Voici Paris, Modernités photographiques 1920-1950

Voici Paris, exposition Centre PompidouC’est une exposition de tout premier ordre que propose le Centre Pompidou jusqu’au 14 janvier prochain, tant la sélection est variée par les artistes représentés, passionnante par ses thèmes et homogène dans sa qualité.
Trois cents photos organisées en cinq sections que l’on découvre l’intérêt toujours en éveil et le regard émerveillé.

Voici Paris est la présentation d’une partie de l’exceptionnelle collection de Christian Bouqueret, riche de quelques 7000 photos – des tirages originaux pour l’essentiel – que le Centre Pompidou a acquise en 2011.

Embrassant l’une des périodes les plus fructueuses de la photographie, elle témoigne de la vitalité de cet art pendant l’entre-deux-guerres à Paris, où les grands photographes français tels que Henri-Cartier Bresson ou Claude Cahun étaient rejoints par leurs collègues étrangers, américains (Man Ray), allemands (Germaine Krull, Erwin Blumenfeld), hongrois (Kertész, Brassaï)…

Parmi les sections les plus impressionnantes, celle consacrée au surréalisme : Man Ray et Dora Maar bien sûr mais aussi Lotar et Blumenfeld multiplient les expérimentations et le jeu. Les corps sont déformés, des parties en sont découpées et remontées en d’étranges collages ; tout est vu avec un œil décalé, cherchant la surprise, repoussant les limites, et suscitant chez le spectateur choc ou amusement.

Très créatif aussi est le mouvement Nouvelle vision qui se développe à Paris dans les années 1920 : il s’agit d’aborder la photographie sans plus aucune référence à la tradition picturale, et en choisissant les sujets les plus contemporains qui soient, notamment l’architecture de fer ou de béton. Les prises de vues sont novatrices, très graphiques, les cadrages chamboulés par plongées et contre-plongées.

Voici Paris, Centre Pompidou, La RotondeLa section dédiée à la photo documentaire rappelle l’importance de la démarche de tous ceux qui se sont attachés, à partir des an nées 1930, à montrer la réalité sociale, notamment dans le contexte de crise, avec les travailleurs (par exemple, Sortant des mines d’Aurel Bauh), mais aussi les moments de loisirs, avec l’avènement des congés payés – on rencontre ici fort naturellement Henri-Cartier Bresson.

L’imagier moderne regorge de découvertes : ici sont montrés le travail préparatoire et le résultat final de photographes œuvrant dans le monde de l’édition et de la publicité. C’était alors le plein essor de la presse illustrée, mais l’on plaçait aussi des photographies en couvertures de romans, de pochettes de disques… c’était classe et léché, parfois somptueux (voir la publicité pour Poiret de Germaine Krull).

Enfin, une tendance souvent moins valorisée : celle du retour à l’ordre dans les années 1920-30, en réaction contre les excès du modernisme. Autrement dit, l’âge Néo-classique de la photo, avec des nus, des natures mortes, des portraits. Mais le résultat, loin d’être ennuyeux (sauf peut-être pour certains portraits) est le plus souvent superbe, comme l’émouvant Masque de pierre d’André Steiner.

Voici Paris, Modernités photographiques 1920-1950
Centre Pompidou
Place Georges Pompidou 75004 Paris
Tous les jours sauf le mardi, 11h-21h
Entrée 11 € (tarif réduit : 9€)
Jusqu’au 14 janvier 2013

Images :
Germaine Krull, Publicité pour P. Poiret, 1926 © Mnam, Centre Pompidou, Paris, 2011
Marianne Breslauer, La Rotonde, 1930 © Marianne Breslauer / Fotostiftung Schweiz

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Bernard Guillot, Au-delà de Berlin. Galerie F. Moisan

Bernard Guillot, Au-delà de Berlin, F. MoisanLa galerie Frédéric Moisan, rue Mazarine à Paris, a ouvert ses portes début 2007 avec l’exposition de Bernard Guillot Le jardin des simples.

Depuis, Frédéric Moisan n’a cessé de soutenir ce photographe du voyage – qui vit entre Paris et le Caire -, en organisant deux autres expositions Sous les blancs astronomiques en 2009, puis Chasse en Slovaquie en 2011.

Une quatrième vient d’être inaugurée, Au-delà de Berlin, dans le cadre du Festival photo Saint-Germain-des-Prés dont le thème est cette année "Voyages et rêves".

Deuxième du nom, ce festival propose jusqu’à la fin du mois de novembre des expositions de photographies du XIXème siècle à nos jours, en une cinquantaine de lieux du quartier de Saint-Germain-des-Prés, galeries d’art mais aussi librairies, institutions et agences.

