes. Le mobilier aussi se fait discret : des socles en chêne, des vitrines sans arrêtes visibles et même, le plus souvent, pas de vitrine du tout. On circule autour des sculptures à loisir, à la lumière naturelle grâce aux grandes fenêtres qui donnent sur le parc. Un éclairage artificiel high tech à l’intensité et à la température variables sur mesure, grâce à des spots réglables individuellement et à distance selon l’heure et la saison, donne à chaque œuvre des conditions de visibilité optimales. Enfin, la sécurité et l’accessibilité (accès à l’étage par ascenseur pour les personnes à mobilité réduite) ont été mises aux normes d’aujourd’hui. Le tout pour une enveloppe de 16 millions d’euros, dont la moitié provient de l’Etat et le reste financé sur fonds propres, notamment grâce aux ventes de tirages de bronzes, dans la limite du nombre de fontes prévues par le sculpteur.

Auguste Rodin (1840 -1917), La Danaïde, 1889, marbre, H. 36 cm ; L. 71 cm ; P. 53 cm
Auguste Rodin (1840 -1917), La Danaïde, 1889, marbre, H. 36 cm ; L. 71 cm ; P. 53 cm

Les 1 200 m² d’espaces d’exposition déploient désormais un parcours continu articulé en 18 salles présentant près de 600 œuvres. (2) La progression est à la fois chronologique et thématique. La visite commence donc avec la formation de l’artiste pour s’achever, de façon plus inattendue, avec des peintures modernes, en particulier Le Penseur de Rodin de Munch, l’un des deux seuls tableaux du peintre norvégien conservés à Paris (l’autre est au Musée d’Orsay). Il faut dire que pour mieux présenter le processus créatif du sculpteur, Catherine Chevillot, la directrice du Musée, a fait le choix de montrer également des œuvres de la collection personnelle de Rodin. Elles traduisent ses sources de réflexion et d’inspiration, ses goûts, ses amitiés. Du reste, il les exposait dans ce même hôtel Biron, à côté de ses propres créations. Ainsi on admire, entourant les sculptures du maître, aussi bien des tableaux de choix (de Van Gogh, Monet, Carrière…) et des fragments d’Antiques romains que des antiquités orientales ou même une Vierge à l’Enfant du Moyen-Age. Une galerie expose aussi, par roulement, des dessins de l’artiste (une passion du sculpteur dont on a déjà parlé ici, mais aussi ) et des photographies. Enfin, comme auparavant, la grande Camille Claudel bénéficie d’une salle dédiée, avec en son centre L’Age mûr, mais aussi Les Causeuses, La Vague..

S’agissant des sculptures de l’auguste Rodin, les plus remarquables sont bien sûr réunies, de L’Age d’Arain à L’Homme qui marche, en passant par son Saint Jean-Baptiste, La Danaïde, La Porte de l’Enfer (dont Le Baiser en marbre au centre de la pièce), les études pour Les Bourgeois de Calais, Balzac, le Monument à Victor Hugo… Impossible de citer tous ces chefs d’œuvres, désormais plus beaux et passionnants que jamais, grâce à un travail de mise en valeur tout en intelligence et délicatesse.

Musée Rodin

77 rue de Varenne, 75007 Paris – Tél. 01 44 18 61 10

TLJ sauf le lundi, de 10h à 17h45, nocturne le mercredi jsq 20h45

Le musée Rodin est fermé les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre.
Fermeture anticipée les 24 et 31 décembre à 16h45

Entrée 10 €

 

(1) L’autre Musée Rodin est située à Meudon (Hauts-de-Seine), également atelier et lieu d’exposition du vivant du sculpteur.

(2) Pour mémoire, le fonds du musée compte plus de 30 000 pièces, dont 6 775 sculptures, presque autant d’Antiques collectionnés par l’artiste, 9 000 dessins et estampes, 11 000 photographies…

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Splendeurs et misères au Musée d'Orsay

Sur le Boulevard (La Parisienne), Louis Valtat Photo Mathieu Rabeau/RMN/ Fondation Bemberg
Sur le Boulevard (La Parisienne), Louis Valtat
Photo Mathieu Rabeau/RMN/ Fondation Bemberg

« Bien que ces vaches de bourgeois
Les appellent des filles de joie
C’est pas tous les jours qu’elles rigolent,
Parole, parole,
C’est pas tous les jours qu’elles rigolent (…) »

Comment ne pas penser à cette poignante chanson de Georges Brassens en parcourant la riche et intéressante exposition organisée au Musée d’Orsay jusqu’au 17 janvier, consacrée (la première en son genre) aux images de la prostitution, du Second Empire à la Belle Epoque ?

Le comte Henri de Toulouse-Lautrec a peint ces « filles de joie » en abondance dans les maisons closes bien sûr, mais aussi dans les cabarets, cafés-concerts et brasseries, tous lieux qu’il a assidûment fréquentés : on les y voit attendre le client, l’air mélancolique, las et résigné, parfois jouant aux cartes pour se divertir d’un ennui qui semble abyssal. Van Gogh, Manet, Picasso eux aussi ont représenté de telles expressions : leurs tableaux montrent ces filles seules, attablées devant un verre de bière ou de prune, ou simplement les bras croisés (Femme assise au fichu ou La mélancolie, Picasso, 1902).

Ces œuvres sont les plus touchantes de l’exposition car elles nous placent du point de vue des prostituées et de leur triste sort, dans une approche très humaniste.

Ce n’est pas la grille de lecture proposée par les commissaires d’exposition, qui placent ce sujet inédit dans une vision plus globale, procédant à une sorte d’inventaire de ces splendeurs et misères de la seconde moitié du XIX° siècle. Les lieux publics et privés de la prostitution (du boulevard aux maisons closes en passant par l’opéra Garnier), sa place dans l’ordre moral et social, la prostitution dans « le monde » (les courtisanes, ou demi-mondaines), la prostitution et la modernité… sont les principaux thèmes traités avec soin et sobrement mis en scène par Robert Carsen, au fil de salles essentiellement tendues de rouges, du brun tomette au cardinal le plus vif.

Olympia (1863) d'Édouard Manet (1832-1883) © Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt - Paris, musée d’Orsay
Olympia (1863) d’Édouard Manet (1832-1883) © Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt – Paris, musée d’Orsay

Le regard le plus souvent adopté par les nombreux artistes qui se sont collés au sujet à l’époque reste celui du client, réel ou potentiel, mais sans la compassion d’un Lautrec, d’un Picasso ou d’un Van Gogh. C’est plutôt un regard qui pointe l’altérité absolue, l’étrangeté que représente la prostituée, non seulement femme, mais encore femme de petite vertu. On l’achète, la domine, la réprouve. Et pourtant, sa séduction menace, et pas uniquement pour des raisons sanitaires. On nage en pleine ambiguïté dans ce jeu de pouvoirs. La citation de Felix Fénéon au sujet du tableau de Louis Valtat placé en ouverture de l’exposition, Sur le boulevard (la Parisienne), lors de son compte-rendu du Salon des Indépendants de 1893 est d’ailleurs assez explicite de cette fascination mêlée de mépris mais aussi de crainte : « Je gobe son grand tableau : une chouette filasse, putain comme chausson qui se trimballe sur le boulevard. Pour sûr, elle va rouler dans les grands prix les bourgeoisillons qui rôdent autour de ses froufrous ».

Cette peur semble atteindre son paroxysme avec l’Olympia de Manet. Soudain, la prostituée, représentée le plus souvent avec un voyeurisme certain (Degas n’était sur ce point pas le dernier) se met à regarder le spectateur en pleine face. La plus grande provocation du tableau est sans doute celle de renvoyer le spectateur à lui-même… Comme à la fin de la chanson de Brassens.

 

Splendeurs et misères

Images de la prostitution 1850-1910

Musée d’Orsay

Jusqu’au 17 janvier 2016

De 9h30 à 18h mardi, mercredi, vendredi, samedi et dimanche
De 9h30 à 21h45 le jeudi
Fermé tous les lundi, les 1er mai et 25 décembre

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Pierre Bonnard, peindre l'Arcadie. Musée d'Orsay

Pierre Bonnard, Nu dans un intérieur, vers 1935, Huile sur toile, USA, National Gallery of Art of Washington © D.R.
Pierre Bonnard, Nu dans un intérieur, vers 1935, Huile sur toile, USA, National Gallery of Art of Washington © D.R.