Les photographies et photographies peintes de Bernard Guillot présentées par Frédéric Moisan jusqu’au 1er décembre prochain parcourent différentes époques, de 1977 jusqu’aux années 2000. Beaucoup nous emmènent en Orient, dans un espace-temps souvent indéterminé et qui est pour beaucoup dans le charme qui s’en dégage. Parfois, à partir d’une ruine, d’un arbre, d’une rivière, l’artiste ajoute à l’encre ou à la gouache une barque, un personnage, une frise végétale, une lune… ajoutant encore à la poésie du tirage.
Dans sa série Böde Museum, il nous fait partager une expérience originale : en 2006, ce musée Berlinois, repeint de frais et encore vierge de tout œuvre, a ouvert ses portes au public. Bernard Guillot témoigne à sa façon de ce moment. Jouant sur la structuration de l’espace comme sur le flouté des visiteurs qui ressemblent à des ombres errantes, ces photographies singulières nous confrontent à notre rapport à l’événementiel, aux lieux de culture, à "ce qu’il y a à voir" et à ce que nous regardons… interrogations sur l’art éminemment contemporaines.

Bernard Guillot
Au-delà de Berlin
Galerie Frédéric Moisan
72, rue Mazarine – Paris 6°
Entrée libre
Jusqu’au 1er décembre 2012

Image : Bernard Guillot, sans titre, extrait de la série Böde Museum, 2006, tirage argentique, 30 x 40 cm

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Yutaka Takanashi à la Fondation HCB à Paris

Yutaka Takanashi, fondation HCBPlus que deux semaines pour découvrir l’exposition consacrée à Yutaka Takanashi, photographe né à Tokyo en 1935 et l’un des plus importants du XXème siècle japonais.
Pour cette première en France réunissant plus de quatre-vingt clichés, la Fondation Henri Cartier-Bresson présente des séries majeures de l’artiste.

Au premier étage, Toshi-e (Vers la ville) est composée de photos en noir et blanc de formats assez réduits, datées de 1965 au début des années 1970 : comme prises sur le vif (Takanashi en a pris beaucoup en roulant en voiture), elles se caractérisent par leur cadrage audacieux, leurs contrastes forts et parfois leur flouté. En cela, elles sont bien représentatives du mouvement de la photographie japonaise à cette époque, et dont Yutaka Takanashi fut l’un des précurseurs. Fondateur après les contestations de 1968 (contre la guerre du Viêt Nam notamment) de la revue Provoke, il fit évoluer avec quelques autres la photographie documentaire loin de ses canons classiques en lui imprimant une marque plus brute et plus spontanée. Si Provoke s’est dissoute dès 1970 après la publication de son 3° numéro, le travail de Takanashi sur la ville et ses environs fut rassemblé dans Toshi-e, un très beau livre publié en 1974 et qui fera date.
L’on y perçoit tout un environnement en mutation, ville et abords, engagé dans une modernisation qui parfois semble laisser l’homme livré à lui-même. D’autres fois, le photographe s’attarde sur des détails que l’on dirait insignifiants, pour en souligner la poésie.

Exposition Takanashi à ParisLes séries Machi (La ville) et Golden-gai Bars exposées au deuxième étage sont peut-être plus émouvantes encore, bien qu’elles ne montrent que des lieux. Mais c’est peut-être aussi le contraste entre les deux parties de l’exposition qui contribue à cette émotion. Il s’agit ici de photos en couleurs de plus grands formats, prises au milieu des années 1970 et au début des années 1980 dans des quartiers populaires et traditionnels de Tokyo : boutiques, bars, échoppes d’artisans.
La définition des images est d’une netteté somptueuse (elles sont prises à la chambre et non plus au Leica) et leur teinte ambrée participe de cette beauté. Nous sommes cette fois face à ce qui est resté, dans une certaine fixité du temps qui colore ce travail d’une dimension nostalgique. L’on pense soudain à la manière dont Raymond Depardon a photographié la France il y a quelques années, montrant parfois des lieux qui paraissaient inchangés depuis les années 1950, alors que la série Toshie-e faisait elle plutôt penser aux Américains de Robert Frank.

Yutaka Tkanashi
Fondation Henri Cartier-Bresson
2, impasse Lebouis, Paris 14e (M° Gaîté)
Du mar. au dim. de 13 h à 18 h 30, le sam. de 11 h à 18 h 45, nocturne le mer.
Entrée de 6 € et 4 €
Jusqu’au 29 juillet

Catalogue, 92 pages, Editions Toluca, 38 €.

Images : Gare de Tokyo, quartier de Chiyoda, 1965, crédits YUTAKA TAKANASHI/Galerie Priska Pasquer, Cologne
Et Yutaka Takanashi / Courtesy Alexis Fabry (Toluca Editions), Paris

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Helmut Newton au Grand Palais

Helmut Newton au Grand Palais, ParisAvec quelques 240 tirages originaux ou d’époque, l’exposition présentée au Grand Palais jusqu’au 17 juin 2012 est la première grande rétrospective consacrée en France au célèbre photographe de mode et de stars Helmut Newton.

Mort en 2004, Helmut Newton est né en 1920 dans une famille juive de la haute bourgeoisie de Berlin, qu’il a dû fuir à l’âge de 18 ans avec l’arrivée du nazisme.

Après un détour par l’Asie et l’Australie (dont il adopta la nationalité et où il rencontra son épouse June Browne), puis par Londres, c’est à Paris que le couple s’installe dans les années 1950, où Newton mène une brillante carrière en travaillant pour l’édition française de Vogue, pour Elle, la revue Egoïste

Dans les années 1970, il invente le porno-chic, promis à de nombreux développements au cours des décennies suivantes. En 1981, il s’établit définitivement à Monaco, toujours accompagné de son épouse qui mena elle aussi une carrière de photographe – sous le nom d’Alice Springs – et aujourd’hui gardienne du temple Newton depuis le rocher doré.