Rapprochement plein de sagesse : alors qu’au musée du Louvre est présentée jusqu’à la fin du mois de juin une superbe exposition des œuvres de Nicolas Poussin (Poussin et Dieu), et notamment l’un de ses fameux tableaux Et in Arcadia ego, où l’on voit des bergers déchiffrer l’inscription sur un tombeau « Moi (la mort), je suis aussi en Arcadie », de l’autre côté de la Seine, le musée d’Orsay y fait directement référence, utilisant cette formule pour la dernière section de sa rétrospective consacrée à Pierre Bonnard (1594-1665).

Joli pont pour relier ces deux peintres éloignés de près de trois siècles, le premier devenu synonyme de classique, le second, moderne, bien de son époque post-impressionniste mais inclassable, sauf à ses débuts Nabis, n’ayant par la suite souscrit à aucun -isme du XX° siècle.

Cet emprunt fait à un Poussin méditatif par Guy Cogeval et de sa co-commissaire Isabelle Cahn, respectivement président et conservateur en chef du musée d’Orsay, n’est pas aussi fantaisiste qu’il y paraît. Bonnard aussi à sa manière était un philosophe, un sage qui menait une existence retirée, consacrée à son art et à ses proches. Si sa philosophie semblait être celle de la joie de vivre, qu’il étalait sur de grandes toiles resplendissantes de lumière et de couleurs, Bonnard n’était peut-être pas uniquement l’homme heureux que l’on pense deviner derrière le peintre des petits bonheurs quotidiens.

C’est à cette lecture un peu ambiguë que le musée d’Orsay invite, en montrant d’un doigt discret, au détour des somptueux paysages d’Arcadie, gravité et mélancolie. Du reste, un passage de l’exposition montre bien l’anxiété de Bonnard : celle où sont réunis cinq de ses autoportraits. On ne lit dans ces représentations de lui-même par lui-même qu’interrogation, angoisse, dénuement. On rejoint ici l’analyse de Jean Clair dans son merveilleux Bonnard (1) :

 Femme dans un paysage ou La sieste au jardin - 1914

Femme dans un paysage ou La sieste au jardin – 1914

« (…) il faudra bien un jour sous son apparente douceur, rendre aussi à Bonnard sa dureté, qui fait que derrière la superficielle banalité des sujets qu’il avait choisi de traiter, les gestes d’un chat, la vision d’un jardin, le parfum des fleurs, le temps qui passe, il aura laissé une œuvre à la fin si éloignée de la complaisance humaniste de ceux qui croient encore posséder des certitudes, qu’elle ne laisse plus entendre que le tremblement déchirant qu’on ne connaît qu’à de rares moments, ce ton si incroyablement juste, dans son mélange de gravité et de légèreté, de rêve et de précision, qui s’entend dans certaines pages de Mozart ou dans les derniers quatuors de Beethoven, comme il sonne ici dans les derniers portraits, aussi légers que des aquarelles et lourds pourtant d’une sérénité déchirante, avec ce visage blanc, ridé et dépossédé de tout, sinon des objets familiers qui, dans l’eau du miroir ou sur la tablette du lavabo sont disposés autour de lui comme autour d’un gisant, dans les tombeaux antiques, les ustensiles qui devront l’accompagner dans l’autre vie, si bien que si l’on devait, en effet, mourir à l’instant même, comme dans ce jeu où l’on vous demande ce que vous aimeriez emporter dans une île déserte, on pense que c’est cela, ce tremblement qui dure encore, dont il faudrait pouvoir garder le souvenir. »

Nu à Contre-jour (1908) Pierre Bonnard, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique
Nu à Contre-jour (1908) Pierre Bonnard, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

Le souvenir est un thème auquel on ne peut que penser en parcourant la magnifique exposition du musée d’Orsay. Bonnard, qui ne peignait que de mémoire, semble avoir poursuivi tout au long de son existence  l’enregistrement de ce qui faisait la beauté de sa vie : la femme qu’il aimait, les enfants, les amis, les chats, les lieux adorés, paysages urbains à Paris, vues de sa maison de la vallée de la Seine (sa « Roulotte »), plus tard celles de sa maison du Cannet (Le Bosquet), des intérieurs et des rituels rassurants (le déjeuner, la sieste, la toilette), des arbres en fleurs, des fleurs, un soleil chaud, des ombres douces… Témoigne également de ce souci de garder trace des moments heureux la salle montrant des photographies prises par l’artiste.

Devant tant de beauté, nacre des corps, explosion des couleurs, luxuriance des paysages, gourmandise des tables, chatoyance des décors intérieurs, beauté qui souvent laisse coi, n’invitant qu’à une longue contemplation, on a envie de laisser parler à nouveau Jean Clair évoquant Bonnard comme ce « peintre de l’inquiétude, connaissant trop la beauté des apparences pour n’en pas peindre la précarité. »

Pierre Bonnard. Peindre l’Arcadie

Musée d’Orsay

1, rue de la Légion d’Honneur – Paris 7°

TLJ sauf le lun., de 9h30 à 18h, le jeu. jusqu’à 21h45

Entrée 11 euros, TR 8,50 euros

Jusqu’au 19 juillet 2015

Puis à la Fondation Mapfre à Madrid du 18 septembre 2015 au 6 janvier 2016

et au Legion of Honor à San Francisco, du 6 février au 15 mai 2016

(1) Bonnard, Jean Clair, Hazan, 2006

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Dolce Vita ? Du Liberty au design italien. Musée d'Orsay

"Coupe des mains" en verre "laguna" et verre ivoire, de Tomaso Buzzi © ENRICO FIORESE - GALERIE ANAGAMA - GRAND PALAIS
« Coupe des mains » en verre « laguna » et verre ivoire, de Tomaso Buzzi © ENRICO FIORESE – GALERIE ANAGAMA – GRAND PALAIS

Au tournant du XX° siècle, à l’instar des beaux-arts, les arts décoratifs ont connu leurs révolutions. A Bruxelles et en France, ce fut l’Art Nouveau, en Angleterre, l’Arts & Crafts, à Vienne, la Sécession, en Italie, le Liberty.

La première salle de la riche exposition que le musée d’Orsay consacre aux arts décoratifs italiens du premier XX° siècle nous fait plonger directement au cœur de ce fameux mouvement Liberty.

Son programme : comme l’Art Nouveau, lignes sinueuses, motifs végétaux et formes zoomorphes. C’est d’ailleurs une vraie ménagerie : meubles couverts de parchemin que Carlo Bugatti a présentés lors de la première Exposition internationale des Arts décoratifs modernes en 1902 à Turin, dont une étonnante chaise en forme d’escargot, pièces d’orfèvrerie du même Bugatti dont un seau à glace orné de batraciens, sculpture Les Serpents du ferronnier Alessandro Mazzucotti. Côté végétal, un adorable ensemble bureau/coiffeuse-chaise en noyer de Quarti, en noyer incrusté de fils de laiton et de nacre. L’humeur est joyeuse ; les tableaux de l’époque le confirment, où les peintres divisionnistes Previati, Da Volpedo ou encore Segantini, de leur palette claire, imaginent des scènes d’inspiration symboliste où femmes et enfants s’unissent et dansent dans une nature lumineuse, aérienne et amie.

Mais la Sécession viennoise infuse aussi bien sûr la production italienne. En témoignent les somptueux tableaux de Bonazza, longtemps actif à Vienne (La Légende d’Orphée), ou encore du verrier-touche-à-tout Vittorio Zecchin (Le mille e una notte, réalisé pour l’hôtel Terminus à Venise).

Le principe de rapprochement de l’art décoratif et de l’art pictural est maintenu tout au long des cinq sections qui articulent la présentation chronologique. Autour de quelques 160 œuvres, le visiteur parcourt l’Italie – encore toute neuve nation unifiée – des années 1900 aux années 1930.

Frederico Tesio (1869-1954), Bureau et Fauteuil, 1898 Chêne marqueté d’ébène © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand palais / Patrice Schmidt
Frederico Tesio (1869-1954), Bureau et Fauteuil, 1898 Chêne marqueté d’ébène © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand palais / Patrice Schmidt

Les mouvements s’entrechoquent : dès les années 1910, le mouvement Futuriste voit le jour. Ode au dynamisme et à la modernité, il se manifeste d’abord en peinture, avec Gino Severini notamment : sa Danseuse articulée, peinture avec éléments mobiles actionnés par des chaînes, en est l’illustration littérale. Son Rythme plastique du 14 juillet, qui déborde jusque sur le cadre est un convaincant exemple de traduction du mouvement en peinture pure. Le Futurisme gagnera ensuite le domaine des arts décoratifs (voir le décoiffant service à café de Giacomo Balla).