A la visite de l’exposition, 4 grands thèmes se dégagent : la mode, les portraits, le sexe tendance sado-maso, et les grands nus des années 1980. Tout est diablement chic, plus que soigné : à la fois audacieux et sophistiqué à l’extrême.
Si son style n’avait eu autant d’influence chez ses contemporains et ses successeurs, on pourrait même dire : c’est précisément à cette luxueuse et sulfureuse esthétique qu’on le reconnaît. Mais le fait est que si sa phrase fameuse "Je suis attiré par le mauvais goût, beaucoup plus excitant que le prétendu bon goût, qui n’est qu’une normalisation du regard" se comprend bien tant l’on voit encore à quel point Helmut Newton a brisé pas mal de codes et de tabous, en revanche après plus de trente ans de diffusion du porno-chic, qui oserait qualifier ses photos de mauvais goût ?

Du coup, le regard porté aujourd’hui sur l’œuvre de celui qui fut très longtemps boudé par les musées français révèle davantage la beauté formelle, classique en quelque sorte de ses clichés que leur aspect provocateur et choquant. La plastique des mannequins qu’il choisissait n’est pas étranger à cette impression : ce sont des corps magnifiquement architecturés – comme l’étaient à leur façon les nus antiques -, aux jambes interminables que prolongent encore de vertigineux talons, aux attraits généreux, aux épaules et aux visages volontaires. Les femmes sont le sujet et la structure plastique des images, mais dans lesquelles rien de ce qui les entoure n’est laissé au hasard, qu’il s’agisse des extérieurs nocturnes inspirés de Brassaï dans les rues de Paris, ou des décors luxueux des palaces. Les lignes sont impeccables, les perspectives somptueuses, les mouvements élégamment orchestrés.

Toutes ou presque d’une classe folle, ces photographies auraient sans doute mérité une mis en espace différente. Il flotte en effet dans l’exposition comme une ambiance de hall de gare par jour de grands départs. L’ensemble semble avoir été accroché au chausse-pied et peu pensé, sinon comme reposant uniquement sur le côté tape-à-l’oeil des images pour compenser tout autre exigence. Le public erre à la hâte, cherche en vain des repères, des endroits pour se poser. Dommage, davantage d’espace et un véritable parcours auraient été à la hauteur de l’ambition affichée du Grand Palais, celle de reconnaissance pleine et entière de l’œuvre de l’un des photographes les plus marquants de la deuxième moitié du XXème siècle.

Helmut Newton
Grand Palais
Galerie Sud-Est, av. Winston Churchill – Paris 8ème
M°Champs-Elysées Clemenceau ou Franklin-Roosvelt
TLJ de 10 h à 22 h sf le mar. et le 1er mai
Entrée 11 € (TR 8 €)
Certaines images peuvent heurter la sensibilité du jeune public

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Correspondance New Yorkaise. Depardon à l'Alcazar

Exposition Correspondance New-yorkaise à l'Alcazar, Raymond Depardon

L’Alcazar rue Mazarine à Paris, hier cabaret mythique, aujourd’hui élégant restaurant repensé par Terence Conran accueille jusqu’au 5 mars 2012 une courte mais exceptionnelle exposition de photos de Raymond Depardon.
Certes, ce n’est pas toujours pratique de se faufiler entre les tables pour les regarder, mais en y allant entre deux services, le matin ou l’après-midi, le champ y est assez dégagé pour profiter de chacune des 33 photographies.

Exposée pour la première fois hors les murs de l’agence Magnum, le reporter-photographe avait réalisé cette chronique new-yorkaise pour Libération au cours de l’été 1981.
Chaque jour, du 2 juillet au 7 août, il envoyait au journal une photo légendée de sa main. A l’époque, sans internet, il fallait s’organiser pour tirer et envoyer les photos quotidiennement. Sur place, il s’est appuyé sur l’aide logistique de la grande presse new-yorkaise. Quand il arrive dans les bureaux du New-York Times, personne ne connaît évidemment notre Libé français. Un jour il finit par trouver "le seul exemplaire de Libération de la ville" afin de le leur montrer. Mais assez vite, le picture director du journal lui dit qu’il ne peut continuer à travailler dans les bureaux… Le Times magazine prend alors le relais. Il se rend aussi au magazine américain Geo, où il photographie les lavabos des toilettes pour dames devant une grande baie vitrée donnant sur des gratte-ciels. Vertigineux. Le commentaire de Depardon l’est tout autant : "J’ai envie de faire des photos "à la chambre". J’ai envie de faire ma famille dans la Dombes. Je pense à la campagne… ça doit être la moisson maintenant !".
Depuis, on a vu le travail documentaire, les films de Raymond Depardon sur le monde paysan. Mais en 1981, il n’avait pas encore fait un tel "retour" et lire ces lignes écrites à cette époque et à New-York est extrêmement émouvant. Assurément, ces photos s’admirent (elles sont toutes superbes) autant qu’elles se lisent.

Correspondance New-Yorkaise, Depardon à l'AlcazarEn quelques lignes manuscrites, parfois deux, parfois dix, Depardon raconte l’atmosphère new-yorkaise : le 4 juillet, jour de l’Indépendance, il pleut, il n’y a presque personne. Visite de convenance à la Statue de la Liberté (atmosphère fort palpable sur le cliché pris sur le bateau pour s’y rendre).
Il y évoque sa solitude, les longs silences avec ses contacts locaux, car son anglais est bien pauvre. Alors qu’il indique "avoir dès le départ refusé de planifier comme un professionnel ou de visiter comme un touriste" et avoir "laissé les choses se faire au hasard des jours", le travail qu’il rend est remarquable : scènes ordinaires, mais ô combien typiques de New-York, cadrages à tomber, détails qui tuent, personnages qu’on a envie de connaître davantage…
Et toujours ce décalage immense. Il pense au Tchad, il pense à son film à poursuivre, il pense à un autre, qui serait tourné dans le désert, "un film épique, avec des châteaux forts et plein de figurants". En voyant les Unes des journaux locaux titrant sur les faits divers, il réfléchit à la violence, à l’image, au cinéma. Au Guggenheim, il pense au Guernica de Picasso, qui est (alors) encore au MoMA.
Surtout, ce qui revient le plus sous sa plume, c’est le vide, la tristesse de la ville en ce mois d’été, qui le renvoient à son isolement. Sentiment qui atteint son paroxysme sur les lieux de jeux, symboles du néant et de la misère humaine.

Après le 7 août, rentré en France, il retourne à la ferme du Garet de son enfance. Il fait du vélo avec sa petite-nièce, va voir les vaches. Va au cimetière sur la tombe de son père avec sa vieille mère. Ces photos font partie de l’exposition. On est à peine surpris, tellement Depardon est tout cela à la fois, grand reporter partout dans le monde et éternel enfant de sa terre.

« Correspondance New Yorkaise »
Raymond Depardon
L’Alcazar
62, rue Mazarine – 75006 Paris
Tel. : 01 53 10 19 99
Jusqu’au 5 mars 2012
Entrée libre

A lire aussi sur maglm, les chroniques sur :
Le film  »La vie moderne » de Raymond Depardon
L’exposition  »Terre natale » de Raymond Depardon et Paul Virilio
L’exposition "La France" de Raymond Depardon

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Diane Arbus au Jeu de Paume à Paris

Dame au chien et à la choucroute, Diane ArbusQuelle magnifique rétrospective ! Quelques 200 photographies, du jamais vu en France, de quoi retrouver les clichés les plus célèbres de Diane Arbus, mais surtout l’occasion d’en découvrir bien davantage.

Le parcours de l’exposition est simple et original : les photographies sont accrochées les unes à la suite des autres sans explication, section thématique ni ordre chronologique.
Puis deux salles présentent la vie, l’œuvre et les écrits de la photographe américaine née en 1923 et suicidée en 1971, sans qu’aucun éclaircissement sur cette fin tragique ne soit en définitive délivré. Cela étant, cette section finale est riche en enseignements et même ne laisse pas de surprendre.

Il faut commencer par quelques mots sur les photos elles-mêmes : Diane Arbus a photographié tout ce que les Etats-Unis des années 1950 et 1960 comptait de marginaux, incertains, curiosités : des géants et des lilliputiens, des jumeaux et des fœtus siamois, des travestis et des hermaphrodites, des bêtes de foire, des aveugles, des nudistes et des homosexuels… en un mot, tout ce qui de près ou de loin tenait de la "monstruosité" est passé sous l’œil sans concession, mais sans cruauté non plus de Diane Arbus.
Il y a aussi tous ceux qui portent des masques, véritables ou de circonstance, comme ces étranges lunettes en forme d’oiseaux ; ceux qui se "déguisent" dans de drôles de manteaux ou sous d’impressionnantes coiffes ; ceux et celles qui se fardent à l’excès, montent leur chevelure en haute choucroute…
Ce goût pour le travestissement, la photographe le trouve parfois dans une simple grimace, comme celle de l’enfant à la grenade que l’on a vu un peu partout ces derniers temps.
Quant aux veines de la différence et de l’anormalité, elle les poursuit jusqu’à la radicalité en réalisant une série sur les handicapés mentaux à la fin de sa vie.

Diane Arbus, exposition au Jeu de PaumeA la vue de tels sujets, on imagine chez cette femme qui s’est donné la mort à l’âge de 48 ans un tempérament fragile, voir un penchant morbide.
Les éléments biographiques présentés en fin de parcours rectifient ces a priori. Mariée deux fois, mère de famille, bosseuse, passionnée dans ses entreprises, reconnue dans son travail, Diane Arbus semble au contraire avoir mené une vie tonique, pleine d’allant et d’envies. Son propos, très social, parfois sociologique, éclaire merveilleusement son œuvre. Elle évoque les minorités avec beaucoup de simplicité. Loin du sentiment de compassion que l’on éprouve en regardant bien de ses clichés, Diane Arbus à l’inverse "dé-problématise" ses sujets. Sur les photos de concours de beauté ou de Monsieur Muscle, où elle nous place au niveau des spectateurs, en position de voyeur un peu gêné, elle tient un discours beaucoup plus large : elle inscrit en effet ces photos dans le cadre d’un inventaire de tout ce que la société américaine compte de rites et les appréhende de façon positive.
Le décalage entre ce que nous avons éprouvé en regardant son œuvre et ses propos apparemment tranquilles interdisent toute interprétation biographique de son travail, autant qu’il nous interroge sur notre propre perception et notre réception de ce que l’on appelle "la différence".