A partir des années 1920, dans les suites de la Première Guerre mondiale, si un peu partout en Europe l’art opère un « retour à l’ordre », ce mouvement n’en est pas moins créatif. On le voit en Italie, en peinture avec les œuvres « métaphysiques » de De Chirico, où les références à la culture classique se mêlent à la trivialité dans un esprit de surprise et de poésie, celles de Morandi (très belle Nature morte), Casorati, qui réalise des meubles d’une austérité telle qu’elle en fait le précurseur des « fonctionnalistes » de la décennie suivante. On découvre une jolie illustration de cette veine en arts appliqués, avec une Coupe des mains en verre « laguna » rose rehaussé à la feuille d’or : drôle d’objet, fin, aérien, presque littéraire avec ses mains sorties de nulle part.

Umberto Bellotto et Atelier de Guiseppe Barovier Vase « Plume de paon », vers 1914, Verre de Murano et fer forgé, 55 cm (haut.), Paris, Musée d’Orsay © Musée d’Orsay Dist. RMN-grand Palais / Patrice Schmidt
Umberto Bellotto et Atelier de Guiseppe Barovier Vase « Plume de paon », vers 1914, Verre de Murano et fer forgé, 55 cm (haut.), Paris, Musée d’Orsay © Musée d’Orsay Dist. RMN-grand Palais / Patrice Schmidt

Le Classicisme moderne, s’il a eu pour funeste destin d’être dans le goût des Fascistes, a donné lieu à de splendides créations. Notamment celles de Gio Ponti, qui revisite les plats et vases grecs avec décalage et humour, sans rien concéder à l’esthétique. Nous sommes encore dans les année 1920, mais on comprend pourquoi, quelques 25 ans plus tard, Ponti a trouvé en Fornasetti un fructueux complice. A la visite de cette exposition, c’est tout le terreau dans lequel Fornasetti est venu développer son grain de folie que l’on hume avec délices.

La dernière section est naturellement dédiée au Rationalisme dans la veine de Le Corbusier. Métal, formes « utiles », possibilité d’industrialiser la fabrication, on connaît tout cela. Mais ici, la fantaisie et le chic transalpins font sensation : on adore ce fauteuil dit Télésiège qui, accroché à une mezzanine, faisait office de balancelle d’intérieur (à une place !). A ses pieds, il y avait, paraît-il, quelques dalles de faux gazon… Un air de dolce vita en somme, que le contexte si sombre des années 1910 à 1930 en Italie ne laisse pas d’interroger, tant les créations de l’époque sont osées, enjouées, débordantes d’imagination et d’humour.

Dolce Vita ? Du Liberty au design italien (1900-1940)

Musée d’Orsay

1 Rue de la Légion d’Honneur – Paris 7°

Tous les jours sf le lundi de 9h30 à 18h, jeudi de 9h30 à 21h45

Jusqu’au 13 septembre 2015

 

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Sept ans de réflexion. Musée d'Orsay

sept_ans_reflexion_orsayOn tient sans doute ici « l’Exposition de l’hiver » 2014-2015 à Paris. Voyez cela : 180 chefs d’œuvres parmi les quelques 4000 pièces entrées dans les collections du musée d’Orsay depuis 7 ans, c’est-à-dire depuis le début de la présidence de Guy Cogeval. Cinq raisons – au moins – de s’y précipiter.

1. Ce ne sont que des œuvres de haut vol. Parmi toutes celles acquises ou reçues par le musée depuis 2008, sont ici présentées quelques unes des plus belles et/ou des plus rares. Juste dans la première salle, consacrée aux peintres Nabis et garnie de mobiliers de la même période, on tombe en amour devant un superbe paysage de Bonnard (La Symphonie pastorale), placé au-dessus d’une splendide commode de Clément Mère, toute simple, toute légère, dont les lignes géométriques annoncent les développements à venir en matière d’art décoratif. Un deuxième Bonnard, adorable Ballet voisine avec une bergère de Ruhlmann qui déjà en 1914 préfigurait les lignes de l’Art Déco. Vallotton, avec un hilarant Toast (tout le monde dort autour de la table), Denis, Majorelle, Ranson sont aussi de la partie.