Diane Arbus
Jeu de Paume
1, place de la Concorde – Paris 8ème
Entrée 8,5 € (TR (5,5 €)
Consulter les nouveaux horaires sur le site du Jeu de Paume
Jusqu’au 5 février 2012

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Le Festival ImageSingulières à Sète, entre poésie et violence

Juan Manuel Castro Prieto à Sete

La 3ème édition du festival de photographie documentaire sétois est l’occasion d’exposer les images de l’artiste invité à résidence cette année pour révéler son regard photographique sur la ville-port. Objet d’un nouvel ouvrage de la collection « ImageSingulières » après ceux du Suédois Anders Peterson, du Français Bertrand Meunier et de l’Américaine Juliana Beasley, le travail de l’Espagnol Juan Manuel Castro Prieto est exposé à la Chapelle du Quartier Haut jusqu’au 10 juillet 2011.

Partie de l’ancien couvent des religieuses de Saint-Maur construite au XVIII° siècle, désacralisée au début du XX° pour être transformée en atelier du collège technique, la chapelle est désormais un lieu d’exposition. Avec son beau volume et ses murs patinés, elle constitue l’écrin idéal aux photographies empreintes de mélancolie de Castro Prieto.

L’Espagnol a photographié Sète à l’ancienne, avec une chambre 20 x 25. Ses photos ont des teintes pastels, très douces, parfois presque fanées.
Les objets familiers en tous genres, notamment de ceux exposés au Musée International des Arts Modestes (le MIAM) de Sète y ont une belle place, rappelant la culture populaire de la ville. La barque de pêcheur se découpant au dessus de l’étang de Thau avec le Mont Saint-Clair en arrière-fond semble avoir été là de toute éternité. Un calme formidable se dégage de ces images, qu’il s’agisse de l’intérieur du théâtre Molière vide ou de ces « personnages » locaux impassibles. Même la conversation de deux dames de la Pointe Courte assises l’une près de l’autre ne paraît nullement dérangée, encore moins dérangeante.
Grâce à un flouté cohabitant avec des zones si nettes que l’on croirait pouvoir toucher les objets et les sujets, les photographies de Castro Prieto convoquent tout à la fois le présent le plus immédiat, le passé le plus émouvant et la poésie la plus délicate.

ImageSingulieres 2011, Letizia Bettaglia

Ce sera à peu près le seul moment de quiétude au cœur de la manifestation ImageSingulières qui, elle, finit le 19 juin 2011 : la photographie documentaire présentée à Sète nous montre dans son ensemble un monde d’une violence radicale.
Concentré de ces regards sans fards, l’exposition collective au titre explicite « Mafia(s) » bénéficie elle aussi d’un espace des plus adaptés à son propos.
Dans l’un des anciens chais du Quai des Moulins, une friche industrielle en pleine restauration, des containers installés sur la terre battue humide abritent les photos projetées, quand elle ne le sont pas à même les murs bruts à peine blanchis. Pendant la visite, dans les chais contigus, les bruits des chantiers en cours continuent de résonner…
Telle est l’ambiance générale dans cet étrange cadre. Mais elle est presque poésie à côté des images que l’on découvre. De la violence de la mafia russe à celle du Japon (Bruce Gilden), du Cartucho , quartier de Bogota où vivent des milliers de délinquants et de miséreux, au film « La vida Loca » du photographe et réalisateur Christian Poveda assassiné en 2009 par ceux-là mêmes qui faisaient l’objet de son documentaire, les gangs des Maras du Salvador, qui sèment la terreur en Amérique Centrale, d’un bout à l’autre du globe, c’est la pègre, la violence et la mort toujours recommencées.
Poignants entre tous, le travail d’Elisabeth Cosmi sur les toutes jeunes femmes nigérianes prostituées de force au large de Naples et l’inlassable (et risqué) témoignage de Letizia Battaglia sur les crimes de la mafia sicilienne sont d’autres bourrasques que le visiteur reçoit en pleine face, les yeux décillés sur ce qu’il croit savoir mais ne réalise vraiment que confronté à sa représentation.

ImageSingulières
3ème rendez-vous photographique
Du 2 au 19 juin 2011
Divers lieux de Sète, dans l’Hérault

Photos de Juan Manuel Castro Prieto
Chapelle du Quartier Haut à Sète
Jusqu’au 10 juillet 2011
Catalogue (CéTàVoir / Images en manoeuvre) 96 p., 25 €
www.cetavoir.fr

Photo © Juan Manuel Castro Prieto / VU
et Letizia Battaglia

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Jacques Prévert et Hervé Guibert à la MEP

Exposition Jacques Prévert, collage, MEPIl reste peu de temps pour aller voir les expositions Prévert et Guibert à la Maison européenne de la photographie à Paris : précipitez-vous-y d’ici le 10 avril car l’ensemble est absolument magnifique.