On retrouvera Maurice Denis plus loin avec, en pied, le Portrait d’Yonne Lerolle en trois aspects, une fierté du musée et on comprend pourquoi : tonalités pastel, sensualité des traits, jardin d’Eden, tout n’est que douceur dans ce grand tableau de la toute fin du XIX°.

2. La sélection est très variée et traduit l’interdisciplinarité propre au projet du Musée d’Orsay depuis le début, tout en couvrant l’ensemble de sa période dédiée (1848-1914) : peintures, arts graphiques (dessins, pastels…), sculptures, photographies, dessins d’architecture, arts décoratifs. Une période fort riche dans tous ces domaines, et plus encore quand on se tourne, comme le fait le Musée, vers les créations de toute l’Europe.

3. C’est ainsi que l’on découvre des pans entiers jusqu’ici assez peu connus et présentés. Deux salles sont à cet égard particulièrement remarquables. D’abord celle consacrée aux œuvres des pays de l’Est et du Nord de l’Europe (Allemagne, Autriche, Finlande, Norvège et Suède), où l’on admire aussi bien une grande toile de Lentz, peintre co-fondateur de la Sécession, offerte par la Société des Amis du musée d’Orsay, qu’une magnifique chaise de Moser (Sécession viennoise quand tu nous tiens) ou encore d’originales pièces d’orfèvrerie venues de l’Allemagne du début du XXème. Une autre salle est dédiée à l’art et au design (avant qu’on appelle cela comme ça) italiens : les découvertes y sont encore plus belles. On est épaté par la modernité des meubles, signés Tesio ou Quarti, par la créativité des pièces de table en argent de Bugatti, par l’audace d’une étonnante Scène de fête au Moulin-Rouge de l’Italien Boldini ou d’un symboliste Le Mille et una notte de Zecchin.

4. En visitant l’exposition, on comprend mieux la politique d’enrichissement du Musée. C’est-à-dire, comment elle se fait : par acquisition (grâce à un budget propre prélevé sur 16 % des droits d’entrée du musée), par dons et legs (ils sont parfois impressionnants), par dation en paiement enfin (quand un particulier paie des droits de succession en nature, en remettant une œuvre). Mais on apprend aussi comment les choix sont opérés : faire entrer une pièce dans le musée, c’est engager les générations futures. Alors il faut réfléchir sur ce que l’œuvre apportera par rapport à ce que le musée possède déjà (couvrir un pan absent ou famélique, compléter un ensemble déjà en place pour parfaire sa cohérence, etc).

5. Enfin, grâce à ce parcours on se remémore avec bonheur toutes les expositions vues à Orsay au cours de ces sept dernières années, où certains des chefs d’œuvres présents ici avaient été montrés, ou certaines thématiques développées. Ainsi la salle dédiée aux dessins d’architectes montre des compléments au passionnant accrochage Paris probable et improbable. Dessins d’architecture du musée d’Orsay, où l’on avait pu découvrir des dessins de projets non réalisés. La grande toile de James Tissot mettant en scène l’élégant Cercle de la Rue Royale, acquise en 2011, avait été montrée avec L’impressionnisme et la mode il y a deux ans. Nous avions vu l’académique Bouguereau à L’Ange du bizarre (Dante et Virgile) puis à Masculin-Masculin (Egalité devant la mort), deux tableaux reçus par dation en 2010. Impossible d’oublier la sculpture de Gustave Doré A Saute-mouton, qui nous avait amusé à la remarquable exposition Gustave Doré, L’imaginaire au pouvoir. Et la photographie Vierge à l’enfant, de l’Anglaise Julia Margaret Cameron, bien qu’il s’agisse d’une acquisition visiblement plus récente, elle nous rappelle les délices de Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde et de Une ballade d’amour et de mort : photographie préraphaélite en Grande Bretagne, 1848-1875. Quant à l’un des « clous » de l’exposition, s’il ne faut qu’en citer qu’un, restons avec les Préraphaélites et L’adoration des mages, une somptueuse tapisserie signée Burne-Jones, qui domine avec joie la salle anglaise de ce superbe parcours.

7 ans de réflexion. Dernières acquisitions

Musée d’Orsay – Paris 7°

Jusqu’au 22 février 2015

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