La première présente des collages de Jacques Prévert, parmi les centaines qu’il a réalisés sur près de 50 ans.
L’exposition n’occupe qu’une salle de la MEP, et on ressort aussi séduit qu’affamé car on aimerait en voir beaucoup plus !
Ces extraits suffisent largement à démontrer que Prévert n’était pas moins poète de l’image qu’il ne l’était du verbe.
Son "truc" ? Il piquait des photos de ses amis photographes : Brassaï, Izis, André Villers… et même Alexandre Trauner qui, lui, était décorateur de cinéma, ce qui ne l’a pas empêché de photographier Paris avec un grand talent (on en avait déjà parlé ici).
Jacques Prévert transformait ce matériau "top niveau" à sa guise, en puisant dans sa réserve personnelle d’images, glanées ici ou là sur le bord du chemin : des pages de journaux ou de beaux magazines, des chromos, des gravures anciennes… Il cueillait ses motifs aux Puces, sur les quais de Seine, chez des marchands de la rive gauche… avant de s’en servir un jour ou l’autre pour ses collages.

Résultat ? Des images oniriques, dans une veine surréaliste qui à certains égards rappelle les collages de Max Ernst.
Prévert mélange avec bonheur des images souvent d’époques différentes, illustrant des thématiques humanistes (il se ressemble décidément très bien) : un couple d’amoureux assemblé à partir de planches d’anatomie – des cœurs ! – sur une photo de Brassaï, des images d’animaux qui nous entraînent du côté de La Fontaine, un autoportrait plein d’humour avec une frise guère avantageuse qui lui barre le visage, une belle frise végétale encadrant son épouse en plein élan…
Les photos d’origine, totalement dénaturées, sortent ainsi de leur contexte propre et les collages du poète paraissent sans âge.
Des livres ont été tirés de ces travaux, dans une parfaite osmose entre les mots et les images, les deux plein de gravité, de joliesse et de fausse naïveté.

Exposition Hervé Guibert à la MepChangement d’ambiance radical avec la superbe exposition de photographies d’Hervé Guibert. Petit format, noir et blanc, beaucoup de scènes d’intérieur, d’autoportraits et d’images de proches : on est ici dans le royaume de l’intime.
Avec Hervé Guibert, ce mot d’intimité se pare de lettres d’or, tant ses photos sont brillantes, tant elles relèvent presque toutes d’une idée singulière. Beauté des corps, sincérité des regards, sujets émouvants, on est aussi d’une certaine façon en plein humanisme, tout en restant en retrait du lyrisme, du trait trop marqué. Son œil si sensible se suffit, mais allié au génie esthétique. Tout est dans l’épure, dans la captation d’un moment dérobé à l’écoulement du temps, dans un cadrage un peu décalé, dans la saisie d’un instant inattendu qui fait mouche, mais aussi dans le regard frontal sur ce qui est, et sur ce qu’il est lui-même : un jeune homme beau et inquiet, un jeune homme amoureux, aimant et malade, et photographe et écrivain. En témoignent ses nombreuses photos de sa "table de travail" : machine à écrire, crayons, stylos, papier, entouré de livres et de cartes postales de peinture bien alignées. Tout un monde en somme, et en même temps, étrangement, malgré ses proches, ses amis, ses amours, une certaine idée de la solitude.

Maison européenne de la photographie
5/7 rue de Fourcy – 75004 Paris
M° Saint Paul ou Pont Marie, bus 67, 69, 96 ou 76
TLJ sf lun., mar. et jours fériés, de 11 h à 20 h
Entrée 7 € (tarif réduit 4 €)
Entrée libre le mer. de 17 h à 20 h
Jusqu’au 10 avril 2011

Images :
Jacques Prévert, Portrait de Janine, fragments de gravures rehaussés sur une photographie de Janine Prévert par Pierre Boucher (vers 1935) Collection privée Jacques Prévert © Fatras/Succession Jacques Prévert
Hervé Guibert, Eugène et les églantines, 1988 © Christine Guibert / Collection Maison Européenne de la Photographie, Paris

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Une ballade d'amour et de mort : photographie préraphaélite en Grande Bretagne

Fenton, exposition photo Préraphélites au Musée d'OrsayDes années 1840 à 1875 en Grande-Bretagne, la photographie toute neuve et la peinture sont traversées par un même courant, encouragé, voire initié par John Ruskin : le préraphaélisme.

L’historien et critique d’art appelle à une peinture de la nature, qui la restitue dans ses moindres détails.
Un groupe de peintres désireux de rompre avec la peinture académique ne demande pas mieux. Parmi eux, John Everett Millais, Dante Gabriel Rossetti, Holman Hunt et Ford Madox Brown. Ces peintres sont motivés par les possibilités de restitution offertes par la photographie : la précision qu’elle permet les pousse à faire de même avec leur pinceau en allant peindre des paysages en plein air. Ils inventent un style pictural nouveau, fondé sur la précision des motifs et de vives couleurs. Ils trouvent leur inspiration chez les primitifs italiens, avant que Raphaël n’impose sa manière.

De leur côté, les photographes veulent ériger leur technique au rang des autres arts et sont eux-mêmes influencés par les peintres préraphaélites. Grâce au procédé du négatif verre au collodion humide, ils gagnent en précision et s’engagent dans des études photographiques de la nature où les détails des pierres, des végétaux et de l’eau sont parfaitement restitués.

C’est justement par le thème de la nature que débute la passionnante exposition du Musée d’Orsay, qui dans chacune de ses quatre sections joue des rapprochements entre peinture et photographie sur la période 1848-1875.
Les correspondances, convaincantes tout au long du parcours, sont ici d’une grande évidence. De spectaculaires photos de Roger Fenton révèlent des paysages montagneux traversés de torrents, avec un cadrage très audacieux, des feuillages ou des roches au premier plan, des vues coupées, des contrastes clair-obscur très forts. Ceux-ci sont particulièrement saisissants sur les épreuves de James Sinclair, un comte écossais qui pratiquait la photographie en amateur, et dont l‘Avenue à Weston, Warwickshire est un exemple admirable, quand son Givre dans un parc offre un rendu du blanc de la neige et du givre sur les branches noires des arbres d’une grande poésie .
Dès le milieu des années 1850, en utilisant deux négatifs, Gustave Le Gray est le premier à photographier les effets de soleil sur la mer : ces « marines » en noir et blanc connaissent immédiatement un grand succès à Londres.

Inchbold, Les Préraphaélites, Musée d'OrsayLa peinture n’est pas en reste dans cette section. John William Inchbold notamment livre des paysages avec un sens de la composition et un traitement des couleurs très séduisants, couvrant la toile de teintes vives et brillantes, se plaisant à rendre autant les parties ombrées sur les végétaux que le scintillement de l’eau. Ici une fleur, là le feuillage d’un buisson, plus loin un petit lapin, rien ne manque. Les injonctions de Ruskin ont décidément porté leurs fruits !

Cameron, Maud, préraphaélie à OrsayQuant on passe aux portraits, la partie peinture est source de division : les tableaux de Rossetti et consorts ont leurs adeptes, mais combien ils peuvent aussi paraître gnan-gnan ! Aucune émotion ne se manifeste à la vue de ce lissé-appliqué d’après modèles, poses et détails léchés. En revanche, côté photo, comment ne pas être touché par les portraits de Julia Margaret Cameron ! Recherchant le naturel que la photographie permet difficilement d’atteindre à cette époque en raison des longs temps de pose qu’elle nécessite, Cameron parvient à faire naître et à capter chez ses modèles d’émouvantes expressions de mélancolie, de rêverie ou de tristesse. Les cheveux sont longs, détachés, les blouses aériennes, les regards intenses.

Peintres comme photographes ont eu également comme source d’inspiration commune les sujets religieux, mythologiques et littéraires. Avec La dame d’Escalott, Henry Peach Robinson illustre la légende d’Arthur revisitée par Alfred Tennyson : victime d’un sort, la dame est allongée dans une barque et se laisse glisser sur la rivière en direction de Camelot où elle mourra. Une épreuve qui rappelle le tableau de Millais L’Ophélie. Autre poète d’inspiration, Shakespeare : l’on découvre un Roi Lear partageant son royaume entre ses trois filles de Cameron, dont le cadrage et la composition semblent annoncer le cinéma, avec un gros plan sur des visages nets et un fond flou, et une tension tout à fait palpable.

Robinson, fading away, exposition OrsayLa dernière section de l’exposition se réfère à la vie moderne, où l’on retrouve le style poétique caractéristique des prérapahaélites. La mise en scène de la mort par Henry Peach Robinson, Fading Away (« S’éteignant ») évoque davantage une illustration littéraire ou historique qu’une photo prise sur le vif (si l’on ose l’oxymore). Mais malgré son caractère fictif, lorsque la photo fut exposée au Crystal Palace en 1858, elle choqua une partie du public en raison de son sujet… ce qui n’empêcha pas le prince Albert de s’en porter acquéreur.
Pour finir avec Cameron – coup de cœur de l’exposition – comment ne pas évoquer sa très picturale photo La fille du jardinier tirée du poème éponyme de Tennyson, dans le lequel le narrateur tombe en amour en apercevant la jeune fille essayant de rattacher une rose vacillante : « Vêtue de blanc pur qui seyait à sa silhouette, elle se tenait devant le buisson afin de l’arranger, une simple coulée de sa douce chevelure brune / se répandait sur un côté. »

Une ballade d’amour et de mort : photographie préraphaélite en Grande Bretagne, 1848-1875
Musée d’Orsay
1, rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris
TLJ sf lundi de de 9h30 à 18h, nocturne le jeudi jusqu’à 21 h 45
Entrée 8 € (TR 5,50 €)
Jusqu’au 29 mai 2011

A lire : Hors-série L’Estampille, 8,50 €
Consulter également le site du Musée pour connaître la programmation (conférences, musique, spectacles) associée à cette exposition.

Images : Roger Fenton, Bolton Abbey, fenêtre ouest, 1854 Épreuve sur papier albuminé, 25,1 x 34,5 cm Bradford, National Media Museum © National Media Museum, Bradford / Science & Society Picture Library
John William Inchbold, La Chapelle de Bolton Abbey, 1853 Huile sur toile, 50 x 68,4 cm Northampton, Museum and Art Gallery © Northampton, Museum and Art Gallery
Julia Margaret Cameron, Maud, 1875, épreuve au charbon, 30 x 25 cm, Paris, Musée d’Orsay © Musée d’Orsay (dist. RMN) / Patrice Schmidt
Henry Peach Robinson, Fading Away, 1858, épreuve sur papier albuminé, 28,8 x 52,1 cm, Bradford, The Royal Society Collection au National Media Museum © National Media Museum, Bradford / Science & Society Picture Library

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La France de Raymond Depardon. BNF

La France de Raymond Depardon, BNF

Qui d’autre que Raymond Depardon aurait pu photographier ce qui n’est jamais montré dans les expositions ni les livres, le "silencieux", l’ordinaire, que l’on voit mais ne regarde pas ?

Pendant des décennies, Raymond Depardon a donné la parole à ceux que l’on n’entend pas, dans des films irremplaçables, sur l’institution psychiatrique, le milieu judiciaire, les peuples menacés d’extinction, les paysans (lire le billet sur La vie moderne).

Cette fois, il a laissé son micro pour réaliser, durant cinq ans, un travail auquel il pensait et tenait depuis longtemps : photographier la France. Ni celle du monde rural qu’il connaît bien, ni celle des grandes villes qu’il a aussi déjà montrées (sur ce sujet, et celui des peuplades minoritaires, voir le billet du 15 janvier 2009). Mais la France des villes moyennes et des villages, dont les "paysages" sont les premiers qu’il a découverts lorsque, dans sa jeunesse, il s’éloignait de sa ferme familiale du Garet dans le Rhône. Les photographier maintenant, avant de les oublier.

Volontairement, il s’est peu intéressé aux gens. Il avait besoin de silence, de solitude, de temps. Grâce aux soutiens des mécène et des collectivités territoriales, il a pu travailler dans ces conditions-là, dans la liberté absolue à laquelle il aspirait. Des années donc, de 2004 à 2010, dans un fourgon aménagé, à faire le tour de 21 régions, à différentes saisons, faisant des repérages avec un Polaroïd, annotant dans des cahiers, avant d’imprimer, enfin, son regard.
Le procédé photographique lui-même est dans la veine des conditions de son périple : simplicité et isolement, puisqu’il a choisi la technique ancienne de la chambre photographique, que l’on croyait, à tort, désormais inusitée.

Les photographies, dont 36 en très grands formats sont exposées à la BNF jusqu’au 9 janvier prochain, dans un accrochage paysager des plus réussis (et plus de 300 réunies dans un beau livre) sont étonnantes.
La netteté de l’image, le traitement égalitaire des gros plans et des détails, la douceur de la lumière, l’éclat des couleurs surprennent au premier chef.
Mais surtout, on admire ce qu’il nous soumet : on est séduit par ce que on voit et cette séduction-là, on a bien du mal à se l’expliquer. Ici une boucherie-charcuterie à Albi, là un monteur de pneus dans le Jura, plus loin une boutique de souvenirs dans les Alpes ou encore un angle de rue avec son tabac-presse dans l’Hérault. Il y a aussi des plages désertes hors-saison, un pavillon et ses géraniums au bord d’une route…
Volontairement non légendées, ces photos pourraient montrer, indifféremment, telle ou telle région. Quelle différence entre une petite zone commerciale aux abords d’un bourg et une autre ? Quelle différence entre telle et telle plage une fois désertée de ses estivants ?
Ce nivellement fait partie du propos de Raymon Depardon : montrer que le paysage français a une unité, constitutive de son identité. Et ce qui saute aux yeux, c’est que cette carte identitaire est faite tout à la fois de moderne, de vieux et de très ancien.
Cela n’empêche pas le spectateur de s’amuser à deviner les départements, en déchiffrant les affichettes sur les vitrines des commerçants, annonçant un loto ou un artiste en pente douce dans tel patelin, en observant les n° des plaques d’immatriculation, délivrant alors encore un indice local. On reconnaît aussi parfois des lieux, comme la petite église de Varengeville-sur-mer.

La seconde partie de l’exposition est riche de clés : outre la reprise des images cette fois légendées, elle montre les influences de Raymond Depardon, avec des photos de Walker Evans et de Paul Strand, les premières photographies de Depardon prises à la ferme du Garet lorsqu’il avait 12 ans (où l’on voit que le sens du cadrage et de la composition était déjà là), mais aussi les travaux préparatoires à ce projet, ses cahiers, son matériel… : tout y est absolument passionnant.

La France de Raymond Depardon
Bibliothèque Nationale de France
Site François-Mitterrand / Grande Galerie
Jusqu’au 9 janvier 2011
Mardi – samedi de 10 h à 1 9h
Dimanche de 13 h à 19 h
Fermé lundi et jours fériés
Entrée 7 € (TR 5 €)

Livre La France de Raymond Depardon, 30 x 27 cm, relié sous coffret, 336 pages, 315 illustrations, Coédition Bibliothèque nationale de France / Seuil (59 €)

Image : « La France de Raymond Depardon » © Raymond Depardon / Magnum photos / CNAP

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